DE SIR SAMUEL ROMILLY
MOirOHci .
A l*ATBÉVSB BOTAL DE PARIS, LB 7.6 oiCEMBBB 1818.
DUS avez désiré q^ràhàè^'' •!(>!). dateurs de 1 Athénée prononçât dans cette enceinte l'éloge <1 un étranger illustre , qui appartient à tous les p^vs, parce qu'il a bien mérité de tous les pays ,
* n défendant la cause de Thumanité , de la li*
• rtc et de la justice. Vous avez daigné me ■ 'urger de ce soin , parce qu'ayant moi-même , --'irant Tépoque tristement célèbre de i8i5 et ^ 16 , été accueilli avec amitié par l'homme re- . 'ttable auquel vous avez voulu décerner cet
•mmage , j*ai vu de plus près et ses vertus /ivéeSj et ses travaux patriotiques, et la consi-
lome^/f^j 7~. Partie. i
dération dont tous les partis Tentouraient. L'un des avantages d*un système de liberté réelle et paisible , c*est que chaque parti , juste réciproquement envers les hommes éminents de Topinion contraire , aime à récompenser d'un suffrage noblement impartial Fintégrité du caractère , la pureté des vues et la supériorité du talent. Cet avantage survit même quelquefois à la liberté qui Tavait produit; et telle contrée qui , pour avoir attenté souvent aux droits des autres peuples , et avoir prétendu se £aiire ua monopole de ces droits qui appartiennent à la vaste famille de Tespèce humaine , voit, par une rétr;by tion rémunératrice , sa propre codstitutiofifdbi^^^réè ^<^eîflt{t& détruite , conserve néanmoins.«/}COjre*qu$X|ûe* temps la tradition d'une équité: gitfûâ^Âsc dans son intérieur el envers se^\^j|î^iiît^}Mii%ués.
Je m'étendrai ^eùVM^ieurs , surlavieprivé» du chevalier Romilly (i). Il descendait d'une famille protestante sortie de France après la révacation de l'édit de Nantes, après cette révocation,. firuit du repentir mal -entendu d'un monarque qui crut expier des guerres inutiles et des amours illicites par la persécution de plus d'un million de sujets fidèles ; après cette révocation que £MMiet vantait il y a cent ¥âogl ans , que l'on justifiait encore il y a un demi-siècle , et pour laquelle on ose à peine aujourd'hui balbutier de vaines el scandaleuses
excuses , tant est rapide et certaine la justice dont Topinion poursuit les iniquités du pouvoir , le zèle coupable de ses agents , et les. sophismes de ses vils apologistes.
Sir Samuel Rojnilly avait peu de fortune. Il sentit qu'un des malheurs et une des nécessités de la condition sociale , c'est qu'une certaine portion de richesses peut seule assurer riudépendance. Il se promit d'acquérir, sans déroger à Fintégrité de son caractère , cette aisance indispensable , et de Tacquéfir non -seulement pour lui , mais pour sa famille. L'amour même qu'il conçut pour la personne belle et vertueuse dont il n'a, vingt ans après , pu supporter la perte (a) , ne le détourna point de sa résolution. £n lui soumettant son désir de s'unir à elle , <' il faut d'abord j lui dit-ii^ que je fasse la fortune de mes parents; je ferai la nôtre ensuite, » Ils étaient dignes tous les deux de cettç convention
Des travaux qui contribuèrent également à Tenrichir et à l'illustrer , placèrent bientôt le chevalier Romilly à la tête du barreau anglais. Une des deux fçrtunes , qu'il s'était impose Koblîgatioa d*acquerir, étant faite , il la donna à &a famille , et peçojpmcnça pour son propre compte. Le succès répondit de nouveau à ^es efforts. Alors seulemen; il of&tt sa main à 1^ femme qui avait attendu le bonheur avec constance, et vu sans s'affliger ce bonheur re-
ïiràé par VaccoiDplisfleiïieat d*un devoir qu'avait prescrit au chevalier Romilly son extrême délicatesse.
Depuis cette ëpoque , ils donnèrent tous deux Texemple de toutes les vertus domestiques, Lady Romilly ne vivait que pour son mari , était animée de son courage ,' associé en elle à une inaltérable douceur. Elle avait adopté ses heures y arrangé , suivant ses besoins de travail ou de distraction , sa société et toute sa vie. Elle ne plaçait ses plaisirs que dans la gloire de Thomme quelle aimait. Belle, religieuse , amie de la liberté , sensible , dévouée , elle méritait enfin qu'on lui af^pliquât ce vers de Milton :
« Lui pour la patrie , elle pour la patrie et pour lui. »
Tant d'affections et de vertus n'ont pas été sans récompense. Après de longues années d'une union que rien n'avait troublé , cette femme excellente a vu le chevalier Romilly vainqueur d'un ministère qui , dans l'orgueil de sa puissance, avait cru triompher .sans peine d'une popularité méritée par le courage , l'activité , l'intégrité , les lumières. Elle a vu les ruses de la corruption, les vociférations de la calomnie , les menaces du pouvoir , se briser aux pieds de son époux. Elle l'a vu entouré , pressé , salué par un peuple immense qui portait ses couleurs et fesait retentir les airs dt son nom (3).
Les anciens disaient que le sort a quelque
chose d*envieux et de perfide. Au inorôeBt où Lady Romiliy jouissait ainsi d'une gloire pure et incontestée qui rejaillissait* sur elle , elle était frappée déjà de la maladie mortelle qui préparait sa fin prématurée. Au moment où sir Samuel Bomilly recevait de l'opinion d'un peuple indépendant la récompense la plus précieuse qu'un citoyen puisse obtenir , déjà planait sur lui en silence le coUp terrible qui devait lui ravir ce qu'il avait de plus cher au monde, . celle qui avait fait Tespoir de sa jeunesse, été le but de ses travaux, la consolatiorf de $es jours. difficiles , et Tornemeut de ses jours heureux.
