‹ Collection des ouvrages anciens concernant MadagascarChapitre 29 sur 117 · DESCRIPTION DE L'ILE DE MADAGASCAR, PAR PORCACCHI · texte numérisé non relu

DESCRIPTION DE L'ILE DE MADAGASCAR, PAR PORCACCHI

L*lle de Saint-Laurent est une des grandes lies qui ont été découvertes dans Tocéan Indien ; les Espagnols disent que son étendue est supérieure à celle des royaumes de Castille et du Portugal réunis. Quand on a doublé le cap de Bonne-Espérance avec des vents de N.-E. (Greco) et de S.-O. [Garbino)^ on trouve cette île, qui est comprise entre 12'' et 2&'30' de lat. S. et qui est distante de mille milles de Scoira ou Socotora.

André Thevet, qui donne sur cettte ile des renseignements très différents de ceux fournis par les autres auteurs» dit qu'elle a 72'* de longueur et H"30' de largeur, ce qui fait, le degré comprenant 70 milles italiens, un nombre considérable de milles. Comparant le récit de Fauteur français avec ceux des divers Espagnols dont les écrits ont été apportés en Italie par un pilote portugais qui a navigué dans ces parages, j*ai constaté leur concordance. C'est à la bonté des comtes Frédéric et Antoine Sareghi que je dois d'avoir eu connaissance de ces livres rares.

Jean de Barros écrit que Tile de Saint-Laurent ou Madagascar est située à TEst de la côte du Zanguebar ou Zanzibar, et s'étend le long du continent africain sur une longueur de 200 lieues ou 800 milles; mais, comme d'autres auteurs sont en désaccord avec lui à ce sujet, je n'ai aucune raison d'accepter le dire des uns plutôt que celui des autres.

Cette grande ile a été nommée par Marco Polo Magastar, par son traducteur en latin Madaigascar, par André Thevet et le pilole portugais Madaguscar, mais aujourd'hui on ne lui donne pas d'autre nom que celui d'île de Saint-Laurent.

Le milieu de sa côte Ouest fait dans la mer une saillie correspondant à celle qui forme le cap de Mozambique, par 15"^

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de lat. s.; ces deux promontoires rétrécissent le canal qui n'a plus en cet endroit qu'une soixantaine de lieues et qui estsemé d*îles basses et désertes, de bancs et d'écueils, et où par suite les courants sont si violents que les navires, lorsqu'ils n'ont pas de voiles ou lorsqu'il fait un calme plat, sont entraînés et tournent sur eux-mêmes, non sans être exposés à de grands dangers. Certains marins comparent ce passage au détroit de Charybde et Scylla. C'est précisément à cause de ces courants rapides et dangereux que la pointe du continent africain qui est en face de l'extrémité Ouest de l'île de Saint-Laurent a été dénommé cap des Courants (cap Corrientes), au delà duquel les eaux étant moins resserrées coulent plus librement et plus doucement.

Ces courants portent vers le Sud, de sorte que les navires qui Tiennent de la côte de Malabar à l'île de Saint-Laurent font la traversée en 25 jours au plus, tandis que, pour aller aux Indes, ils mettent trois mois.

Dans le canal de Mozambique où les vents sont variables, les marins trouvent également des changements dans les courants.

Dans l'île de Saint-Laurent qui est située vers le milieu de la côte du Zanguebar, au Sud de Mogdicho et à 60 lieues du cap des Courants, l'air est tempéré; aussi est-elle très peuplée et regardée comme l'une des meilleures qui soit. Elle est habitée par des Musulmans et elle est gouvernée par de nombreux rois. Marco Polo dit que toute l'île est sous la domination de quatre cheiks ou vieillards. Il y a beaucoup de cultures, et les oiseaux et les animaux domestiques et sauvages de toutes sortes y abondent. Marco Polo parle par ouï-dire d'un oiseau étrange, d'une grandeur stupéfiante, qu'on appelle Rock et qui ressemble à un aigle énorme, ayant une telle force qu'avec ses serres il peut enlever en l'air un éléphant et le laisser tomber de haut pour

