‹ Collection des ouvrages anciens concernant Madagascar (volume 5)Chapitre 81 sur 108 · Ici recommence la traduction textuelle · texte numérisé non relu

Ici recommence la traduction textuelle

Après avoir capturé en mai 1694 deux vaisseaux de 26 canons' à l'île du Prince dans le golfe de Guinée, Avery se rendit

1. Phillips, Voyage du navire « Hannibal », in Clairchilfs Coll. Voyages.

maritimes, était plutôt une cause d'infériorité qu'un avantage, et il donna le signal du combat, se ruant à l'attaque avec un courage indomptable, comme s'il avait prévu que le fruit de sa victoire serait la femme la plus charmante et les objets les, plus précieux de tout l'Orient. Les Anglais n'eurent jiar le fait à tirer qu'une ou deux bordées pour que les Indiens amenassent les voiles et se rendissent.

La cargaison de ce navire avait une telle valeur qu'elle pouvait assouvir la cui)idité des marins les plus insatiables. Car on y trouva plus d'un million [sterling] en argent monnayé et des étolTes du plus haut prix, sans compter une très belle femme. A peine le capitaine eut-il aperçu cette jeune dame toute éplorée qu'il en eut pitié et oublia la résolution inhumaine qu'il avait prise à son départ d'Angleterre. Malgré la conduite si vile de sa femme, comme il a été dit plus haut, il devint amoureux. 11 aurait pu prendre la princesse de force, ce dont quelques auteurs du reste l'ont accusé, mais il lui témoigna au contraire le profond respect qu'elle méritait à cause de sa haute naissance. Après s'être emparé de toute la riche cargaison du navire qu'il avait capturé, il prit à son bord cette princesse et sa suite et laissa le reste de l'équipage aller où bon lui semblait. Ces trésors qui étaient la dot de la princesse étaient destinés au roi de Perse, qui n'eut pas la bonne fortune d'entrer en possession de cette précieuse cargaison, ni, du reste, de sa fiancée à laquelle Avery, avec son consentement, ravit quelque chose de plus précieux que tous ses joyaux. Celui-ci, qui était sous le charme de cette aimable créature, ne se fit en elTet aucun scrupule de se marier en dehors des usages de l'église anglaise et l'épousa suivant les rites orientaux.

Les autres marins tirèrent au sort les femmes ou servantes qui accompagnaient la princesse et, suivant l'exemple de leur chef, ils les épousèrent bénis par le même prêtre. Puis, ils firent voile pour Madagascar, tout chargés de richesses; mais, lorsqu'ils arrivèrent en vue de cette île [dans la baie d'Anlongil] ', leur amour pour leurs femmes était déjà très refroidi.

Quand le Grand Mogol connut cet enlèvement, il envoya par représailles 300 hommes contre les Établissements anglais; la Compagnie anglo-indienne s'empressa de calmer son courroux à l'aide de présents et prévint le Conseil des directeurs en Angleterre de l'état critique des choses. Ceux-ci cherchèrent à décider le W D.. .nt à se rendre comme leur ambassadeur à la cour du Mogol, lui oITrant un magnifique uniforme, mais le docteur avait trop peur de risquer sa vie dans une aussi périlleuse mission et du reste il sollicitait une place honorable en Angleterre même, de sorte qu'il refusa. Ce fut sir William Norrisqui, n'hésitant pas à accepter cette fonction, partit pour les Indes avec le courage inhérent à sa noble race.

Le Grand Mogol non seulement l'écouta favorablement, mais, en le congédiant, il le combla de riches cadeaux, que Norris ne put transmettre lui-même à sa famille, ayant eu le malheur de mourir pendant le voyage de retour. Il ressort de là qu'un prince cupide regarde plus à l'argent qu'aux liens du sang, confirmant la règle que les rois ne connaissent pas de parents lorsqu'il s'agit d'accroitre leurs états ou leurs trésors.

Mais revenons à Madagascar [à la baie d'Antongil] oii nous avons laissé notre héros victorieux et amoureux. Dès que le navire fut en vue de l'ile, les indigènes vinrent en masse sur le rivage. En voyant une telle foule, Avery eut quelque hésitation, mais, lorsque quelques-uns des fiibustiers qui y étaient autrefois

1. Voir jilus loin, p. r,l'.t, où il i)arlo ilc l'ile [.Mangabc ou Marosj-J par 15" 30' do lat. Sud.

peu après à Madagascar, sur la côte Nord-Est, où se trouvaient deux sloops à l'ancre, dont les matelots, qui les avaient volés en

venus lui eurent donné de la fertilité do l'île et du caractère de ses habitants une description rassurante, il se décida à envoyer quelques-uns de ses gens avec l'étendard de la paix et des cadeaux pour les chefs. Dès que ces envoyés eurent mis le pied sur le rivage, les indigènes manifestèrent une grande joie et les conduisirent devant leur roi. dont la résidence était à environ 3 milles de la côte, entourée de nombreuses huttes comme chez tous les peuples de l'Orient.

Près de mille hommes armés formaient un demi-cercle, au centre duquel étaient assis sur une natte, les jambes croisées, trois personnages qu'à leurs vêtements et à leur aspect il était facile de reconnaître comme les grands du pays. Celui qui était au milieu était le grand chef et les deux autres, qui étaient assis à ses côtés à une certaine distance, étaient son frère et son premier ministre.

Dès que parurent les Européens, les soldats poussèrent un grand cri et se mirent à brandir leurs sagaïes, ce qui ne laissait pas que d'être effrayant, quoiqu'on réalité, comme ils le surent plus lard par l'interprète, c'était un souhait de bienvenue.

Il se fit ensuite un grand silence et deux ou trois des chefs se détachant des groupes vinrent au-devant des flibustiers pour les conduire au roi auquel ils présentèrent leurs hommages respectueux à la manière des Européens; ils lui dirent que leur seul but en venant dans son pays était d'accroître sa prospérité et sa puissance, que leur chef était un grand et puissant seigneur qui, ayant à se plaindre des rois d'Europe, cherchait un lieu convenable d'où il pût porter coup à leur commerce, ce qui les toucherait fort et leur serait très préjudiciable, et que son établissement dans ce pays ferait de lui un prince si puissant qu'on l)riguerait de tous côtés son alliance et qu'on s'empresserait de venir demeurer auprès de lui, sous sa protection.

Lorsque ces paroles lui eurent été rapportées, le roi exprima le vif désir de faire alliance avec un aussi grand chef et il fit dire à Avery que, dès que les préparatifs pour une réception solennelle seraient terminés, il serait heureux de le recevoir à sa Cour en grande pompe. Il donna ensuite des ordres pour qu'on servit à ces envoyés un bon repas et il leur exprima de nouveau le plaisir qu'il ressentait de les avoir auprès de lui, s'excusant de ne les pouvoir mieux traiter, après quoi, comme il est d'usage en Orient, il se leva et se retira chez ses femmes.

Au fond de la Iiaie [d'Antongil], il y a une ile de 10 milles de tour environ i, qui est montagneuse et toute boisée, ce qui fait que les navires qui y jettent l'ancre tout près de terre y sont à l'abri des vents. Aussi le capitaine Avery décida-t-il d'y attendre le retour de ses envoyés, et, pendant ce temps, il fit faire des sondages dans la rade qui est sur la côte orientale de cette île. par l.D'SÛ'de latitude Sud, et qui est spacieuse et abritée des vents les plus violents.

Un ou deux jours après, comme il l'avait promis, le roi vint avec une belle suite inviter le capitaine à descendre à terre. A son arrivée, Avery fit tirer en son honneur jdusieurs salves d'artillerie et lui témoigna toute la considération que méritait sa haute situation. Il lui oITrit à lui et à sa suite un grand repas où il fit servir tout ce (ju'il avait à bord de son navire, dont les grandes dimensions remplissaient les indigènes d'étonnement; il accepta sans hésiter l'invitation du roi de venir à terre où eut lieu une réception telle qu'on en voit peu dans les pays sauvages, ce qui lui donna à penser qu'il n'était pas le seul et le premier Européen ayant atterri dans ce port.

