EN 1700 ET ANNÉES SUIVANTES
[Bowen * croisait, en 1700, sur la côte de Malabar avec le navire le Speaker dont l'équipage était composé d'hommes de toutes nationalités. Les pirates fréquentaient volontiers ces parages où les marchands des ports leur signalaient les prises à faire et leur achetaient ensuite le butin. Bowen y captura entre autres un navire de guerre anglais venant du Bengale, qui était commandé par le capitaine Coneway, dont il vendit la cargaison à trois marchands différents.]
Riches des dépouilles de ce navire et de quelques autres, Bowen et ses compagnons abandonnèrent l'Inde et flrent voile pour Madagascar; ayant eu des vents contraires et naviguant à la diable, ils s'échouèrent sur le récif de Saint-Thomas à l'île Maurice et y perdirent leur bateau; ils réussirent toutefois à gagner cette île, où ils arrivèrent sains et saufs. On leur y fit un excellent accueil; Bowen fut logé dans la maison du Gouverneur qui le complimenta; les malades furent transportés dans le Fort, où le Docteur prit soin d'eux et où on ne les laissa manquer de rien. Ils restèrent trois mois à Maurice. Comme ils projetaient toujours d'aller à Madagascar, ils achetèrent une chaloupe qu'ils convertirent en brigantin et, vers le milieu du mois de mars 1701, ils partirent après avoir pris officiellement
i. Drury raconte que le pirate Fioon [BowenJ, qui venait de capturer un riche vaisseau arabe, ayant perdu son navire près de l'île Maurice, transforma sa chaloupe en sloop et partit vers le milieu de mars 1701 pour Madagascar, laissant à Maurice cinquante lascars (matelots arabes) qu'emmena le navire à bord duquel était Drury, le Degrave. Il parle aussi de la prise d'un bateau anglais, commandé par le capitaine Drummond, sur la rade de Matitanana, mais sans dire que ce pirate était Bowen et sans donner le nom de ce bateau qui s'appelait le Speedy-Return (Madagascar or Robert Drun/s Journal, 1729, p. 8 et 18),
congé du Gouverneur, auquel ils firent cadeau de 2 500 piastres, abandonnant en outre les épaves de leur navire avec les canons, les provisions et tout ce qui avait pu être sauvé. De son côté, le Gouverneur leur fournit d'abondantes provisions pour leur voyage, tout court qu'il dût être, et il les invita à choisir l'île Maurice pour lieu de relâche lors de leurs futures croisières, leur promettant que son gouvernement leur fournirait tout ce dont ils pourraient avoir besoin.
A Madagascar, ils atterrirent sur la côte Est en un point appelé Maritan [Matitanana], où ils abandonnèrent leur bateau, et ils s'établirent à terre dans une plaine fertile, sur le bord d'une rivière à l'embouchure de laquelle ils bâtirent deux forts, l'un faisant face à la mer et l'autre, plus petit, sur la rive Sud, tourné vers l'intérieur, de manière à être aussi bien à l'abri d'une aggression venant de l'extérieur que d'une attaque des indigènes dont du reste ils employèrent un grand nombre à leurs constructions. Ils bâtirent une petite ville pour y vivre confortablement, ce qui les occupa pendant la fin de l'année 1701.
Mais ils n'eurent pas plus tôt fini leur installation qu'ils s'en lassèrent et eurent le plus grand désir de reprendre leur ancienne vie. Aussi décidèrent-ils de remettre en état le brigantin qu'ils avaient obtenu à Maurice des Hollandais et qu'ils avaient échoué dans une anse non loin de leur camp. Un accident qui survint tourna à leur avantage et leur épargna beaucoup de travail.
En effet, au commencement de l'année 1702, un navire appelé le Speedy-Return, qui appartenait à la Compagnie écossaise de l'Afrique et des Indes Orientales, et que commandait le capitaine Drummond, entra dans le port de Maritan [Matitanana] à Madagascar, avec un brigantin nommé le Content. Drummond venait de Don Mascarenhas [île Bourbon], où il avait porté une cargaison d'esclaves prise à Sainte-Marie, petite île située sur la
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côte Est de Madagascar, et il en venait chercher une autre dans ce port.
