‹ Collection des ouvrages anciens concernant MadagascarChapitre 30 sur 117 · PAR ANDRÉ THEVET · texte numérisé non relu

PAR ANDRÉ THEVET

Cette île est directement posée sous le tropique du Capricorne, lequel est aussi nommé Solstice d'hiver

Outre qu'elle est belle, grande, riche et fort peuplée,

elle abonde en chairs, riz, mil, oranges et limons, et en gingembre que les Insulaires mangent tout vert. Ils vont nus, sauf les parties honteuses qu*ils couvrent de quelques voiles faits de coton. Leur vivre principal est de racines qu'ils plantent et appel* lent en leur langue ignanié^ desquelles aussi Ton use aux Indes et en la Nouvelle-Espagne, mais sous le nom de battatà [patates]. Ils ont des barques pour pécher le long de leurs côtes et ce qu'ils prennent sont huîtres grandes à merveille, d'un pied de longueur et presque autant de largeur, dont toutefois la chair n'est aucunement savoureuse, ains plutôt malsaine et dange* rease; et c'est pourquoi les Magadascarins les chassent sans les manger, choisissant les plus petites ainsi que font les Éthiopiens déterre ferme pour les trouver de meilleur goût, plus saines et plus délicates. Il y en a encore d'une autre espèce, qui ne sont guère plus grandes que les nôtres, où se trouvent de belles et grosses perles, mais, pour autant qu'elles ne sont fines ni orientales comme celles qu'on pèche au golfe de Bengale, ils n'en tiennent compte. Il s'y trouve de l'argent fort fin et pur, de l'ambre et des clous de girofle, non si profitables que ceux des Indes, combien qu'ils ont meilleure odeur. Il y a aussi abondance de miel et de sucre, dont ils ne savent faire usage; et par ainsi ne s'en fait point de trafic. Le safran, nommé en leur langue asaa'* faran, y croit, comme celui qui vient aux Indes, mais en plus

1. Livre IV, chapitre v de la Cosmographie universelle d^André Thevet.

grande quantité. Ce qui fait cette île si plaisante et recherchable, est la multitude des rivières d'eau douce qui arrosent tout le pays et qui à la fin s'engolfent dans la mer; laquelle est de tant plus navigable, comme un nombre de beaux ports y est contemplé, esquels on peut descendre sans danger ou péril quelconque. Venant donc du promontoire des Courantes [cap Corrientes], en gît un àTOuest, nommé Guarà [Saolara, dans la baie <le Saint-Augustin] , portant le nom de la ville qui est en son embouchure, bâtie sur une rivière venant des montagnes d'Atabosco*. Le long de cette côte, il y a une infinité de bancs qui vous contraignent de faire largue et entrer en pleine mer pour venir au port d'Antipère [Itaperina], entre lequel et le susdit se voient les promontoires qu'on a nommés Sainte-Justine [Pointe Fenambosy], Sainte-Marie [cap Sainte-Marie] et Saint- Romain [cap d'Andavaka], à cause que, le jour de ces saints, ils ont été découverts des Chrétiens; dont les deux derniers sont les pointes et extrémités de Tîle vers TEst, celui de Sainte-Marie regardant l'Afrique et l'autre l'île Jean de Lisbonne S visant encore vers Torombaia [Taolankara, le Fort Dauphin actuel]. Antipère [Itaperina] tire la part australe, ayant en son embouchement une petite île; et, quelques vingt lieues plus loin, en gît une autre plus grande, dite Torombaia [Taolankara, le Fort- Dauphin actuel] à cause du port et de la ville non guère éloignées du promontoire de même nom. Vous en voyez puis après plusieurs autres, les unes à quarante, les autres à cinquante lieues.

1. D'après les anciennes cartes, Atabosco ou Atabasta serait la baie de Fanemotra, sur la côte Sud-Ouest; ce nom semble être une simple corruption de celui du clan des Antambahatsa qui habitait cette région et qui y habite encore (voir Grandidier, Histoire de la Géographie de Madagascar, p. H3, note 1).

2. Cette île, qu'cîfn trouve marquée sur beaucoup d'anciennes cartes comme située à l'Est et sur le parallèle de Fort-Dauphin, n'existe pas.

tant du plus que du moins, où les habitants foiit pêcher et sont de Tobéissance des rois magadascarins. Il y a en outre un grand port tirant du Sud au Nord, environné de six îles, dont celle de Saiote-CIaire [Nosy Bé] est la plus grande, et me semble qu*on Q*a pas voulu bâtir en cet engolfement pour ce que le détroit y est dangereux. De là, on peut aller aux susdites montagnes d'Âtabosco, qui sont proches des bois où se lève et croît le sandal; lesquelles s'appellent ainsi d'une ville de même nom, bâtie à leur pied, éloignée de la mer d'environ 57 lieues, qui est le milieu de Tile, fort montueux et où le peuple est sujet à ladrerie, ainsi que j'ai dit ailleurs. Passé que Ton a ce port, il faut aller vers celui de Franonsara [Tranontsara, à l'embouchure du Matitanana] , qui gît à l'Est, et regarde les îles de l'arène et de Sainte- Apolline [îles Mascareignes] , plus de cent lieues avant en mer, et est distant de l'autre d'environ quatre-vingts; au beau milieu duquel l'on trouve une petite île, qui n'empêche aucunement ceux qui l'abordent. Entre ces deux ports, sur la côte, sont assises les villes d'Alaboula [lavibola], Muatega [Mananara], Manapate [Mananivo] et Macatape [Manampatrana] , toutes bâties sur rivières qui s*engolfent dans la mer. Or, de Franonsara [Tranontsara] jusques à la pointe qu'on dit à présent de Saint- Antome [le cap de Saint- André actuel], est la plus grande largeur de Tile, savoir, de 115 lieues, étant la longueur, mesurée du cap Sainte-Marie jusques au promontoire Donatal [cap Natal ou cap d'Ambre actuel] , contenant deux cent soixante-sept lieues, regardant du Sud au Nord-Nord-Est. Après, se présente un autre port, fait en rond, dans lequel entreraient facilement quatre gros navires de front, appelé Çaçasambo [embouchure du Sahasaka?] et, près de ce lieu, est bâtie la ville de Manianle [Mahanoro actuel] où se fait la plupart des trafics de tout le pays

