Chapitre' L — L'Île de Madagascar, était-elle connue des
ANCIENS cosmographes» OU nVt-ELLE ÉTÉ DÉCOUVERTE QUE DEPUIS
100 ANS? Du NOM DE CETTE Ile. — La plupart de nos meilleurs géographes, afln de mieux faire comprendre leurs écrits, ont, de nos jours, rhabitude de distinguer entre TAncien et le Nouveau Monde^ et ils font cette distinction non pas avec Tidée que le monde entier n*a pas été créé d'une fois, mais uniquement pour montrer quelle est la partie du monde qui était connue des anciens & l'époque de Ptolomée (qui a vécu vers Tan du Christ 120) et celle qui ne fut découverte que plus tard, il y a à peu près 100 ans. On considère donc comme faisant partie dii Nouveau Monde, d'une part, tout l'hémisphère qu'on appelle communément l'Amérique ou les Indes occidentales, ainsi que, dans le Nord, toutes les terres qui sont situées au-dessus du 63°''' degré de latitude septentrionale (l'Islande^ le Groenland, etc.)« et, d'autre part, dans le Sud, celles qui se trouvent au-delà du 16*°' degré de latitude australe. Par conséquent, la grande lie de Madagascar, dont nous allons faire la description, doit être classée comme faisant partie du Nouveau Monde; dans ses Tables,^ il est vrai, Ptolomée en a fait mention sous le nom de nie Menuthias,. mais il n'en a pas eu autrement connaissance. Voici ce qu'il dit à ce sujet (livre 4, chap. 9) ; Huic {se. : Praso promontoriOy hod, Mosambique) adjacet ab aeslivo oriu insula^ nomine MemUhiaSy cujus positio 85. Austral 1^. 0^.
Elle fut également ignorée de Pline, quoiqu'il en fasse une courte mention sous le nom de Cerne \ car, il dit (livre 6, chap. 31) : Cerne nominatur imula^ adversa ^ihiopiœ cujus
1. «A côté du promontoire Prasum, aujourd'hui Mosambique, se trouve, dans la direction du midi, Tile appelée Menuthias, dont la longitude est 85o et la latitude australe 12^0' ».
CONGERNASiT MADAGASCAR 429
'dejue magniludo] neque intervallùm a continente constat ^/Ëthiopas tantum populos habere traditur^j
JI y a 300 ans, il est vrai, le gentilhomme vénitien Marco Polo, qui a passé une quarantaine d*années en Orient, notamment auprès du grand Khan Tartare Cublai [Khoubilaï-Khftn, le petit-fils de Dchinghis-Khân], Tempereur de Cathai [Kathay ou Chine septentrionale], a parlé de cette tie sous le nom de Magastar, et a donné, mais seulement par ouï-dire, des renseignements sur ses habitants et leurs mœurs et a raconté sur elle diverses histoires incroyables. Malgré tout, cette île n'en est pas Tnoins restée inconnue aux Européens jusqu'à Fan 1506, où elle fut découverte par les Portugais qui lui ont donné le nom de Saint-Laurent parce qu'ils y ont atterri le jour de la fête de ce martyr. Il ressort donc de ce que nous venons d'exposer que cette ile doit en toute justice être rattachée au Nouveau Monde. Quant au nom de l'île, il fut changé à diverses époques. Car, ainsi que Thevet en fait le récit*, récit fort long dont je lui laisse la responsabilité, l'île aurait jadis été nommée Pacras à cause de la quantité de tortues qui s'y trouvaient (car pacras veut dire tortue); plus tard on lui donna le nom d'ÂLBARGRA, c'està-dire évêque, à cause d'un capitaine du royaume de Cefola (Sofala] ; puis elle reçut celui de Manutia Alphil, c'est-à-dire Roi puissant; enfîn on l'appela Magadascar, par corruption du nom du roi de Magadaxo [Mogdicho]; ce nom a été, à son tour, changé en Madagascar, c'est-à-dire île de la Lune, et il lui est resté jusqu'à ce que les Portugais l'aient appelée île de Saint- Laurent. Les circonstances et les causes de ces changements
1. c On appelle Cerne une ile qui est située vis-à-vis de TEthiopie, et dont en- ne connaît ni l'étendue, ni la distance qui la sépare du continent. On rapporte néanmoins que ses habitants sont de race africaine ».
2. Voir plus haut le récit original, p. 118-126 et p. 148-149.
AZO OUV.RAQES . ANGIGNS :
multiples, qu'a relatées Thevet, seront mentiotinéM plus loin dans le chapitre qui traite de Thistoire de Ttlé.
