LE PIRATE NATHANIEL NORTH À MADAGASCAR
Nathaniel North est né aux Bermudes; il exerça d'abord pendant plusieurs années la piraterie dans l'Océan Atlantique, ])uis, doublant en juin [1701?] le Cap de Bonne-Espérance à
1. Cil. Johnson met 1721), mais il est facile de voir qu'il y a là une erreur d'impression.
bord du Pélican, il alla relâcher dans la baie de Saint- Augustin, où il se ravitailla et fit de l'eau. Il en partit en août, trop tard pour aller faire sa croisière aux Indes, car, désirant ai»ir en toute sûreté de conscience, il ne voulait pas prendre de navires européens, mais seulement des boutres arabes; il alla donc à Anjouan^ La viande qu'il avait salée à la baie de Saint-
1. Nous croyons intéressant de donner ici en note la description suivante d'Anjouan par un capitaine français qui a beaucoup voyagé dans la mer des Indes : « Partis du port de Massali baie de Bombétolce^ le 23 septembre [1708], nous fîmes route pour Anjouan où nous devions faire de l'eau. Le gouverneur de Moili [Mohély], lorsque nous passâmes devant son île, nous envoya des fruits et nous fit inviter à y descendre, marquant beaucoup de considération pour les Français et nous faisant la promesse de fournir à un prix raisonnable tout ce dont nous pourrions avoir besoin; mais, comme l'eau n'y est pas en bonne réputation, on passa outre pour gagner Anjouan, qui n'en est éloigné que de huit à neuf lieues. Nous trouvâmes les marées si contraires que nous employâmes cinq jours entiers à faire ce trajet.
Nous mouillâmes à Anjouan le 5 octobre; il vint de suite quelques bateaux à bord de nos navires avec une grande quantité de cocos, que les Arabes appellent Nardgil, de bananes ou figues d'Inde, d'oranges et de citrons et aussi beaucoup de poissons pour nous les vendre. J'allai voir le gouverneur qui demeure dans une petite ville peu éloignée, où il y a une mosquée et dont les habitants parlent arabe; il me régala avec de la liqueur de coco et il fuma de notre tabac, mais il ne voulut pas boire du vin que j'avais fait porter, offrant au reste tout ce qui dépendait de lui pour les besoins de nos équipages.
Le roi d'Anjouan vint exprès de huit lieues pour nous voir; nous le régalâmes dans nos vaisseaux du mieux qu'il nous fut possible; il ne mangea guère que de la volaille, encore voulut-il la faire tuer et apprêter par ses gens, et il ne but point de vin. Il nous demanda de la poudre à acheter, mais, comme c'était pour faire la guerre à son voisin le prince de Moili [Mohély] dont nous' avions tout lieu d'être contents, nous nous excusâmes de lui en fournir, l'ayant seulement accommodé de quelques fusils. Nous trouvâmes là un Arabe fort spirituel, nommé Abdala, qui parle français et anglais et qui sert d'interprète; nous fîmes la faute de ne pas l'emmener avec nous, car il nous eût beaucoup servi durant notre séjour en Arabie. [D& là, nous allâmes à Socotra], mais le troisième jour de la sortie d'Anjouan, nous perdîmes le brigantin que nous avions fait faire à Brest, que nous avions apporté en pièces et que nous avions fait remonter à Massali Bombétoque]; il en coûta la vie à six hommes, de neuf qui étaient embarqués dessus (Récit d'un capitaine, directeur
Augustin, n'ayant pas été bien préparée, commençait à se pourrir, de sorte qu'il avait besoin de faire de nouvelles provisions; tous les pirates avaient aussi à réparer leurs vêtements qui tombaient en loques. L'idée leur vint de s'emparer du sultan d'Anjouan afin d'obtenir de lui une forte rançon, mais le maître, qui ne connaissait point les côtes de cette île, n'y voulut pas conduire le navire.
Ils croisèrent au milieu de cet archipel et firent une descente à Comaro [la Grande Gomore] dont ils prirent la capitale, sans y trouver d'autre butin que quelques chaînes d'argent et de mauvaises toiles, puis ils allèrent à Mayotte, oîi ils embarquèrent un Français qui y avait naufragé et avait été bien traité par le Sultan ; ils lui demandèrent de les aider à prendre la ville de ce Sultan ; il leur dit que tel n'était pas son avis, parce qu'il avait de grandes obligations aux habitants de ce pays, toutefois que, comme il était sous leur dépendance, il ferait ce qu'ils lui demanderaient. Ils entourèrent donc la maison du Sultan et, après trois jours de lutte, ils s'en emparèrent. Le fils du roi s'ouvrit, le cimeterre à la main, un chemin à travers la masse des pirates, mais il ne tarda pas à être tué. Le prétexte qu'ils mirent en avant pour expliquer leur conduite cruelle, c'est que les Mayottais avaient empoisonné l'équipage d'un navire ami. Le roi eut beau nier et affirmer, ce qui était vrai, que jamais il n'était venu sur sa rade un navire du nom qu'on lui disait, il fut conduit à bord, et on enferma les autres prisonniers dans une sorte de mosquée dont trente-six hommes eurent la garde.
L'alarme ayant été donnée dans toute l'île, les indigènes accoururent au nombre de plusieurs milliers et attaquèrent
d'une Compagnie de négociants à Saint-Malo (le sieur de la Merveille), dans le Voyage de l'Arabie Heure une en il 08-1110, jiublié par La Roque en 1715, pp. rj-18).
cette gartle; mais les gens du navire, entendant des coups de fusil et voyant les coteaux couverts de monde, tirèrent quelques coups de canon chargés à mitraille qui firent un grand massacre des Mayottais et les obligèrent à fuir.
Le sultan donna pour sa rançon quelques chaînes d'argent valant mille piastres [cinq mille francs] et toutes les provisions dont ils pouvaient avoir besoin. Lorsqu'il fut conduit à terre, on lui fit jurer que les pirates étaient les maîtres de l'île et que jamais plus il n'empoisonnerait d'Européens.