dressé villes et villages pour s'y arrêter. Les Barbares y étaient jadis méchants outre mesure, vicieux sur tous autres et fort adonnés à un péché qu'ils nomment Louad, autrement péché contre nature, vice assez commun parmi eux, attendu qu'ils ne sentaient rien du Christianisme, et étaient encore plus abominables, d'autant qu'ils se mêlaient avec les bêtes, comme aussi les Africains pour le jourd'hui, plusieurs Turcs et Arabes n'en font que le cerf. Mais (disaient ces pauvres gens qui m'en fai^ saient le récit et qui étaient esclaves), par la permission de Dieu qui a voulu châtier la méchanceté de ce peuple, il advint que les vents furent si véhéments et horribles, le temps si ému, le ciel tant enflammé d'éclairs et l'air si furieux en tonnerres et foudres que du bruit, véhémence et étonnement, la terre en fut si secouée et ébranlée, qu'il semblait que, durant tels orages, la confusion première des éléments dût tout dissoudre ou engloutir la terre dans la profondeur ténébreuse des abîmes ; et dura cette tempête par trois mois continuels, tellement que la mer, étant enOée par ces vents et orages, se déborda de telle sorte et se haussa si désespérément hors les limites qui lui sont bornées par les havres que la plupart des habitants furent submergés et les villes et villages presque tous mis à bas. Mais d'autant que la mer de son naturel ne se déborde guère jamais et ne passe les limites que Dieu lui a tracées, l'on pourrait demander corn* ment ce grand ravage se fit ainsi, lequel ils n'avaient oncques vu, et depuis leurs successeurs n'ont senti ni connu. Quant à moi, je le réfère à la chaleur tant du soleil que des vents, qui est beaucoup plus véhémente sur mer que sur terre et laquelle ayant duré ainsi longuement et enflé les vagues de l'Océan courroucé, peut aussi avoir causé ce débord, plutôt que les pluies, ni que le courant impétueux des rivières qui s'y vont rendre. Car si cela avait lieu en l'Océan, la grandeur et étendue

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duquel est plus connue de notre temps que jamais les Anciens D y purent donner atteinte, et laquelle aussi est dix fois excédant ce que la terre a d*étendue, à plus forte raison le sentirait et expérimenterait la mer de Bacchus, autrement dite de Corrugon, ou bien la mer Caspie laquelle n*est qu*une poignée d'eau au prix, et toutefois elle ne croit ni diminue, quoiqu'ordinairement entrent en elle vingt-quatre rivières, dont les quatre sont plus grandes et impétueuses que le Rhône, Seine, Loire, Garonne ni Charente, Qeuves les plus renommés de notre France. Toutefois, laissant à part la philosophie naturelle et recherche selon le sens humain, il faut confesser que, tout ainsi qu au grand déluge, du temps de Noé, Dieu, pour punir le dévoiement des hommes, ouvrit les fenêtres du Ciel et toutes les sources de la terre, pour passer par cette lessive la saleté de la corruption humaine, qu'aussi fit-il faillir le cours a TOcéan et voulut qu*il franchit ses bornes aGn de ruiner un peuple, la mémoire duquel il voulait ôter de la terre. Vous savez que, presque de notre temps, il en est autant advenu à quelques villes de Flandres, lesquelles furent entièrement englouties dans la profondeur épouvantable de la mer. Autant aussi en pourrais-je dire d'un second déluge qui advint, environ Tan 700, en la Province de Plate où Teau fut si excessivement grande qu'elle surpassait les plus hautes montagnes, tellement que tout y fut submergé, ainsi que m'ont raconté les Sauvages du pays; et en est TefTet d'autant plus grand, que cette terre s'étend en longueur plus de 1 600 lieues et en largeur bien 360.

Revenant à mon propos de notre île, les habitants furent surpris si à l'improviste que, sur la minuit, comme ils étaient en repos, ils se sentirent tellement assiégés que, pensant se sauver, ils se voyaient enveloppés dans le courant de cette mer furieuse; combien que les plus avisés d'entre eux (et peut-être

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suivant Texemple des bétes qui sentaient naturellement Theure proche de la mort) se retirèrent sur une montagne fort haute, nommée Bussara^ là où ils se sauvèrent avec leurs femmes et petits enfants, vivant assez escharcement pour ce que Teau demeura sans guère s*abaisser Tespace de vingt-trois jours, tenant Tile ainsi couverte. Quelques mois après que les eaux furent écoulées, y arriva d'aventure des navires du royaume de Cefala [Sofala] qui est en terre ferme en l'Ethiopie, distant de notre lie deux cent cinquante lieues, pour trafiquer, ainsi qu*ils avaient coutume de tout temps, partie à cause que cette terre est fort riche et foisonne en tous biens, partie aussi pour l'or tressin qui s'y trouve en grande abondance, de quoi je parle comme assuré par l'avertissement d'un Cefalien [Sofalien], qui m'en fît le discours en l'Arabie félice [Arabie heureuse]. Ainsi, ayant mis pied à terre, se trouvèrent tous ébahis pour ne voir personne à qui ils puissent parler et, qui plus est, apercevaient tout confus, les arbres brisés, les villes démolies, les villages ruinés et la terre pavée et couverte de corps morts et des charognes des bétes, de façon que, tant plus ils allaient avant, ils voyaient que cette ruine avait couru partout. A cette cause, après y avoir demeuré quelques douze ou quinze jours, ils se retirent et font voile vers leur roi Cefalien [de Sofala] pour lui réciter le piteux état du pays et la fortune advenue à ce peuple, emmenant avec eux, afin que plus au vrai et assurément ils le puissent certifier de ce succès tant misérable, dix ou douze des plus vieux de ceux qui s'étaient sauvés aux montagnes. La pauvre nouvelle épandue par l'Ethiopie, et entendue par ceux de Cefala [Sofala] et Mozambique, grands Royaumes au Continent, ils dressent une flotte de vaisseaux par le consentement des rois des deux provinces et s'en vont en cette ile déshabitée trois ou quatre mille âmes; ce qui fut occasion que la paix se fît entre lesdils