Nous avons dit ci-dessus que Ptolémée appelait cette! tle Menuthias (ou, suivant Adrien, Menuthesias, et, suivant Etienne de Byzance *, Menuthis); Pline Tappelait Cerne; Marco Polo, MargaSter; elle a donc souvent changé dé nom. Quelques-uns pensent même, comme Ortelius le dit dans son Thésaurus geo* {jraphicu8\ que c*est Tile dlambule dont parle Diodore de Sicile. Tel est, en résumé, ce que nous avons à dire du nom de cette lie.
CuAPItRE II. — * De la situation et de L*ÉTENI>UE de L*iLE DE
Madagascar. — L*tle de Madagascar ou tle de saint-Laurent est située au delà de la ligne équinoxiale et s'étend en longueur du Nord au Sud, depuis le 12*"' degré jusqu'au 26°"* degré 1/2 dans rbémisphère antarctique. Elle est donc coupée par le Tropique du Capricorne.
Comme forme, elle peut être comparée h un bras d'homme qui serait allongé le long du continent africain avec le coude regardant les côtes de Mozambique et de Kiloa.
L'île commence près du cours d'eau de Coava fie Rovouma], dans le royaume de Kiloa, et se termine près de l'embouchure du fleuve Magnice [le Limpopo, dont l'un des principaux affluents s'appelle Manitse].
II y a entré l'Afrique et cette ile un canal qui est large à l'entrée, du côté des Indes orientales, où il mesure 340 milles, mais au milieu, près du coude que fait l'ile en face de Mozambique, où il est le plus étroit, il n'a que 170 milles. Dans ce canal, il existe beaucoup d'iles, grandes et petites, qui sont
1. Etienne de Byzance est un géographe grec du vi" siècle qui a composé un Dictionnaire géographique ou 'EOvixâi dont on ne possède que des fragments.
COXCERNANT MADAGASCAR 431
pour la plupart habitées par des Arabes; ce sont : S. Christophe [Mohély], le S. Esprit [Mayottel, le S. Père (lie et banc Chesterfield, à l'Ouest et près du cap Saint-André] ', Liona [ou Ue d'AnjouanJ,
par Megiser (1609.)
que dans n'importe quel autre endroit. Car, lorsque, après avoir doublé le cap de Bonne-Espérance, on arrive entre le royaume de Cefola [Sofala] et l'Ile de Madagascar, on trouve un courant contraire très fort; la mer <)ui a été emprisonnée et retenue dans
!. Peut-être l'Ile Saint-Père esl-elle Nosy Vao (ou l'ile du Cercueil), et alors rile Pracel correspondrait à l'archipel des Iles Stériles.
rétroit .couloir qui sépare cette lie de rAfrique, trouvant i sa sortie du canal plus d'espace et de liberté, se précipite avec une grande violence et une telle fureur qu*aucun navire ne peut facilement lui résister. Les navigateurs, qu'ils déployent ou non les voiles de leurs navires, et malgré toute leur prudence, y courent souvent les plus grands dangers.
Il en est de même, du reste, lorsque le temps est calme; c*est pour cette raison qu'on appelle cap Corrientes ou cap des Gourants le promontoire qui fait saillie de ce côté sur la côte africaine; c'est dans les parages de ce cap que le danger est le plus grand, parce que non loin de là se trouvent des hautsfonds effrayants et redoutables, les Bassas da India, qui sont situés dans la partie étroite du canal et qui sont formés par des récifs de coraux. Il s'y est produit de tout temps de nombreux naufrages, entre autres celui du grand vaisseau -amiral espagnol le 5. lago^ par suite de l'imprudence et de la témérité du capitaine qui s'est jeté & toutes voiles sur ces rochers, en 1585, et qui s*y est brisé en mille morceaux ; plusieurs centaines de personnes y ont trouvé une mort affreuse.
En ce qui concerne l'étendue de l'île de Madagascar, la plupart des géographes s'accordent à dire qu'elle est la plus grande de toutes les lies connues du monde. Il est facile de démontrer la vérité de cette assertion en la comparant à celle des autres îles.