Ces deux potentats, car, après cette entrevue, il faut reconnaître que tous deux curent leur part de domination sur cette partie du monde, conclurent une

1. L'ilo [Nosy Mangabc en Nosy Marosy], qui est au fond de la baie d'Antongil, a sa pointe Nord par ISo^S'SS" lat. Sud et sa pointe Sud par 15°31'. Sa circonférence est de 8 milles.

Amérique, filèrent les câbles, en l'apercevant, et mirent leurs bateaux à la plage, puis se cachèrent dans les bois, pen-

alliance permanente; ils s'accablèrent récii)roquement de cadeaux et se promirent aide et assistance en toute occasion. Le capitaine retourna à son navire avec l'intention de s'établir dans l'ile (Nosy Mangabé) dont nous avons parlé et qu'il avait choisie pour y résider; il y débarqua avec ses gens, ne laissant abord que les hommes absolument nécessaires au service du navire.

Tout d'abord, il fit transporter à terre tout le butin et prit soin que le partage fût fait le mieux du monde, conformément au droit et à la coutume des pirates; car, (luoique ce soit leur métier de piller et de voler tous ceux qui leur tombent sous la main, ils n'en observent pas moins entre eux les règles de l'équité de la façon la plus stricte.

Dès que le partage eut été fait, à la satisfaction générale, et que les malades furent rétablis, le navire ayant été dûment calfaté, il reprit la mer, laissant une partie de ses gens à terre avec leurs femmes. Dans l'espoir de faire quelque bonne prise, il croisa tout autour des iles voisines, dont l'abord de quelquesunes est dangereux, tandis que, dans les autres, il y a de bons ports; mais toutes, en général, ont en abondance ce qui est utile à la vie des liommes, et, s'il y manque certaines choses, ce sont celles dont on peut parfaitement se passer, car on y trouve tout ce qui peut être utile et agréable à l'existence d'hommes sages.

Pendant cette croisière, où il captura deux navires arabes et un navire anglais de la Compagnie des Indes à destination de l'Europe, tous avec une liche cargaison, il eut le loisir de se livrer à un sérieux examen de conscience et, repassant dans son esprit les divers événements de sa vie, de se consulter sur la conduite à tenir pour être en sûreté.

11 était fort perplexe à ce sujet. Retourner en Angleterre où il avait tant d'ennemis, eût été hasardeux et dangereux; car, s'il échappait à la fureur des flots, il avait toute raison de croire qu'il serait mis à mort dès son arrivée à terre. 11 se décida donc à fixer sa résidence permanente dans le lieu où il avait laissé sa femme et son butin; aucun lieu en elfet ne pouvait mieux lui convenir que ces îles autour desquelles il croisait, iles qui sont situées entre les Indes orientales et occidentales et qui olfrent de nombreuses ressources pour le commerce. Leur voisinage de plusieurs des iles des Epices, l'honnêteté de leurs habitants, leur éloignementde l'Europe, ainsi que l'abondance des vivres de toutes sortes qu'on y trouve, l'incitèrent à prendre la résolution d'y créer une Colonie, où il était assuré de jouir d'une sécurité absolue, même dans le cas où l'Univers aurait voulu l'en empêcher. Une fois sa décision prise, après avoir entre temi)S capturé un navire français, qui comme lui se livrait à la course, le capitaine Avery exposa ses projets non seulement à ses gens, mais aussi aux prisonniers qu'il avait faits dans ses*Jiverses prises et qui étaient les uns Anglais, les autres Français, leur déclarant que ceux qui n'avaient pas envie de rester à Madagascar, pourraient s'en aller où bon leur semblerait à bord il'un navire qu'il leur donnerait dans ce but.

La générosité d'Avery était si connue que presque tout le monde consentit à le suivre, à l'exception des officiers et de quelques matelots du navire île la Compagnie anglaise des Indes, qui demandèrent à retourner en Europe. Quant aux Français qui se savaient en son pouvoir, ils jugèrent prudent de s'attacher a sa fortune, pensant qu'il valait mieux partager le butin avec lui que île le lui abandonner en totalité, et ils prirent la place des Anglais qui voulaient regngner leur pays. D'ailleurs, avant de partir, ces Anglais, ainsi que h'ur commandant, aidèrent à débarquer les matériaux nécessaires à la construction d'un fort. Ce fort fut terminé en peu de temps et ils l'armèrent de quclipies gros canons et des 48 pièces jirises sur le navire de la Compagnie des Indes orientales, de sorte qu'ils pouvaient y résider et y déposer leurs biens en toute sécurité; ils l'appelèrent du nom de leur chef Fovl-Avenj.

sant que c'était un navire de guerre charge de les poursuivre. Avery, se doutant de la chose, envoya quelques-uns de ses

Les rempa'-ts et les canons ne suffisent pas à eux seuls à donner à une société, fût-elle de forbans, la tranquillité et la paix indispensables pour le bien de tous; ils établirent donc, du consentement général, les lois qu'ils jugèrent utiles au bon fonctionnement du nouvel État. Avery fut élu chef de la communauté avec un grand cérémonial et il fut investi de pouvoirs analogues à ceux que possèdent à présent les Doges de Venise ou de Gênes.

Lorsque l'organisation de cette République de pirates fut complète conformément au désir d'Avery, ceux qui avaient demandé à regagner leur jtays eurent la permission de s'embarquer sur l'un des navires arabes pour aller aux îles de l'Ouest. Avery et une partie de ses nouveaux sujets restèrent à .Madagascar; les autres partirent en course sous le commandement de .M. De Sale, le plus haut gradé des officiers après le nouveau Duc, qui, pendant ce temps, tout comme ceux de ses compagnons qui étaient mariés, filait le jparfait amour avec sa princesse.

Le temps calme les chagrins les plus vifs. Aussi la princesse ne pensa bientôt plus aux plaisirs dont elle jouissait autrefois h la cour de son grand-père le Mogol; du reste, celle qu'elle avait à Madagascar pouvait, dans une certaine mesure, la remplacer. Elle donna naissance à un fils, peu après que son mari eut été investi de sa nouvelle dignité. Les femmes qui faisaient autrefois partie de sa suite eurent également des enfants. Mais, si Avery et quelques-uns de ses compagnons avaient le bonheur d'être mariés, il n'en était pas de même des autres qui n'avaient pas la possibilité de se marier, faute de femmes, et qui cependant en éprouvaient naturellement le plus vif désir. C'est pourquoi l'avis général fut que, pour le bien du nouvel État, et afin que sa population se développât, il fallait aller chercher des femmes.

On organisa le plus vite possible dans ce but une expédition, que la fortune favorisa, car le navire revint bientôt avec un plein chargement de femmes. Ce n'étaient pas, il est vrai, des beautés et leur teint laissait à désirer, mais,, dans le besoin, on prend ce qu'on trouve. Ils se consolaient du reste en pensant que le jour où ils en auraient assez, il ne leur serait pas difficile d'en avoir d'autres au même prix. Car, dans ces îles comme sur le continent africain qui en est tout voisin, on troque les femmes contre des marchandises, tout comme le bétail; on y peut acheter de ses parents une fille non mariée aussi facilement qu'une dent d'éléphant, avec cette dilTérence toutefois qu'une fille vaut moins cher qu'une défense d'éléphant; ce sont du reste ces deux articles qui forment le fond du commerce dans ces régions.