Après cette expédition mémorable, ils restèrent encore une quinzaine de jours à Mayotte, toujours sur leurs gardes, puis ils firent voile pour la baie de Saint-Augustin, emmenant avec eux vingt esclaves comme domestiques.
Là, une épidémie sévit sur leur équipage. Ils construisirent sur la plage des cabanes oîi ils mirent les malades; malgré tous les soins qu'ils leur prodiguèrent, ils perdirent le capitaine et trente hommes. Quand la maladie commença à diminuer, ils pensèrent à reprendre la mer, mais, en faisant la visite de leur navire, le Pélican, ils trouvèrent que les cercles des barriques à eau étaient tout rongés aux vers et pourris, ce à quoi remédia leur tonnelier qui était très ingénieux : il s'en alla dans les bois avec les esclaves mayottais et y cueillit des lianes avec lesquelles il serra fortement les douves. En reconnaissance de ce service, il fut nommé capitaine et North fut fait quartiermaître.
A Saint-Augustin, ils recueillirent quelques naufragés, notamment David Williams. Ayant fait l'appel de tous les hommes de l'équipage, ils trouvèrent qu'ils étaient 105, et ils décidèrent que leur navire serait un navire libre, c'est-à-dire que tous les hommes auraient droit à une part de prise égale. Ils partirent pour la mer Rouge oii ils capturèrent divers navires. III. 36
S'étant joints au Mocha, capitaine Culliford, et au Soldada, capitaine Shivers, ils coururent sus à un gros vaisseau arabe que le Mocha aborda le premier et dont l'équipage et les passagers, au nombre d'un millier, demandèrent quartier avant qne le Pélican eût mis un seul homme à bord, si bien que les deux autres bandes de pirates s'adjugèrent tout le butin sans vouloir en donner une part à l'équipage du Pélican et, après avoir déposé leurs prisonniers et les chevaux sur la côte de Malabar et coulé bas leur navire Soldada, s'en allèrent à l'île Sainte-Marie où le vaisseau fut à son tour sabordé; ces deux bandes, qui comptaient 350 hommes, s'y partagèrent le butin : chaque homme eut mille livres [25 000 francs], soit en or, soit en argent, sans compter les marchandises.
Quant au Pélican, il croisa pendant quebjue temps sur la côte de Malabar oîi son équipage captura trois vaisseaux arabes ; ces pirates armèrent l'un d'eux, quils nommèrent le Dolphin, de 26 canons et l'affectèrent à leur service, puis, ayant abandonné en mer leur ancien navire, ils firent route pour Madagascar; en passant auprès de Mascarenas [île Bourbon], ils perdirent dans un ouragan tous leurs mâts, ils purent néanmoins avec une mâture de fortune gagner l'île de Sainte-Marie, oii ils remâtèrent leur bateau.
Ils y trouvèrent les capitaines Culliford et Shivers avec leur prise ainsi ({ue trois navires américains venus pour commercer avec les pirates, dont l'un était le Pembroke, appartenant à Frédéric Phillips de New-York et commandé par Samuel Burgess. Le capitaine du Dolphin et quelques autres matelots, fatigués de la vie de pirates, s'en retournèrent en Amérique à bord de ces navires. L'équipage ayant remplacé le capitaine par un nommé Samuel Inless qui vivait à Sainte-Marie, le Dolphin partit pour les détroits de Malacca; après diverses prises, il
revint à Madag'ascar où eut lieu le partai;e du butin qui fut d'environ trois à quatre cents livres [7 500 à 10 000 fr.] par homme. Un mois après leur retour, parurent trois navires de g-uerre anglais : VAnglesea, capitaine Littleton; le Hastings, capitaine White, et le Lizard, capitaine Rumsey; à leur vue, les pirates du Dolphin tâchèrent de haler leur navire à terre, mais, n'y réussissant pas complètement, ils y mirent le feu.
Le Commodore Littleton apportait le pardon aux pirates qui voudraient l'accepter. Culliford et Shivers l'acceptèrent et retournèrent dans leur pays avec des navires de commerce. North l'accepta aussi, mais ne s'y fia pas, parce que l'époque fixée pour leur soumission était déjà passée avant que les navires de guerre fussent arrivés.
La plupart des pirates avaient quitté l'île Sainte-Marie quand les navires de guerre y avaient jeté l'ancre; North ne crut pas prudent de s'y attarder et, mettant tout ce qu'il possédait dans le canot du Dolphin, il alla rejoindre ses camarades sur la Grande Terre; surpris par un g^rain pendant la traversée, son canot chavira et tous ceux qui étaient à bord périrent, à l'exception de North, qui nagea pendant quatre lieues, et d'une femme Malgache qu'il mit sur la quille de l'embarcation.
En le voyant sortir de l'eau tout nu, les Malgaches eurent peur, le prenant pour le diable; une femme, ({ui avait l'habitude d'aller vendre des volailles dans les maisons des pirates, eut le courage de rester et le reconnut, dès qu'il fut à terre; elle lui donna la moitié de son lamba pour se couvrir et, appelant un Malgache qui l'accompagnait et qui avait couru se cacher dans le bois, elle le conduisit à l'habitation de quelques blancs qui était située à 16 milles du lieu oij il avait abordé, une grande marche pour un homme affaibli par une longue natation ! Ces blancs lui firent un bon accueil et lui donnèrent
des vêtements ; il resta avec eux jusqu'à ce qu'il eût repris ses forces, et il s'en alla alors chez un prince malgache de sa connaissance avec lequel il demeura jusqu'à l'arrivée du capitaine Fourgette, c'est-à-dire pendant une année entière.