Voici le tour ou périmètre de quelques-unes d'entre elles : Islande, 300 milles d'Allemagne; Cuba, également 300 milles; Hispaniola [Haïti], 350 milles; Sumatra et Bornéo, chacune 525 milles; la Grande-Bretagne, ou l'Angleterre et l'Ecosse réunies, 4G0 milles; Java la mineure [Sumatra], 500 milles; Java la majeure [Java], 750 milles. Or l'île de Madagascar ou Je Saint-Laurent dépasse toutes ces îles en étendue; car elle a
plus de 4 000 milles italiens ou 1 000 milles allemands de tour et sa longueur est de 1 200 milles italiens ou de 300 milles allemands. Sa largeur, mesurée au milieu de nie, est de 300 milles italiens ou de 75 milles allemands, c*est-à-dire très supérieure à celle de lltalie. Elle dépasse en étendue même les deux royaumes de Portugal et de Gastille réunis.
Le climat de Madagascar est sain et tempéré ; aussi le pays est-il très peuplé. Il est arrosé et fertilisé par beaucoup d'excellentes sources et par de nombreux cours d*eau. Tout y vient en abondance, céréales, légumes, fruits de diverses sortes, tout ce qui, en un mot, est nécessaire à la vie des hommes. Il y a également beaucoup de poissons, de gibier, d'oiseaux et d*animaux de toutes sortes; la viande de bœuf y est très savoureuse, parce que le terroir est gras et fournit au bétail une nourriture substantielle. Mais de tout ceci nous parlerons plus loin en détail.
Il existe un peu partout dans cette lie des ports et des havres magnifîques, sûrs et commodes.
En somme, c'est un pays excellent sous tous les rapports et riche; quel dommage qu'il ne soit pas habité par de meilleures gens ! Que Dieu les éclaire et leur fasse la grâce de les aider à connaître la vérité!
Chapitre III. — Description des villes, ports ou baies, cours d'eau et promontoires les plus importants de l'île de Saint-Laurent, AINSI QUE des îles ENVIRONNANTES ET DÉPENDANTES. — On
ne connaît pas encore le centre de Madagascar, parce que ses habitants ont peu de rapports avec les étrangers et que, d'autre part, on ne peut pas se risquer bien avant dans ce pays. Néanmoins, je vais relater brièvement tout ce qu'on en sait, notamment des côtes. Je commencerai par la côte occidentale, où se
trouve vis-à-vis du cap Corrientes le beau port de S. lago [baie actuelle de Saint-AugustinJ, situé à Tembouchure d*un cours d'eau appelé Guarft (Saolara) [rivière de Saint-Augustin], sur lequel se trouve une ville du même nom. Ce cours d eau a sa source dans les monts Atabosco (voir la description de Thevet, p. 128, note 1), dont il sera de nouveau question plus loin.
A partir de ce port, il n*est pas sans danger, à cause des nombreux écueils qui sont semés le long de la côte, de naviguer près de terre. Il faut gagner la haute mer et se diriger vers le port d*Antiparo [Itaperina], qui est situé à la pointe Sud de Tlle; entre ces deux ports, il y a les caps Saint-Justin ou Saint-Augustin [pointe Fenambosy], Saint-Julien [cap Ambatomihoka], Sainte- Marie [cap Sainte-Marie], Saint-Sébastien [cap des Karimboly ou Faux cap] et Saint-Romain [cap d*Andavaka], nommé aussi cap Salido. Ces promontoires ont été découverts par les chrétiens les jours de fête des saints dont ils portent le nom.
Le dernier de ces promontoires s*étend dans la direction d'une tle, qui est située non loin de la et i laquelle on donne le nom de Jean de Lisbonne ^ Dans la baie d*Antiparo [Itaperina], il y a un Ilot à 20 milles duquel, près du promontoire de Saint-Roch [cap Ranovalona], se trouve une autre tle plus grande appelée Torombaja [Taolankara, le Fort-Dauphin actuel] du nom du port et de la ville qu*elle renferme. Jean-Lau* rent Anania, dans la troisième partie de sa Cosmographie, dit que ce nom de Torombaja [Taolankara] vient de celui d'un capitaine de Java qui y a fait naufrage '. Viennent ensuite sur la
1. Celte Ile est imaginaire; en tout cas, elle n'existe pas là où les anciens cartographes l*ont mise. Vu le peu de concordance des positions attribuées par les navigateurs du xvr siècle aux iles Mascareignes, il est possible que ce soit à Tune de celles-ci qu*on a donné ce nom.
