‹ Collection des ouvrages sur le gouvernement représentatif et la constitution actuelle de la (volume 2)Chapitre 40 sur 53 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Des principes. .

On a tant et si cruellement abusé du mot prin^ cipe , que celui qui réclame pour eux respect et obéissance , est traité d'ordinaire de rêveur abs^ trait, de raisonneur chimérique. Toutes les factions ont les principes en baiue : les unes les considèrent comme ayant amené les maux passés , les autres comme multipliant les difficultés présentes. Ceux qui ne peuvent reconstruire ce qui n'est plus, s'en prennent aux principes , du renversement : ceux qui ne savent pas faire aller ce qui est , les accusent de leur impuissance : et , la masse même , qui , en sa qualité (l'élre composé , n'ayant aucun intérêt aux exceptions individuelles , en a un trés-puissant à ce que les principes généraux soient observés, les voyant en butte aux déclamations de tous les partis tour à tour, se prévient et se passionne contre une chose dont ils lui disent tous du mal , tandis que celte chose est la seule qui la garantisse contre eux tous.

La réhabilitation des principes serait une entre^ prise à la fois utile et satisfaisante : on sortirait , en

i*7 livrant, de cette spbère da ctrconMdnce dans la-* quelle on se trouve perpétuellement froissé de tant de manières. On serait exempt de tout retour per« ionncl vers les individus : au lieu d'avoir à relever des imprudences ou des faibhfsses , on n'aurait à traiter qu'avec la p(?nsée seule. On réunirait , k l'avantage de mieux approfondir les opinions, celui, oon moins précieux, d'oublier hfs hommes*

Mais ce travail exi^^i'rait des développemens que ne permettent pas les homes d'un ouvrage , dont je liAlo la puhlicalion , par un espoir, peut-étie ffial Ibndt^ , d'utililé/ Dans la suite , si nul écrivain plus Labile nome devance*dans celte carrière, j'essaierai peut-être d'exposer ce que je regarde comme les principes élémentaires de la liberté. Aujourd'hui , je ne puis qu'indiquer les idées fondamentales d'un sj^ terne qui se compose d'une longue ch^tne de raison* iiemeos , et je suis obligé de m'en remettre au lec* teur pour suppléer aux intermédiaires , s'il s'y intérené assespour cela.

Un principe e.<»t le résultat général d'un certain nombre de faits particuliers. Toutes les fois que l'ensemble de ces iails subit quelques changemens , le principe qui en résultait se modifie : mais alors cette modification nlle-ménte devient principe.

Tout dans l'univers a donc ses principes ; c'est -à^ dire , toutes les combinaisons , soit d'existences , loit d'événemens , mènent b un résultat : et ce réf>ultat est toujours pareil , toutes les fois que les rombirtaisons sont les mêmes. C'est ce résultat qu'on nomme principe.

Ce résultat o'cst générai que par rapport aux

combinaisons desquelles il résnlte. Il n'est donc général^ que d'une manière relative et non d'une malûëre absolue. Cette distinction est d'une grande importance , et c'est faute de l'avoir faite , que l'oa a conçu tant d'idées erronées sur ce qui constituait un principe.

Il y a des principes universels » parce qu'il j a des données premières , qui existent également dans toutes les combinaisons. Mais ce n'est pas à dire qu'à ces principes fondamentaux , il ne faille pas ajouter d'autres principes , résultant, de chaque combi* naisoD particulière.

Lorsqu'on dit que les principes généraux sont inapplicables aux circonstances , l'on dit simplement que l'on n'a pas découvert le principe intermédiaire qu'exige la combinaison particulière dont on s'occupe. C'est avoir perdu l'un des anneaux de la chaîne, mais cela ne fait pas que la chaîne en existe moins.

Les principes secondaires sont tout aus^i immuables que les principes premiers. Chaque interruption de la grande chaîne n'a pour la remplir qu'un seul anneau.

Ce qui fait qu'actuellement nous désespérons souvent des principes , c'est que nous ne les connaissons pas tous.

Lorsque l'on dit qu'il y a telle circonstance qui force à dévier des principes, l'on ne s'entend pas. L'essence d'uu principe n'est pas tant d'être général , que d'être fixe ; et cette qualité compose si. bien sou essence^ que c'est en elle que réside toute son utilité* Les principes ne sont donc point de vaines théories, uniquementdestinéesà étredcljattues dans les réduits

•obscursdes écoles. Ce sont des vérités qui se tiennent, et qui pénétreraient gradaellemenl jusque dans les applications les plus circonstancielles , et jusque dans les plus petits détails de la vie sociale , si Ton savait suivre leur enchaînement.