Avec le bateau de Fourgette dont la prise est racontée plus haut (note de la page 593), North et White, doublèrent le Cap d'Ambre et se rendirent dans la baie deMethelage [Bombétoke], où ils surprirent le Speaker, comme il est dit dans la Vie de White (p. 59o-598 et note p. 595) ; après la mort de BooUi, Bowen qui lui succéda prit North pour quartier-maître du Speaker, où il resta, comme il est dit plus loin, p. 599, jusqu'à la perte de ce navire.
Nathaniel North s'embarqua alors sur le Speedij Return * en qualité de quartier-maître de l'équipage, avec l'intention d'aller faire une croisière dans la mer Rouge; mais, en touchant à l'île Mayotte, ils firent, avec le capitaine Howard qu'ils y trouvèrent, la convention dont nous avons parlé p. 556. Ils allèrent donc se ravitailler à la baie de Saint- Augustin, étant convenus de se retrouver à Mayotte deux mois après. Ils y revinrent en effet vers l'époque fixée, mais, ayant appris qu'Howard était parti pour une croisière, ils firent voile pour le Gap Saint- Jean, près de Surate, dans l'espérance de l'y joindre.
Ils furent surpris pendant cette traversée par un violent ouragan qui les fit presque sombrer, les vagues battant en plein la poupe de leur navire, si bien qu'il leur fallut jeter par-dessus bord tous leurs canons, à l'exception de deux qui étaient dans la cale. Cette tempête les conduisit dans le golfe Persique, où ils s'emparèrent de plusieurs petits bateaux qui leur servirent à réparer leur navire.
1. Le Spccdij licturn avait éU' pris au cap. Drumiuond (voir p. 5î)3-554.)
Le Speedij Return arriva enfin au Cap Saint-Jean, près de Surate, où il trouva le Prospérons. Ils croisèrent de conserve dans la mer Rouge. L'équipage du Speedy Return, ayant capturé un grand vaisseau arabe, passa à son bord ainsi que l'équipage du Prospérons, après avoir mis le feu au Speedy Return et coulé le Prospérons qui étaient en mauvais état, puis ils firent voile pour Madagascar, après avoir partagé le butin dont ils vendirent une partie aux marchands de la côte de Malabar. Passant en vue de l'île Maurice, ils s'arrêtèrent dans le port du Nord-Ouest [le Port-Louis actuel j, oîi ils firent du bois et de l'eau. Il y a dans ce port une grande quantité de poissons vénéneux nommés « les happeurs rouges », dont les effets pernicieux étaient bien connus du capitaine Bowen, qui recommanda à ses hommes de n'en pas manger, mais, comme à l'ancre dans un port chacun est son maître, personne ne suivit cet avis; luimême en mangea aussi, préférant être empoisonné avec eux que de leur survivre seul, sachant le sort qui l'attendait s'il tombait aux mains des Hollandais.
Ils se gorgèrent donc de poisson et burent après avec excès; bientôt après, ils enflèrent d'une façon effrayante. Le lendemain matin, quelques colons vinrent à bord avec des volailles, des chèvres, etc., et trouvèrent les pirates en un fort misérable état; voyant quelques-uns de ces poissons sur le pont, ils leur demandèrent s'ils en avaient mangé et, sur leur réponse affirmative, ils leur conseillèrent de boire beaucoup de liqueur forte, ce qui était le seul moyen de combattre le poison, qui les aurait du reste déjà fait périr, s'ils n'en avaient bu une forte dose après leur repas. Ils exécutèrent de suite l'ordonnance, qui n'était pas pour leur déplaire, et ils en réchappèrent, à l'exception de quatre qui payèrent de leur vie leur entêtement à ne pas suivre l'avis de leur chef.
r566 OUVRAGES ANCIENS
Il y avait trois mois qu'ils étaient dans le port du Nord-Ouest [le Port-Louis actuel], ayant mis leur navire en carène pour nettoyer la quille et la graisser et s'y approvisionnant, lorsque le gouverneur leur fit dire de prendre au plus vite la mer, parce qu'il allait arriver des navires de la Compagnie hollandaise des Indes. Ils hâtèrent leurs derniers préparatifs et mirent à la voile, laissant cependant deux de leurs hommes derrière eux, comme il a été dit dans la Vie de Bowen (p. 558).
En passant, ils s'arrêtèrent à Don Mascarenas [île Bourbon], où ils s'approvisionnèrent de cochons, de chèvres, de moutons, de volailles, d'oiseaux de toutes sortes et de grosses tortues*. Bowen et quarante de ses hommes, qui en avaient
1. Nous croyons intéressant de donner ici en note la description suivante de l'île Bourbon par un capitaine français, le sieur de La Merveille, qui a beaucoup voyagé dans la mer des Indes : « [Partis de l'île Maurice le 16 décembre 1709], nous avons mouillé au dehors et puis nous avons mis à la voile pour aller à Mascarin ou l'île de Bourbon, habitée par des Français. J'étais cà bord du navire de M. de Champloret qui m'engagea à y rester, le nôtre étant trop écarté. Le second jour, nous arrivâmes à la rade mal assurée de Saint-Denis, la seule où de gros vaisseaux puissent aborder cette île. Nous descendîmes à terre le lendemain 19. Nous l'avions saluée de sept coups de canon, après avoir mouillé sur cette rade où il y a un fort qui nous rendit un pareil salut. Un capitaine accompagné de quelques habitants vint nous recevoir au débarquement qui n'est pas bien facile à cause du galet, espèce de caillou mouvant dont tout ce rivage est rempli et qui fait là un étrange bruit par le roulement de la mer qui frappe contre et qui est presque toujours grosse. Nous allâmes saluer M. de Charanville, le gouverneur de l'île Bourbon, qui nous reçut fort obligeamment et nous fit servir une collation où il nous sacrifia plusieurs bouteilles de son meilleur vin, qui commençait à lui manquer. Nous couchâmes chez lui et nous y restâmes tout le lendemain pour faire quelques provisions; nous achetâmes des bœufs, mais l'embarquement en fut très difficile.