voisin, et, plus outre, gît le golfe Olagancarade [baie d'Antongil], I. 9

qui est*comme un vrai Archipfelague, vu la multitude des îles Voisines entre lesquelles en y a cinq prochaines sur la roule et quatre dedakis ledit golfe, dont Tune est fort grande, noais désha* bitée. Ce golfe, étant ample de plus de 2o à 30 lieues, a en ses extrémités deux villes, à savoir Olagancarade * [Anjahanambo?], qui regarde la côte vers TEst et tire vers le cap ou promontoire Maro [cap Masoala], qui s*étend en mer environ 40 lieues, et Tautre Angely [Andranofotsy?] qui répond sur le plat pays. Ce cap est circuit de cinq îles, les trois desquelles regardent le Sud sortant du golfe et les deux autres tirent au Nord-Est droitement vers les îles deNincian [Nosy Angontsy] etPero [Nosy Vorona], environ 25 ou 30 lieues droit au caj) Donatal [cap d'Ambre]. Or est ce promontoire Tune des extrémités de Tîle de la part du Nord, et Tautre est le cap de Tistandaza [cap Orontany], qui regarde au Nord-Est; où, vers le Sud, le cap Sainte-Marie [notre cap Sainte-Marie] et celui de Saint-Romain [cap Andavaka] leur sont opposés à l'autre bout. Entre ces deux premiers promontoires, en gisent encore cinq autres avec une infinité d'île ttes, qui ne servent que pour ceux du pays qui s'exercent à la pêcherie. Que si Ton veut doubler et parachever le tour et circuit de l'île, le port de Çade [Sada, baie actuelle de Radama] se présente devant nous, fort dangereux à l'aborder et presque impossible pour les rochers et battures qui se trouvent à sa bouche, tellement que toute cette côte est peu fréquentée à l'occasion des dangers. Il est vrai que celui d'Ungangare [Vinanimananara ou baie de Bombétok] fait honneur à tout le reste, tant par sa beauté, étant fait en forme de fleur de lys, que pour ce que Ton y entre assez facilement; il regarde la mer de Kiloa à rOuest et les îles de Chioma [Mohély] et Docomare [la Grande

1. Ce nom d'Olagancarade est une corruption des mots portugais A layoa cerracla (litt. : la lagune fermée).

Comore] et celles que les Chrétiens voyageurs ont appelées du Saint-Esprit et de Saint-Christophe *, lesquelles sont environnées (I une infinité d* autres, la plus grande partie déshabitées et qui dépendent du royaume de Mozambique. Après ceci, Ton trouve ladite pointe de Saint-Antoine [cap Saint-André actuel] qui tire vers le Nord-Nord-Est et, à TOuest, l'île de Pracel* [Nosy Vao], des dépendances de cette région magadascarine. Ce rivage est tout chargé de rochers, et vient s'engolfer ici la rivière de Pracel [rivière Demoka] , le long de laquelle est assise la ville de Pontane [non loin du bras de mer d'Ampandahy], vis-à-vis des Iles qu on nomme Aprilocchio^ [iles Stériles]. Non loin de là, est le promontoire de Barde [cap Saint- Vincent?] et au long d'icelui gisent cinq ou six pointes jusques aux basses et sablons dudit Pracel qui s'étendent jusques au port de Guare [Saolara, dans la baie de Saint-Augustin], le premier par moi mis en avant. En l'embouchement de la susdite rivière de Pracel [rivière Demoka], y a un port de très belle étendue, mais où il est impossible d'entrer pour les sablons susdits et une infinité de rochers, qui r^ardent de front de l'Est à l'Ouest vers les bancs et basses d*Ucique [iles Bazarouto, situées le long de la côte d'Afrique, au Nord du cap Saint-Sébastien], au royaume de Çafala [Sofala]; à Tendroit duquel lieu chacun capitaine et pilote doit prendre la sonde et être accort aux^affaires du pilotage.

Près de ce port de Guare [baie de Saint-Augustin], est située une petite ile découverte seulement de mon temps, quoique l'on fréquentât assez le long de cette côte, laquelle se nomme Oetabacan, vis-à-vis de Madagascar, tirant de la part du Nord, dont

1. Sur les cartes anciennes, tantôt ces îles correspondent à Anjouan et à Mayotte, tantôt ce sont des iles imaginaires ajoutées aux quatre îles Comores et mises beaucoup plus au Sud.

2. Pracel, par corruption du mot portugais Parcei, qui signifie «écueil».

Page 1