Aussitôt son navire mouillé, le capitaine Drummond descendit à terre avec son médecin Andrew Wilky et quelques hommes de l'équipag-e. Pendant ce temps, John Bowen se rendit à hord dans une pirogue avec quatre de ses compagnons sous le prétexte d'acheter quelques marchandises d'Europe; ne trouvant sur le pont que le maître et le contre-maître avec un ou deux matelots, les autres hommes de l'équipage étant occupés dans la cale, ils profitèrent de l'occasion et, mettant chacun à la main un pistolet et un grand couteau, ils les menacèrent de les tuer tous s'ils ne se retiraient immédiatement dans l'entrepont. L'un des pirates, les armes à la main, fit sentinelle à la porte, et les autres, ayant fermé les écoutilles, firent le signal convenu à leurs camarades restés à terre, dont quarante vinrent de suite à bord et s'emparèrent tout tranquillement du navire d'abord et du brigantin ensuite, sans coup férir et sans efTusion de sang.
lîowen fut fait ou plutôt se fit commandant de ces deux bateaux ; il garda à bord l'ancien équipage ou du moins la plus grande partie et il mit le feu au sien, qui maintenant ne pouvait lui être d'aucune utilité, puis, après avoir réparé le Speedy- Retiirn et fait de l'eau et des provisions, il partit en quête de nouvelles aventures (Gapt. Ch. Johnson, The Histori/ of the Pyrates, t. II, 1724, p. SO-52).
Ayant appris par les gens de l'équipage qu'ils avaient laissé en rade de Don Mascarenhas [l'île Bourbon] une galère appelée le lioolx, sous les ordres (hi capitaine Honeycomb, il résolut d'accord avec ses compagnons de faire voile pour cette île. Mais, ayant perdu une huitaine de jours à faire de l'eau et à mettre leurs affaires en ordre, ils n'y arrivèrent (|u'aprcs le
départ de la susdite galère, qui ainsi échappa heureusement à l'attaque imprévue de ces traîtres. La nuit qui suivit leur départ de Maritan [Matitanana, le brigantin s'échoua sur un banc de rochers qui s'étend dans l'Ouest [!j de l'île de Madagascar '. Le navire ne s'en aperçut pas et Bowen arriva à Mascarenhas [Bourbon] sans savoir ce qu'était devenu le brigantin.
Le capitaine Bowen y séjourna une huitaine de jours et fît pendant ce temps des provisions, puis, jugeant que le Rook était parti pour quelqu île voisine, il mit à la voile pour Maurice dans l'espoir de l'y retrouver; mais, voyant dans le port du Nord-Ouest [le port Louis actuel] quatre ou cinq navires, il se jugea trop faible pour les attaquer et il s'en retourna à Madagascar, où il arriva sain et sauf, d'abord à Fort-Dauphin, puis à la baie de Saint-Augustin.
Peu de jours après, le brigantin Content, qu'ils croyaient perdu ou tout au moins qu'ils supposaient avoir renoncé à la piraterie, arriva dans cette baie, et ils apprirent alors le malheur qui lui était arrivé. Très contents de se retrouver, les pirates tinrent conseil et décidèrent que le brigantin, qui faisait eau de toutes parts, n'était plus en état de leur servir; ils l'échouèrent donc sur la côte et y mirent le feu et les deux équipages se réunirent à bord ([vi Speedij-Return.
Bowen et ses compagnons apprirent là par les indigènes les aventures d'une autre bande de pirates qui y avait séjourné pendant quelque temps et dont le chef était un nommé Ho\\-ïird : un bateau delà Compagnie des Indes appelé le Prospérons ayant, par une fâcheuse malchance, relâché dans cette baie où ces bandits étaient à terre sans navire, ils s'en étaient rendus maîtres sous prétexte d'achats, à peu près de la même manière que
1. Il y a là une erreur, car le brigantin ne peut s'être échoué dans l'Ouest de l'ile, puisqu'il était dans l'Est et allait à Bourbon!
Bowen et sa bande s'étaient emparés du Speedy-Return, et ils avaient fait voile pour New Mathelage [la baie de Boina].
Bowen et sa troupe jugèrent qu'il était de leur intérêt de s'allier avec eux, car ils étaient trop faibles pour tenter seuls un gros coup; ils se souvenaient en effet de la reculade qu'ils avaient dû faire à Maurice lorsqu'ils étaient à la recherche de la galère le Rook, dont ils auraient pu s'emparer, s'ils avaient seulement eu avec eux un autre navire pour les appuyer. Ils quittèrent donc la baie de Saint-Augustin et allèrent à New Mathelage [la baie de Boina]; n'y trouvant pas le navire qu'ils cherchaient et apprenant qu'il y était venu, mais qu'il était reparti, ils n'y firent qu'un court séjour et continuèrent leur route jusqu'à Anjouan, où ils ne le trouvèrent pas davantage, puis jusqu'à Mayotte, où enfin ils le joignirent. Ces événements se passaient vers Noël 1702.