Ici , Messieurs, pour ne pas m'exposer aux interprétations hypocrites de cette malveillance aride et austère^ qui place toute sa moralité dans la rigueur des jugements qu'elle porte ; pour ne point paraître justifier une action qui n'a été dans rhomme, dont tous les amis de la liberté pleurent la perte , que lefiet d'une raison vaiacue par la douleur (4) 9 je mettrai sous vos yeux le jugement prononcé par les Anglais eux-mêmes^ sur cet événement déplorable. « Long-temps , dit le plus, estimable de leurs journalistes {*) y long-temps ce pays s'affligera de la perte de ce grand et bon citoyen.. Chaque larme versée sur
(*) M. Perrj, rédacteur du Moming-Chroniclef. homme loUr^re et éclairé, au caractère doquel tous les partis rendent jostkc, et qpi xouit dans la patrie d*aiiA conaidératiou. I^oéiale*
sa tombe sera une offrande à la veriu. Sir Samuel ëlait aussi doux, aussi digne d'être aimé dans sa vie privée, qu'indépendant et ferme dans sa vie publique. Combien fortes ses affections ont dû être , puisque leur déchirement a détruit en un instant cette solide et majestueuse force de raison , qui avait mérité notre admiration et notre confiance ! Cette raison et cette faiblesse, cette union de la sensibilité la plus profonde avec les résolutions les plus énergiques, cette combinaison de tout ce qui est tendre et de tout ce qui est fort, présentent la nature humaine sous un point de vue qui commande à la fois et notre respect et notre amotir. Que si la cause inconnue et première j qui préside à la destinée des hommes , jette sur la terre des regards de pitié , puisse-t-elle excuser une action qui a pris sa source dans Texcès même du plus bel attribut de notre nature , Tunion intime avec un être chéri , et Fimpossîbilité de survivre au premier objet des affectioùs de toute la vie !
Sa mort fut un deutl général en Angleterre . Un seul homme écrivit coiHre sa mémoire dans un seul journal. Je ne nommerai point cet homme. Ce journal , c'est le CourrieriB).
Je ne dirai plus qu'un mot , Messieurs , sur cette portion du sujet que vous m'aves chargé de traiter. Le chevalier RoroîUy , dans sa qualité privée de jurisconsulte, et consacrant ses talents
k défendre des causes particulières devant Ia Cour de Chancellerie et la Chambre des Pairs , fut considéré presque dès Fentrée de sa carrière comme Toracle de la loi. Un homme qui a occupé pendantlong-temps, et qui occupe aujourdliiû des places éminentes , a dit une fois d*un autre homme qui est tombé de la place plus éminente encore à laquelle Tavaient porté des ftcnltés prodigieuses, mais désordonnées /que cet homme était ia loi vwante^ Ce mot , qui est absurde quand an en fait une flatterie pour un despote, devient sublime quand il se trouvé être vrai pour nn.citoyen qui n*est investi que deTempire dé la raison. Toute l'Angleterre l'ap^ pliqnait au chevalier Romilly. Sa science im«» roense, sa ^modération qui n'ôtait rien à son éoeigie, sa profonde sagacité^ son' équité incorruptibie , donnaient aux opinions <{ii'il pressentait aux ju^es la force et la gravité d*une autorité judiciaire. En se déclarant en faveur d*une cause, il la démontrait juste d'avance, et son nom dictait , pour ainsi dire , Farrét qui allait être prononcé.
Tarriva' à sa carrière publique. Un champ» bien plus vaste s'ouvre ici devant nous. Sans doute les vertus privées sont dignes de toute notre vénération; mais les services rendus à un peuple entier se placent plus haut encorcv Heureux qui peut faire quelque bien à ses con-. tetnporains! Plus heureux qui peut en &re-
en même-temps à ses «contemporains et aux générations qui se succèdent ! La nature a établi entre ces générations une noble correspondance. Elles s'éclairent *sans se voir, et s'enrichissent sans se connaître. Les vérités utiles forment une masse éternelle à laquelle chaque individu porte sou tribut particulier , certain qu'aucune puissance* ne retranchera la moindre partie de cet impérissable trésor. L*ami de la liberté et de la justice lègue de la sorte aux siècles futurs la plus précieuse partie de lui-même. Il la met à l'abri de l'injustice qui le méconnaît et de l'oppression qui le menace : il la dépose dans .un sanctuaire dont les passions avilissantes ou féroces ne sauraient approcher. Celui qui par la méditation découvre un seul principe , celui dont la main ^ace une seule vérité, celui dont l'éloquence établit victorieusement une institution salutaire , peut sans inquiétude abandonner sa vie aux peuples oii aux tyrans, souvent aussi injustes les uns que les autres.. Il n'aura pas existé vainement : sa pensée reste empreinte sur l'ensemble indestructible k la formation duquel rien ne peut £aire ^u'il n'ait pas contribué.
L'idée dominante de Sir Samuel Romilly , et son occupation principale d0ns%)ut le cours de sa vie, furent d'améliorer la loi criminelle d'Angleterfe. Ici , Messieurs^ je dois relever une confusion d'idées trop habituelle qui s'est glissée
dans beaucoup d'esprits. Nous ne distinguons pas sufnsamoient la législation pénale de TAngleterre i!e sa procédure criminelle. La législation pénale cluu. les Anglais est barbare, comme celle de tous les peuples qui ont conservé les lois des siècles antérieurs, moins éclairés et par conséquent moins humaiqs et moins justes; mais les formes de la procédure anglaise, l'esprit qui anime les juges, le pouvoir presque discrétionnaire que Texcessive sévérité de la législation fait dans la pratique tomber en leurs mains , çii&n j et plus que tout y l'institution du jury , corrigent cette législation rigoureuse.