2. D'après Diogo Lopes de Scqueira (1508). — Jean-Laurent Anania est un savant italien qui a publié une Cosmographie en 1576. Voir plus haut, p. 47.
côte 'orientale plusieurs autres ports et îles, notamment le grand port de Sainte-Claire [port de Sainte-Luce] , devant lequel, se trouvent six lies, dont la plus grande s appelle également Sainte- Claire [Nosy Bé] et une autre Sainte-Luce.
C*est de ce port qu*on peut atteindre le plus facilement les monts Atabosco, auprès desquels sont les forêts de santal, qui sont si nombreuses à Madagascar. Le nom de ces montagnes vient de celui d*une ville qui est bâtie à leur pied, presque au centre de Tile, à environ 57 milles de la mer. Ce centre de Tile est très montagneux et ses habitants sont terriblement adonnés au brigandage et au vol.
De ce port de Sainte*Claire [Sainte-Luce] , on suit la côte de rtle pendant 80 milles [142 mille marins] et Ton trouve le port de mer de Franonsara, autrement appelé Matatana [Tranontsara, à Tembouchure du Matitanana] ; entre ces deux points, il y a sur la côte les villes d*AlabouIa [lavibola], Muatoga [Mananara],Manapata [Mananivo] et Macapata [Manampatrana], toutes construites i Tembouchure de rivières.
Le port de Franonsara [Tranontsara] ou Matatana [Matitanana] est situé dansTEst de Madagascar, en face des tles de Mascarène et Sainte-Apollonie [ile Mascareigne] et aussi de Tile Do Sarne [Ile des Cygnes] ou île Maurice, que les Hollandais n*ont découverte que le 14 septembre de Tan 1598. Au milieu de ce port, il y a une petite ile, qui néanmoins n*empéche pas les navires d*y entrer. C'est sur la ligne qui relierait ce port au cap Saint- Antoine [le cap de Saint- Vincent actuel], cap situé en face de l'Afrique, que Tile de Madagascar a sa plus grande largeur. Non loin de Franonsara [Tranontsara] se trouve une baie semi-circulaire , qui s'appelle Çagasambo {embouchure du Saliasaka?] et à côté de laquelle est située la ville industrielle de Manianla [Mahanoro actuel?]. C'est laque se
43e OUVRAGES ANCIENS
fait d*ordinaire le plus grand commerce de tout le pays. Plus loin, on rencontre la grande baie d*01agançarada \ qu od nomme aussi baie d*Antongil et dans laquelle se trouvent quatre tlots, dont Tun est assez grand, mais est inhabité. Au large de la baie se trouvent de nombreuses lies, dont cinq sont assez proches les unes des autres et dont Tune s*appelle Ttle Sainte- Marie [tle Sainte-Marie]. Cette baie a, d'après Thevet, une étendue de plus de 2S à 30 milles, mais les Hollandais ne lui en donnent pas autant; dans le fond, il y a deux villes. Tune nommée par les habitants Olagançarada (Alagoa cerrada [Anjahanambo?]) et par les Hollandais Spackenbourg' et qui se trouve du côté du cap de Boamazo' [cap de Masoala oud*Antsirakaj, Tautre S. Angelo [Andranofotsy] du côté de TOuest; celle-ci est entourée d'une forte palissade formée de gros poteaux et comprend environ 250 maisons. Il faut ajouter que deux rivières déversent leurs eaux dans ce golfe et que, sur leurs bords, s'élèvent beaucoup de petites villes et de villages. Le promontoire, mentionné plus haut sous le nom de cap de Boamazo [cap de Masoala ou d'Antsiraka] , est entouré de cinq lies, dont deux du côté du Nord et trois du côté du Sud. Plus vers le Nord sont Ciampero [Nosy Angontsy et Nosy Vorona] et la baie de Saint-Sébastien [baie de Diego Soarez], après quoi on arrive à la pointe extrême de Tile de Saint-Laurent, le cap de Ambar [cap d'Ambre^ : c'est en ce point qu'on recueille le meilleur ambre, dont il sera question au chapitre YI ; tout près de là est l'autre pointe extrême, qui est dirigée quelque peu du côté de l'Afrique et qu'on appelle le cap Natal [pointe d'Ambohitramporia] parce
1. Par corruption des mots portugais A lagoa cerrada (litt. : la lagune fermée).
2. Voir la note a de la page 232 pour l'explication de ce nom.
3. Thevet appelle ce cap Maro [Maso]. Megiser le confond à tort avec Boamaro ou Vohémar qui est placé beaucoup plus au Nord.
qu'elle a été découverte par les Portugais le jour de Noël. Entre
ces deux promontoires se trouvent les tles de Nincian et Pero '.
