LE 10 AOUT
[Quand la flotte, partie de Lisbonne le 2 mars 1500 sous le commandement de Pedralvares Cabrai, flotte qui comprenait treize navires, eut doublé le cap de Bonne Espérance], on mit toutes voiles dehors et, après avoir pris vue de terre au Sud du Cap Corrientes que reconnut de suite le pilote [qui était venu de Malindiau Portugal avec Yasco de Gama en 1499 et que Cabrai ramenait en Afrique], on suivit la côte Sud-Est de l'Afrique Tous les navires naviguèrent ainsi de concert jusqu'à Mozambique ^ à l'exception de celui de Diogo Dias, qui avait été séparé le 23 mai de ses compagnons par une tempête à TOuest du Gap de Bonne Espérance et qui, ne s'étant pas suffisamment approché du continent africain, avait passé dans TEst d'une île à laquelle il donna le nom de Saint-Laurent, parce qu'il la vit le jour de
1. Guillain attribue à Govilham les premiers renseignements précis sur Madagascar (Docum. sur la côte 0. de Madagascar, 1845, 1»^ partie, p. 315).
1 Barros (Da Asia portuguesa, Dec. I, liv. v, ch. ii, p. 395) dit que, des treize navires composant la flotte de Pedralvares Cabrai, après la tempête qui les surprit dans les parages du Cap de Bonne-Espérance et qui en fit chavirer quatre, il s'en trouva seulement six le 16 juillet dans les parages de Sofala. Ils avaient navigué vingt jours sans voiles, tant les Tents avaient été violents.
4 Ot'VR\oj£g ANCIENS
la fêle de ce sainl. Tout d ^\>ord, il crut qu'il suivait la côte de Mozambique, mais, ayant longé cette terre avec une vigie dans les mâts et étant arrivé i sa pointe septentrionale, il reconnut que c'était une ile. Il aborda alors i un port qui était bien abrité des vents du lai^e (baie d'Ambavanibé ou d'Amponkarana [au N. ou au S. du cap Yoailava(?)] et il fit mettre la chaloupe à la mer; il trouva en ce lieu de la bonne eau et beaucoup d'excellents poissons, mais pas un seul indigène ne se montra. II envoya à la découverte un condamné qui était à bord, car le roi de Portugal faisait mettre dans tous les navires quelques criminels destinés à être jetés à l'aventure sur les terres inconnues et pouvant obtenir leur grâce en récompense de leurs services. Cet émissaire entra dans la brousse et trouva quelques paillotes habitées par des Noirs, tout nus, avec lesquels il communiqua par signes et qui ne lui firent aucun mal. Il revint au navire, accompagné par quelques-uns d^ntre eux qui vendirent des poules, des ignames et des fruits sauvages bons à manger, en échange de couteaux, de haches, d'ustensiles divers en fer, de chapelets de couleurs variées, de grelots et de miroirs. Les Portugais qui se trouvaient fort bien dans ce port, y restèrent un certain temps, mais, la fièvre ayant commencé à sévir et quelques-uns des matelots étant morts, ils partirent et firent force voiles dans l'intention de gagner Mozambique'; ils atterrirent au Nord de Malindi et, ne sachant où ils étaient, ils sui-
!. Lorsqu»; Pedralvarez Cabrai apporta à Lisbonne, vers le milieu de 1501, la nouvelle de la découverte de Mada::ascar, il a vie dress<^ au Portugal un»* carte de l'océan Indien qui a t'*té reproduite sur les planisphères de Cantino et de Canerio, l'un envoyé au duc de Ferrare en 1502 et conservé à Modène dans la Bibliothèque d'Esté, l'autre où l'île de Madagasrar, dénommée comme dans la précéilente CoMORBiMAMXomordiva, ou litt. : îU'S Comor , a la même forme et la même dimension, mais est rejetée plus loin de l'Afrique et est orientée du X.-E. au S.-O. au lieu de N.-S. voir 11' fac-similé ci-contre, ainsi que ceux pi. V* et V» de l'Atlas de VHistoire de la Géographie de Madaya^car par Alfred Grandidier .