Ce jour-là même, nous vîmes passer nos autres navires, auxquels nous avions donné l'ordre d'aller à l'anse de Saint-Paul qui n'est pas si exposée aux vents et où le débarquement est plus aisé, n'y ayant que des sables. Le lendemain, il se leva un vent terrible qui grossit beaucoup la mer; cependant nous aperçûmes du haut de la maison une chaloupe qui j)artait de notre bord, prenant le chemin du lieu où nous étions des-
assez de la vie de pirates et qui aspiraient à retourner dans leur pays à la première occasion, descendirent à terre sous la protection du gouverneur dont ils se concilièrent les bonnes grâces à force de cadeaux. Il y avait six mois qu'ils étaient à Don Mascarenas [île Bourbon], quand Bowen fut pris de coliques sèches, maladie aussi commune dans cette île qu'aux Antilles, et mourut; il fut enseveli en plein champ, car les prêtres ne permirent pas son inhumation en terre sainte, parce qu'il était hérétique.
Revenons maintenant au navire des pirates. Quand Bowen eut débarqué, North fut nommé capitaine. Voici quelle fut la
cendus. On jugea d'abord qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire; c'était en effet pour nous donner avis que le navire avait chassé sur ses ancres et qu'il n'était plus en sûreté.
Un Français que nous avions pris en Arabie, venant des Indes, s'était embarqué do bonne volonté dans cette chaloupe, en intention de se jeter à la mer dès qu'elle ne pourrait plus avancer par un si gros temps et de venir à la nage nous informer de l'état du vaisseau; c'est ce que nous vîmes du rivage où nous étions accourus. On n'a jamais vu mieux nager que cet homme, mais son entreprise était téméraire, car, quand il fut question d'aborder, la mer était si furieuse et donnait avec tant de violence contre le rivage, tout rempli de ces grosses pierres dont j'ai parlé, que c'était assez pour l'écraser. Cependant il tenta plusieurs fois de se prendre quelque part; mais le retour de la vague le reportait au large en un instant. En vain les plus hardis mariniers de ce lieu s'avancèrent et firent tous leurs efforts pour le secourir; ce pauvre homme, ayant enfin perdu toutes ses forces, fut encore quelque temps le jouet des vagues et puis il disparut à nos yeux, spectacle bien triste pour nous et accident dont nous eûmes tous un sensible regret.
Nous renvoyâmes à bord la chaloupe qui était demeurée au large, en lui faisant un signal, et, comme le même gros temps continuait, nous en finies un autre au navire de partir incessamment pour la rade de Saint- Paul, prenant la résolution de nous y rendre par terre au travers des montagnes. Nous passâmes encore cette nuit-là chez le gouverneur, où, le vin nous manquant tout à fait, nous bûmes d'un certain hydromel que nous trouvâmes bon et qui, lorsqu'il est bien épuré, a un goût aussi délicat que le meilleur vin de Malaga.
Le lendemain matin, après avoir bien déjeuné, nous nous remîmes en marche, le gouverneur, qui voulut être de la partie, et nous faisant porter un drapeau pour marquer encore aux officiers du vaisseau de
cérémonie de son installation : lorsque l'équipage l'eut élu pour commander le bateau, on lui apporta solennellement une
mettre à la voile incessamment et que nous partions pour l'autre rade, ce qu'ils comprirent fort bien et exécutèrent à notre vue.
Nous eûmes bien de la peine, après quatre grandes pauses sous des arbres, de gagner le sommet de la montagne, moi surtout qui, ne croyant pas aller à pied, n'avais qu'une espèce de souliers à la ilibustière faits d'un morceau de peau de cerf avec un tissu de corroyé par-dessus, la chose du monde la moins propre à grimper une montagne. Le gouverneur m'avait donné deux ou trois noirs avec un hamac pour me porter, mais Je ne voulus jamais me risquer dans cette voiture par la grande difficulté des chemins, tout remplis de précipices et de passages fort dangeix'ux.
Après cette montagne, nous trouvâmes un terrain fort pierreux et malaisé et ensuite une autre rude montagne qu'il nous fallut descendre pendant une lieue et demie, sans pouvoir aller autrement qu'à pied, appuyés sur de longs bâtons. Nous arrivâmes ainsi en un lieu nommé « La Barque »>, qui est justement à la moitié du chemin. On se mit sous des arbres pour manger et se reposer, mais il ne s'y trouva point d'eau.
Nous avions jusque-là passé par des montagnes couvertes de bois, en trouvant quelques citronniers et quantité de choux palmites ou de palmiers à qui on a coupé la tête. II s'agissait de continuer notre route sur le bord de la mer tout rempli de gros galets comme à la rade de Saint- Denis, n'y ayant point d'autre passage; celui-ci était encore rendu impraticable par les vagues de la mer qui venaient se briser contre les rochers et s'étendaient jusqu'au pied de la montagne qui borde toute cette côte; en sorte qu'il fallait être fort adroit et fort attentif pour passer, en sautant de roche en roche dans l'intervalle du retard des vagues. Cependant, on voyait des femmes et de jeunes esclaves faire tout ce chemin et celui des montagnes, les pieds nus, avec une facilité surprenante. Pour surcroit de peine, en quittant les bords de la mer, il fallut se résoudre à monter une dernière montagne fort droite, appelée « la Couronne », en se tenant des mains autant que des pieds.
Enfin nous arrivâmes au sommet, entièrement épuisés de fatigue et sans avoir trouvé une goutte d'eau; ma soif était extrême, mais il fallut reprendre courage, n'ayant plus qu'une demi-lieue à faire pour arriver au lieu où nous devions coucher. Par bonheur, à force de chercher à droite et à gauche sur cette effroyable route, on découvrit enfin de l'eau qui fut d'un grand secours pour achever le reste du chemin. La nuit nous jirit avant que d'arriver au village où il fallait passer la nuit, auquel on a donné le nom de " Bienvenu ». Nous y trouvâmes assez bien à souper et nous y bûmes du frangorin ou vin de cannes.