Howard accepta volontiers l'alliance que lui proposa Bowen. Ils restèrent environ deux mois à Mayotte, jugeant qu'ils avaient autant de chance de voir venir à eux une proie qu'à en aller chercher une en mer. C'est en effet ce qui arriva; au commencement de mars, le navire Pembroke, de la Compagnie anglaise des Indes Orientales, y vint faire de l'eau; il fut assailli et pris par les pirates après un combat où le second et un des matelots furent tués.
Les deux navires pirates quittèrent alors la rade, emmenant le Pembroke, qu'ils pillèrent ce jour-là et le lendemain; après avoir enlevé la majeure partie de sa cargaison et de ses provisions et ayant pris à leur bord le capitaine et le charpentier, ils le laissèrent alhir là où il plairait au reste de son équipage de le conduire et ils s'en vinrent mouiller à New-Mathelage [baie de Boina]. Là, les deux capitaines, api»ès s'être consultés, firent un plan de croisière aux Indes; c'est dans ce but qu'ils avaient
pris avec eux le Capitaine Woolley du Pemhroke, afin qu'il les pilotât dans ces parages; mais les deux équipages se disputèrent à qui l'aurait et ils en seraient venus aux mains, si l'on n'avait trouvé un expédient qui les mit tous d'accord, c'est-à-dire de le tuer en lui donnant un coup de massue sur la tête, car de cette manière personne ne profiterait de ses connaissances spéciales des côtes de l'Inde. Bowen s'entremit et amena ses gens à autoriser le capitaine Woolley, qui eut ainsi la vie sauve, à rester à bord du Prospei^ous où il se trouvait alors.
Il fut convenu que le Speedij-Return, qui avait besoin d'un nettoyage et de diverses réparations, irait se mettre en carène à la baie de Saint- Augustin, pendant que le Prosjjerous ferait de l'eau et des provisions. Le rendez-vous était à l'île de Mayotte, oij le Prospérons se rendit en effet comme il était convenu; il y attendit quelque temps le navire de Bowen; ne le voyant pas venir et n'en ayant pas de nouvelles, Howard partit pour Anjouan, oij il ne le trouva pas davantage. Pensant qu'il lui était arrivé qaelqu'accident, il se décida à partir seul pour faire l'expédition projetée.
Le Speedij-Beturn était bien arrivé sain et sauf à la baie de Saint-Augustin et s'y était nettoyé et approvisionné; mais, y étant resté plus longtemps qu'il ne pensait, il eut des vents contraires et ne réussit pas à atteindre Mayotte. Cependant à la fin, il arriva à Anjouan, oii Bowen, ayant appris qu'Howard venait de quitter l'île, s'en fut vers la mer Rouge; le vent étant encore mauvais pour cette traversée, il atterrit au Cap Saint- Jean près de Surate, oii il retrouva le Prospérons.
Bowen et Howard partirent alors ensemble pour l'expédition projetée; ayant rencontré sur leur route quatre navires arabes qui allaient de Moka à Surate, ils tentèrent de s'en emparer. Bowen donna la chasse à deux d'entre eux et captura le plus
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grand, de 700 tonnes, qu'il mena à Rajapora où il vendit la cargaison aux marchands indiens; il y trouva en outre une somme de 22 000 livres sterling [550 000 francs] en or. De son côté, Howard réussit à prendre à l'entrée de la baie de Surate l'un des deux autres qui portait 84 000 sequins, d'une valeur de 10 shillings [12 fr. 50] environ chacun, et qu'il abandonna à la dérive en face de Daman, sans ancre, ni chaîne, après l'avoir pillé, puis il rejoignit son camarade à Rajapora.
Ayant visité leurs deux bateaux et constaté qu'ils étaient en mauvais état, ils résolurent de les brûler et d'aménager pour leur service le navire dont ils s'étaient emparés et auquel ils donnèrent le nom de la Défiance; ils y installèrent les deux équipages. Pendant la fin de l'année de 1703, ils croisèrent sans succès sur la côte de Malabar. Le capitaine Woolley, qui était très malade, fut déposé à terre auprès de Cochin.
Ayant rencontré le Pembroke, ils le pillèrent pour la seconde fois, puis le laissèrent aller. Ils firent voile ensuite pour Maurice, où ils restèrent quelque temps, y menant une vie extravagante. Là, deux matelots de l'ancien équipage du Drummond, Israël Phipeny et Peter Freeland, désertèrent et se cachèrent à terre jusqu'au départ de leurs camarades; ils revinrent en Angleterre à bord de la Râper en 1705 ' (Capt. Ch. Johnson, The His~ tory of the Pi/rates, t. II, 1724, p. 58-64).