Pour bien connaître le système de sir Samuel Bomilly , il faudrait lire les observations qu'il publia en 1810 sur les lois criminelles de TAngleterre. Vous y verriez, Messieurs, que dans aucun pays une aussi grande variété des actions humaines n'est punie de la perte de la vie ; que sous Henri YIII, soixante- douze mille personnes périrent légalement par la main du bourreau ; que sous Elisabeth quatre cents personnes par an furent exécutées. Vous y verriez que l'acte de voler dans une boutique un objet déplus de six livres de notre monnaie, ou même quelquefois de la valeur de treize pences ou de vingt-six sous de France , ou d'enlever des poules dans une cour fermée est un crime capital. Mais vous y verriez aussi que , comme il arrive toujours quand les lois sont atroces , ces lois
ne sont pas exécutées, et que, de i8o3 à 1810, de m^lle huit cent soixante - douze personnes mises en jugement pour ces actes , une seule a subi la mort
Ce système de maintenir une législation féroce en principe I et deTadoucir parla pratique ^ avait été défendu par des écrivains célèbres* Tout ce qui existe , comme tout ce qui a existé , a le privilège de trouver des défenseurs. Ces apologistes prétendaient qu'il est bon que la loi ourdisse un vaste filet , en enveloppant sous le nom de crimes toutes les actions contrains à Tordre public , de manière à frapper tous les esprits d'une terreur uniforme , et que la pratiqué doit laisser ensuite, tantôt aux jurés qui peuvent déclarer qu'un fait démontré n'est pas constant, tantôt aux juges qui peuvent détourner Tapplication de la loi , tantôt au monarque , dépositaire suprême de la clémence , la faculté discrétionnaire de modifier ces excessives rigueurs.
Le chevalier Romilly prouve très-bien qu'un pareil système n'est dans le fait qu'une suspension continuelle de la loi écrite , c'est-à-dire , un arbitraire organisé, qui vaut mieux sans doute que l'application impitoyable de lois sanguinaires , mais qui jette une incertitude désastreuse sur toutes les suites des actions humaines, et transforme la législation pénale en une loterie de mort, où les lots inégaux sont dé*
partis soivant le^ différents caractères des juges, leur disposition ipomentanée , la manière dont ils sont frappés par lea souii^nîrs dn passé on vaincus par les émotions présentes , k Tinstant où ils prononcent Farrêt redoutable.
n rend une justice éclatante aux juges d'Angleterre ; et , malgré mon désir de ne pas m*ar^ réter inutilement dans la carrière assez longue que vous m*avez ordonné de parcourir, je cède au besoin de citer quelques-unes de ses paroles touchantes et vraies, c Personne , dit*il , nepeut assister aux séances de nos cours criminelles , et observer la conduite de leurs membres , sans être profondément ému du soin avec lequel les juges s*efforoent de remplir leurs importants devoirs envers le public. Leur parfaite impartialité , leur désir sérieux d'éviter rerrenr, et de protégerrinnocence, en poursuivant le crimé,râbsence totale de toute distinction entre le riche et le pauvre, le puissaot et Topprimfé, sont des faits reconnus et dignement appréciés par h Diation entière. Sur ces points essentiels' , tous nos juges sont animés du même esprit , et quelles que soient les nuances de leurs opinions , ils marchent sur ia ligne de Tintégrité d*un pas uiUforme •. Heureux» le pays dans lequel Toppositiôn peut lémoigtier ainsi en rhonnéur de l'autorité judiciaire ! Certes , la constitution anglaise a hérité de beaucoup d'im*
perfections : elle a subi beaucoup d'altérations alarmantes. Mais , Vadministration de la justice conserve néanmoins des longues habitudes de la liberté , ses formes tutélaires , ses scrupules délicats, son respect religieux pour le droit de la défense, et les privilèges sacrés du malheur. En Angleterre jamais les juges n'interrompent Taccusé, ou s'ils l'interrompent , c'est pour Téclairer quand il se nuit , et pour le préserver de lui-même. Us ne lui refusent point la liberté de répondre , après avoir complaisamment prêté l'oreille à l'accusateur. Us ne se font point un mérite d'embarrasser par des questions captieuses , par des apostrophes insultantes, par des commentaires ironiques, un infortuné que trouble déjà sa position pénible. Ils n'infligent point un supplice anticipé à celui qui n'est l'objet encore que de soupçons erronés peut-étre, en le forçant d'eti tendre en silence les outrages que pourraient lui prodiguer la vanité , Tamour xnisérable du succès , la puérile ambition de se montrer éloquent lorsqu'on devrait ne penser qu'à être juste. Aussi les juges en Angleterre ne se plaignent-ils point que l'ordre judiciaire ne' soit pas suffisamment respecté. Les hommes n'ont jamais d'intérêt à rabaisser ce qui les protège, et l'instinct national jrespecte toujours ce qui est respectable.
Mais, en faisant profession publiquement de son estime pour. les individus auxquels la dis.-
trtbation de la justice est confiée, sir Samuel Romilly voulait que la sûreté des citoyens dépendit des lois et non pas des hommes. Il savait que les garanties qui ue reposent que sur des vertus personnelles sont précaires et insuffisantes f et que Tordre social existe précisément pour que les hommes ne se mettent pas à la place de la loi.
Il voulait donc réformer la législation pénale de sa )[>atrie. Il y a réussi à quelques égards ; et , sans sa mort prématurée, la Grande-Bretagne aurait vu probablement effacer de son Code beaucoup plus de sévérités inutiles , beaucoup plus de dispositions d'une latitude effrayante , beaucoup plus de statu ts'où le législateur'semble avoir oublié qu'une proportion équitable entre les peines et les délits est indispensable ^ pour que la justice ne devienne pas , impuissante en révoltant Thumanité.