rois, lesquels, de toute ancienneté et presque de temps immé* morial, s'étaient mené la guerre pour la religion, d'autant que le Mozambique sentait quelque chose du Christianisme et était baptisé avec la plupart des siens. Or, comme il eut la connaissance de si sainte persuasion, vous l'entendrez par ce qui s'ensuit. Ces rois sont sujets au grand Empereur Ethiopien, lequel, portant amitié particulière au Roi Mozambique, lui envoya des ermites de bonne vie (car l'Ethiopie foisonne en telle manière de gens plus que jamais ne firent les déserts de Thébaïde, en Egypte, et les nomment en leur langue Maameit mattehx, qui est à dire, hommes exempts ou bannis de la société des hommes), afin que ces religieux lui fissent connaître l'abus et condamnation qui tombe sur ceux qui n'adorent un Dieu. Le Mozambique, qui était simple et consciencieux prince, voyant sa bonne volonté, le pria de le faire baptiser et lui envoyer quelques-uns bien instruits en sa religion, ce qui fut fait; et introduit ce bon Roi en son Royaume la Loi de Dieu. Celui qui commandait sur Cefala [Sofala] et qui était demeuré en Terreur des idolâtres, oyant que son voisin était Chrétien, se déclare incontinent son ennemi, et se font la guerre à toute outrance, jusques à ce que la misère de cette île de Madagascar les réunit ensemble, quand tous deux d'un commun accord y envoyèrent hommes et femmes, vivres et semences, pour repeupler la plus belle terre de toutes les Indes. Il est bien vrai que la meilleure part de ceux qui y allèrent, étaient Cefaliens [Sofaliens] et le chef même était des sujets du Roi de Cefala [Sofala] ; où, des Mozambiques, il n'y eut que ceux qui encore ne reconnaissaient Jésus-Christ pour Dieu. Quant à celui qui les conduisait comme général de Tarniée, il s'appellait Albargra, homme sage et expérimenté aux aiTaires et superstitieusement adonné à la religion de ses dieux; si bien correspondait son nom à sa vie et

vacation, vu que ce mot en langue mauresque vaut autant que Souverain Evèque. Par ainsi, étant élu chef de la navigation et repeuplement de l'île, dès qu'il est arrivé, avant toute autre chose et premier que rebâtir ville ni maison, tint conseil sur le nom du pays, car il ne voulait point que désormais il portât l'appellation de Pacras, qu'il avait avant ce déluge. De sorte que, par le consentement de tout le peuple, ce fut de lui qu'on lui imposa le nom, et fut soudain appelée Albargra en reconnaissance des mérites, vertus et prudhommie de ce vaillant et religieux conducteur, sans toutefois qu'il portât titre de Roi, vu que l'Etat était gouverné par les plus sages et anciens du peuple. La cause pourquoi avant ce temps l'Ile se nommait PacraSy était telle, comme de Mangame à raison d'un arbre ainsi nommé, et les MoluqueSy pour le respect du poisson Moluc qui se trouve le plus fréquent en cette côte, l'ayant les Sauvages du pays ainsi appelée pour ce que ce mot signifie en leur langue « Tortue » et que cette contrée en abonde sur toutes autres, tellement qu'ils ne mangent presque autre poisson. Longtemps après, étant déjà l'Ile peuplée et remise sus en sa première beauté et richesse, il y eut un des Seigneurs du pays, riche et puissant, lequel, ayant ouï dire que par tous les lieux voisins, fût es îles, fût en terre ferme, il y avait des Rois auxquels seuls était octroyée la puissance de commander sur le peuple, de lever tributs et subsides et de se faire servir à leurs sujets, donnant lois et faisant ordonnances â leur fantaisie pour la police et maintènement de leur grandeur, délibéra de se faire roi et monarque de cette terre. Pour à quoi parvenir, il commença à attirer les plus grands à soi, les caresser, leur départir du sien, les honorer au possible, se montrer doux au peuple et faire de grandes largesses et libéralités, dont il gagna si bien Tamour d'un chacun que, se sentant fort d'amis et soutenu par