( Sîatiagaicar, i. I, p. 4
Bit>liDlhJ<)iie d'Eil
La première carte de Madagascar, par Camino (i {02).
Tirent la côte, doublëreot le cap Guardafui et jetèrent Tancre devant la ville de Berbera* (Gaspar Correa, As Lendas da India^ 1. 1, p. 153).
ALFONSO D'ALBUQUERQUE PASSE DANS L'EST DE MADAGASCAR, en 1503.
En août 1503, Alfonso d*AIbuquerque, qui se rendait du cap de Bonne-Espérance dans Tlnde, a passé dans TEst de Madagascar, mais il ne semble pas qu'il ait eu la vue de cette île' (Gaspar Correa, As Lendas da India^ t. I, p. 386).
LE CAPITAINE DE GONNEVILLE A-T-IL ABORDÉ À MADAGASCAR, bn 1503?
Le capitaine Paulmier de Gonneville, qui est parti d'HonQeur en 1503 pour un voyage d'aventure aux Indes orientales, fut jeté
1. Gaspar Correa, qui était le secrétaire d'Alfonso d*Albuquerque et qui
a écrit l'histoire des cinquante-trois premières années de la domination
portugaise dans Tlnde (de 1497 à 1550), indique nettement dans ce passage
à qui rerient Thonneur de la découverte de Madagascar. Il est étonnant
que tous les auteurs qui ont parlé de cette île aient, tous sans exception,
attribué ce grand fait géographique, les uns à Francisco de Almeida (!), les
autres à Feman Soares, et Taient reporté à Tannée 1506, au lieu de 1500.
L'un de nous a rectifié cette erreur, il y a longtemps déjà, notamment dans
les Comptes rendus de V Académie des Sciences du 3 mars 1884 ; néanmroins la
plupart des ouvrages, même récents, continuent à donner la date de 1506
comme celle de la découverte de Madagascar. Correa est le seul historien
portugais qui relate ce fait important. — Dans VHisloria do descobrimento
eprimeiras conquistas da India, qui, datant de 1516, est la plus ancienne
connue et dont le manuscrit, d'un style et d'une écriture très archaïques,
est conservé à la Bibliothèque du Musée britannique (ms. 20901, acheté en
juin 1853 à lord Stuart de Rosethay), il n'en est rien dit au chapitre ix
qui est intitulé : Como p^ aluafz Cabrai partie de lixboa p^ capitan mor de
XlUj xellas pa a India e do q lie soccdco.
2. Alfonso d'Albuquerque était Tun des trois amiraux chargés du commandement des neuf navires que le roi Dom Manoel a envoyés en 1503 aux Indes. Les deux autres étaient Francisco d'Albuquerque et Antonio de Saldanha (Barros, t. I).
6 ouVRAOes anciens
par la tempête sur une terre australe indéterminée dont rapproche lui avait été signalée par de nombreuses bandes d^oiseaux, notamment de perroquets; il y séjourna six mois entiers au milieu de sauvages doux et paisibles dont le chef lui confla un de ses (ils pour être initié aux mœurs des Européens. Les marins et les géographes des xvi* et xvii* siècles, qui croyaient à l'existence d'un vaste continent au Sud du 45* degré de latitude Sud, ne mirent pas en doute que c'était sur ces plages lointaines que Gonneville avait trouvé un refuge en 1504.