Mais ce n'était pas dans les lois criminelles uniquement que le chevalier Romilly désirait Tintroduction daméliorations importantes. Il demandait le perfectionnement de beaucoup d*autres parties des institutions anglaise^. Il réclamait labolition de toutes les lois où l'intolérance s*est réfugiée ( chose étrange ) , sous le prétexte de la liberté: Il proposait une organisation plus égale et moins oligarchique du système électoral.
Ses idées sur les réformes étaient toutefois
exemptes, de celte impatience dangereuse qui , ne calculant pa;i l'état de Topipion et les forces de la résistance, fatigue trop souvent cette opinion par des essais prématurés, et provoque cette résistance par des violences intempestives. Sou principe général , comme il l'avait énoncé ea 1806, dans la Chambre des Communes, c'était qu'il faut tendre toujours à adapter les lois à l'esprit du siècle et de la nation ; mais quelles choses nuisibles même demandent à n'être détruites qu'avec prudence , parce que leur durée les a inévitablement combinées avec des choses qui sont utiles.
En efTet, messieurs, des expériences \)ui ne sont qtflf trop nombreuses nous prouvent que les améliorations, les réformes, l'abolition des abus ne sont salutaires que lorsqu'elles suivent le vœu national. Elles, deviennent funeste^^ lorsqu'elles le précèdent. Quand une autorité quelconque, populaire ou autre , dit Sl ropinton comme Séide à Mahomet ,y ai devancé ton ordre^ l'opinioi^ lui répond , comme Mahomet à Séide , il eût fallu tattendre ; et, si Tautorité refuse le délai f 1 opinion se venge inévitablement. Les innovations prématurées, les idées exagérées de stabilité sont également dangereuses. Ce sont deux erreurs qui partent de la même source. Ce sont toujours les droits de l'opinion qu'on dis* puté, en essayant, soit de la traîner en avant, soit de la retenir en arrière. Le mot de régéné-
ï9 ndon pousse les uns à tout détruire ; le mot de subiliié pousserait les autres à tout rétablir. Mais rétablir ce qui a cessé d'être n'est qu'un autre mode d'innover. Si les erreurs que le temps a Ibudroyées voulaient reparaître , elles seraient pour, nous d'absurdes nouveautés. Toutes les forces morales réagissant contr'elles, leur réta* blissement serait de peu de durée. Ce rétablissement aurait fait du mal : le renversement en ferait encore, et ce renversement serait inévitable : car , reproduire ce que la raison rejette , c'est donner une prime et un prétexte à ceux qui veulent ne rien épargner. Les institutions doivent s^accommoder aux temp^ et aux peuples , et non les peuples et les temps aux institutioDS, disait, il y a plus de trois siècles , un homme dont Tautorité est plus grande encore pour nous que celle du chevalier Romilly, puis-
qu'il appartient à la France. Je veux parler du chancelier de THôpital. .
Obéissons donc au temps. Ne soypns ni obstinés pour maintenir ce qui s'écroule, ni trop pressés d'établir ce qui s'annonce. Faisons chaque jour ce que chaque jour appelle; et, en consolidant la liberté qui prépare tous les biens > soyons fidèles à la justice qui est de toutes les époques 9 et n'oublions pas que les ménagements et même Tindulgeûce sont une portion delà justice que nous devons à ceux qui pensent autrement que nous.
Tels étaient les principes de sir Samuel Ro« milly; nous le verrons toujours y conformer sa conduite, et dans une occasion mémorable, la dernière malheureusement de sa vie politique ^ nous Tentendrons , du haut des Hustings , ne promettre à la foule passionnée de ses auditeurs qu'un assentiment conditionnel à des réformes graduelles et paisibles.
Maintenant y Messieurs, nous allons entrer dans une carrière nouvelle. Nous allons suivre le chevalier Romilly dans une sphère , je ne dirai pas plus élevée que celle où je vous l'ai montré jusqu'ici, car il n'y a rien de plus élevé que la défense de la vie des hommes, mais dans une sphère plus propre à attirer sur lui l'attention publique, parce qu'il va être appelé à influer sur les mesures du gouvernement de sa patrie, et par conséquent sur les destinées de l'Europe entière.
Lorsque le désir de la paix , devenu ropinion dominante de la nation anglaise, eut forcé la cour, en 1806, à rouvrir à Charles Fox l'entrée des conseils du roi, et à composer un ministère dans lequel beaucoup de talents se trouvateni réunis, sir Samuel fut nommé par ce ministère à la place de solliciteur-général de la couronne, c'est-à-dire, à l'emploi qui correspond dans ce pays à celui de procureur-général en France. Ce nom, Messieurs, suggère diverses idées, suivant la diversité des temps , des hommes et
aï des contrées. Dans des temps fâcheux, sous Biton YUI y par exemple , ou sous Louis XI , un procorear- général pouvait être la terreur de^ Tinnoeence , Tefifiroi des accusés y le fléau dc^ la pensée , Tennemi des vérités courageuses , Té* mule de Tinquisiteur qui interprète les phrases » torture les nmots et proscrit les lumières : dans des temps meilleurs , il peut être Torgane im« partial de la justice , le protecteur bienveillant de la faiblesse > le soutien généreux de Tindépendance des opinions. Chacun , en acceptant cette place , choisit le rôle qui lui convient e| la réputation qu'il mérite. Vous devinez sans peine qael fut le choix.du chevalier Romîlly.Un seul fidt suffit pour vous iaire connaître .sur queOe ligne il voulut marcher. Durant une aDnée,auboutde laquelle il déposa ses. fonc limis, parce que ses amis sortirent du minbtère y il n*y eut pas un seul procès pour libellas : et cartes vous n'ignorez ni la liberté dont jouissent , ni même la licence que se donnent les écrivains^ ou 9 pour adopter rexpression ingénieusement inventée par les gens qui veulent agir sans qu on appelle Texamen sur leurs actes , les pamphlétaires anglais. Cependant . l'Angleterre fut- ' cfle en péril? non , Messieurs; tant il est vrai que Tarbitiaire qu'on invoque comme un moyen de pair C8l la véritaUe et souvent l'unique source des désordres !