Le lendemain, nous eûmes des chevaux pour nous porter à Saint-Paul, habitation des Français, éloignée d'une bonne lieue de ce village; une
épée, on lui adressa quelques compliments et on le pria de bien vouloir en prendre le commandement, comme en étant le plus
lieue de ce pays-là en vaut deux grandes de France. La rade ou plutôt l'anse de Saint-Paul est au bout d'une plaine, bornée par la montagne que nous venions de descendre et fermée en partie par une pointe qui s'avance dans la mer. Cette plaine est d'environ deux lieues de longueur sur une petite demi-lieue de largeur, ayant dans son milieu un grand et profond étang d'eau douce, sur lequel on voit des oies et des canards en quantité et, sur les bords, beaucoup de moutons et d'autre bétail. Tout est bon en ce quarlier-là et singulièrement la volaille, mais on la vend cber aussi bien que les cochons, dont l'espèce est fort petite. Les tortues de terre et de mer y sont très communes; enfin, le poisson y abonde, quoiqu'on n'en pêche guère qu'à la ligne avec les canots du pays, simples troncs d'arbres creusés qui ne portent pas beaucoup et qui ne peuvent pas aller au large.
Cependant, il s'est trouvé des noirs de Madagascar, esclaves à Mascarin [île Bourbon], qui, pour se sauver, ont entrepris de faire avec un de ces canots le trajet d'une île à l'autre, en quoi quelques-uns ont réussi et d'autres ont péri. On nous dit que, depuis ce temps-là, la Compagnie royale de France, qui est en possession de Mascarin [Bourbon] avait résolu de défendre aux habitants d'acheter des noirs de Madagascar, outre que ces noirs sont les plus méchantes gens du monde. On venait d'en arrêter quatre, que l'on mit aux fers, accusés d'avoir comploté avec plusieurs autres contre la vie du gouverneur, des officiers et des principaux habitants. La catastrophe devait se passer la nuit de Noël [1709] qui était fort proche et on faisait les informations [l'enquête] de ce complot (a).
Le jour de la solennité, nous assistâmes à la grande messe, où il y avait assez de peuple, et nous vîmes des femmes aussi blanches et d'un
(a) En efTet, les esclaves malgaches chercliaient continuellement à s'enfuir, et on s'en plaignait à Bourbon comme à Maurice. Voici ce qu'écrivait à ce sujet un missionnaire qui a visité File Maurice en 1725 : ■• Au milieu de la plaine de Flacq, campait [en 172oj un détachement de soldats fran(;ais avec lesquels je passai la nuit; ils me raconlèrenl les dangers auxquels ils étaient exposés nuit et jour; les esclaves réfugiés dans les montagnes, toujours prêts à fondre sur eux, leur causaient de continuelles alarmes. Je fus extrêmement touché du récit que me fit l'un d'eux, qui ne vit encore que parce que ces inhumains le crurent mort des blessures dont ils l'avaient couvert. Le bras cassé et le ventre percé, soutenant d'une main ses entrailles, il s'était traîné jusque sur un rocher pendant les ténèbres de la nuit. De là, à la faveur de la lumière que répandait un grand feu allumé par les noirs fugitifs, il vit rôtir deux de ses camarades et cette troupe barbare danser tout autour avec des cris et des
hurlements horribles Il faut exterminer les esclaves et les rats (1) Les
nègres marrons ou fuyards, sont des ennemis plus dangereux que les rats, mais dont il est plus aisé de se défaire. Ce sont des esclaves achetés à Mada-
(1) Voir plus haut p. 391 et note 3 (Benjamin Harry, 1681).
dig-ne. Quand il eut accepté, on le conduisit en grande pompe dans la cabine principale où on le fit asseoir à une table à
teint aussi frais qu'en France. Elles portent de petits corps et des jupes légères et sontcoifïees à la française; les plus riches ont de la dentelle et la plupart vont les pieds nus. Les hommes et les femmes sont là-bas tout à fait gracieux et obligeants, jusqu'à vous arrêter, quand on passe devant leurs maisons, pour vous inviter à y entrer et à vous rafraîchir.
Nos officiers trouvaient ces manières fort à leur gré; mais, pour y répondre, il fallait présenter de la ponche [punch^, liqueur assez chère en ce pays puisque l'eau-de-vie s'y vend souvent une piastre et demie la bouteille.
Les maisons ou les habitations de cette rade ne sont pas bâties en file et ne composent pas des rues, comme dans une ville ; ce sont tous bâtiments de bois, isolés, n'ayant qu'un seul étage à cause des ouragans assez fréquents qui renverseraient tout si on leur donnait plus d'élévation.
L'ile en général, dont le circuit est d'environ 60 lieues, est fort montagneuse et assez garnie de bois. On trouve dans certains endroits un fort bon terrain, où l'on recueille du froment et du vin. Tout le travail de la campagne se fait par les esclaves, les habitants travaillant fort rarement.
Parmi les arbres, on voit de fort beaux palmiers, qui ne sont pas stériles. Le gouverneur m'a dit qu'il y avait tout au plus 3 000 âmes dans toute l'île, qui est bonne et fort saine, en sorte que c'est avec quelque raison qu'on l'a comparée au paradis terrestre ; mais elle est presque sans aucun autre commerce que celui provenant du passage des navires français qui vont aux Indes.
