Il n'y a pas de salamandres h Madagascar
Les tortues de mer et les poissons, qui y sont excellents, y abondent; on en pêche tous les jours le long des côtes et dans les baies, à tel point qu*en 1598 les Hollandais ont pris dans la baie d^Antongil un poisson de si grandes dimensions qu*il a fallu treize hommes pour le tirer hors de Teau.
Les indigènes pèchent aussi les baleines qu*ils poursuivent avec leurs pirogues, épiant le moment favorable pour leur lancer des crocs en fer ou grands hameçons qu*ils ont auparavant fixés à une longue corde ; ils fatiguent alors la baleine jus<}u*à ce qu*ayant perdu tout son sang, elle soit épuisée, puis ils ramènent sur le rivage où ils la coupent par morceaux.
Voilà ce que j^avais à dire sur la faune de Madagascar.
Je ne puis toutefois m'empècher de rappeler que Marco Polo, le voyageur vénitien qui a vécu il y a i peu près trois cents ans, et qui est un auteur en général digne de confiance, s*est quelque peu trompé dans la description qu'il a faite de Tlle de Saint- Laurent, qu'il appelle Magaster'; ne trouvant pas suffisamment intéressantes les notions qu'il avait recueillies sur la faune de cette Ile, il y a ajouté des fables dont il n'a parlé que par ouïdire. Voici, en elTet, ce qu'il a écrit (livre III, chapitre xxxv) :
« Les habitants disent qu'à certaines époques de l'année un oiseau d'une espèce étrange arrive dans l'Ile, venant du midi. On l'appelle Rock. Il ressemble beaucoup à un aigle, mais il est d'une taille extrêmement grande et d'une force telle qu'avec ses griiïes acérées il saisit sans peine un éléphant et l'enlève dans les airs, d'où il le laisse tomber; l'éléphant mort, l'oiseau se jette sur son cadavre qu'il dévore. Ceux qui ont vu cet oiseau prétendent que, lorsqu'il ouvre les ailes, son envergure
1. Comme nous l'avons dit plusieurs fois déjà, notamment dans Tlatroduction, p. IX et x, Marco Polo n*a jamais eu connaissance de Tile de Saint-Laurent et sa description s*applique à la côte de Mogdicbo.
est de seize pas et que ses plumes, dont la grosseur est proportionnée à la longueur, ont au moins huit pas de long. Gomme je pensais (c*est Marco Polo qui parle) qu*il s*agissait peut-être de griffons qu*on représente comme moitié lions et moitié oiseaux, je me suis informé auprès des habitants qui prétendaient avoir vu ces Rocks et ils m*ont dit que c'étaient de vrais oi3eaux ressemblant aux aigles '.
« Le grand Khan des Tar tares Cublai [Khoubilaï-Khàn, Tempereur de la Chine septentrionale], ayant eu connaissance de ces choses singulières, envoya un ambassadeur dans Tlle de Magastar sous le prétexte d*y rechercher un de ses serviteurs soi-disant retenu dans Tlle, mais en réalité avec la mission de prendre des informations sur les choses étranges qu*on y trouvait.
< L^ambassadeur, revenu auprès du grand Khan, lui remit, ainsi que je Tai appris, une plume de Rock qui avait 90 empans de longueur (soit une vingtaine de mètres) et dont le tuyau avait deux empans d'épaisseur (environ 0 m. 45), ce qui était merveilleux à voir. Le grand Khan y prit un grand plaisir et Ql de riches présents a celui qui la lui avait donnée*.
1. « La découverte d*œufs énormes (a), qui a été faite en 1850 dans le Sud de Madagascar, a paru, aux yeux de tous, confirmer ce récit de Marco Polo. li n'en est pourtant rien. Il a existé jadis, dans la grande tle africaine, un oiseau colossal haut de plus de trois mètres; mais cet oiseau, de formes massives, était incapable de voler et se mouvait à terre lourdement; ses ailes étaient extrêmement petites et il n*avait pas de serres, puisque ses pattes, dépourvues de pouce, n'avaient que trois doigts, comme celles des nandous et des casoars. On ne peut donc pas soutenir que V^piomis malgache soit un oiseau de haut vol, emportant un éléphant dans ses serres à une hauteur vertigineuse » (A. Grandidier, Histoire de la Géographie de Madagascar, p. 28).
2. Voir {'Histoire de la Géographie de Madagascar, par Alfred Grandidier, p. 25, note 2. — Cette plume était en réalité une de ces tiges de bambou qu*on apportait au moyen âge dans le Yémën et ailleurs pour servir de vases À eau et qu'on y appelait en effet plumes de Rock,
(a) Ces œufs, qui mesurentplusdeOm.SOdelongueur sur prèsdeO m. 25 de largeur, ont une capaeitiâ d*enviroD huit litres, soit le volume de six œufs d'autruche.
« On lui avait aussi apporté une dent de sanglier, animal qui atteint dans ladite lie la taille d*un buffle ; le poids de cette dent était de quatorze livres^ ».