Lorsqu'on jette tout à coup ^ au milieu d'une association d'hommes, un principe premier , séparé de tous les principes intermédiaires qui le font descendre jusqu'à nous, et l'approprient à notre situation j l'on produit sans doute un grand désordre ; car le principe arraché à tous ses entours , dénué de tous ses appuis, environnéde choses quiluisoutcontraires, détruit et bouleverse : mais ce n'est pas la faute du principe premier qui est adopté, c'est celle des .principes intermédiaires qui sont inconnus : ce n'est pas son admission , c'est leur ignorance qui plonge tout dans le chaos.

Appliquons ces idées aux faits et aux institutions politiques , et nous verrons pourquoi les principes ont dû, jusqu'à présent ,étrè décriés par des hommes adroits , et regardés par des hommes simples , comme des choses abstraites et inutiles. Nous verrons aussi pourquoi les préjuges, mis en opposition avec les principes, ont dû hériter de la faveur qu'on refusait aux premiers.

Naturellement les principes n'étant que le résultat des faits particuliers , par conséquent, dans l'association politique , étant le résultat de l'intérêt de chacun , ou pour l'exprimer en moins de mots, l'intérêt commun de tous^ auraient dû être chfers à tous et à chacun : mais sous les institutions qui existaient , et qui étaient le résultat de l'intérêt de quelques-uns, contre

l'intérêt commun de tous ^ il ne pouvait manqner d'arriver ce que nous venons d'indiquer. On ne pouvait lancer les principes qu'isolément, en laissant au hasard le soin de les conduire , et en s'en remellant à lui du bien ou du mal qu'ils devaient faire ; il devait s'ensuivre , ce qui s'en est en effet suivi , que la première action des principes étant destructive , une idée de destruction s'est attachée à eux.

Les préjugés , au contraire, ont eu ce grand avantage, qu'étant la base des institutions, ils se sont trouvés adaptés à la vie commune par un usage habituel : ils ont enlacé étroitement toutes les parties de notre existence: ils sont devenus quelque chose d'intime; ils ont pénétré dans toutes nos relations; et la nature humaine qui s'arrange toujours de ce qui est , s'est bâti, des préjugés , une espèce d'abri , une sorte d'édifice social, plus ou moins imparfait, mais offrant du moins un asile. Chaque homme , remontant de la sorte de ses intérêts individuels aux préjugés généraux, s'est attaché à ceux-ci, comme aux conservateurs des autres.

Les principes , suivant une route précisément opposée , ont dû éprouver un sort tout différent. Les principes généraux sont arrivés les premiers, sans liaison directe avec nos intérêts, et en opposition avec les préjugés qui protégeaient ces intérêts. Ils ont pris ainsi le double caractère d'étrangers et d'ennemis. On a vu en eux des choses générales et destructives, et dans les préjugés, des choses individuelles et préservatrices.

Lorsque nous aurons des institutions fondées sur les principes, ridée de destruction s'attachera aux pré-

jugés; car ce stront alors les préjugés qui altaqueroor* La doctrioedes privilèges bérédilaires^par exemple, est un préjugé abstrait , tout aussi abstrait que peut Tétre la doctrine de légalité. Mais les privilèges , par cela seul qu'ils existaient, tenaient à un enchaînement d'institutions , d'habiludes * d'inléréU , qui descen* dait jusque dans Tindividualité la plusinlioae de cba** que bomme. L'égalité , au contraire , par cela seul qu'elle n'était pas reconnue , ne tenait k rien , attaquait tout • et ne pénétrait jusqu'aux individus , qae pour bouleverser leur manière d'être. Rien de plus simple, après l'expérience du bouleversement, que la haine du principe et l'amour du préjugé.

Mais retournez cet état de choses , imaginez la doctrine de l'égalité , reconnue , organisée , formant le premier anneau de la chaîne sociale, mêlée par conséquent à tous le» intérêts , à tous les calculs, ft tous tes arrangeniens de vie privée ou publique (i). Supposez maintenant la doctrine de» privilèges, jetée iiiolémenl , et conmie théorie générale , contre ce s^^slcme , ce sera alors le préjugé qui sera le destructeur ; le préiîervai^ur sera le principe.