On n'a eu, jusque tout récemment, qu'un récit vague, incomplet et même inexact de l'expédition aventureuse de Paulmierde Gonneville. Son arrière-petit-fîls, l'abbé Paulmier, a publié en 1663 des Mémoires où, dans le 2* chapitre qui renferme un extrait du Rapport de mer de son aïeul, il présente les faits suivant des idées préconçues; il y dit notamment : « Le sieur de Gonneville « leva l'ancre au mois de juin 1503, adoubla le Cap de Bonne « Espérance^ que les tempêtes si fréquentes dans ces parages « avaient autrefois fait nommer le Cap tourmenteux, et soutînt « sous cette hauteur un long et furieux ouragan, qui lui fit « perdre sa route et ne le laissa que pour l'abandonner à un € calme ennuyeux dans une mer inconnue ; la vue d'oiseaux qui <K allaient et venaient du côté du Sud, le rassura et lui persuada « qu'il y avait une terre vers le midy; la nécessité qu'il avait « d'eau et de radoub, l'obligea d'y faire voile. Il rencontra ce € qu'il cherchait, à savoir une grande contrée que sa relation « appelle les Indes méridionales. »
Quoique les navigateurs qui avaient passé dans ces parages
n'eussent aperçu aucune trace de ce continent, le capitaine Bouvet de Lozier fut cependant chargé en 1738 par la Compagnie française des Indes Orientales d'explorer les mers australes; ce marin y a fait d'intéressantes découvertes, mais il n'a pas
réussi à trouver la Terre de Gonneville. Le 25 mars 1771, Louis XV, s'en rapportant aux Mémoires de Tabbé Paulmier, confia au lieutenant de vaisseau Kerguelen de Trémarec la mission de rechercher le grand continent que les géographes supposaient devoir occuper la partie du globe comprise entre le parallèle moyen de 45** et le pôle Sud ; cette expédition n'eut pas plus de succès que celle de la Compagnie des Indes. Kerguelen renouvela sa tentative en 1773, mais en vain. La conclusion géographique qu'il a rapportée de sa double campagne peutêtre formulée ainsi qu'il suit : < Tout ce que la tradition nous « apprend concernant le voyage du capitaine de Gonneville « et sa relâche en une prétendue terre australe, se rapporte
< parfaitement à Madagascar et ne peut se rapporter à c aucune autre terre australe; car il n'est pas possible de se « passer de vêlement, même par les 35** Sud, et nous savons
< qu'au Nord du 50* parallèle il n'y a aucunes terres aux envi- « rons du Cap de Bonne-Espérance. D'ailleurs la bonne chère, « la vie joyeuse des hôtes du capitaine de Gonneville, qu'il « nomme Indiens, leur coutume de ne se point vêtir, leurs « ouvrages, leurs plumes, leurs nattes, leurs guerres, etc., tout
< indique que Gonneville a abordé à l'ile de Madagascar. Les € bois qu'il y a trouvés pour se remàter et qui n'existent point « dans les îles australes, ni même aux extrémités de l'Afrique,
< confirment mon opinion », etc. (Kerguelen, Relation de deux toyages dans les mers australes et des Indes, 1782, p. 93 et 94 *).
Les cartographes ont placé, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, quelquefois même jusque dans les parages de la Nouvelle- Zélande, la terre australe problématique de Gonneville, mais l'opinion de Kerguelen, qui l'identifiait avec l'île de Mada-
i. Voir aussi rintroduction au Voyage of F. Pyrard de Laval, publié par la Société Hackluyt, 1. 1, p. x.
g OUVRAGES ANCIENS
gascar, est celle qui a été le plus généralement adoptée : le capitaine anglais James Burney Ta soutenue dans sa Chronological Hislory of the discoveries in the South Sea (t. I, 1803, p. 377 à 379, et t. III, 1813, p. 276), et le géographe Eyriès la acceptée comme la plus vraisemblable dans sa notice sur Gonneville [BiograjMe universelle de Michaud, t. XVIII, 1817, ]). 70). Tous les auteurs n*ont pas cependant accepté aussi aisément cette hypothèse; nous citerons notamment Louis Estancelin, qui, dans ses Recherches sur les voyages et découvertes des navigateurs normands (1832, p. 165 à 185), soulève des objections contre Tidentification de la Terre de Gonneville avec Madagascar, et Thomas, qui, dans son Histoire de Hon fleur (1840, p. 56 à 59), affirme que la description, toute incomplète qu'elle est, que nous a transmise Tabbé Paulmier, < ne s'ap- < plique ni aux hommes, ni aux lieux, soit de la Nouvelle-Hol- « lande, soit de Madagascar ».