Malgré l'honnêteté du gouverneur et celle des habitants qui voulaient toujours nous retenir encore quelques jours, dès le lendemain des fêtes, nous fîmes embarquer nos bœufs et nos autres provisions, pour partir immédiatement après.
gascar qui, s'étanL enfuis les uns après les autres, se sont rassemblés dans les montagnes et l'ont de là de très cruelles excursions sur leurs anciens maîtres. Leur premier dessein fut de repasser dans leur patrie et l'on eût mieux fait (le favoriser leur évasion que de leur en ôter les moyens, en brisant un canot qu'ils avaient construit dans ce but. Ils ne s'en iront pas maintenant quand on le voudra. Ils se sont rendus redoutables par leurs ruses, leur hardiesse et leur cruauté; dès leurs premières irruptions, ils ont conquis des armes et aussi des négresses pour perpétuer leur race. Ils obéissent à un chef. Le premier qu'ils ont eu a été tué dans un coml)at; blessé à mort à la tête de sa troupe, il prit un morceau de cuir qui le ceignait en guise de ceinture et, ayant bouché sa plaie, il s'écarta et alla expirer entre deux rociiers. Dix Français ont péri en cette rencontre; de son côté, il fut le seul qui mourut; on lui trouva la tète rasée et des pendants d'oreille, marque de la royauté chez ces peuples. La Compagnie des Indes doit prendre des mesures sérieuses pour détruire incessamment ces rebelles » (P. Ducros, Lettres édifiantes et curieuses écrites des Missions élî'angêres par queUjues missionnaires de la Compagnie de Jésus, XVIII" Recueil, 172S,p. 12-13 et p. 15-19j.
l'autre bout de laquelle il y avait une seconde chaise pour le quartier-maître, qui, une fois assis, lui dit en quelques mots que
Comme nous ne demeurâmes pas longtemps à Mascarin Bourbon], je n'ai pas pu apprendre tout ce qu'il y a de remarquable; mais, après mon retour, un ami me mit entre les mains la relation que je vais joindre à ce que j'en ai déjà dit. On ne peut en être mieux informé, puisque celui de qui je la tiens l'a faite sur les écrits et sur le rapport de M. de Villers, qui a été gouverneur du pays pour la Compagnie des Indes orientales pendant huit ou neuf ans et qui a parcouru toute l'île avec soin, l'examinant avec exactitude pour la rendre propre à être une bonne colonie, ce qu'elle est déjà; elle pourra devenir encore meilleure dans la suite et être même un entrepôt considérable pour nos voyages d'Orient. Quoique plusieurs aient écrit de cette île, personne n'en a rapporté les curiosités que l'on va apprendre ici et qui paraîtront tout à fait extraordinaires.
« L'île de Bourbon est dans l'Océan Ethiopique ou Indien, presque sous le tropique méridional, à l'Est de Madagascar dont elle est éloignée de 80 lieues environ. Il ne paraît pas que les anciens l'aient connue; aussi les Portugais n'y trouvèrent-ils point d'habitants lorsque, après avoir doublé le Cap de Bonne-Espérance, ils la découvrirent. Ils lui donnèrent le nom de ilascaregnas, à cause que leur chef se nommait ainsi, et le vulgaire même le lui conserve encore aujourd'hui, en appelant Mascarins ses habitants. Elle n'a proprement commencé d'être habitée qu'en 1G54, lorsque M. de Flacourt, gentilhomme français, gouverneur de ce qu'on possédait dans l'île de Madagascar, étant informé que celle de Mascaregnas était d'un excellent terroir et d'un air merveilleusement sain, y envoya sept ou huit de ses gens qui ne pouvaient guérir des maladies qu'ils avaient contractées à Madagascar. Comme ils guérirent facilement et en peu de temps, ils firent naître l'envie à d'autres d'y passer. Depuis ce temps-là, on la nomma l'île de Bourbon, mais il ne s'y est fait d'établissement considérable que lorsque la Compagnie royale d'Orient s'en est enfin emparée vers l'an 16S0 et l'a peuplée particulièrement de Français sous la domination du Roi; aussi n'y parle-t-on que la langue française et on n'y professe que la religion catholique, avec des prêtres séculiers qui en ont soin. Cette île, plus longue que large, a environ 63 lieues de tour, s'étendant de l'Ouest à l'Est.
« Son territoire est un plat pays tout autour sur le bord de la mer, de peu d'étendue jusques aux montagnes qui font le milieu de l'île selon sa longueur et sa largeur. Elles sont entrecoupées de vallons, et plusieurs rivières en sortent et arrosent les terres. Le plat pays est divisé en trois quartiers, savoir : Saint-Denis, Saint-Paul et Sainte-Suzanne, dans lesquels les habitants ont bùti leurs cases et établi leurs habitations, qui ne forment point encore de ville ni de bourg. Il y a considérablement de terres défrichées et cultivées. On y cueille du blé, du ris, du blé d'Espagne [maïs], du mil et beaucoup de légumes.
l'équipage, connaissant son courage et son expérience de la mer, lui faisait l'honneur de le choisir pour leur commandant
(( La terre, dans ce qui est plat pays, n'a de profondeur jusqu'au roc qu'environ deux pieds, ce qui fait qu'elle est bientôt lasse et qu'il faut la laisser reposer. On trouve davantage de profondeur de bonne terre dans la montagne, chose assez extraordinaire. Ceux qui ont assez de courage et de moyens pour défricher y trouvent leur compte. En 1708, il y avait environ 900 habitants dans l'île, tant en chefs de famille qu'enfants et esclaves nègres. Il y a un gouverneur, un gretiier et un garde-magasin pour la O" d'Orient. Tout leur commerce, outre celui qui peut être entre les habitants, consiste à envoyer tous les ans une barque à Pondichéry, sur la côte de Coromandcl, et à recevoir les navires qui passent pour l'Orient ou qui en reviennent, auxquels on fournit ce qui leur est nécessaire et sur quoi le vendeur fait un grand profit.