Qu'on me permette encore un exemple. C'est un principe universel , également vrai dans tous les temps et dans toutes les circonstances , que nul homme ne

Ê eut être lié que par les lois auxquelles il a concouru, ^ans une société très- resserrée , ce principe peut être appliqué d'une manière immédiate , et n'a pas besoin , pouj^ devenir usuel , de principe intermédiaire. ALiis dans une combinaison dilTérente , dans une société

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(») C«it ce qui c](iit« aujotud'hui en France.

très-nombreuse , il faut joindre un nouveau principe^ un principe intermédiaire à celui que nous venons de citer. Ce principe inlermédiaiire, c'est que tes individus peuvent concourir à la formation des lois , soit par eux-mêmes , soit par leurs repré^* sentans. Quiconque voudrait appliquer à une société nombreuse le premier principe , sans employer l'intermédiaire^ la bouleverserait infaillibiement : maïs ce bouleversement, qui attesterait l'ignorance ou l'i^ neptie du législateur , ne prouverait rien contre le principe. L'état ne serait pas ébranlé, parce qu'on aurait reconnu que chacun de ses membres doit con^ courir à la formation des lois , mais parce qu'on aurait ignoré que, dans l'excédant d'un nombre donnée il devait, pour y concourir, se faire représenter.

La morale est une science beaucoup plus approfondie que la politique * parce que le besoin de U morale ét^nt plus de tous les jours ^ l'esprit des hommes a dû s'j consacrer davantage , et que sa direction n'était pas faussée par tes intérêts personnels des dépositaires^ ou des usurpateurs du pouvoir. Aussi les principes intermédiaires de la morale étant mieux connus , ses principes abstraits ne »ont pas décriés : la chaîne est mieux établie , et aucun principe premier n'arrive avec l'hostilité et le caractère destructeur que l'isolement donne aux idées comnie aux hommes.

Cependant il est hors de doute que les principes abstraits de la morale^ s'il:^ étaient séparés de leurs principes intermédiaires , produiraient autant de désordre dans les relations $ociales des hommes, que les principes abstraits de la politique i séparés <te leurs Tome IILQr Partie. 7

principes intermédiaires, doivent en produire^ dans leurs relations civiles.

Le principe moral , par exemple , que flire la vérité est on devoir, s'il élait pris d'une manière absolue et isolée , rendrait toute société impossible. Nous en avons la preuve dans les conséquences Irès-directes qu'a tirées de ce premier principe un philosophe allemand , qui va jusqu'à prétendre qu'envers des assi^ssitis qui vous demanderaient si votre ami qu'ils poursuivent n'est pas réfugié dans votre maison , le mensonge serait un crime.

Ce n est que par des principes interniédiaires que ce principe premier a pu être reçu sans incoovénient.

Mais , raedira-t*on , comment découvrir les principes intermédiaires qui manquent ? Gomment parvenir même à soupçonner qu'ils existent ? Quels signes y a-t-il de Texistencc de l'inconnu ?

Toutes le» fois qu*un principe démontré vrai , parait inapplicable , c'est que nous ignorons le principe intermédiaire qui contient le moyen d^applicaiion*.

Pour découvrir ce dernier principe , il faut défioi r le premier. En le définissant , en l'envisageant soii^ tous ses» rapports, en parcourant toute sa circonférence, nous trouverons le lien qui l'unit à un autre principe. Dans ce lien est, d'ordinaire, le moyen d'application. S*il n*y est pas, il faut définir le nou • veau principe auquel nous aurons été conduits. Il nous mènera vers un troisième princi|>e , et il est hors de doute que nous arriverons au moyen d'application en suivant la chaîne.

Je prcods pour exemple le principe morAl que je viens d^ qiter, que dire la vérité est un» devoip. ; .

Ce principe isolées! inapplicable. Il détruirait la société. Mais; ^i vous le rejetez , U sotciélé n'en sera pas moins déHruiie, car toutes lea bases de* la morale seront renversées.. ; * . . • ..