Tous les sujets d'Avery, se trouvant dès lors pourvus de tout ce qui leur était nécessaire et de ce qu'ils pouvaient désirer, furent d'avis qu'il fallait établir leur résidence permanente dans l'ilot [de la baie d'.\ntongil] et amener de force ou par la ruse quelques Européens a se joindre à eux, afin d'accroître la population et par conséquent la puissance de la nouvelle République. Ce désir ne tarda pas à recevoir satisfaction; car la renommée de cette colonie se répandit promptement dans le monde des flibustiers de toutes les nations et un grand nombre d'entre eux vint se mettre sous la protection d'Avery qui se vit bientôt a. la tête d'un État beaucoup plus considérable que les débuts ne pouvaient le faire prévoir. Cette augmentation de puissance et de force fut cause que non seulement il donna à son domaine une grande extension, maisque tous les chefs de l'ile qui étaient dans ses environs durent lui payer tribut. De toutes parts, il se forma des communautés qui construisirent des villes, et on bâtit des forts et on établit des retranchements qui rendirent ce lieu inexpugnable aussi bien du côté de la mer que du côté de la terre. Quand le Commodore Warren vint avec son escadre pour les chasser, il eut l'humiliation de ne pouvoir accomplir la mission qui lui était confiée, ayant reconnu qu'elle.

compag-nons leur dire qu'ils étaient des amis et qu'il leur demandait de se joindre à lui afin de s'entr'aider et de pourvoir

était inexécutable: il dut rentrer en Angleterre sans avoir fait rien d'autre que de proclamer un « Pardon » qui ne fut accepté que par quelques rares pirates, leur chef en étant exclus. Dans toute communauté ou agglomération d'individus, il y a toujours entre ses membres des dilTérences de goût et d'opinions; les uns, par ambition, d'autres par hostilité pour leur chef, songent à le renverser pour prendre le gouvernement en mains, s'imaginant qu'ils en sont plus capables que lui et qu'ils sont les victimes de ceux sous les ordres desquels ils sont placés. C'est ainsi que De Sale, mécontent d'être le second dans l'État et non, comme il s'en jugeait digne, le premier, perdit tout espoir avec la vie en cherchant à supplanter Avery. Ce De Sale était certainement un brave et vaillant officier, mais il se montra ingrat et perfide envers Avery qui cependant avait été bon pour lui, lui laissant la vie quand il le fil prisonnier et l'élevant à la dignité de « vice-roi », ce qui lui donnait le second rang dans l'État. Mais la femme qui lui était échue en partage n'était pas belle comme celle d'Avery, ni d'une haute naissance, et la vue de la princesse la lui faisait prendre en aversion. Il s'évertua de toutes les manières pour tâcher de faire partager à la femme d'Avery sa passion, mais en vain, car elle ne prêta pas l'oreille à ses suggestions; était-ce par orgueil qu'elle ne céda pas aux sollicitations de l'ami et subordonné de son mari ou avait-elle trop peu d'expérience des afTaires d'amour pour comprendre les insinuations de De Sale sans une déclaration en règle; en un mot, fût-ce par manque d'intelligence ou par ruse, c'est ce que nous ne saurions dire et ce qu'il n'est pas utile de rechercher, mais, ce qui est certain, c'est que plus elle semblait inexpérimentée à son amoureux, plus celui-ci lui trouvait de charmes, et il prit la ferme résolution de la posséder, résolution qui eut pour lui un elTet aussi dangereux et nuisible que son amour était honteux et blâmable. Profitant d'une absence d'Avery que ses fonctions retenaient momentanément loin de sa demeure, le misérable fut plus assidu auprès de la princesse; il multiplia ses visites de sorte qu'il était facile de se rendre compte qu'il n'était heureux qu'en sa présence, et il se décida à profiter de l'occasion. La violence de son amour lui donnait du courage et de l'intrépidité et. comme il désespérait d'arriver à son but par la douceur, il chercha de quelle manière, fùl-elle infâme, il pourrait assouvir ses désirs, peu importe ce qui en adviendrait.

Il sonda d'abord l'opinion de ses compatriotes français auxquels il ex|)Osa que la tyrannie des Anglais devenait chaque jour plus insujjportable et qu'en conséquence il était nécessaire de s'en alFranchir le plus tôt possible, car la puissance d'Avery allait croissant chaque jour à leur détriment; il était facile en elTet, leur dit-il, en comparant sa conduite actuelle avec celle d'autrefois, de voir qu'il aspirait à exercer un pouvoir absolu et arbitraire, ce qui était de tout point contraire aux véritables intérêts de la communauté, et il ajouta que tous les hommes de bon sens, surtout ceux de nationalité française, qui étaient d'ancienne date habitués à vaincre, devaient se préoccuper des moyens de secouer ce joug, ce qui serait certainement plus facile pendant l'absence <rAvery. C'était précisément leur tour de relever les sentinelles et de monter la garde au château fort; l'occasion était donc très favorable pour s'alTranchir de l'esclavage (jui les m.enaçait; ils pourraient ensuite obtenir de leurs souverains légitimes l'amnistie pour les graves oll'enses qu'ils avaient commises en violant le droit des gens, contraints qu'ils étaient par suite des circonstances d'exercer la piraterie, métier illicite, et il leur serait en outre loisible de s'emparer des immenses richesses d'.\very qui étaient renfermées dans le château, sans compter d'autres trésors qu'ils recevraient certainement des mains du Grand Mogol, lorsiiu'ils lui ramèneraient, après une habile convention, la princesse sa petile-lille affranchie de sa triste captivité. En terminant, il les adjura, pour

à leur sûreté. Les hommes du sloop étaient bien armés et avaient posté des sentinelles sur la lisière du bois pour sur-

l'honneur de leur pairie et par respect pour lui qui avait été si longtemps leur chef et avait navigué avec eux pendant des milliers et des milliers de lieues, de se montrer vaillants afin de gagner une aussi glorieuse récompense. Quant à lui, il se mettrait à leur tête et serait le premier à affronter les dangers, et, au moment de partir pour regagner leur pays, après avoir mené à bien leur légitime et glorieuse entreprise, il se rendrait à bord le dernier, promettant de ne laisser personne en arrière.

L'amour du butin, l'espoir d'obtenir l'amnistie des gouvernements d'Europe et de revoir leur pairie, étaient d'excellents arguments, bien propres à faire une profonde impression sur l'esprit de ces hommes habitués aux entreprises les plus Ijarbares, de sorte qu'ils se laissèrent facilement convaincre par De Sale auquel ils jurèrent tous, sans exception, de vivre et de mourir avec lui.

Il fut convenu entre eux que dès que la cloche de la relève sonnerait et qu'ils auraient la garde des portes du château fort, ils se mettraient à la besogne et pilleraient tout ce qu'ils rencontreraient sur leur chemin, n'épargnant ni hommes, ni femmes, ni enfants, à la seule exception de la princesse et de ses serviteurs.

Mais le bon génie d'Avery, qui l'avait jadis protégé à la Jamaïque, vint de nouveau à son aide en celle circonstance, peut-être avec l'intention de lui réserver dans la suite de plus grands malheurs au cas où il ne changerait pas de genre de vie.

Un certain Piccard, que De Sale avait à plusieurs reprises malmené pendant qu"il était sous ses ordres sur mer ol qu'il avait souvent mis aux arrêts, qui, d'autre pari, ne pouvait espérer rentrer en France, même eùt-il été amnistié ponr le crime de piraterie, à cause de nombreux autres crimes dont il s'y était rendu coupable, tels que meurtre et inceste, guettait depuis longtemps une occasion de se venger de De Sale et l'occasion qui se présentait de mettre son ennemi à mal le remplit de joie. Aussi courut-il de suite chez le capitaine de la garde descendante, un nommé Richardson, originaire du pays de Cornouailles, qui avait été jadis le lieutenant d'Avery, et il lui dévoila toute la conspiration, ajoutant que, s'il ne prenait pas d'urgence les mesures nécessaires pour prévenir ce malheur, avant qu'il se fût seulement écoulé deux heures, il éclaterait une révolution qui entraînerait la perle de la colonie.

Richardson était un homme sensé qui réfléchit mûrement à ce que Piccard venait de lui conter et qui comprit que son maître Avery courait un grand danger. Il s'empressa donc de lui dépêcher à toute vitesse un message pour le mettre au courant de ce qui se tramait contre lui cl le prier de revenir en toute hâte, l'avisant qu'il allait, en attendant, s'assurer de la personne de De Sale, le dangereux chef de la conspiration, et empêcher par la force ses complices de relever la garde du château fort, ce qui fut exécuté de la façon suivante. Lorsque, une heure avant la relève de la garde, De Sale arriva, suivant son habitude pour faire sa cour à la princesse, il fut, à sa grande surprise, mis en arrestation, mais il ne suffisait pas de s'assurer de sa personne et Richardson prit des dispositions pour arrêter aussi ses complices.

