‹ Collection des ouvrages sur le gouvernement représentatif et la constitution actuelle de la France ou Cours de Politique constitutionelle (volume 3)Chapitre 20 sur 42 · Tome i^, 7"^. Partie · texte numérisé non relu

Tome i^, 7"^. Partie

priétaire à ses biens , le négociant à son corn* merce, Tépoux à son épouse, le père à ses enfants, Fécrivain à ses méditations studieuses, le vieillard à ses habitudes. Tout exil politique est un attentat politique. Tout exil prononcé par une assemblée pour de prétendus motifs de sa* lut public, est un crime de cette assemblée contre le salut publie qui n'est jamais que dans le respect des lois , dans l'observance des formes , et dans le maintien des garanties.

La censure romaine supposait comme Fostracisme un pouvoir discrétionaire. Dans une république dont tous les citoyens , maintenus par la pauvreté dans une simplicité extrême de mœurs , habitaient la même ville , n*exerçaient aucune profession qui détournât leur attention des affaires de TÉtat , et se trouvaient ainsi constamment spectateurs et juges de l'usage du pouvoir public , la censure pouvait d'une part avoir plus d'influence; et de l'autre, l'arbitraire des censeurs était contenu par une espèce de surveillance morale exercée contre eux. Mais aussiut que l'étendue de la république , la complicatioaj des relations sociales et les raffinements de la n vilisation, eurent enlevé à cette institution c qui lui servait à la fois de base et de limite la censure dégénéra même à Rome. Ce n'étai donc pas la censure qui avait créé les bonne mœurs : c^était la simplicité des mœurs qui con$ Utuait la puissance et l'efficacité de la censure

En France ,tiiiê institution dnssi arbitraire que la censure serait à la fois iiieftiiar-e et intolérable : dans l'état présent de la sociétf ,k\s mœurs se-composent de nuances fines, ondoyantes, iiiSAisissables^qui se dénatureraient de mille mani res, si Ton tentait de leur donner plus de précision. L'opinion seul peut les atteindre; elle seule peut les juger parce qu'elle est de même nature. El e se soulèverait contre toute aulofité positive qui voudr.'vit lui donner plus de précision. Si le gouvernement d'un peuple moderne voulait, comme les censeurs de Rome, flétriruncitoyen par une décision discrélionaire, la nation entière réclamerait contre cet arrêt en ne ratifiant pas les décisions de Tautorilé.

Ce que je viens de dire de la transplantation de la censure dans les temps modernes , s ap-* plique à bien d'autres parties de l'organisation sociale, sur lesquelles on nous cite ranliquité plus fréquemment encore, et avec bien plus d emphase. Telle est Téducation , par e em le ; qne ne nous ciit-on pas sur la nécessité de permettre que le gouvernement s'emp^e des générations naissantes pour les faç(»nner à son gré, et de quelles citations érudites n'appuie-t on pas rf-fie théorie! Les Perses, les Égjptiens, et la 'j;uilc , et la Grèce, et Tltalie, viennent tour à ' 'ur figurer à nos regards. Eh ! Messieurs, nous lie sommes ni des Perses soumis à un despote,

u i des Égyptiens subjugués par des pr^ très , ni

des Gaulois pouvaDt être sacrifiés par leurs druides , ni enfin des Grecs et des Romains que leur part à Tautorité sociale consolait de Tasser- ▼issement privé. Nous sommes des modernes, qui voulons jouir chacun de nos droits, développer chacun nos facultés comme bon nous semble, sans nuire à autrui; veiller sur le développement de ces facultés dans les enfants que la nature confie k notre affection, d'autant plus éclairée qu'elle est plus vive ^ et n'ayant besoin de lautorité que pour tenir d'elle les moyens généraux d'instruction qu'elle peut rassembler, comme les voyageurs acceptent d'elle les grands chemins Scins être dirigés par elle dans la roule qu'ils veulent suivre. La religion aussi est exposée à ces souvenirs des autres siècles. De braves dé- , fenseurs de Tunité de doctrine nous citent les 1 lois des anciens contre les dieux étrangers , et appuient les 'droits de l'église catholique de l'exempie des Athéniens qui firent périr Socrate pour avoir ébranlé le polythéisme et de celui d'Auguste qui voulait qu'on restât fidèle au culte de se» pères , ce qui fit que , peu de temps après , oo livra aux bêtes les premiers chrétiens.

Défions-nous donc. Messieurs, de cette admi* tion pour certaines réminiscences antiques. Puisque nous vivons dans les temps modernes, je veux la liberté convenable aux temps mo-* dernes ; et puisque nous vivons sous des monarchies , je supplie humblement ces monarcbi^ij

de ne pas emprunter aux républiques anciennes des moyens de nous opprimer.