Tel était Tétat de la question et il ne semblait pas très facile de la trancher d*une façon certaine avec le peu qu*on possédait de la relation de Gonneville, lorsque M. Pierre Margry a eu Theureuse fortune de retrouver en 1847 aux Archives de la Marine un dossier contenant des données plus précises. On y voit que le capitaine de Gonneville dit non pas qu'il doubla Je cap de Bonne-Espérance, comme l'a écrit à tort Tabbé Paulmier, mais qu'après avoir pris vue du cap de Saint-Augustin et couru plus de 600 lieues, « étant par celle viage à la hauteur du Cap Tourmente, battus par furioux vent toujours exchessif sans remercher [remarquer] aucune baye, ils furent aboindonnés au
calme d'une mer qu'ils ne connoissoient pas Mais ayant
remercho [remarqué] quelques oiseaux qui venoint du costé du
Su, mcrche [marque] d'un continent prochain, ils amenèrent
toutes les voiles et coururent assés vitement par un bon vent de
Su,.... et enfin ils apperchurent un continent en janvier 1504 '.
11 est donc certain que Gonneville n'a jamais doublé le cap de
Bonne-Espérance et que, comme Ta montré d'Avezac, c'est sur
les côtes du Brésil qu*il faut chercher le port où il s'est réfugié et
a séjourné six mois'. C'est aussi l'opinion de M. Gaflarel {Con-
grès national des Sociétés françaises de Géographie en 1898,
Un autre manuscrit relatant le voyage du Capitaine Paul-
mier de Gonneville, qui a été découvert à la Bibliothèque de
TArsenal par Paul Lacroix en 1869, et que d'Avezac a étudié avec sa haute compétence, confirme l'opinion précédente'.
Nous partageons cette manière de voir et pensons que notre vieux marin français a abordé au Brésil et non point à Madagascar.
Toutefois, un certain nombre d'auteurs, malgré l'étude si documentée de d'Avezac, continuent à croire que c'est bien à Madagascar que Paulmier de Gonneville a atterri; c'est l'avis émis par Léon Guérin dans ses Navigateurs français (1847, p. 50 à 55) et dans son Histoire maritime de la France (t. 1, 18S1, p. 405 à 409); le baron Baude, rappelant l'expédition de Gonneville dans les pages de son article sur la Seine maritime consacrées à la ville de Honfleur {Revue des Deux Mondes, 15 août i860, p. 923 et 924), dit que le portrait fait par le marin normand de ses hôtes sauvages convient en tous points à une peuplade malaise, et par conséquent aux habitants de l'ile de Madagascar. Le colonel belge Adan a la même conviction, qu'il appuie sur des documents allemands', et le capitaine Oliver
1. Bull, Soc. Géogr. de Paris (août, sept, et oct. 1857), p. 89 à 356.
2. Relation authentique du voyage du Cap. de Gonneville es nouvelles terres des Indes, Annales des Voyages (juin et juillet 1869). C'est ce très savant mémoire de d'Avezac qui est résumé dans l'article ci-dessus.
3. Bull, de la Société de Géogr. Normande, mai-juin 188*2, p. 173.
dont M. L. Gallois accepte Topinion *, après avoir analysé avec soin celui des trois récits connus qui est la reproduction de la déclaration faite par Gonneville devant les officiers de l'amirauté de Rouen et qui est cependant le texte étudié et publié par d'Avezac, croit aussi que Tatterrissage a eu lieu à Madagascar ^
DIOGO FERNANDES PETEIRA LONGE LA CÔTE ORIENTALE DE MADAGASCAR (lo03-1504).
' L'île de Saint-Laurent est entourée de hauts-fonds et de récifs qui en rendent l'approche dangereuse et qui ont déjà occasionné de nombreux naufrages; aussi Diogo Fernandes Peteira, qui commandait un des navires do la flotte d'Antonio de Saldanha% et qui passa dans l'Est de cette île en 1303, prit-il pendant sa navigation sur cette côte les plus grandes précautions. On ne marchait que de jour et, toutes les nuits, on jetait l'ancre. L'équipage souflrant beaucoup de la soif et la mortalité à boni étant grande, Peteira se décida en décembre (?) à mouiller dans une baie où il passa la mauvaise saison, attendant les bons vents, et où il trouva de la bonne eau et du poisson en abondance. 11 la quitta en août et arriva à Cochin, dans l'Inde, en septembre VMi (Gaspar Correa, As Lemitu^ da Indùiy 1. 1, p, 418).