Là commencent la côte occidentale de Madagascar et le canal
qui sépare cette tle du continent africain. On arrive d*abord au promontoire Tistandezza, aussi nommé cap de Saint-Sébastien [cap Orontany]. A partir de ce point, il est nécessaire de naviguer avec beaucoup de prudence à cause des nombreux rochers et bancs de sable qui se trouvent tout le long de la côte jusqu'à ce qu'on arrive à Yingangora [Vinanimananara (bouche du Mananara) ou baie de Bombétoke], port très beau et très sûr, qui a la forme d'un lis, et qui se trouve vis-à*vis de Kiloa.
Non loin de là sont les tles China [Mayotte], Docomazo [la Grande Gomore], du Saint-Esprit [Mayotte] et de Saint-Ghristophe [Mohély], qui se trouvent dans le canal de Mozambique avec une foule d'autres, pour la plupart inhabitées et appartenant au royaume de Mozambique. Vient ensuite le port de Çade * [Sada, la baie actuelle de Radama], dont l'abord est assez dangereux. Non loin de là est le cap de Saint-André [pointe d'Analalava?] et un port, avec une rivière, appelé Lulangane [Langany, dans la baie de Mahajamba].
Puis vient le port de la Conception ou golfe de Dona Maria da Gunha [la baie de Boina]. De là, on arrive au coude que fait cette lie, comme nous l'avons indiqué plus haut, et qu'on nomme le cap Saint-Antoine [le cap Saint-André actuel]; à l'Ouest de cette pointe se trouve l'Ile Pracel [Nosy Vao], qui appartient à
1. De ces deux noms, l*un, Nincian^ est une corruption de Nosy [ile] et l'autre, Pero, correspond àVorona;ces îles ne sont autres que Nosy Angontsy et Nosy Vorona, dont Megiser a parlé quelques lignes plus haut sous le nomcommun de Ciampero^ et qui sont situées non pas à Textrémité Nord de Tile, mais sur la côte Nord-Est, non loin de la baie d'Antongil.
2. Ce port, comme le suivant, est au Nord de la baie de Bombétoke. Megiser a oipéré une interversion malheureuse dans Tordre établi par Thevet.
les autres peuples d*Afrique, et notamment ceux de Gujaco. Toutefois, ils semblent croire à Texistence d*un Dieu qui a créé toutes choses. Ils n*observent aucun jour de fête; tous les jours sont pareils pour eux. Mais ils craignent beaucoup le diable qui les tourmente souvent, surtout les hommes; ils rappellent Taiwadday [Taivady ou Taimbodyl].
La plupart des habitants des côtes sont Arabes et Musulmans.
Cette grande lie n*obéit pas à un seul potentat, elle a plusieurs maîtres. Jusqu*il y a trois cents ans, elle fut, ainsi qu*eo témoigne Marco Polo, gouvernée par quatre personnages, qu'on appelle Siechi [cheiks (voir note a, p. 210)], c'est-à-dire rois, expression qui est encore usitée aujourd'hui en Perse. Mais il s'est opéré depuis un grand changement. Les rois sont aujourd'hui très nombreux et on leur donne le nom de Phulo [Filohany ou chef] ou de Ranga [Rangahy ou vieillard]; ils s'entendent fort mal entre eux et sont continuellement en guerre les uns avec les autres, ce qui fait tort aussi bien au pays qu'au peuple. Dans les récits faits par les Hollandais qui, depuis quatorze ans, sont venus à diverses reprises à Madagascar, on trouve la description suivante du roi de la baie d'Antongil :
« Ce roi, qu'on appelle Phulo [Ftlohany]^ a une suite d'environ viilgt-cinq gentilshommes; il a autour des reins une étofle de coton qui tombe jusqu'à terre, mais son plus beau vêtement consiste en une rabane à raies de plusieurs couleurs, qui est tissée avec des fîbres végétales. Sur la tète, il a un bonnet pointu, très orné, qui ressemble assez à une mitre d'évèque, et de chaque côté de laquelle s'élève une corne, longue d'une demiaune et parée d'une houppe. Le reste du corps est nu comme celui de ses sujets. Il porte aux bras de nombreux anneaux de cuivre, et des boules rondes pendent autour de son cou ».