Il venait d'entrer sur rade un navire chargé de butin, dont les marins s'étaient de suite rendus au château fort. Il les groupa avec les gens de la garde descendante et leur ordonna d'envelopper la garde montante dès qu'elle serait à la parade et de la faire prisonnière ou de lui couper en tout cas la retraite. Comme les hommes vils ne sont jamais très opiniâtres dans l'exécution de leurs détestables projets et qu'ils manquent le plus souvent de cœur au moment d'agir, ces misérables, se voyant entourés et sommés de mettre bas les armes, sous peine qu'il ne leur serait point fait de quartier, se laissèrent arrêter sans faire la moindre résistance. Ils furent conduits en prison, où ils demeurèrent

52i OUVRAGES ANCIENS

veiller les nouveaux venus et voir s'ils se mettraient à leur poursuite; quand ils virent deux à trois individus venir à

jusqu'au retour d'Avery qui, de concert avec ses conseillers, devait leur infliger le châtiment que méritait leur acte criminel.

A la nouvelle de ce coup d'État qui se répandit de suite dans toute l'île, les Français se cachèrent, car ils craignaient d'être victimes de la haine des Anglais et, en elTet, sans la proclamation adressée à ses compagnons par le capitaine Avery dès son arrivée et par laquelle il prohibait toutes représailles cruelles et irréfléchies, ces Français auraient été tous massacrés. 11 est réellement curieux de voir ces pirates, dont toute la vie n'était qu'un tissu d'iniquités et de violences, se conformer de bon gré aux règles de la justice.

On fit le procès de De Sale et de ses complices qui furent déclarés coupables et condamnés à être empalés, et leurs biens furent confisqués au profit de l'État. Cette sentence impitoyable fut exécutée de suite, sans que les condamnés montrassent le moindre repentir, témoignant seulement le regret de n'avoir pas réussi dans leur projet criminel, pendant que leur cruel châtiment terrifiait les spectateurs. Les complots qui ne réussissent pas contribuent à fortifier et à consolider les gouvernements qu'ils avaient pour but de renverser; c'est ce qui s'est produit pour Avery, qui est non seulement entré en possession d'immenses richesses après l'insuccès de De Sale et de ses complices, mais à qui le grand Conseil de l'ile octroya, par une délibération solennelle, un pouvoir souverain pareil à celui des plus grands potentats du monde.

Dès lors, ce fut un crime de haute trahison non seulement de comploter contre sa personne, mais même de se permettre la moindre critique de ses actes. Le pouvoir absolu dont il fut investi par ses sujets était tel que pouvait le souhaiter un despote dévoré par une ambition insatiable.

La pensée que la vie est courte trouble la jouissance des biens d'ici-bas et le penchant qui porte au vice tant d'individus n'est pas si profondément enraciné dans leur cœur que de temps en temps ils n'aient des velléités de revenir à la vertu. C'est ainsi qu'Avery regrettait fort son pays où il avait le désir violent de retourner pour finir sa vie là où il était né. Hanté par le souvenir de tous ses crimes, qu'il s'avouait pour la première fois, et réfiéchissant que, s'il s'était placé pour le moment au-dessus des lois d'ici-bas, un jour cependant viendrait où il lui faudrait répondre de tous ses faits et gestes devant Dieu, il en vint à songer aux moyens d'obtenir l'amnistie de la Compagnie anglaise des Indes Orientales. Ses gens ayant capturé un navire de cette Compagnie et le lui ayant amené, il le relâcha avec toutes sortes d'excuses et lui remit la lettre suivante pour le capitaine Pitts, gouverneur du fort Saint-Georges [à Madras] : ■• Monsieur, la personne à qui je confie cette lettre pour vous la remettre, portera témoignage que je professe le plus profond respect pour votre Compagnie. Je ne parlerai point ici de ma conduite envers les autres nations, mais soyez assuré de mon alTection inébranlable pour mes concitoyens. Uien ne m'est plus pénible que de penser que j'ai jadis donné aux sujets de Sa Majesté le Uoi d'Angleterre l'occasion de se plaindre de moi. Comme je le puis, grâce à mon immense fortune, j'offre de réparer tous les dommages que je leur ai portés, de la manière qu'on jugera la meilleure, pourvu que l'on m'accorde la permission de rentrer avec mes biens dans mon pays sans y être incjuiété. Étant donné les dépenses de guerre que la Couronne est obligée de faire en ce moment, il me semble qu'une oITre de quehiues millions n'est pas à rejeter. Il n'est pas douteux que je puis me défendre dans ma résidence, quelque considérables que soient les forces qui viendraient m'atUujucr, mais l'horreur que j'ai aujourd'hui pour toutes les injustices et iniquités et le désir de servir utilement ma patrie et d'y terminer mes jours me hantent tellement que je vous supplie de me prêter dans celte affaire votre généreux concours, et je termine en disant que je suis. Monsieur, avec tout le respect qui vous est dû, votre très obéissant serviteur. Jean Avery. »

eux, seuls, sans armes, ils les attendirent et, après leur avoir parlé, ils les menèrent à leurs compagnons qui, en recevant le

Selon son désir, cette lettre fut envoyée en Angleterre, mais je ne puis dire si la Compagnie des Indes Orientales l'a remise entre les mains du gouvernement ou si elle a jugé qu'il était absolument impossible de se commettre avec un flibustier, rebelle contre les lois de son pays et violateur du droit des gens, car il ne reçut aucune réponse; il prit les mesures qui lui parurent le mieux convenir aux circonstances dans lesquelles il se trouvait et qui ne pouvaient d'aucune façon lui attirer le mépris des honnêtes gens.

Mais ne nous arrêtons pas plus longtemps à ces projets d'entente avec l'Angleterre et revenons à Madagascar. Le dangereux complot auquel Avery avait échappé miraculeusement fut cause qu'on fit non seulement une loi bannissant à toujours les Français de l'ile, mais qu'il décida d'accord avec son Conseil qu'on leur ferait partout une guerre à mort. En conséquence, il arma une flotte dans le but de ruiner leur commerce et de dévaster la colonie qu'ils possédaient sur la côte Nord de l'île; ce qui fut exécuté avec tant de rapidité et de vigueur que tous leurs elTorts pour résister à cette attaque ne servirent à rien. Ils pillèrent Port-Sainte-Marie [dans l'île Sainte-Marie], qui était le cheflieu des possessions de la Compagnie française des Indes Orientales depuis 1664 1, et ils en rapportèrent plus de deux millions en argent, des pierres précieuses et d'autres objets de valeur, dont le quart, conformément à leur pacte, revint à Avery qui ainsi, chaque jour, croissait en puissance et en richesses, car il ne se passait guère de semaines sans qu'il y eût quelque prise. S'il avait pu obtenir l'amnistie à prix d'argent et retourner dans son pays, il avait une telle fortune qu'il avait les moyens d'acheter la France entière, toute riche qu'elle est.

Sa toute-puissance, qui égalait celle des plus grands rois et que rien ne limitait, et ses exploits extraordinaires dont la renommée s'était répandue au loin, attiraient dans ses États toutes sortes de gens qui voulaient vivre sous sa haute garde. Il faisait battre monnaie à son effigie et il édictait ses ordonnances et ses lois, à l'instar des princes souverains. Après avoir chassé les Français de l'île, afin de satisfaire son ambition et de n'avoir ni rival ni égal, il fit la guerre au roi du pays qui, à son arrivée l'avait accueilli fort cordialement et qu'il vainquit et soumit à son autorité. Comme nous l'avons dit plus haut, aucun état basé sur la violence et le brigandage ne peut jouir de sécurité; les prétendus amis d'Avery lui avaient en vain, il est vrai, tendu des pièges, mais il avait les raisons les plus sérieuses de craindre ses ennemis connus et inconnus et de songer aux moyens de se défendre contre leurs embûches.