Le ministère auquel sir Samuel Romilly était
Tctne IF, 7~. Partie. a
asspcié contenait des éléments très-hétérogètie9« M. Fox , rhomme de FAnglet^rre le pljus cosmopplile, et par cooséquenl le plus éclairé (car la prospérité d^^ tous les pçi^^s est; la nieÛleore base du bonheur de chacun d'c|ux )^le plus généreuxdans^ se& ii^ntiops, le plus véhément dans son amour du bien , le pLuë atjtaché à la constitt^ lion brilannîquet daus toute sa pureté ^ c'est à dire y avec toutes les améliorations dont elle est susceptible, M. F<;a„ diieje, le plus aimable des caractères privés et le plus intègre des caractères publica, Ix>rd Hewi Petty , depuis, marquis de Laodsdowne , jeune homme d'une modératioa prématurée, mais d'une haute es-» pérance , Lord Etskine,, au nom duquel se réunissent, par une honorable et constante al- Ibnce, les idées de Uberté de la presse et de jugements par jurés , lord Volland » aujourd'hui rhéritier de ioutie la bonté et d'une ^ude partie des talents de sononcli^^M. Grey, maintenant lord Grey , orateur éloquent, qui voudrait comine tout l'ancien parti des Whigs maintenir les droits du peuple , sans sacrifier les privilèges de l'oligarchie, M. Sheridan , dont une vie dissipée et des infirmités douloureuses n'^yûent pas encore aiïaibli les facultés éclatant^ et Tesprit prodigieux, siégeaient à côté de lord Grenville, dont les talents sont incontestables , mais qui rappelle les Appius de Rome, quand il parle de notre révolution , et la h^iine de
CatoDl^anctea contre GarthagCi quanti il parte de la France, à côté de M. Windham, long^ Y^mps Téléve de M. Fox , et depub l'adversaire le plbs fougoeiix des priscîpe» de cet homme illustre^ k cdié 3e iord Sîdraouth enfin , que Uni de nos eompalrioies coônaîssent, comme exécateur de rAlien-BîIl.
Ce ministère, malgré le grand nom de Cfaark^ Fox, n*etit xn le temps ni la force de réaliser les espérances qu il a^ait fait nail^e : il n'obtint jamais Tappui micère du Roi. Il ne réussit point à cOTiclare la paix qu'on arait crû pouvoir aueodre de ses efforts. Enfin ta question de Témancipation des catholiques. d'Irlande, cette question qui agitera TAngleterreaussi long-temps qu elle ne sera pas ijésohie par la justice , car la justice seule calme les agitations, for^ les mi* RÎslres à se retirer. I^ Roi exigeait d'eux rengagement par écrit de ne jamais rieo lui pro* poser sur cette émancipation ; et ils refusèrent un engagement contraire au serment qu'ils avûent prêté, de conseiller le monarque sur tous les objets qui intéressaient le gouTerne* ment
Ce ministère fut remplacé par celui dont une porticm régit encore l'Angleterre , par lord Castiereagh, si connu à l'entrée de sa carrière polùique comme le défenseur le plus animé des droits de Thomme , et le chef véhément des associations les plus populaires en Irlande (6); par
M. Caûning qai doit sa célébrité à un esprit brillant, à une érudition classique , à une éloquence dont il a bien voulu admettre les Français de diverses provipces à jouir dans ses voyages , à une ambassade en Portugal^ quant la cour de Portugal était au Brésil , et en dernier lieu à ses cpnversations sur la France avec cette femiùe, objet de nos souvenirs et dé nos regrets, dont les réponsies, tour à tour justes, fortes, et mordantes, défendirent si noblement notre pays injurié , contre Fexaltation d*un triomphe d'autant plus enivrant, que le charme de' sa nouveauté n était certes pas diminué par' Thabitude (7).
. Les amis de sir Samuel ayant quitté leurs places y il dopna sa démission; moyen constitutionnel .ttionorable, légitime, d'exprimer une désapprobation respectueuse; avertissement qui s adresse , sans tumulte et sans désordre , à un gouvernement qui se trompe; exemple bon et utile à suivre dans toutes les circonstances pareilles; car, il ne fiiut pas se faire illusion, ce n*est point en s*a$sociant a un mauvais système que les hommes honnêtes servent leur pays/ Us prêtent au contraire à ce mauvais système Tautorité d'un nom respectable.» Ils eutrent dans un cercle dont la rotation rapide les entraîne à leur insu. Une concession en commande une autre. L'alliance fatale devient un engagement impérieux ; malgré toutes les protestations an*
térieures , et lors même que ces hommes honnêtes adouciraient quelques détails, comme ils auraient sanctionné un ensemble vicieux, leur faiblesse première causerait plus dé mal que' leurs intentions pures ne sauraient faire dç Lien.
libre de toute place â la nomination du pouvoir, sir Samuel Romilly se livra tout entier à ses devoirs de membre de la Chambre des Com« ronnes, devoirs augustes, mission la plus pré-^ rieuse qù*un citoyen puisse remplir, et, selon moi , je l'avoue, la plus éclatante qu'un ambitieux puisse désirer.