Aujourd'hui donc, il y a dans l'Ile de nombreux royaumes; le
peuple est très soumis à ses chefs, dont il a une grande crainte et en présence desquels personne n*ose parler. Au lieu d*un sceptre, ces rois portent un grand et long couteau de chasse; c*est le signe auquel on les reconnaît. Ce costume royal est représenté sur la planche publiée par Houtman '.
Comme les chefs de ce pays sont toujours en querelle, leurs sujets, qui sont d*un naturel belliqueux, prennent un grand soin de leurs armes, qui consistent en flèches [javelines ou petits dards] et en une lance longue de neuf ou dix pieds, formée d*une tige de bois que termine un large fer avec de petits crochets à la manière des hameçons. Ils savent bien se servir de cette arme et la lancent avec adresse. Ils ont des frondes faites avec la peau d*animaux sauvages. Les boucliers sont en bois et de si grandes dimensions qu'ils cachent complètement le guerrier, dont les pieds seuls restent visibles; en haut de ces boucliers est un trou par lequel on peut observer ce qui se passe.
Les insulaires sont très ardents à la guerre, où ils sont passés maîtres; ils montrent une grande habileté à lancer leurs flèches que dans leur langue ils appellent assagayas * ou le/fo [hfona, sagayes ou javelines, et non pas flèches] ; ils en portent trois ou
1. Voir cette planche, p. 202. Megiser en a donné une mauvaise copie.
2. Assagaya n'est nullement un mot malgache, mais un terme d'origine
arabe adopté par les Portugais (a).
(a) Quelques-uns des auteurà dont nous reproduisons les récits dans ce volume, parlent de « flèches • et (plus rarement) d' « arcs •, dont les habitants de Madagascar se seraient servis au xvi* siècle comme armes de guerre. H est certain que de tout temps les Malgaches, surtout les enfants et les Jeunes gens, ont connu et employé Tare et les flèches {Renin* anlaaky et Zanak' anUaky) pour chasser les oiseaux et les petits animaux, mais il est certain aussi qu'ils ne s*en servaient pas comme armes de combat, excepté peut-être dans le N.-O. (à Sada ou AnoronUanga par exemple) où se sont autrefois réfugiés des nègres de la côte d'Afrique. En réalité, le mot • flèche » est la dénomination attribuée par les premiers navigateurs aux javelines ou petits dards dont les indigènes portaient une poignée à la main et qu'ils lançaient au loin, comme on peut le voir plus haut sur les planches qui accompagnent le récit de Cornélis de Houtman ; ce sont les lefona, tandis que la bera ou grande sagaye à manche court et solide et à fer large ne quitte jamais leur main et leur sert à combattre de près. Le mot ■ arc • a dû être ajouté par les historiens qui ont été induits en erreur par le mot • flèche • dont ils n'ont pas compris le vrai sens.
quatre dans la main (comme on peut le voir plus haut sur la planche de Houtman, p. 202) et ils les lancent au loin avec tant de force que les arquebuses ont peu de supériorité sur leurs armes; ils jettent également avec beaucoup d*adresse des pierres qui entre leurs mains sont une arme non moins dangereuse.
Il y a des indigènes qui cultivent la terre, laquelle, du reste, exige peu de travail, car la plupart des plantes y poussent naturellement. Ils chassent et tirent les bêtes fauves avec Tare. Il v en a qui se nourrissent de poissons, qu*ils pèchent soit avec des filets, soit avec des harpons. D^autres sont pasteurs et gardent le bétail, le menant d*un endroit à un autre suivant la saison et Tétat des pâturages.
Peu nombreux sont ceux qui font le commerce avec les étrangers, et il est extrêmement rare qu'ils quittent volontairement leur lie; aussi connaissent-ils fort peu Tart de la navigation, se contentant d*aller d*un port à un autre sur leurs pirogues ou Zambuche [lakana], qui sont d'une seule pièce creusées dans un tronc d'arbre.
Il n'y a donc pas beaucoup d'industrie à Madagascar; ce qui est cause, ainsi que nous l'avons dit plus haut, que cette ile n'est pas connue. D'autre part, ceux qui trafiquent avec les insulaires, s'en méfiant, n'osent pas s'éloigner beaucoup de leurs navires, surtout la nuit.
Dans l'intérieur du pays, il y a une grande ville très peuplée appelée Ranga (?)*, où, dit-on, on échange du poisson frais, du sel, des fruits de tamariniers, de la cire, de l'ambre, etc., contre des lances ou sagayes et de grands couteaux qu'ils nomment wiei fvy, litt. : fer].