le peuple, il s*enipara du gouvernement et seigneurie de File, contraignant un chacun de lui obéir et de l'appeler Roi puissant, jusques à faire tailler en pièces ceux qui résistaient à son vouloir. Ce qui dura quelques ans, et se fit servir, honorer et craindre, ordonnant enfin que la terre se nommerait de son nom, à savoir Menuiia Alphil, qui vaut autant à dire que « Roi puissant ». Mais sa tyrannie ne le put garantir que, le cinquième an de son règne, le peuple, fâché de telle cruauté et désireux de sa liberté, ne le massacrât et tuât et, après ce, le mangeât, comme ils sont coutumiers de faire à Tendroit de leurs ennemis, et mémement ceux de son Conseil et qui le suivaient, qui pouvaient être en nombre de soixante, les uns députés pour la Justice et les autres pour lever les taxes et tributs que le Roi imposait sur ce peuple. Tant y a qu'il n'était pas fils de bonne mère, vieux ou jeune, grand ou petit, qui ne mangeât quelque lopin, fût-ce du Roi, fût-ce des courtisans ou Officiers de sa suite, afin que cela servît de perpétuelle mémoire à ceux qui se voudraient faire ainsi tyranniquement obéir. Ce Roi dépêché, ils ont vécu sous le gouvernement populaire i86 ans, usant de leur liberté et élisant des magistrats à leur mode et fantaisie. Toutefois, ce temps expiré, advint que les rois de Magadaxo [Mogdicho] et d'Adel dressèrent une grande armée d'environ 25 à 26 000 hommes pour courir l'île Taprobane [Sumatra] et s'emparer des richesses des Insulaires; lesquels deux Rois sont aussi sujets et tributaires de l'Ethiopien. Comme donc ils pensaient faire voile vers Sumatra, le vent de l'Est leur étant fort contraire, allèrent tantôt d'une part, tantôt d'autre, menés à la volonté et merci des vagues et des vents, et enfin furent poussés jusques en cette grande île d'Albargra. L'assiette et plan de laquelle leur étant agréable, pour voir la beauté du pays et estimer qu'elle fût riche et fertile, mirent

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leurs gens à terre et, entrant furieusement en plat pays, com* raencërent à ravager et piller villes et bourgades, où ils eurent fortune si prospère qu'ils en furent paisibles seigneurs par Fespace de sept à huit mois. Avant qu*en partir, afin que la mémoire de leur venue en ce pays ne fût effacée si tôt, ils firent dresser en plusieurs endroits Themenya Sarya, savoir huit colonnes en forme pyramidale, là où était engravé un brevet de telle substance, écrit en langue chaldéenne : « Ce grand « et puissant royaume a été subjugué et mis sous la possession « de notre grand Roi de Magadaxo [Mogdicho] ». Môme, afin que son nom fût plus honoré, ils firent jurer aux habitants que, de là en avant, ils l'appelleraient ainsi et ne reconnaîtraient autre Roi que lui, ce qu'ils firent quelques années. Mais, ne pouvant oublier ni l'antiquité de ceux qui premiers la nommèrent, ni l'obligation par laquelle ils étaient redevables à celui qui la repeupla après sa ruine, laissant ce nom nouveau, reprirent depuis celui de Pacras ou Albargra, combien que leurs voisins ne laissèrent de l'appeler du nom de Magadaxo [Mogdicho], lequel enfin a été corrompu en Magadascar. Depuis quarante ans en çà, comme quelques Chrétiens y eussent fait descente le jour de la Saint-Laurent, ils lui imposèrent aussi le nom de ce Saint, et, s'y pensant arrêter pour le trafic, y ayant déjà demeuré se rafraîchissant cinq ou six mois, furent surpris par les Barbares qui les mirent à mort, sans que pas un en échappât, et en firent bonne chère ; comme aussi ils furent traités de même au cap de Frie, suivant le récit que m'en firent les Sauvages, étant par delà avec eux; ce qui les a si fort refroidis depuis, qu'ils ne se sont osé hasarder si légèrement à mettre pied en terre et moins de s'arrêter parmi ces cruels Insulaires (André Thevet, La Cosmographie Universelle, 1575, t. I, liv. iv, chap. IV, p. 102-104).

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DES HABITANTS DE MAGADASCAR ET DES ILES ET PROMONTOIRES QUI SONT LE LONG DES CÔTES D'ICELLE,

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