La liberté individuelle , je le répète , voilà la véritable liberté moderne. La liberté politique en est la garantie ; la liberté politique est par conséquent indispensable. Mais demander aux peuples de nos jours de sacrifier comme ceux d autrefois la totalité de leur liberté individuelle â la liberté politique , c'est le pkis sûr moyen de les détacher de Tune , et quand on y serait parvenu 9 on ne tarderait pas à leur ravir Vautre.

Vous voyez , Messieurs y que mes observations ne tendent nullement à diminuer le prix de la liberté politique. Je ne tire point des faits que j*ai remis sous vos yeux les conséquences que quelques hommes en tirent. De ce que les an«> ciens ont été libres, et de ce que nous ne pou* vons plus être libres comme les anciens , ils en concluent que nous sommes destinés à être es* claves. Ils voudraient constitua le nouvel état social avec un petit nombre d'éléments qu'ils disent seuls appropriés à la situation du monde actuel. Ces éléments sont des préjugés pour effrayer les hommes ^ de Tégoîsme pour les corrompre , de la frivolité pour les. étourdir , des plaisirs grossiers pour les dégrader , du despo^ tisme pour les conduire ; et , il le faut bien ^ des connaissances positives et des sciences exactes pour servir plus adroitement le despotisme. Il serait bizarre que tel fut le résultat de quarante

siècles durant lesquels Tespece humaine a conquis plus (le.moyeus moraux et physiques : je ne puis le penser. Je t re des dilférences qui nous distinguent deTantiqnité des conséquences fout op{>oséeH. Ce n'est point la garantie qu'il faut affaiblir; cVst la jouissance qii*il faut étendre. Ce nest point à ia liberté politique que je Teux renoncer; c'est la liberté ci ile que je réclame, avec d autres formes de liberté politique. Les gouvernements n'ont pas plus qu'au* trefois le droit de s'arroger un pouvoir ilh^gilime. Mais les gmvern.ementsq«ii part<*nt d'une source légitime ont de moiiiK ^qu'autrefois le droit d'exercer sur les individus une suprématie arbitraire. Nous possédons encore aujourd'hui ie$ droi s que nous eûmes de tout temps, ces âroM éternels à consentir les lois, à délibérer sur nos intérêts, à itre partie intégrante du corpssocîal dont nous scvmmes membres. Mais les gouvernements ont de nouveaux devoirs; les progrès de la civilisation, les changements opérés par les siècles , commandent à 1 autorité plus de respect pour les habitudes, pour les affections, pour l'indépendance des individus. Elle doit porter sur tous ces objets une main plus prudente et plus légère.

Cette réserve de Tautorité , qui est dans ses

' devoirs stricts , est également dans ses intérêts

bien entendus ; car si la liberté qui convient

aux modernes est différente de celle qulcoove-

naît aux anciens , le despotisme qui était possible chez les anciens n'est plus possible chez les modernes. De ce que nous sommes souvent plus distraits de la liberté politique qu'ils ne pouvaient Fétre , et dans notre état ordinaire moins . passionnés pour elle, il peut s'en suivre que nous négligions quelquefois trop» et toujours à tort, les garanties qu'elle nous assure ; mais en même temps, comme nous tenons beaucoup plus à la liberté individuelle que les anciens,, nous la défendrons , si elle est attaquée , avec beaucoup plus d'adresse et de persistance; et nous avons pour la défendre des moyens que les anciens n'avaient pas»

Le commerce rend Faction de l'arbitraire sur notre existence plu&vexatoire qu'autrefois, parce que nos spéculations étant plus variées , Farbitraire doit se multiplier pour les atteindre ; mais le commerce rend aussi Faction de Farbitraire plus facile à éluder , parce qu'il change la nature de la propriété , qui devient par ce changement presque insaisissable.

Le commerce donne à la propriété une qualité nouvelle, la circulation : sans circulation, la propriété n'est qu'un usufruit; l'autorité peut toujours influer sur Fusufruit , car elle peut enlever la jouissance ; mais la circulation met un obstacle invisible et invincible à cette action du pouvoir social.

Les effets du commerce s'étendent encore plus

a6a loin : non-seulement il affranchit les indiridoSt mais, en créant le crédit > il rend l'autorité dépendanle.

L'argent, dit un auteur français, est Tarme la plus dangereuse du despotisme; mais il est en inéme temps son frein le plu.s puissant ; le cré« dit est soumis à Topinion; la forqs est inutile; l'argent se cache oU s'enfuit ; toutes les opérations de l'Etat sont suspendues. Le crédit n^avait pas la même influence chez les anciens; leurs gouvernements étaient plus forts que les particuliers; les particuliers sont plus forts que les pouvoirs politiques de nos joun»; la richesse est une puissance plus disponible dans tous les instants, plus applicable à tous les intérêts, et par conséquent hien plus réeMe et mieux obéie; te pouvoir menace, la richesse récoYnpense : on échappe au pouvoir en le trompant; pour obtenir les faveurs de la richesse , il faut la servir : celle-ci doit remporter.