1. Le mot Kanga ou Rangahy est un titre qu'oh donne aux grands personnages. Il est possible que Tauteur ait pris pour un nom de ville le terme de politesse qu'on appliquait au chef. Houtman met Hango.
GONCERKANT MADA<9ASCAR 443
Les femmes portent les cheveux courts, comme les hommes * ; leurs parures se composent de bracelets en étain ou en argent et de petites boules rondes. Leurs vêtements sont faits avec des fibres végétales qu*elles filent sur leurs hanches ; <^8 vêtements leur vont aux genoux, et elles portent, comme il est dit plus haut, des corsages ou caracos sans manches. Ce sont les femmes qui filent et tissent le coton et qui font tous les travaux domestiques; elles plantent et sèment toutes sortes déplantes, notamment trois eispèces de fèves, des blanches, des rouges et des vertes, ainsi que du riz et des bananes.
Lés indigènes n^épousent qu*une seule femme; les garçons se marient dès Tftge de dix à douze ans, et les filles à dix ans. L*adultère est puni de mort, de même que le vol '.
Pendant leurs voyages, leâ Hollandais ont observé de quelle manière les Malgaches dansent. Les hommes se mettent d'un côté, ayant dans leurs mains leurs sagayes et leurs autres armes, et ils sautent en Tair d'une façon curieuse, faisant beaucoup dé bruit et lançant leurs jambes en arrière, tandis que les femmes, placées en face d'eux et se donnant la main les unes aux autres, excitent les hommes à la danse, en chantant des airs gais et battant la mesure avec leurs pieds qu'elles ne cessent de remuer en cadence (voir plus haut, p. 190, la planche de Houtman, dont Megiser a donné une mauvaise reproduction).
Le peuple des campagnes est très adonné à l'ivrognerie; ils fabriquent avec du miel et du riz une boisson avec laquelle ils s'enivrent presque tous les jours.
1. Cela n^est point, en général du moins, exact. Il est certain que Fauteur de cette descripion a visité une région où les habitants étaient en deuil de leur roi, car c'est en cette seule circonstance que les Malgaches, hommes et femmes, se coupent les cheveux.
2. Dellon {Voy. aux Indes, 1699, p. 29) dit la même chose des femmes d*Antongil et de Fénerive, mais il n'en est pas de même dans le reste de Tile.
Leurs maisons sont généralement surélevées de deux pieds au-dessus du sol et bâties sur pilotis, afin de se mettre à Tabri des bêtes venimeuses, telles que serpents, vipères [!], etc., qui pullulent dans ce pays; les toits sont faits en roseaux.
Quant au mobilier, il est de peu d*importance; les habitants n*ont pas besoin de nombreux ustensiles. Ils ont de petits mateUs, sur lesquels ils s*asseoient ou se couchent et qui sont tissés avec des fibres de différentes couleurs, et de petits tabourets sculptés, dont ils se servent comme coussins ou oreillers pour soutenir leur tête; ils ont, en outre, un ou deux grands mortiers pour piler et décortiquer le riz, un tamis pour le tamiser, des vases pour le faire cuire et le manger, et de petits sacs pour le conserver.
Le peuple de Madagascar a une langue qui lui est propre et qui diffère complètement de toutes les autres, ainsi qu*on peut le voir sans peine par le dictionnaire annexé à cette description
Nota. — Ce dictionnaire est la reproduction textuelle de celui de Frédéric Houtman (1603), qui est publié plus haut, p. 327-392; la seule différence est que Megiscr a rangé les mots malgaches par ordre alphabétique, ce qui n*a aucun intérêt puisque tous ces mots sont mal orthographiés. Nous ne le donnerons donc pas à la suite du livre de Megiser, puisqu*il ferait un double emploi tout a fait inutile.
Chapitre V. — Des diverses sortes d anibiaux, poissons et OISEAUX qu'on trouve DANS L ILE DE Saint-Laurent. — L'île Saint- Laurent, qui est un pays fertile, très riche et béni du ciel entre tous, capable par conséquent de nourrir toutes sortes d*ètres, abonde en bétail et en animaux de toute espèce et de. tout genre. En tant qu'animaux domestiques, il y a des bœufs, des chèvres, des moutons; en tant qu'animaux sauvages, il y. a des
cerfs, des lièvres, des sangliers; en lant qu'oiseaux, il y a des poules, des canards; il y a aussi beaucoup de poissons.