Il Cautdonc chercher le moyen d'application, et pour, cet effet,. il faut, comme BQusveooos de 1« dire, définir le principe. . . r t

Dire la vérité est uo devoir* Qu'e^-oe q<i m devoir ? L'idée de devoir est inséparable de<ceÂrède droits: un devoir est ce qui,, dans un être, eorr«fô> pond aux droits d'un autre. Là où il n j ^ pas(tcl« droits, il n'y a pas de devoirs. ... , .[

Dire la vérité n'est donc un devoir qu envers eeiii qui ont droit à la vérité. Or, nul hoimn/e tia.d4|oifc à la vérité qui nuit à autrui. } . i , i

Voilà, ce me semble, le principe, deveiiii ^fipiH cable. En le définissant, nous a,t<3ps,jdléfa)UYéi*tl le lien qui Tmiissait à un autre prioci^^'^MAaréuBiop de ces deux principes nousafouriûia soliiitioo^kJsHJp difficulté qui nous arrêlait. . ;,. ii^'^!,. ♦ini

Observez quelle difTérence il J «1 eii^t<i*<î o^td^.fni»» niere de procéder,, et celle de rejelei' U principe^ Dans l'exemple que nous avons choisi , t'honimo qui-, frappé des inconvéniens du principe qpi porte xjutf dire la vérité est un devoir, au lieq de le défi»ir^ et de chercher son mojea ^ application , «e se^ut contenté de déclamer contre les ahstrac(ions, dedir« qu'elles n'étaient pas faites pour Je monde réel , aiir xait tout jeté dans 1 arbitraire. Il aurait donné tU^i système enliçr de la morale un.éJ>faoJemrrit doul

ce Bystëme se serait re^einti duos tdutes ses bran« ches. Au contraire en définiss^MYt le principe , en découvrant son rapport avec un autre, et dans ce rapport le mojen d'application , nous avons trouvé la modiiicalioD précise du principe de la vérité , qui exclut tout arbitraire et toute incertitude.

C'est une idée peut-être neuve ^mais qui me parait infiniment importante, que tout principe ren« ferme , soit en lui-même , soit dans son rapport avec m autre principe^ son moyen dVpplication.

Unr* principe, reconnu vrai, ne doit donc jamais •être abandonné, quels que soient ses dangers apparbos* Il doit être décrit, défini , combiné avec tous les principes circon voisins, jusqu'à ce qu'on ait trouvé le moyen de* remédier à ses inconvéniens ^ et de Tapîpliqtier comme' il doit l'être*

La doctrine opposée est absurde dans son essence , ^t (désastreuse dans ses effets.

Elle est absorde, parce qu'elle prouve trop, et qu'e» pro'avani trop, elle se détruit elle-même. Dire que les principes abstraits ne sont que de vaines et inapplicables théories , c'est énoncer soi-même im ]irincipe abstrait^ contre les principes abstraits , et par cela seul^ frapper de nullité son propre principe. C'est tomber dans l'extravagance de ces sophistes de la Grècequi doutaient de tout, et finissaient par n'oser pas même affirmer leur doute.

Outre cette absurdité , cette doctrine est désas« Ireose, parce qu'elle précipite inévitablement dans l'arbitraire le plus complet : car , s'il n'j a pas de principes , il n'j a rien de fixe; il ne reste que des circoastances, et chacun est juge des circonstances

On marcbera de oircoDstanees en cireonstaneeft ^ fans que les réclamalioos puissent trouver même un point d'appui. Là où tout eslvacillant, aucun point d appui a'esl possible. Le juste • l'injuste , le lé;^i« lime , rillégitime , n'existeront plus ; car toutes ces choses ont pour bases les principes^ et tombent avec eux. Il restera les passions c|ùi pousseront ri Tarbitraire, la mauvaise foi qui abusera de l'arbitraire , l'esprit de résistance qui cherchera à s'emparer de l'arbitraire comme d^une arme , pour devenir op« presseur à son tour; en un mot , l'arbitraire, ce tjran aussi redoutable pour ceux qu'il sert quç pour ceux qu'il frappe , l'arbitraire régnera secri.

Examinons maintenant de près les conséquences^ de l'arbitraire , et comme nous avons proiivé que les principes bien définis, et suivis exactement , remédiaient par leur mutuel soutien à toutes les difficultés,. démontrons, s^l est possible, que l'arbitraire , qui ne peut être ni déBni dans sa nature, ni suivi dans ses conséquences , n'écarte jamais dans le lait aucua des inconvéniens qu'il brise en apparence et o'abal une dies.tétes de l'hjdre que pour en laisser repousser plusieurs.

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