Si je voulais. Messieurs, parcourir, même ra^ pidement , les divers objets que le chevalier Ro* mill y a traités dans cette ichambre , et sur les?* quels il a réclamé toujours et fait triompher quelquefois les principes de rhùtnanité, de la liberté et de la justice, je vous retiendrais ici pendant plusieurs heures, ou je serais obligé de TOUS prier de m'accorder plus «l'une séance. C'est à regret que je me refuse à retracer en détail tant de nobles travaux , tant d'efforts, infa * ligables^ Je cède pourtant à cette nécessité, rigoureuse, et je ne vops montrerai pas sir Samael Romilly défendant la liberté de la presse et la sainteté du jugement par jurés contre do& ennemis qui sont partout les. mêmes, et qui reproduisent partout leamêmes sophismes. Mstin ^e dota m'arrêter sur son opinion relalivemeuj^
au droit qu'ont Ie& mandataires de la nation d examiner les jugements rendus , et , pour me servir de êeê propres expressions , de surveiller les tribunaux. C>ai, Messieurs» il pensait que le droit du parlement était non-seulement de provoquer des réformes dans les lois, mais de s'assurer que les juges et même les jurés leur restaient fidèleii D'après ces principes, il dénonça, le 90 mai 1818, la senlence prononcée par un jnry en fiureur d'un maître d'esclav^es « qui avait infligé i Tune de ces malheureuses victimes un châtiment plus cruel qUe la loi ne le permet. A cette occasion » il fut appuyé par plusieurs membres de communes, qui ne par-* tageaient point ses opinions habituelles. M. Wil« berforce, parlant sur la question , dit que c'était un des plus précieux privilèges de la Chambre., protectrice de h liberté civile, d'exercer, toutes les fois qu'elle le jugerait nécessaire, le pouvoir de rechercher et de contrôler la conduite de chaque cour de justice. Un membre du gou«> vernement,M. Goulburn , reconnut pleinement Tautorité qu'avait la chambre de faire des en^ quêtes en toutes sortes de matières, quoique déjà décidées par des tribunaux. Tous les partis , en un root, convinrent également de ce droit tl'investigation sur la manière dont la justice était administrée.
(^U*il me soit permis a ce propos de citer quelques phrases d*un ouvrage doqt Tauteur
^7 mérite, comme écrivain par son talent , comme dtojeu par ses principes, comme député par son courage, toute notre estime et tout notre respect. Je veux parler de celui qui le premier a proféré à la tribune d'énergiques paroles contre des horreurs alors encore à demi-voilées, et dont Findignation vertueuse les a réprimées par le seul effet d^une publicité salutaire. À ces traits vous reconnaissez , Messieurs, je n'en puis douter, M. Camille Jordan.
m Voudrait-on enlever, dit-il, à PelTusion du sang innocent, commise par le glaive égaré des lois, la seule compensation que la Providence semble avoir ici bas ménagée pour le plos grand des malheurs, celle de concourir, par les souvenirs mêmes qu'elle laisse , à Tamélioratioo des formes et au soul^emeut des générations futures? Quoi : parce qu'une terrible méprise aurait eu lieu, ilfiiudrait, pour Thonneur de quelques juges, en rendre le renouvellement perpétuel ! Elles devraient se fermer à jamais, ces pages lugubres , qui présentent au législateur consterné les plus utiles instructions pour la patrie et i>our Thumanilé toute entière! Voyez, continue-t-il, Tétat des. contrées où tout examen de la justice est,, comme on le demande, sévèrement interdit* ir Alors, en Angleterre , sous le vgile d'un silence prétendu religieux, furent enveloppés les arrct^ de la Chambre étoiléè, les persécutiooii
,p judiciaires de Marie , . les cruautés légales de 9 JefTries et de Kirk. Alors , en France , il fellut n s incliner et se taire devant ces commissions j» extraordinaires qui ont souillé de tant de » procédés iniques les annales de notre justice » criminelle.
Ainsi , Messieurs , dans tous les pays , les hommes honnêtes , les grands et bons citoyens « les défenseurs de nos libertés et de nos droits s*en« tendent et se répondent. Heureuse sympathie 1 qui met en défaut les sourdes manœuvres des ennemis du bien , et qui couvre de sa voixpuissanté les vains murmures des factions vain* eues aussitôt que démasquées !
En s'occupant de la réforme ieè lois pénales de l'Angleterre, le chevalier Romilly dut être conduit naturellement à remonter jusqu'à la source de toute réforme dans un gouvernement représentatif. Un tel gouvernement, vous Je savez, Messieurs, ne permet aucune réforme, aucune altération dans les institutions de l'État, sans la participation des trois pouvoirs, et par conséquent des mandataires du peuple. Tout changement que voudrait introduire une branche de rautoritë à elle setile , sans avoir consulté les deux autres branches et obtenu leur assen«timent, serait une usurpation manifeste, ûnè usurpation qui^dissoudrait tous les liens , bri^ rait tous les ressorts de Tordre social, annul* lerait les devoirs qui enchaînent les gouverne-
ments aux citoyens et les citoyens aux gouvernements ^ et rendrait tout commandement , y compris la demande des impôts, illégitime. Ces principes , Messieurs , sont essentiels à la mo^ narcfaie constitutionnelle : ils sont essentiels au maintien du trône ; car ils garantissent le trône des violences des démagogues factieux, comme ils garantissent la nation des projets de ces autres factieux qui, sous prétexte d'aflermir le trône, sont ennemis de la monarchie autant que de la liberté.
Le parlement est donc dans la Grande-6re« tagne le dépositaire de tous les moyens d'amélioration; et la partie la plus active, la plus nationale du Parlement, est, par la force deH choses, la Chambre des Communes. Il en résulte que la composition de la Chambre des Communes est la question principale vers laquelle sont «menées sans cesse par mille routes diverses les méditations des hommes d'état.