Quoique loin de l'Europe, il était suffisamment au courant de ce qui s'y passait pour prévoir que, le jour où la paix y serait rétablie, on tenterait par tous les moyens possibles de le chasser de l'île de Madagascar. En conséquence il divisa son armée qui comptait 15 000 hommes en régiments et s'occupa activement de la bien armer et de l'exercer. Il fit pour ses forces de mer ce qu'il faisait pour les forces de terre. Il possédait plus de 40 vaisseaux de guerre, armés chacun de 36 à 70 canons, qui, s'il était nécessaire, pouvaient se réfugier dans une baie protégée par une jetée sur laquelle étaient alignées 100 pièces d'artillerie. Quoique les divers forts fussent en parfait état, il y ajouta des fossés et des ouvrages avancés, de sorte qu'il pouvait opposer la force à la force et défier toutes les entreprises ennemies.

La vérité nous force à confesser que, la personne qui a communiqué à l'auteur ces mémoires ayant quitté Avery au moment où il demandait l'amnistie,

1. C'est une erreur. Le chef-lieu de la France Orientale, comme on nomma Madagascar dans le sceau royal octroyé en 1665 à la nouvelle Compagnie fondée en 1661 par Colbert sous la dénomination de Compagnie Orientale, était le Fort-Dauphin. Il est vrai toutefois que, dès 1G43, Pronis avait pris possession do l'île Sainte-Marie (comme de la baie d'Antongil) au nom du Roi de France et de la Société de l'Orient.

messag-e d'Avery, crurent tout d'abord que c'était un piège qu'on leur tendait pour les amener à bord du Duke; mais, lors-

nous sommes obligés d'arrêter ici notre récit, sous peine d'en imposer à nos lecteurs. Nous allons donc terminer en donnant une description véridique du pays dont il est aujourd'hui le maître.

L"ile de Madagascar a été nommée île de Saint-Laurent parce qu'elle a été découverte le jour de la fête de ce Saint ou, suivant d'autres, ])arce que c'est un Portugais du nom de Laurent qui l'a vue le premier en 1506. Du temps de Henri IV, les Français l'ont appelée île Dauphine. On suppose que c'est la Menuthias dont parle Plolomée et la Cerné que Pline mentionne en Ethiopie.

Elle est située dans la mer d'Afrique et s'étend du côté de l'Ouest vers la côte du Zanguebar et de la Cafrerie. Elle a 50 lieues de long et de 80 à 100 de large et est située dans la zone torride, sous le tropique du Capricorne. Ses côtes présentent beaucoup de promontoires, dont la plupart sont couverts de citronniers, d'orangers, d'ébéniers et d'autres arbres dont le bois est moucheté ; ils sont en beau marbre blanc, d'où jaillit l'eau la meilleure et la plus claire du monde.

Le pays est divisé en un grand nombre de provinces, dont celles du Nord ne sont pas connues des Européens. Les villages des indigènes sont composés de maisons en planches portatives, que quatre hommes suffisent à transporter d'un lieu à un autre; ils les entourent de palissades et d'un fossé large de 6 à 7 pieds.

L'air y est fort chaud et il n'y a jamais de neige ni de glace. En divers lieux, on trouve des mines de fer et de bon acier. Ils ont aussi des mines d'or, mais d'un or très pâle. Dans les cours d'eau, on ramasse des pierres précieuses de diverses sortes. Le miel y abonde, miel qui est excellent et semblable à du sucre, beaucoup plus dur que le nôtre; les Malgaches fabriquent avec ce miel l'hydromel, sorte de vin sucré ou de cidre dont ils font un grand usage. Ils extraient de l'huile de divers plantes, fruits, noix et graines; on y rencontre une es|>èce de terre qui est aussi utile en médecine que la Terre sigillée de Lemnos ^. Le poivre blanc y abonde ainsi que toutes sortes de bois odorants des couleurs les plus variées. Il y a aussi de grandes quantités de <• bamboches » [bambous] ronds, très hauts et très gros, avec lesquels ils fabriquent des pots, des l)outeilles, des violons et des harpes [Valiha] -, de petits canots qui peuvent porter deux personnes et des chaises, ayant soin de donner aux liges des liambous, lorsqu'elles sont encore jeunes, la courbure et la forme utiles pour l'usage auquel ils les destinent. 11 y a de ces bambous [cannes à sucre] qui ont une moelle sucrée, que les Indiens, les Arabes et les Persans apprécient fort et qu'on appelle <• sucre de Bambas ou de Bamboches [Bambou] ». Le tabac y est très bon et il y a une certaine espèce de chanvre avec lequel ils font non seulement des tissus, mais dont ils mâchent aussi les feuilles afin de se procurer un sommeil agréable et de doux rêves, mais ceux qui n'y sont pas habitués deviennent comme fous pendant trois ou quatre jours.

Les Malgaches ont souvent à soulTrir des sauterelles qui dévastent leurs rizières et leurs plantations; ils les recueillent et les mangent. Il n'y a dans cette île aucun animal nuisible, à l'exception des crocodiles et de grands serpents qui ne sont pas cependant venimeux.

Les habitants de Madagascar appartiennent à deux races dilTérentes; les uns sont blancs et les autres noirs. A en juger par leurs noms et par leurs mœurs, les premiers semblent être des descendants de Juifs ^. Tous vont nus, sauf

\. La Terre de Lemnos est de l'argile ocreuso rouge dont on formait des pastilles sur lesquelles était imiirimé le sceau du Grand Soigneur et qu'on employait comme astringentes.

2. La Valilia est un instrument fort harmonieux (|ui so compose d'un tronçon de bambou, dont on soulève à l'aide do chevalots un certain nombre de fibres, que l'on pince avec les deux mains, comme une lyre.

3. Dans la traduction allemande de 1748, il est dit que les Malgaciics blancs sont non pas d'origine juive, mais d'origine indienne (p. 66).

qu'ils surent que le capitaine se proposait de venir à terre sans armes pour s'entendre avec eux, n'amenant avec lui que le

qu'ils cachent leurs parties honteuses. Cependant les femmes de la haute classe portent de singuliers vêtements, très légers. Les hommes achètent leurs femmes et ils en prennent autant qu'ils en peuvent entretenir. Ils sont courageu.v et ne craignent pas la mort; leurs armes sont la lance, l'arc et les flèches. Les femmes sont honnêtes et vertueuses.

Leur langue tient de l'arabe, ainsi que leur écriture : ils se servent d'un papier de couleur jaune, fin et uni, qu'ils fabriquent avec le liber de certains arbres appelés Avo', et leur encre est faite avec une certaine gomme produite par l'Arandranto "-; leurs plumes sont des lamelles de bambou •'.

Les Malgaches croient à un Dieu créateur du ciel et de la terre, qui récompense les bons et punit les méchants. Us l'appellent ZanUarre [Zanahary, litt. : le Créateur], et ils lui font des sacrifices, mais ils ne lui élèvent pas de temples. Ils croient aussi qu'il y a de bons et de mauvais anges, et ils ont une peur e.vtraordinaire du diable; aussi, dans tous leurs sacrifices, lui jettent-ils le premier morceau, pensant ainsi le contenter*. Leurs prêtres sont des sorciers qui leur donnent des charmes et des amulettes pour les préserver des maléfices du Diable. Ils vivent en •■ hordes », comme les Tartares, sous les ordres d'un chef qu'ils appellent Tschich [Cheik] s, et qui est d'ordinaire l'individu le plus puissant de la communauté. Les dernières nouvelles que nous ayons eues de cette ile disent que les diverses provinces sont gouvernées par de petits princes ou des seigneurs et que le peuple est divisé eu plusieurs classes. Depuis qu'Avery a conquis l'Ile, tous ces princes dépendent de lui.

Quand de nobles seigneurs se font visite, l'hôte cède la plus belle de ses femmes à son visiteur, et les gens du peuple, lorsqu'ils reçoivent des amis, agissent de même à leur égard.

