SOUS LE COMMANDEMENT DE L'AMIRAL ET. VAN DER HAGEN
Ayant heureusement doublé le cap de Bonne-Espérance, sans. avoir été trop battus par la tempête, nous gouvernâmes vers TEst et fîmes tous nos eflbrts pour arriver le plus vite possible à Java. Mais, contrariés par les vents et manquant d*eau, parce que nos futailles avaient coulé, nous fûmes obligés de gagner Madagascar afin de nous en approvisionner.
Le 24 octobre 1599, nous avons reconnu la pointe méridionale de cette lie, qui est située par 24**'. Comme Tamiral avait Tintention de mouiller dans la baie d'Antongil, nous nous sommes éloignés de la terre, pour mieux gouverner au Nord, mais, ayant remarqué que les courants nous portaient au Sud, nous avons remis le cap sur la côte dans la crainte de manquer Tlle.
Trois jours après, nous sommes entrés dans une baie [rade au N. d*Andovoranto?] qui nous était inconnue, où nous avons laissé tomber lancre. Nous avons de suite envoyé à terre un canot armé pour examiner les lieux et voir s'il y avait de Teau douce.
Le pays est montagneux et boisé ; nous avons attiré les habitants en leur montrant des grains de verre et de corail. Ils sont.
1. Ces trois vaisseaux, le SoUil, la Lune et V Étoile du Matin, sont partis de Texel le 6 avril 1599.
2. La latitude vraie du Cap Sud de Madagascar ou Cap Ste-Marie est 25<*39'. .
noirs, avec les cheveux longs et tressés, gras comme s*ils eussent été oints d*huile ; ils ont la bouche grande, le nez plat, le visage large, les lèvres grosses, les dents belles; ils sont musculeux et ont les membres bien proportionnés ; ils vont tout nus, hormis les parties que la honte naturelle fait couvrir et sur lesquelles les hommes et les femmes jettent un simple lambeau de toile ou d*un tissu quelconque ; les jeunes ne s*en mettent pas en peine.
Les indigènes les plus riches et les plus considérables ont un vêtement attaché autour du cou, des bracelets de cuivre aux bras et des anneaux aux oreilles qui sont longues et pendantes.
Leurs armes consistent en boucliers de bois, tout ronds, en javelines courtes, en flèches ou sagaies, qu^ils s'exercent à lancer et qui ont à leur extrémité une pointe de fer droite et une autre recourbée à la façon d'un harpon, arme qui est fort dangereuse.
Nous n'avons pas remarqué qu'ils eussent quelque religion, ni quelque sorte de police, car ils vivent tout i fait en sauvages.
Leurs habitations sont un peu élevées au-dessus du sol ou bâties sous de gros arbres. Nous leur en avons demandé la raison, mais on n'a pu nous l'apprendre, parce qu'aucun des Hollandais n'entendait leur langage.
Ils paraissent être d'un naturel doux et facile, curieux d'apprendre et intelligents. Pendant les cinq jours que nous fûmes avec eux, ils arrivèrent à prononcer et i retenir certains mots hollandais, quoiqu'ils n'en connussent point la signification.
Pendant que les vaisseaux étaient mouillés là, nous reçûmes quelques vivres frais, mais nous n'y trouvâmes point ce dont nous avions le plus grand besoin, c'est-â-dire de l'eau douce. Celle qu'il y avait était sale et pleine de vers ^ et, comme elle
1. Le mouillage où se sont arrêtés les navires hollandais était en face de Tune de ces lagunes qu'on trouve tout le long de la cête orientale et dont Teau est saumâtre et souvent terreuse.
était loin de la rade et quUI y avait de la difficulté à Taller quérir, nous préférâmes donner quelques bagatelles aux indigènes pour les engager à en apporter aux canots.
D*ailleurs, nous avions besoin de cerceaux pour maintenir les futailles et il n*y avait dans le pays rien qui pût servir à cette On ; il n*y avait non plus rien avec quoi on pût faire des potages, dont nous avions un si grand besoin. La rade du reste était mauvaise, sans abri, et les vaisseaux y étaient exposés à tous les vents. Il nous fallut nous résoudre à aller chercher la baie d'Antongil, afin d'y avoir de Teau et du riz, les deux choses dont nous pouvions le moins nous passer.