Vous connaissez aussi bien que moi ta disproportion choquante qui existe dans cette composition. Sur six cent cinquante-cinq membres, environ trois cent soixante-dix , c'est-à-dire, près des trois cinquièmes sont nommés par des corporations privilégiées peu nombreuses, et par deux cents pairs ou gentilshommes. Lé voni national qui se réfugie dans Félection des deux cinquièmes restants , y rencontre alternativement une aristocratie presque irrésistible par
ses ramifications et par se^ ricbesses, et un ministère qu une longue ex()érieuce a rendu plus habile dans ce genre de lutte que d'autres ministères dont le zcle n*est pas moins fervent, mais qui éprouvent encore les difficultés et laissent apercevoir quelqufois la maladresse d'un^pprentîssage. A.insi , la représentation britannique réunit à quelques vrais citoyens les salariés du gouvernement et les élus de Toligarchie.
Toutefois , celte organisation si défectueuse ne produit pas en pratique tous les fâcheux elTets que Ton pourrait en attendre. Trois causes contrebalancent ces vices fondamentaux; trois causes , dont deux , partout où elles peuvent agir, portent avec elles de puissants remèdes et des compensations e/Bcaces.
L'une de ces tauses, c'est qu'au milieu de tant de nominationi» à la discrétion de l'autorité, ou A% quelques individus, héritiers d'antiques prérogatives, il n'y a qu'un seul degré d'élection, et que celte élection directe s'exerce en quelques lieux par des électeurs nombreux et indépendants. Or, Tinflucnce de ce mode d*élection s'étend même là où elle n'existe qu'illusoirement. L'élection directe imprime au corps politique un ébranlement salutaire , lui douoe une vie nouvelle , remplit les citoyens du seutiment de leur importance , lie étroitement les commettants à leurs mandataires, et par U même
h peuple à l'état. Ceux des membres de la Chambre des Communes qui se sont nommés eux-mêmes^ comme cela arrive^ ou C|ui doivent leur entrée dans cette chambre à des relations de famille ou de faveur, sont frajifiés d'une sorte de pudeur involontaire à la vue des véritables élus de la nation. L^opinion même leur fait sentir la position dans laquelle ils sont placés. Je me souviens dWoir vu Tun de ces membres, qui, nommé par quatre électeurs, mais entraîné par Tusage de locutions convenues^ avait parlé de ses commettants, accueilli par un rire universel^ dans une assemblée où cependant les ministres ont une grande majorité, n j a flonc encore dans les communes de la Grande-Bretagne des éléments populaires, et partout oii un élément populaire pénètre, il améliore ce qui Tenvironne, il introduit quelr]ue bien dans le système le plus vicieux ; il cmjiêche le mal d'aller au-delà de certaines bornes,
La seconde cause, c^est qu'une portion de Toligarchie puissante qui en réalité gouverne I Angleterre étant nécessairement dans Toppof»itioot se sert des abus mêmes et des vices du système élecioral pour introduire dans la Charnière des Communes des hommes indépendant^ , nu pour mieux dire, \les hommes que leur po-. ^iîion oblige k être les adversaires de rautorilé. Les bourgs pourris de l'Angleterre, pour cm-
ployer le mol consacré , ne sont point sous Tintfliience du gouvernement; ce sont des propriétés particulières. Les/ possesseurs de ces propriétés « quand ils se trouvent dans Topposition , ce qui arrive fréquemment , sont intéressés à peupler les rangs de leur parti de tout ce qu'il y a de distingué dans ce parti par le talent et le courage. Plusieurs des caractères éminents du dernier siècle ont dû à ce genre de patronage leur entrée dans la carrière politique. Ainsi^ par une combinaison singulière , Timperfec» tion du système profite quelquefois à la U-*. berté.
La troisième cause , enfin , c*est le respect qu'on a pour la manifestation des opinions, dans l'assemblée et hors de l'assemblée. Les mandataires du peuple anglais savent que la liberté de la tribune n'est rien sans la liberté de la presse. Aucun d'eux n'imagine qu'il soit désirable ni surtout possible de faire , d'une faculté précieuse accordée à tous les hommes, le mono-* pôle d'un petit nombre d'élus. Le gouvernement anglabs'est détérioré , à beaucoup d'égards. Le& hommes d'état de l'Angleterre ,, mis en rapport habituel avec ceux des autres cours de l'Europe ^ ont emprunté d'eux leur scepticisme sur le& principes , et leur mépris de Fespèce humaine. Mais, en ^épit des déviations de leurs traditions libérales, malgré leurs imitations du continent ^ ils ont toujours , soit par habitude , soit par ué^
cesflté, conservé intacte la liberté de la presse ^ et jamais les autres libertés ne disparaissent complettement d*un pays où cette' liberté est respectée.
Cependant ces palliatib ne sauraient suffire auxespr^ prévoyants et éclairés. Ils sont d'autant plus insuffisants que , par des circonstances qui seraient trop longues à détailler , leur, efficacité s*aSaiblit chaque jour. La noblesse prend lesprit de cour ou Tesprit militaire , et perd celui de patronage. La disproportion des fortunes et des taxes augmente d'une manière effirayante. Le besoin des places s'accroît en raison de cette disproportfon. Les membres des grandes familles oligarchiques cèdent à ce besoin comme les autres individus. En conséquence , Toligar* chie anglaise ne s'oppose plus autant qu'autre* iois à ce que les vices des élections les fassent tomber à la merci du pouvoir. Peut-être faudrait-il £aire exception pour les dernières élections qui viennent d'avoir lieu en Angleterre. Lopposition s'y est renforcée. Mais en dire la cause m'entraînerait dans trop de détails et me mènerait en même temps où je ne veux pas aller.