Les grands seigneurs prennent un grand plaisir aux diverses sortes de spectacles. Leurs acteurs s'a|)pellenl Secalses [Sekatsa^J; ils ne portent pas de barbe et, sur la scène [!], s'habillent en femmes; ils ne jouent pas trop mal.

Madagascar est aux antipodes de la partie méridionale de la Californie; l'air y est tempéré et extrêmement sain. Le sol y est très fertile et, en beaucoup d'endroits, produit en abondance tout ce qui est nécessaire à la vie des hommes.

Le jour le plus long dans la région Nord de cette ile est de treize heures d/2 7 et le jour le plus court dans la région Sud est de neuf heures 3/4; les nuits sont naturellement en raison inverse des jours.

1. « Le papier [des habitants de la côte Sud-Est] se fait avec la moyenne écorce d'un arijre qui se nomme Avo, laiiuelle est fort douce » (Flacourt. Bist. de Madar/ascar, 16.58, p. 180). — lu' Avo ou mieux Avoha est un arbre dont l'écorce, très fibreuse, sert aussi à fairo des cordages et des vêtements.

■2. « L'encre [des habitants de la côte Sud-Est[ se fait avec la décoction du bois nommée Anindranto, (i\x on laisse tarir jusqu'à ce qu'elle soit bien épaisse <> (Flacourt, Hist. de Mndug.^ 1658, p. 186). — L'Arandranto ou Araniy est un arbre qui donne une excellente résine, la gomme élémi.

3. « Les plumes [des habitants de la côte Sud-Est] sont faites de cannes nommées Volo et dans les Indes Bambou. Ils coupent un morceau de ces cannes de la longueur de la main et large comme une plume; ils taillent le Ijout et le fendent » (Flacourt, Hist. de Madmj., 1658.

•1. « Tous croient qu'il y a un Dieu, qui a tout créé... Ils croient qu'il y a un Diable... Ils lui font des offrandes et parmi leurs sacrifices, comme pour l'apaiser, ils lui présentent le premier morceau... Ils divisent les esprits en sept sortes, tant bons (anges) que mauvais (démons) » [Flacourt, Hist. de Madat/.. 1658, p. 54].

5. A Madagascar, il n'y a pas de chefs s'appelant « cheiks », excepté en quelques lieux de la côte Nord-Ouest où il y a do petites colonies d'Arabes.

6. Les Malgaches nomment Sekatsa ou Saikatsa des individus qui se travestissent, qui sont efféminés.

"i. Dans la traduction allemande, il est mis seulement treize heures (p. 68).

nombre d'hommes qu'ils fixeraient, ils n'eurent plus de craintes et se réjouirent d'avoir de semblables alliés, car leurs bateaux

Les principaux produits de l'ile sont le riz, les peaux, la cire, les gommes, le cristal de roche, le cuivre, l'ébène et des bois de toutes sortes.

11 y a sur la côte orientale de Madagascar une vallée très attrayante et fertile, appelée Ambouse [Amboloi], qui contient des mines de fer et d'acier fort riches, et qui produit une grande quantité de celte huile qu'on appelle • Sejanum " [sésame]. Il existe, auprès de cette vallée, des sources d'eaux chaudes souveraines contre les rhumatismes, et, non loin, il y a une haute montagne au sommet de laquelle on trouve une source d'eau très salée, quoiqu'elle soit à plus de 30 lieues de la mer. Plus au >ud, il y a toutes sortes d'eaux minérales, très différentes de couleur, de goût et de vertus, et l'on rencontre en quelques endroits des lacs ou puits de bitume. On cite aussi une rivière dont le sable du lit est si chaud qu'on n'y peut pas marcher pieds nus, et cependant l'eau ellemême est extrêmement froide.

11 me faut encore parler de deux coutumes singulières. Si une femme meurt en accouchant, l'enfant est brûlé tout vivant avec le cadavre de sa mère, parce que, disent-ils, il vaut mieux qu'il meure, puisqu'il n'a plus de mère pour le soigner, et, si un enfant naît un jour néfaste ou sous un astre malheureux, ce dont les avertissent leurs prêtres, ils l'exposent aux bêtes fauves. Ils considèrent comme néfastes à peu près la moitié des jours de l'année; c'est la cause que l'Ile est si peu peuplée.

Les Malgaches parlent une langue barbare, et, quoique chaque province ait pour ainsi dire sa prononciation particulière, elle ne dilTère cependant pas assez d'un endroit à un autre pour que tous les habitants de l'île ne puissent pas se comprendre, de sorte qu'on peut en somme dire qu'on parle dans toute l'ile une seule et même langue.

De ce que nous venons de dire, on peut juger combien il serait avantageux pour l'Angleterre qu'on trouvât le moyen de prendre possession de cette île magnifique, soit en anéantissant par les armes ce nid de pirates, soit en s'entendant avec leur chef suprême qui désire obtenir l'amnistie de son passé et en acceptant ses propositions si avantageuses.

La conquête d'une île aussi grande, aussi belle et aussi riche en produits de toutes sortes, apporterait à l'Angleterre un accroissement de prestige et de puissance considérable et serait aussi glorieuse pour notre réputation en Afrique que nos dernières victoires l'ont été récemment en Europe (The Life and Adventures of Captain John Auery {raised fron a Cabbin-boy to a Kinf/), now in possession of Maddyascar : being a succinct account of Iiis birth, paretitage, ediication, misforlunes and successes, viz. : Mis serving Ihe govevninent on hoard Ihe >' Resolution » and •> Nonsuch » men of war. The reasons why he quilted that service for that of the mevchants. Ilis pulling to sea in a Merchant Ship, where he drew in the crew to tuvn Pirates with liim. His sailing to Jamaica, where he disposed of the Ship's cargo. [Us taking a large s/tip, ivorth above a million sterling, belonging to the Great Mogul, tvith Ids grand-daughter on board{ivho wasgoing tobemarried to the King of l'ersia), attended kg a great retenue of Ladies. His Marriage tcith the said l'rincess and his men with lier Retenue. The melhods he look tlQjstablish himself. Ilis wealth, strength and acquisitions bg sea and by land. His character. The several overtures he hus made to return his obédience. A description of the country vjitli ils cusloms, manners, etc. — Writlen by a Person [Adrian van Broke, a Dutch Snpercargo] who made his escape from thence, and failhfully exlracted from his journal. London, i)rinted and sold by J. Baker at the Black-lioy in Patcr- Noster Row, 1709, price 6'', pp. viii-G4, et traduction allemande : Adrian van Broke, cines hollanders, Allerneueste Nachricht ]'on Madagascar und dem Leben,

1. La vallée d'Aïubolo est située dans le Sud-Est Je l'ile, non loin de Kort-Dauphin.

étaient trop petits pour qu'ils pussent song-er à attaquer quelque g-ros vaisseau et, seuls, ils étaient incapables de faire des prises

des jekirjen Beherrschers clieser Insul, aus dem Englischen iibersezt, Zweite Auflage. — FranUforl uncl Leipzig, 1748, vi-71 pages [Les Nouvelles les plus récentes de Madagascar et de la vie du souverain actuel de cette ile, par Adrien van Broke, Hollandais, traduit de l'anglais, 2" édition, Francfort et Leipzig. i748ji).

1. L'illustre auteur de Bobi»son Cniisoé, Daniel Defoe. a écrit en 1729 sous la forme d'uno autobiographie un roman, The Kinr/ of Pirates' ^Le Roi des Pirates], dont le héros est le célèbre pirate Avery. Au début du roman qui comprend deux lettres soi-disant écrites par Avcry lui-même, il lui fait dire : « Vous pouvez être sûr que c'est avec un réel déplaisir que j'ai appris qu'une brochure fort ridicule, intitulée La vie et les aventures d'Avenj, a été publiée en Angleterre, et je n'ai pas besoin de la lire pour savoir qu'elle est fausse d'un bout à l'autre, car, quoique mon extravagante histoire puisse très bien être la base d'un roman, cependant personne, autre que moi, n'est capable de le faire ».