« L'air de cette île est admirable pour la santé; les criolcs, qui sont ceux qui naissent sur les lieux, ne vivent pas vieux ordinairement, mais les autres vont souvent jusqu'à cent ans. Les maladies extraordinaires du pays sont la colique et un accident qu'ils appellent 7nal de chien [la kola des Malgaches ou yairs d'Afrique?] que l'on guérit en brûlant le talon du malade jusqu'au vif avec un fer rouge. On ne voit point de bête venimeuse dans cette île. Vers l'Orient, il y a un furieux volcan, montagne qui vomit du feu et fait de grands ravages, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre; ses feux sont perpétuels et les environs sont tout brûlés et couverts de pierres fondues, qui sont cassantes et tranchantes comme les pierres à fusil ; ce pays est désert, sulfureux, et ne vaut rien du tout, on le nomme le Pays brûlé. Les terres du haut des montagnes sont meilleures que celles d'en bas; il y fait très froid et on n'y manque point de glace, chose à remarquer, car elles sont sous le Tropique.
« Entre ces plaines, qui sont sur les montagnes et dont personne n'a rien écrit, est celle qu'on a nommée la plaine des Cafres, à cause qu'une troupe de Cafres esclaves des habitants de l'île s'y était allée cacher après avoir quitté leurs maîtres. Du bord de la mer, on monte assez doucement pendant sept lieues pour arriver à cette plaine par une seule route, le long de la rivière de Saint-Étienne; on peut même faire ce chemin cà cheval, car le chemin est bon et uni jusqu'à une lieue et demie en deçà de la plaine et garni de beaux et grands arbres, dont les feuilles qui en tombent servent de nourriture aux tortues que l'on y trouve en grand nombre •.
\. Ils eniporlèrent comme provision 40 grosses tortues de terre aux(iueilcs ils ne donnèrent rien à manger, les laissant se nourrir de leur graisse. •• L'ile de Mascarin abondait autrefois en tortues de terre, mais les matelots en ont tant détruit qu'on n'en trouve plus guère que sur la côte occidentale, encore y sontelles très rares. On attribue à ces animaux plusieurs propriétés, entre autres celles de purifier la masse du sang et de guérir les maladies qui proviennent de la trop grande abondance ou de la corruption des humeurs. On en lire encore une huile fort douce, qui a presque le même goût que l'huile de Pro-
et lui promettait fidélité et obéissance, ne doutant pas qu'il ne se conduisît toujours avec la plus grande bravoure et qu'il agît
On peut estimer la hauteur de cette plaine à deux lieues au-dessus de l'horizon; aussi d'en bas paraît-elle toute perdue dans les nues. Elle peut avoir quatre ou cinq lieues de circonférence; le froid y est insupportable et un brouillard continuel, qui mouille autant que la pluie, empêche qu'on ne s'y voie k dix pas; comme la nuit il tombe, on y voit plus, clair que pendant le jour, mais alors il y gèle terriblement et le matin, avant le lever du soleil, on découvre la plaine toute glacée. Ce qui s'y voit de bien extraordinaire, ce sont certaines élévations de terre, taillées presque comme des colonnes, rondes et prodigieusement hautes, car elles n'en doivent guère aux tours de Notre-Dame de Paris; elles sont plantées comme un jeu de quilles et si semblables qu'on se trompe facilement à les compter. On les appelle des Pitons; si on veut s'arrêter auprès de quelqu'un d'eux pour se reposer, il ne faut pas que ceux qui ne s'y reposent pas et qui veulent aller ailleurs s'écartent seulement de 200 pas, ils courraient risque de ne plus retrouver le lieu qu'ils auraient quitté, tant ces « pitons » sont en grand nombre, tous pareils et tellement disposés de la même manière que les Créoles, gens nés dans le pays, s'y trompent eux-mêmes; c'est pour cela que, pour éviter cet inconvénient, quand une troupe de voyageurs s'arrête au pied d'un d'eux et que quelques personnes veulent s'écarter, on y laisse quelqu'un qui fait du feu ou de la fumée qui serve à redresser et ramener les autres; lorsque la brume est si épaisse, comme il arrive souvent, qu'elle empêche de voir le feu ou la fumée, on se munit de certains gros coquillager dont on laisse un à celui qui reste auprès du piton; ceux qui veulent s'écarter emportent l'autre, et, quand on veut revenir, on souffle avec violence dans cette coquille comme dans une trompette, qui rend un son très aigu et s'entend de loin, de manière que, se répondant les uns les autres, on ne se perd point et on se retrouve facilement. Sans cette précaution, on y serait attrapé.
« Il y a beaucoup de trembles dans cette plaine, qui sont toujours verts; les autres arbres ont une mousse de plus d'une brasse de long qui couvre leur tronc et leurs grosses branches; et ils sont secs, sans
vence » (R. P. Brown, Lettres édifiantes et curieuses écrites des Missions Étrangères par quelques missionnaires de la C" de Jésus, XXX° Recueil, 1773, p. 338-389). 11 est curieux que ce ne soit que dans de toutes petites lies, aux Mascareignesy aux Aldabra, aux Galapagos, qu'on ait trouvé vivantes des tortues gigantesques : « Je crois qu'il n'y a pas de lieu au monde où il y ait une plus grande quantité de tortues de terre que dans les îles de Galapagos; elles y sont aussi grosses et aussi grasses qu'aucune de celles que j'ai vues ailleurs, et elles sont si peu farouches qu'un homme peut en une heure en assommer une vingtaine. Elles sont excellentes à manger. J'ai entendu dire qu'à Madagascar et à l'ile Bourbon, il y en a de très grandes, mais je ne sais si elles le sont autant que celles des Galapagos et si leur chair est aussi savoureuse (Dampier, A new Vo'jaqe round the World, 1684, t. I, 1697, p. 101-104).
toujours pour le plus grand bien de leur Compagnie. Le quartier-maître lui mit alors en mains le sabre qu'on lui avait déjà
feuillages, mais si moites d'eau qu'on ne peut en faire du feu. Si après bien de la peine on a allumé quelques branchages, ce n'est qu'un feu noir sans flamme, avec une fumée rougeâtre qui enfume la viande au lieu de la cuire. On a peine à trouver un lieu dans cette plaine pour y faire du feu, à moins que de chercher une élévation autour de ces pitons, car la terre de la plaine est si humide que l'eau en sort partout, et on y est toujours dans la boue, mouillé jusqu'à mi-jambe. On y voit grand nombre d'oiseaux bleus [Porphyrio sp. ou Notornis sp.?] qui se nichent dans les herbes et dans des fougères aquatiques ^ Cette plaine était inconnue avant la fuite des Cafres; pour en descendre, il faut reprendre le chemin par où on y est monté, à moins qu'on ne veuille se risquer par un autre qui est très rude et très dangereux.