Sir Samuel Homilly se joignit donc à ceux qui demandaient une réforme parlementaire, et il resta fidèle à cette demande, après que plusieurs de ses amis y avaient ren once. Car , malgré les protestations d'usage qui sont des formules
de nécessité pout les orateurs populaires , U oe fil ut pas croire que le désir d*une réforoie aoit unanime ni même général dans Topposîtion. De tous les anciens Wbigs qui ont débuté par la réclamer , il en est bien peu qui en parlent encore d*une manière non équivoque; et ceux qui en parlent reculeraient, pour la 'plupart « j*ose TafCrmer, s'ils pouvaient, par un acte de leur volonté » obtenir ce qu'ils ont Tair de souhaicer.
Je ne leur en fais pas un reproche trop sévère : quand toutes les institutions d'uo p«iys reposent sur des bases minées par le temps en différents endroits que Tceil distingue à peine « et où la sonde ne peut pénétrer, j toucher est dangereux, lors même que n*j pas toucher est injuste, et doit bientôt devenir impossible.
Mais Sir Samuel Romilly était trop pénétrant pour ne pas sentir que, de cet étal de choses , résultait pour Topposition anglaise une posilioD fausse et une espèce de mauvaise foi commandée , d*autant plus fâcheuse qu'elle ne &il plus illusion à personne. Les nations de nos jours aperçoivent tout , démêlent ce qu*on leur cache. Le peuple anglais sait très -bien qu'une partie de l'opposition réclame ce qu'elle serait fâchée d'obtenir, et qtie ses efforts, calculés sur la résistance qu'ils rencontrent, ne semblent véhéments que parce que cette résistance est invincible. De cette conviction du peuple, il s'ensuit
qu'à côté de Topposition parlementaire s'élève une opposition plus re4outabIe, parce qu^elle D*est astreinte à aucune règle , ni contenue par aucune forme. C'est parce que Topposition constituée dans l'^enceinte légale a renoncé au fond (le son cœur à la réforme du Parlement , que Topposition attroupée au dehors demande des parlements annuels et le droit universel de suffrage, sans condition quelconque de propriété. Ij^rsque les députés d'une nation ne font pas leur devoir , il est toujours à craindre que la nation ne veuille y suppléer; et, comme une nation ne peut rien opérer qu'irrégulièrement , elle bit mal les choses pour lesquelles elle ne veut plus s'en fier à d'autres. C'est un malheur encore plus qu'une faute, ou du moins cette faute appartient à ceux qui n'ont p^is voulu remplir leur mission..
Pbcé , quant à la question de la iiéforme parlementaire, entre deux extréqdes,, le chevalier BomiUy porta dans cette position difficile sa mo« dération et sa conscience . Il ne rejeta point , comme d'autres, toute idée de réforme , parce que lopération était délicate : il qe QOurtisa ppin t les hommes exagérés, en ieur promettant tout ce que réclamait leur effervescence : et le moment où 9 parlant dans les élections dernières aui électeurs de Westmiqstei: assemblé», il leur déclara qu'il ne voterait ni. pour de& renouvellements trop multipliés , ni pour le droit uni-
Tersel de suffrage, fut Fuu des plus beaux et des plus méritoires moments de sa vie ; car le sa« crifîce de la popularité est plus douloureux que celui de la faveur. Le courage de Sir Samuel fut récompensé. Le peuple a un instinct 'admi-> rable;et, quand il est livré à sa raison naturelle, jamais il ne méconnaît ses défenseurs.
Ici, Messieurs , qu'il me soit permis de m'arréter un instant pour vous présenter une réflexion satisfaisante, qui m'est sugge'rée par la comparaison du système électoral de l'Angleterre et du nôtre.Vous venez de voir quels inconvénients entraine tout mode d'élection dans lequel Tex* cessive opulence et l'excessive misère sont appelées , celle-ci à voter, et la première à diriger les votes. Ce mode qu'un certain parti réclame obstinément parmi nous, en proposant deux degrés d'élection, n'est autre chose que l'organisation d'une aristocratie qui ne parle des droits du pauvre que pour spéculer sur ses besoins et son ignorance. Dans notre système d'élection, c^est au contraire l'aisaoce renfermée dans les bornes d'une heureuse médiocrité, l'aisance acquise par un travail régulier, qui est chargée spécialement d'élire nos mandataires. L'immense majorité àe nos électeurs appartient à cette classe intermédiaire daiis laquelle résident, comme on Ta dit , la richesse nationale , la force et les lumières. Ils représentent fidèlement tous le& intérêts nationaux. Honneur donc i cette toi
dMIection qui seule place nos institutions constitutionnelles au-dessus des institutions anglaises. Honneur à cette loi. d'élection, exécutée deux fois si paisiblement à deux époques où les eiiconstances étaient encore graves j la première au milieu des troupes étrangères en possession de notre sol envahi , la seconde au moment où le départ de ces troupes aurait pu , dans une nation moins éminemment sage, exciter des , transports effervescents et faire éclater une exaltation incoDsidé];iée. Défions-nous de ces conseillers, ou trop aveugles ou trop clairvoyants , qut veulent modifier cette loi , ou la suspendre , ou interrompre Tordre établi par elle. Ne nous laissons point éblouir par le zèle démagogique qui tout à coup saisit quelquefois plusieurs de ces patriciens altiers. Loin de nous les Appius couverts du manteau des Gracques. Ajournons même les perfectionnements , puisque ce sont eux qui aoi2S les proposent (8).
Non imUauxiUo née defènsonkui istis TemputegeL
Je voudrais, Messieurs, qu assez de temps me fût accordé pour vqus montrer le chevalier Romilly luttant pour la sûreté individuelle avec U même énergie qu'il avait déployée pour Tamélioration de la représentation nationale. Depuis que tes égarements de 1793 ont fourni au mi-