Après l'avoir fait croiser d'abord dans l'Océan Atlantique, puis dans l'Océan Pacifique le long des côtes d'Amérique et relâcher à l'île de Juan Fernandez, il lui fait doubler le cap Horn, se ravitailler au cap Saint-Julien (près do l'embouchure du Rio Santa-Cruz en Patagonic) et partir de là le 10 décembre 1692 pour Madagascar où il arriva, dit-il, le 7 avril 1693. Après s'être ravitaillé dans la baie de Saint-Augustin, Avery se dirigea vers le Nord en quête d'un endroit sur et commode où il put se créer un refuge. Pendant qu'il longeait la côte, un horrible ouragan mit son navire sur un écueil; il réussit toutefois à sauver les canons, les munitions, de nombreux objets et le trésor qui étaient à bord. N'ayant plus à sa disposition qu'un petit sloop avec lequel il ne pouvait songer à faire des prises sérieuses, il s'établit sur un îlot près de terre et y construisit une petite ville, qu'il fortifia en l'entourant de fossés et de trois palissades concentriques armées de canons et où il demeura huit mois. Au bout de ce laps de temps, ennuyé de son inactivité forcée, il proposa à ses compagnons de désigner quelques-uns d'entre eux pour aller courir avec lui à bord du sloop la chance de quelque heureuse prise, mais avec l'engagement de revenir coûte que coûte à Madagascar et y laissant, comme garantie de ce retour, leur part d'argent. Quoique cette proposition parût leur agréer, aucun ne manifesta le désir de partir, car ils n'avaient nulle envie de se séparer do leur argent. Avery profita do cet état d'esprit pour dire que dans l'intérêt public il s'embarquerait volontiers à bord du sloop et qu'il s'étonnait que l'amour de leur argent empêchât ses compagnons d'en faire autant, vu que cet argent était ici en toute sécurité. Personne ne s'opposa à ce qu'il prît le commandement du sloop et il fut autorisé à choisir les hommes qui devraient le suivre.

Avery fit de suite les préparatifs de départ, approvisionna convenablement le sloop et mit à la voile pour le Cap de Bonne-Espérance le 3 janvier 1694, laissant honnêtement son argent à la garde de ceux qui restaient à terre ; il alla d'abord à l'île Tobago (Petites Antilles), puis en Angleterre, où. après beaucoup de pas et de démarches, il finit par obtenir la place de second à bord d'un beau et fort navire, où il fit embarquer sept de ses anciens compagnons. Sur la côte d'Espagne, ils prirent les armes et, s'étant emparés du capitaine et du reste de l'équipage, ils mirent à terre ceux, au nombre de dix, qui ne voulurent pas se livrer à la piraterie. Aux Canaries, puis à Sainte-Hélène, ils se ravitaillèrent et finirent par atterrir à Madagascar devant leur ancienne résidence où ils retrouvèrent avec joie leurs camarades après une traversée de trois mois et dix-huit jours et une absence de près de trois années. Le nombre des pirates habitant cette ville s'était accru par suite du naufrage dans ces parages d'un navire corsaire dont l'équipage, composé de sept Hollandais, trois Portugais et cinq Anglais, s'était joint à eux. Le trésor était parfaitement en ordre et chaque homme eut la part à laquelle il avait droit.

Après un coup semblable, Avery ne pouvait songer à retourner en Angleterre comme le désiraient beaucoup de ses compagnons et, ne voulant pas, malgré ses riches.ses, mener une vie oisive et ennuyeuse au milieu des Malgaches, il décida quatre-vingt-cinq de ses hommes à partir avec lui en quête d'aventures à bord de son navire. Au moment où il se disposait à mettre à la voile, il aperçut un bateau qu'il héla et qui était monté par des pirates de sa connaissance: il les accueillit avec joie, puis, après une quinzaine de jours passés en fêtes, il prit la mer et se dirigea vers le golfe Persique ; sur sa route, il rencontra deux boutres

a. Le titre complet est.- The Kingof Pirates, being an aecount of the famous enterprises of Captain Avery , he mock king of Madivjascar, tvitli his rambles and piracies, wherein ail the sham accounts formerly published of him are detected. In two letters from himsclf, one during his staij in Madagascar, and one since hisescapc from thenee. 1720. — Defoe a encore parlé d' Avcry dans son Captain Singleton et dans A new voyage round the World.

sérieuses. Maintenant ils allaient avoir beau jeu! Quant à Avery, il était ég-alement fort satisfait, car leur aide pouvait lui être utile pour tenter une grande entreprise, et, quoique la part du butin de chacun en dût être naturellement un peu diminuée, il n'eut pas à souffrir de cette diminution comme on le verra plus loin. Après avoir tenu conseil, ils firent tous voile pour la côte d'Arabie, après avoir renfloué les deux sloops. Près de la

persans chargés de riz dont il en\'03a l'un d'eux avec quelques-uns de ses gens à Madagascar où il fut le bienvenu, car on y manquait de grains ; ce boutro servit à faire deux ou trois voyages en Perse pour y acheter du riz.

Avery, ayant appris que la petite-fille du Grand Mogol devait traverser la baie du Bengale pour aller se marier avec le roi de Pégou et emportait avec elle une masse de bijoux et d'argent, se mit en mesure de profiter de cette occasion unique. E)n effet, il attaqua au passage les trois navires à bord desquels était cette princesse et sa suite et, s'en étant emparé, il fit main basse sur tous les bijoux et tout l'or qu'ils contenaient et dont la valeur était inappréciable ; il raconte tout au long qu'il respecta la princesse et la fit respecter, laissant toutefois ses gens assouvir leurs passions à leur gré sur ses deux cents suivantes.

II reprit alors le chemin de Madagascar, chargé do richesses incalculables. Sur sa route il captura un petit boutrc qui était chargé de riz et d'arack ou rhum, et tout l'équipage se mit à boire et pendant une quinzaine ne dessoûla pas ; sept à huit liommes furent tués dans des disputes, deux tombèrent par-dessus bord et plusieurs eurent le delirhim tremens. Enfin, après sept mois d'absence, il se retrouva dans son établissement, où il vécut avec ses gens en pleine abondance et sécurité.

« On a raconté à Londres et en France, dit Avery, toutes sortes d'histoires terrifiantes à mon sujet; n'a-t-on pas dit que j'avais avec moi 5 000 hommes, que j'avais une flotte de vingt navires, que j'avais bâti une forteresse suivant toutes les règles de l'art, que j'avais offert au roi d'Angleterre des millions de livres sterling pour avoir mon pardon? etc. Kien de tout cela n'est vrai. Si l'on nous avait offert notre pardon moyennant une amende, si forte fût-elle, nous l'eussions accepté, car nous étions plus riches que bien des gouvernements et nous ne savions que faire de nos richesses. Mais on ne nous fit aucune offre de ce genre et c'est en vain que je m'évertuai à trouver un moyen de regagner mon pays, car j'étais trop connu pour espérer y rentrer incognito. Je restai donc encore trois années à Madagascar, recevant de temps en temps la visite de navires pirates: au début, j'avais avec moi huit cents hommes, tous braves et bons marins, mais peu à peu ce nombre diminua, car il y en eut qui s'embarquèrent pour l'Europe, d'autres partirent en course, enfin quelques-uns s'en allèrent en d'autres parties de l'île, tous emportant leur part de trésor. Trois autres années passèrent encore sans que je trouvasse le moyen de retourner en Europe ». Cependant, un beau jour, Avery, sans prévenir ses compagnons, partit avec quelques amis fidèles à bord d'un simple canot, longea la côte Ouest de Madagascar et arriva à la baie de Saint-Augustin où mouillent souvent des navires d'Europe pour s'y ravitailler. Il était là depuis deu.x jours quand arrivèrent cin(| gros vaisseaux, trois anglais et deux hollandais. S'étant mis en embuscade avec ses treize compagnons sur la route que devaient suivre les matelots de ces navires pour aller faire de l'eau, ils en appréhendèrent cinq, qu'ils emmenèrent prisonniers à leur campement et auxquels, après leur avoir dit qu'ils appartenaient à la flotte d' Avery, sans dire que c'était Avery lui-même qui leur parlait, ils firent raconter ce qu'on disait d'eux en Europe. Ils apprirent ainsi les histoires extravagantes qui avaient cours sur eux; ils se gardèrent bien de les démentir, ils renchérirent au contraire do leur mieux, disant qu'ils étaient extrêmement forts et ne craignaient personne, que leur général avait ])Ius de si.v mille hommes sous ses ordres, qu'il avait une flotte de douze vaisseaux, armés les uns de 60, les autres de 40 à 50 canons, et deux villes, toutes deux très bien fortifiées avec plusieurs batteries, que ses richesses, tant en or (|u'en pierreries et en bijoux, étaient incalculables, et qu'enfin il était résolu à peupler toute l'ilo do Madagascar d'Européens et à faire venir des femmes de la Jama'ique et des Petites Antilles, et qu'il serait sous peu le roi do tout Madagascar. Toutefois, ils protestèrent contre les accusations qu'on portait on Angleterre contre Avery et contre ses gens qu'on accusait d'avoir violé la i)rincesso et ses suivantes, puis do les avoir massacrées et jetées à la mer; ni Avery, ni ses gens, dirent-ils, n'ont commis aucune des cruautés qu'on leur reproche; ils ont pille le trésor do