Voilà ce qu*a écrit Marco Polo. Quoiqu'on ne puisse ajouter foi à de semblables récits qui sont de pure invention, car ni les Portugais, ni les Hollandais n*ont jamais rien vu de pareil à Madagascar, j'ai néanmoins tenu à les rapporter ici. Que ce soit un avertissement pour les écrivains et les historiens de ne pas ajouter trop d'importance aux racontars populaires, et qu'ils examinent auparavant si tout ce qu'ils signent de leur nom est sûr et vrai, afln que leurs écrits ne soient pas suspects aux lecteurs et que leur crédit n'en soit pas diminué.
Chapitre VI. — De l'ambre, matière précieuse recueillie au CAP d'ambre; DE SON ORIGINE ET DE SON UTILITÉ. — Parmi les nombreux avantages que l'on retire du commerce d'outre mer, ou doit citer, et ce ne sont pas les moindres, la grande quantité de substances précieuses, pierres fines, végétaux curieux de toutes sortes, épices, racines diverses, sucs, gommes, encens et produits naturels salutaires que les médecins utilisent pour le plus grand bien de la santé humaine, produits qu'on trouve chez les droguistes, chez les épiciers et chez les apothicaires et qui nous sont apportés des pays lointains, sans quoi il faudrait nous en passer.
Parfois il y a de ces matières dont nous ne connaissons ni l'essence ni la provenance. C'est ce qui a lieu précisément pour Tambre, que les Italiens appellent ambracan et les Latins ambarum^ d'après le mot arabe*.
1. Ces sangliers, grands comme des buffles, n'étaient autres que de« hippopotames (A. Grandidier. Hist» Géogr. Mddag,^ p. 25, note 3).
2. De tout temps, en effet, les Arabes nomment Tambre gris ^anbar.
L*occasion 8*en présentant, nous allons reproduire les renseignements que donnent à ce sujet aussi bien les médecins que les historiens et les géographes, dont ils dépendent du reste souvent.
II existe, nous Favons dit au chapitre III, à Textrémité Nord de Madagascar, du côté de TEsl, un cap ou promontoire qui s'avance assez loin dans la mer et qui est appelé cap d'Ambre par la raison que c^est dans ses parages qu'on trouve et qu'on recueille beaucoup de cet ambre et que c'est là que les commerçants viennent le chercher pour le porter dans le monde entier*.
Cette substance, dont le parfum est fort agréable, n'est pas seulement un médicament excellent, elle sert aussi à fabriqifer des confitures délicieuses qu'on appelle diambra ; son usage est très répandu en Europe, où il n'existe guère de boutique d'apothicaire qui n'en ait. Et cependant personne ne sait au fond ce que c'est : est-ce une cire minérale, le suc d'une plante ou autre chose? Les médecins, même les plus savants, ont à ce sujet des opinions très différentes dont je vais rapporter quelques-unes. Je dirai ensuite ce qu'en pensent les géographes et ce que les explorateurs en racontent d'après leur expérience.
Un grand nombre d'auteurs disent que l'ambre n'^st autre chose que l'écume ou la liqueur séminale des baleines qui surnage sur l'eau et est recueillie par les pêcheurs ; aussi on a donné à cette
i. C'est une erreur, ciyc on ne trouve pas une plus grande quantité d'ambre gris à cette pointe que sur la côte Est de Madagascar et sur la côte d'Afrique. Le nom de cap d'Ambre vient, soit du nom local de ce cap, André (litt. : où la mer est forte), soit peut-être du nom malgache du massif montagneux qui s'élève au Nord de Madagascar, Ambohitsa (litt. : la montagne). Voir A. Grandidier, Histoire de la géographie de Madagascar (1892), p. 83, note 1.
substance dans les officines d*apothicaire les noms de Sperma Ctu ou Sperma Balssnarum. De cet avis sont, entre autres, Georgius AgricolaS Hadrianus Junius', Encelius, Fuchsius' et Valérius Cordus ^; ce dernier a écrit tout un livre sur ce sujet et il a désigné Tainbre sous les noms grecs de Holosanihon^ c'est-à-dire Fleur de mer.
Il en est d*autres qui pensent que c*est Texcrément ou la fiente des baleines. Avicenne ' est de cet avis. A ceux-ci on peut demander comment, si Tambre est constitué par le sperme ou par Texcrémentdes baleines, il se fait qu*on ne trouve jamais et qu'on n*a jamais trouvé d*ambre dans les parages de Bayonne en France ou dans la baie de Biscaye en Espagne, où Ton voit et où Ton capture journellement beaucoup de baleines sur le bord de la mer.
Un troisième groupe, dont fait partie Sérapion', prétend que c'est une espèce d'épongé qui croît au fond de la mer et que la houle rejette sur la plage.
Un quatrième groupe dit que c'est une sorte de bitume ou de résine qui sort de sources situées au fond de la mer et monte à sa surface; cette opinion a été soutenue par Siméon Seth ^ et par Actuarius\ et elle l'est de nos jours par le très savant et très expert D. Paludanus*. Il y en a qui l'appellent succin oriental,
i. Minéralogiste allemand (1490-155!î).