Le 10 novembre au soir, nous levâmes Tancre et, poussés par un vent de terre, nous sortîmes de cette Baie du Soleil. Aussitôt après, le calme nous prit et les courants firent dévier le navire < La Lune » vers des rochers, de sorte qu'il fut obligé de jeter Tancre et qu'il tira un coup de canon pour avertir ses compagnons qui étaient en avant, et qui, à ce signal, passèrent la nuit en faisant des bordées à petites voiles, très inquiets du péril où se trouvait ce vaisseau.
Quand le jour fut venu, nous vîmes encore la rade où nous étions ancrés la veille ; sans que nous nous en fussions aperçus, les courants nous avaient portés au Sud.
Le 15 de ce même mois de novembre, le vaisseau qui avait été en danger leva l'ancre et, poussé par une brise de terre vers les deux autres qui étaient au loin au large, il les rejoignit; ils prirent alors leur course ensemble vers la baie d'Antongil.
Après avoir navigué pendant deux jours, nous arrivâmes en vue de l'Ile de Sainte-Marie, qui est située par le travers de cette baie*; l'ayant dépassée, nous mouillâmes dans le fond de la
1. La position assignée ici à Tile de Sainte-Marie, par rapport à la baie d'Antongil, est tout à fait erronée. La plupart des cartes anciennes' du
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baie qui est large et au milieu de laquelle il y a une petite île toute ronde. Les vaisseaux y sont bien à Tabri.
Nous espérions y trouver des vivres frais, comme Cornelis de Houtman s'y en était procuré au premier voyage que les Hollandais firent aux Indes. Ce fut une erreur, car, vingt-quatre heures après que nous eûmes mouillé Tancre, nous n'avions encore vu paraître ni habitants ni canots. La peur avait saisi les indigènes qui s'étaient enfuis dans les montagnes.
L'amiral fit armer une chaloupe pour remonter la rivière et les matelots emportèrent de petits miroirs, des verroteries, et d'autres menues marchandises pour allécher les insulaires, mais il n'y eut pas moyen d'enjoindre un seul ; tous les villages étaient abandonnés et, dès le soir même, il fallut retourner à bord.
Le lendemain, d'autres chaloupes portèrent du monde à terre, et deux hommes s^avancèrent sans armes pour tâcher d'entrer en relations avec les indigènes et de leur parler, ce qui ne réussit pas mieux, car ceux-ci s'enfuirent tout de même et allèrent se cacher dans les bois.
Enfin, quelques noirs s'étant enhardis et approchés, on leur jeta des miroirs et de la verroterie et on tâcha de leur faire comprendre par des signes qu'on voulait entrer en communications amicales avec eux et qu'on désirait avoir du riz. Comme il n'y avait point d'interprète, ils répondirent de même par signes qu'ils n'avaient point de vivres frais à donner, de sorte qu'il fallut s'en retourner à bord sans avoir rien fait. En se retirant, les Hollandais jetèrent dans le chemin des perles de verre, desmiroirs et d'autres menus objets pour bien marquer aux insulaires qu'on ne leur voulait point de mal.
reste l'indiquent à l'entrée même de cette baie. Voir la carte de Tlievel, p. 148, et les planches VII à XV de VHistoire de la Géographie de Madagascar par A. Grandidier.
Pendant que notis perdions là notre temps, le reste des équipages s*occupait de son mieux : les uns cherchaient du bois pour faire des cerceaux, les autres le préparaient, les tonneliers rebattaient les futailles; quelques-uns remontaient les rivières pour chercher des gens a qui on pût parler.
Ceux qui parcouraient le pays, ayant suivi une rivière qu*ils ne connaissaient point encore, y découvrirent un village, mais, <Iès que les habitants les eurent aperçus, ils mirent le feu à leurs iTiaisons et s*enfuirent avec leurs femmes et leurs enfants dans la montagne, où ils emportèrent tout ce quUIs possédaient.
Les Hollandais, voyant cet incendie, y coururent et éteignirent le feu; quelques-uns même allèrent jusqu'à la montagne pour tâcher de parler aux fugitifs. Quand ils en furent proches, ils cherchèrent à leur faire comprendre qu'ils ne demandaient <\ue du riz et d'autres vivres frais et qu'en échange ils leur donneraient des marchandises. Les indigènes leur répondirent par signes qu'ils manquaient eux-mêmes de ces choses; malgré ce refus, on ne laissa pas de leur faire présent de quelques bagatelles, et l'on retourna s'embarquer, peu satisfait de cette course.