bouche de l'Indus, la vigie leur signala un vaisseau auquel ils donnèrent de suite la chasse, pensant avoir affaire à quelque navire de la Compagnie hollandaise des Indes, mais c'était mieux que cela, car, au premier coup de canon, ce vaisseau hissa le drapeau du Grand Mogol et se mit sur la défensive. Avery continua à canonner de loin, si bien que quelques-uns de ses hommes commencèrent à se demander s'il était bien le héros qu'ils croyaient. Les sloops abordèrent le vaisseau,

la petite-fille du Grand Mogol, mais ils l'ont respectée ainsi que ses dames do compagnie, et, s'il n'en a pas été de même pour ses suivantes, c'est qu'elles l'ont bien voulu ; ils ajoutèrent qu'ils donneraient volontiers une somme énorme pour obtenir du roi d'Angleterre leur pardon. Après quoi, ils renvoyèrent à bord de leurs navires leurs cinq prisonniers, qui ne se tirent pas faute de raconter tout ce qui leur avait été dit et colportèrent ces nouvelles dans les Indes Orientales, puis en Europe, si bien que, pendant un assez long temps, aucun navire anglais ou hollandais n'osa ])lus s'aventurer dans les parages do Madagascar, de crainte d'y rencontrer Avery, qui cependant à cette époque avait à peine une centaine d'hommes avec lui.

Après le départ des cinq vaisseaux, Averj', quittant la baie de Saint- Augustin, doubla le Cap Sainte-Marie, longea la côte Est, indécis sur ce qu'il devait faire, puis il revint dans le Sud et regagna son établissement du Nord.

Dans la soi-disant " Seconde lettre » (écrite de Constantinople), Avery dit qu'il est resté à Madagascar jusqu'à ce que, ses gens l'aj'ant presque tous abandonné, il ait craint qu'en Europe on connût par eux le triste état auquel il était finalement réduit et qu'on ne vînt le prendre, peut-être conduit par quelqu'un d'entre eux désireux de gagner ainsi sa grâce. II prit alors la résolution de quitter l'île définitivement, mais il ne communiqua cette résolution qu'à huit amis fidèles, disant au contraire aux autres qu'il était décidé à y vivre et à y mourir. Afin de donner plus de poids à ses paroles et, d'autre part, d'avoir une plus grande liberté, il construisit dans l'intérieur du pays, à 16 milles du fort, une sorte de palais où il s'installa avec ses huit fidèles et où il transporta en secret tout son or et tous ses bijoux, et il planta tout autour des arbres et des ficurs. Puis, un beau jour, vingt-quatre des gens restés en ville, qui étaient dans la confidence, sous le prétexte d'aller acheter du vin sur la côte de Malabar et, si cela se pouvait, un navire plus grand que le seul sloop qu'ils possédaient, embarquèrent à bord de ce sloop leur part d'argent ainsi que les 6-1 barils de piastres appartenant à Avery, que celui-ci n'avait pas osé transporter dans sa demeure do pour d'éveiller l'attention de ses autres compagnons, et ils vinrent attendre leur chef en un lieu fixé d'avance, abandonnant définitivement Madagascar et le reste des pirates dont depuis ils n'eurent plus aucunes nouvelles.

Ils firent voile vers Bassora, dans le golfe Pcrsique, sans chercher à attaquer les divers navires qu'ils rencontrèrent, car ils en avaient fini pour toujours avec la piraterie, mais, surpris par un cyclone, ils durent fuir devant le. tempête et se retrouvèrent sur la côte orientale de Madagascar, où ijs furent heureux do se mettre à l'abri d'un promontoire ; ils y demeurèrent vingt jours; sept des hommes de l'équipage, en ayant assez, se séparèrent d'eux en ce lieu et, pendant ces trois semaines, le charpentier du bord leur construisit un bateau avec lequel ils se proposaient de retourner à leur ancienne résidence du Nord do l'île, où ils avaient laissé une certaine somme d'argent, mais ils ne roussirent pas dans leur tentative et ils furent recueillis dans les parages du Cap par un capitaine portugais ([ui les dépouilla en partie de leur avoir. Quant à Avery et à ses autres compagnons, ils allèrent à Bassora, où quelques-uns d'entre eux achetèrent un navire qu'ils se proposaient de ramener chargé de riz à l'établissement do Madagascar. Avery descendit à terre avec ses douze fidèles et remonta le Tigre jusqu'à Bagdad, où tous se vêtirent en marchands arméniens, puis, après avoir troqué leur or et leur argent contre diverses marchandises, ils se séparèrent et s'en allèrent chacun de leur côté. Avery fit route pour Ispahan, puis gagna Constantinople, d'où il est censé avoir écrit sa seconde lettre, se proposant do se rendre do là à Marseille et de se fixer dans une des villes du centre de la Franco, où il comptait vivre incognito.

chacun d'un côté et leurs matelots sautèrent à bord; aussitôt l'équipage amena le drapeau et se rendit. C'était un vaisseau du Grand Mogol, qui transportait plusieurs hauts personnag-es de la Cour, notamment, dit-on, une de ses filles, à la Mekke où les Musulmans se croient obligés d'aller en pèlerinage une fois dans leur vie. Les Orientaux aiment à voyager avec une grande magnificence, de sorte que tous ces hauts personnages étaient accompagnés d'une foule de serviteurs et d'esclaves et avaient emporté leurs vêtements les plus riches, tous leurs bijoux, des vases d'or et d'argent, sans compter les énormes sommes d'argent nécessaires pour payer les frais du voyage par terre et les magnifiques offrandes destinées à la Kaaba. Aussi est-il difficile de s'imaginer les richesses que cette prise donna aux pirates.

Après avoir enlevé tous les trésors et pris tout ce dont ils pouvaient avoir besoin ou qui leur plaisait, les pirates anglais laissèrent aller le vaisseau qui, n'étant plus en état de continuer son voyage, s'en retourna dans l'Inde. Quand le Grand Mogol eut connaissance de ce pillage, il entra dans une violente colère et parla d'envoyer une puissante armée pour chasser tous les Anglais de leurs établissements sur la côte de l'Inde, ce dont la Compagnie anglaise fut fort alarmée, mais elle arriva peu à peu à le calmer en lui promettant de faire tous ses efforts pour s'emparer de ces pirates *. Cet événement eut un très grand retentissement en Europe, comme dans l'Inde, et a été l'origine de toutes les histoires romanesques qu'on a colportées un jieu partout sur la grandeur d'Avery fet qui sont racontées tout au long dans les romans mis ici-même en note].

Aussitôt leur coup fait, les pirates se dirigèrent vers Mada-

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