On trouve en outre dans cette Ile des animaux exotiques qui sont incoDOus chez nous, de nombreux éléphants, ce qui fait qu'on en exporte de l'ivoire en grande quantité, et beaucoup de chameaux qui fournissent une excellente viande dont les insulaires sont très friands. Il y a aussi deux espèces de bêtes ayant une corne, l'uoe, l'dnc indien, dont le sabot n'est pas fendu, l'autre, l'oryx, qui l'a au contraire fendu. C'est aussi dans ce pays que vit l'animai appelé par les Latins Cani?lopardalus, par les Italiens Gira/fa, par les Arabes Zurnapa [Zeràfa], dont la peau «st tachetée et qui possède la
tête du cerf et le cou long et maigre du chameau ; il a de grandes oreilles etdeux cornes obtuses, longues de six doigts; il n'a pas de dents incisives à la mâchoire supérieure; sa langue est noire; ses jambes de devant sont beaucoup plus longues que celles d'arrière ; ses pieds ressemblent à ceux du bœuf. Lorsque cet animal veut brou ter l'herbe, il n'y arrive pas sans peine ; il lui faut écarter énormément les jambes de devant; dans la forêt, il mange les feuilles des arbres qu'il atteint facilement : on le trouvera représenté sur la planche ci-contre '. Voir Pierre Bellon, Observ., lib. 2, cap. 49.
1. Il n'y a à Madagascar ni Éléphants, ni chameaux, ni cerfs, ni lièvres, ni girafes, etc. C'est toujours la reproduction du récit de Marco Polo (p. [x).
A Madagascar,' les bœufs sont très beaux» gros et massifs comme ceux de Hongrie; tous ont sur -le dos une forte bosse de pure graisse; ilssorit a très bon marché; les Hollandais ont payé un très beau bœuf une cuiller en étain.
Les chèvres, les boucs et lés moutons sont également fort beaux et bien en chair; la queue des moutons est si grosse que, dépouillée de sa peau, elle ne mesure pas moins de vingt-trois pouces d'épaisseur et deux aunes (!) de longueur; elle est pleine dégraisse et pèse jusqu'à douze livres. Une fois, neuf Hollandais se sont rassasiés avec une seule de ces.queues.
Sur la côte Sud-Ouest de Madagascar, . on trouve d^s chats [maques mococo {Lemur catta)] qui. vivent 'Sur les tamariniers dont ils mangent les fruits; ils ont le museau très pointu, les pieds courts et la queue longue et annelée* On y trouve également des chiens et des chats marins.
Il y a à Madagascar beaucoup d'espèces d oiseaux, les uns semblables aux nôtres, d'autres exotiques que nous ne connaissons pas en Europe, aussi bien que des perroquets et des tourterelles.
Quant à l'oiseau Aschibobuchj qui produit l'ambre, cet aromate très précieux, et à l'animal venimeux Aldafarcard^ il en sera question plus loin, au sixième chapitre^
Cette lie renferme une foule de serpents, de lézards et d'autres bêtes venimeuses [!], mais la nature a pris des précautions pour que ces animaux nuisibles n'envahissent pas le pays. Il y existe en effet une espèce d'oiseau qui ressemble à un oiseau de proie, qui a un bec d'aigle, de grandes oreilles tombant jusque sous la gorge, le sommet de la tête pointu vers le haut, les pattes et
les jambes écailleuses, les plumes d'un blanc d'argent, la tète et les oreilles étant seules un peu plus foncées; les insulaires l'appellent Pa. Il se nourrit exclusivement de serpents et d*autres
reptiles veoimeux [!] qu'il dévore (voir la figure de cet oiseau fabuleux à la page 108; voir aussi Gesner', De Avibus, p. 800). L'animal appelé caméléon esC commuD à Madagascar; il est grand comme un lézard, et sa longueur, de la t€te au commencement de la queue, est de sept à huit grosseurs de doigt; sa peau est rugueuse et change plusieurs fois de couleur pendant
Caméléon cl Salamandre.
qu'oD le regarde. Il ne fait pas de mal aux hommes et il ne mange ni ne boit quoi que ce soit, vivant exclusivement d'air et de rosée.
Il y a aussi des salamandres, qui sont effrayantes à voir avec leurs quatre grandes griffes ouvertes, leur queue lisse, leur dos long et large, leurs grands yeux et leurs m&choires acérées'.
1. Gesner, célèbre naturalisle suisse (l!ilS-15fi5), est l'auteur d'une Histoire dts animaux qui a servi de l>ase à la plupart des traités de Zoologie Jusqu'au xviTi' siècle.