Par une sqite des même» causes , Fexislencf individuelle est moins englobée dans'rexistenee politique. Les individus transplantent au loin leurs trésors; ils portent avec eux toutes lei jouissances de la vie privée; le convmerce a rapproché les nations, et leur a donné des mœurs et des habitudes à i>eu près pareilles: les chefs peuvent être ennemis ; les peuples sont compatriotes.

Que le uoij^voip s'y résicne donc; Utbom f^ut

N'est-ce pas le bonheur? Eh bien, ce bonheur, laissez-nous faire, et nous vous le donnerons. Non, Messieurs, ne laissons pas faire ; quelque touchant que soit un intérêt si tendre, prions Tautorité de rester dans ses limites ; qu'elle se borae à être juste. Nous nous chargerons d'être heureux.

Pourrions • nous Tétre par des jouissances, si ces jouissances étaient séparées des garanties ? Et où trouverions-nous ces garanties, si nous renoncions à la liberté politique? Y renoncer. Messieurs, serait une démence semblable à celle d*un homme qui , sous prétexte qu'il Yi'babite qu'un premier étage , prétendrait bâtir sur le sable un édifice sans fondements.

D ailleurs , Messieurs , est-il donc si vrai que le bonheur, de quelque genre qu'il puisse être , soit le but unique de l'espèce humaine? En ce ras, notre carrière serait bien étroite et notre destination bien peu relevée. Il n'est pas un de nous qui , s'il voulait descendre , restreindre ses facultés morales, rabaisser ses désirs, abjurer l'activité, la gloire , les émotions généreuses et profondes , ne pût s'abrutir et être' heureux. Non , Messieurs , j'en atteste cette partie' meilleure de notre nature , cette noble inquiétude qui nous poursuit et qui nous tourmente, cette ardeur d'étendre nos lumières et de développer nos facultés; ce n'est pas au bonheur ^ul, c est au perfectionnement que notre destin

nous^appelle ; et la liberté politique est le plus puissants^ le plus épergique moyen de perfectionnement que le ciel nous ait donné.

La liberté politique soumettant à tous les citoyens, sans exception, l'examen et Tétudede leurs intérêts les plus sacrés, agrandit leur esprit , anoblit leurs pensées , établit entre eux tous une sorte d'égalité intellectuelle qui £ait la gloire et la puissance d'un peuple.

Aussi, voyez comme une nation grandit à la première institution qui lui rend l'exercice régulier de la liberté politique. Voyez nos concitoyens, de toutes les classes, de toutes les professions, sortant de- la sphère de leurs travaux habituels et de leur industrie privée , se tronver soudain au niveau des fonctions importantes que la constitution leur confie , choisir avec discernement , résister avec énergie , déconcerter la ruse , braver la menace , résister oobleroeut à la séduction. Voyez le patriotisme pur, pro* fond et sincère , triomphant dans nos villes , et vivifiant jusqu'à uos hameaux, traversant nos ateliers, ranimant nos campagnes, péuétrant du sentiment de nos droits et de la aécessité des garanties l'esprit juste et droit du cultivateur utile et du négociant industrieux, qui, savants dans l'histoire des maux qu'ils ont subis, et nou moins éclairés sur les remèdes qu'exigent ces maux, embrassent d'un regard la France entière, et dispensateurs de la reconnaissance a%*

tionalé, récompensent par leurs suffrages, après trente années , la fidélité aux principes dans la personne du plus illustre des défenseurs de la liberté (i).

Loin donc , Messieurs , de renoncer à au« cune des deux espèces de liberté dont je vous ai parlé , il faut , je Tai démontré ^ apprendre à les combiner Tune avec l'autre. Les institutions, comme le dit le célèbre auteur de l'his^ toire des républiques du moyen âge^ doivent accomplir les destinées de l'espèce humaine; elles atteignent d'autant mieux leur but qu'elles élèvent le plus grand nombre possible de citoyens à la plus haute dignité mo* raie.

L'œuvre du législateur n'est point complète quand il a seulement rendu le peuple tran* quille. Lors même que ce peuple est content, il reste encore beaucoup à faire. 11 faut que les institutions a(iièvent l'éducation morale des ci<i toyens. En respectant leurs droits individuels, en ménageant leur indépendance, en ne trou« blant point leurs occupations , elles doivent pourtant consacrer leur influence sur la chose publique, les appeler à concourir, par leurs déterminations et par leurs suffrages, à l'exercice du pouvoir, leur garantir un droit de contrôle

(i) M. de Ltfrjettc , nomnié député par la Sairthe.

et de flurveillance par la inanifestaflon de leurs opinions, et les. formant de la sorte par la pratique à ces fonctions élevées , leur donner à la fois et le désir et la faculté de s'en acquitter.

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COURS

CONSTITUTIONNELLE

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COLLECTION COMPLETE

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CONSTITCTIONNBLLE,

Par m. benjamin CONSTANT.

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