Néanmoins, il fut résolu que quelques-uns de nous remonteraient encore cette rivière, dans l'espérance qu'on finirait par réussir à se procurer des vivres. Ceux qui furent envoyés allèrent aussi loin qu'ils le purent, ne s'arrêtant que lorsqu'il y eut si peu d'eau que l'embarcation ne put plus flotter. Ils trouvèrent encore un autre village dont les habitants s'enfuirent aussi, laissant dans leur précipitation un enfant de deux ans; on lui mit au cou quelques perles de verre et, le laissant, on s'en retourna sans avoir encore rien fait.
Cependant, comme nous étions occupés sur le rivage à rebattre les futailles à eau, deux noirs sortirent du bois et s'approche-
reot assez librement des ouvriers; ils avaient pris courage, quand ils avaient vu qu*on n*avait pas touché à leurs habitations, et ils firent présent à Tamiral de fruits qui n'étaient pas encore mûrs. On leur demanda du riz et d'autres vivres; ils firent entendre que le peu qu'ils en avaient leur était absolument nécessaire, et ils ajoutèrent que ce qui mettait tous les insulaires en fuite, c'étaient les mousquets.
L'amiral, qui était très fâché de cet état de choses, fut si aimable pour eux que l'un d'eux consentit à passer à son bord, où il le régala; l'ayant amadoué autant qu'il le put, il l'amena, non sans peine, à remonter la rivière avec les Hollandais dans l'espérance qu'il déciderait ses parents et amis à se montrer plus traitables et à leur vendre des vivres. Il ne le fît que par contrainte, et, dès qu'on fut à terre, il agit comme s'il avait le dessein d'aller parler aux autres, mais, quand il se vit libre, il prit la fuite et on ne le revit plus. On se résolut alors à leur envoyer un contre-maître, qui était condamné pour un crime, afin de voir ce qui lui arriverait ; il emporta de l'huile, du vin, du pain et de la verroterie. Après avoir passé une nuit à terre, il revint le lendemain à bord à la nage, demandant grâce et disant qu'on lui avait tout pris, mais on le contraignit à retourner â terre.
Les sauvages, voyant les matelots pécher tous les jours avec la seine, finirent par prendre un peu confiance et s'approchèrent d'eux plus volontiers, aidant même â tirer les filets. On en avisa l'amiral qui en fut fort content, croyant qu'il allait enfin réussir; mais il n'en fut rien, car il y avait réellement disette de riz dans le pays et les indigènes étaient obligés de se nourrir de racines.
Cependant, quand ils se furent familiarisés avec nous, nous obtînmes, çâ et là, en divers endroits, un peu de riz fort sale, dont il fallut nous contenter.
Le contre-mattre criminel, qui était revenu à bord sain et sauf, fut déposé à terre dans une autre tle, avec la mission d y chercher des vivres; quand on lui parla deux jours après, il rapporta qu*il y avait la guerre civile dans cette île, ce qui était cause que tout y était abimé et ravagé, et que d'ailleurs les Hollandais inspiraient une grande terreur aux indigènes, de sorte qu'il n'y avait rien non plus à espérer de ce côté-là.
Ces Malgaches ont à peu près les mêmes mœurs et coutumes que ceux de la baie du Soleil, hormis que leurs habitations ne sont pas si élevées au-dessus du sol et qu'ils sont moins nus, les femmes ne l'étant que jusqu'aux seins. Ils sont mieux pourvus en armes, qui consistent en javelines, en arcs et en boucliers. Leur chef ou roi avait les cheveux tressés, un grand couteau dans la main et plusieurs bracelets de cuivre aux bras.
Après nous être ravitaillés autant que l'état du lieu nous le permit, nous décidâmes de continuer le voyage et de faire voile vers Bantam. Tous les officiers ayant intercédé en faveur du contre-maître, qui, du reste, avait déjà subi une partie de sa peine puisqu'il avait été plusieurs fois envoyé au milieu des sauvages, on lui fit grâce et il fut reçu à bord.
Le 21 décembre, le vent étant favorable, on leva l'ancre et nous fîmes route vers Sumatra. Les vaisseaux furent battus de diverses tempêtes sur cette route. Après avoir longtemps navigué, les pilotes croyant selon l'estime qu'ils seraient bientôt proches des terres, on se précautionna, et, le 28 février, on reconnut l'Ile d'Engano, qui est située à l'extrémité de la côte Sud-Ouest de Sumatra (De Constantin, Recueil des voyages qui ont servi à l'établissement et aux progrès de la Compagnie des Indes Orientales formée dans les Provinces Unies des Pays-Bas^ t. III, 1725, p. 352-362).
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