« On voit de la plaine des Cafres la montagne des Trois Salases, ainsi nommée à cause des trois pointes de ce rocher, qui est le plus haut de toute l'île Boui'bon. Toutes ses rivières en sortent et il est si escarpé de tous côtés que l'on n'y peut monter.
« Il y a encore dans cette île une autre plaine appelée Silaos, qui est plus haute que celle des Cafres et qui ne vaut pas mieux; on ne peut y monter que très difficilement.
« L'île de Bourbon est fort bien boisée, mais d'autres arbres que ceux
1. « Vers l'Est de l'île de Mascarin [Bourbon], il y a une petite plaine au haut d'une montagne, qu'on appelle la plaine des Coflres [Cafres], où l'on trouve un gros oiseau bleu dont la couleur est fort éclatante. Il ressemble à un pigeon ramier; il vole rarement et toujours en rasant la terre, mais il marche avec une vitesse surprenante. Les habitants ne lui ont point encore donné d'autre nom que celui (Voiseau hleu. Sa chair est assez bonne et se conserve longtemps.
•• Vers juillet et août, temps auquel régne l'hiver, on voit descendre des montagnes une espèce de grive [/3;oc/?!c/a], oiseau gras et d'un goût exquis, qui ne se nourrit (jue de riz et de café sauvage. On le prend ordinairement en lui passant au cou un nœud coulant attaché à une perche flexible et déliée; cet oiseau est si peu farouche que souvent il vient se reposer sur la perche fatale ou sur le bras du chasseur. Comme il est fort gras, le moindre coup l'abat et, lorsqu'il tombe à terre, il ne peut plus se relever. Cette manière de prendre la grive ne doit pas étonner, j'en ai vu prendre ainsi dans plusieurs endroits de l'Europe où les toiles sont cependant fort en usage.
« La chauve-souris [Roussette ou Pleropus] est ici de la grosseur d'une poule. Cet oiseau [!] ne vit que de fruits et de grains, et c'est un mets fort commun dans le pays. J'avais de la répugnance à suivre l'exemple de ceux qui en mangeaient, mais, en ayant goûté par surprise, j'en trouvai la chair fort délicate. On peut dire que cet animal, qu'on abhorre naturellement, n'a rien de mauvais que la figure et le nom.
« On n'a jamais vu dans l'Ile de Mascarin [Bourbon] ni serpents, ni reptiles venimeux. L'araignée, animal dangereux dans tout le reste de la terre, est ici sans venin ; elle est communément de la grosseur d'un œuf de pigeon, et sa toile est d'un si beau tissu cpi'on a regret de ne pouvoir la mettre en œuvre » (R. P. Brown, Lettres édi/ianfes et curieuses écrites des Missions Etrangères par quelques missionnaires de la C" de Jésus, XXX° Recueil, 1773, p. 340-342).
présenté, mais qu'on lui avait ensuite repris, disant : « Yoici les insignes de votre pouvoir. Que vos entreprises soient heureuses pour vous aussi bien que pour nous! » Une salve de canons et de mousqueterie fut alors tirée en son honneur et l'équipage tout entier poussa trois hourrahs. Ainsi finit la cérémonie. Le nouveau capitaine invita à sa table quelques-uns de ses compagnons et il fit servir un grand bol de punch à chacune des tables de l'équipage.
Quittant Mascarenas [île Bourbon], North fit voile pour Madagascar où il atterrit au cap Dolphin [Fort-DauphinJ ' ; il commença à y embarquer des vivres, mais, le vent étant devenu fort, il lui fallut reprendre la mer, laissant à terre son canot et trente hommes. Il longea la côte Est et arriva à un lieu nommé Ambonavoula [Ambanivolo (Fénérive)], par n°38' de latitude Sud S où ils débarquèrent leurs marchandises et s'éta-
d'Europe; il y en a d'une hauteur et d'une grosseur étonnantes. On y trouve VEbène, qui n'est que le cœur et qui n'a jamais plus d'un demipied de diamètre de sa grosseur. Il y croît aussi certains arbres dont on peut faire de fort bonnes futailles. On y recueille beaucoup cVAloès et, sans le grand soin que demandent les gommes, on y en recueillerait beaucoup d'excellentes que Ton néglige; l'arbre Tacamaca et celui du Benjoin y viennent fort haut, aussi bien qu'un autre appelé Natte.
« On y trouve des oiseaux appelés Flamans qui excèdent la hauteur d'un grand homme.
« Cette île a un grand défaut, elle n'a aucun port, ni aucun bon lieu pour en faire ; deux rades foraines, l'une à Saint-Paul, l'autre à Saint-Denis, sont les seuls ancrages où les navires qui passent peuvent s'arrêter et se rafraîchir, mais gare la saison et la rencontre des ouragans, horribles fléaux qui désolent ces mers à certaines époques.
« On voit dans cette île une rivière fort remarquable, en ce que son fond est tellement couvert et, pour ainsi dire, pavé de longues et très grasses anguilles qu'on lui en donne le nom » (La Roque, Voi/age de l'Arabie heureuse de 1708 à 1710, Paris, 1716, p. 185-206).