‹ Collection GalliaChapitre 2 sur 70 · NAT · texte numérisé non relu

NAT

Ce qu’on fait maintenant, on le dit; et la cause En est bien excusable: on fait si peu de chose! Mais, si peu qu'il ait fait, chacun trouve à son gré De le voir par écrit dûment enregistré;

Chacun sait aujourd’hui quand il fait de la prose, Le siècle est, à vrai dire, un mandarin lettré,

Il faut en convenir, l’antique Modestie

Faisait bâiller son monde, et nous n’y tenions plus. Grâce à Dieu, pour New-York elle est enfin partie; C'était un vieux rameau de l’arbre de la vie:

Et tant de pauvres gens, d’ailleurs, s’y sont pendus, Qu'il n’est pas étonnant qu’elle ait les bras rompus.

. Le scandale, au contraire, a cela d’admirable,

Qu’étant vieux comme Hérode, il est toujours nouveau,

Que voilà cinq mille ans qu’on le trouve adorable:

Toujours frais, toujours gai, vrai Tithon de la Fable,

Que l’Aurore, au lever, rend plus jeune et plus beau,

Et que Vénus, le soir, endort dans un berceau.

Apprenez donc, lecteur, que je viens d'Allemagne.

Vous savez, en été, comme on s’ennuie ici;

En outre, pour mon compte, ayant quelque souci,

Je m’en fus prendre à Bade un semblant de campagne.

(Bade est un parc anglais fait sur une montagne,

Ayant quelque rapport avec Montmorency.)

Vers le mois de juillet, quiconque a de l’usage Et porte du respect au boulevard de Gand, Sait que le vrai bon ton ordonne absolument A tout être créé possédant équipage

De se précipiter sur ce petit village,

Et de s’y bousculer impitoyablement.

Les dames de Paris savent par la gazette

Que l’air de Bade est noble, et parfaitement sain. Comme on va chez Herbault faire un peu de toilette, On fait de la santé là-bas; c’est une emplette: Des roses au visage, et de la neige au sein;

Ce qui n’est défendu par aucun médecin.

Bien entendu, d’ailleurs, que le but du voyage

Est de prendre les eaux; c’est un compte réglé.

D’eaux, je n’en ai point vu lorsque j’y suis allé;

Mais, qu’on en puisse voir, je n’en mets rien en gage;

Je crois même, en honneur, que l’eau du voisinage

A, quand on l’examine, un petit goût salé.

Or, comme on a dansé tout l’hiver, on est lasse;

On accourt donc à Bade avec l’intention

De n’y pas soupçonner l’ombre d’un violon.

Mais dès qu’il y fait nuit, que voulez-vous qu’on fasse ?

Personne au Vieux Château, personne à la Terrasse;

On entre à la maison de Conversation.

Cette maison se trouve être un gros bloc fossile, Bâti de vive force à grands coups de moellon;

C'est comme un temple grec, tout recouvert en tuile,

Une espèce de grange avec un péristyle, Je ne sais quoi d’informe et n’ayant pas de nom; Comme un grenier à foin, bâtard du Parthénon.

J'ignore vers quel temps Belzébuth l’a construite.

Peut-être est-ce un mammouth du règne minéral.

Je la prendrais plutôt pour quelque aérolithe

Tombée un jour de pluie, au temps du carnaval.

Quoi qu’il en soit du moins, les flancs de l’animal Sont construits tout à point pour l’âme qui l’habite.

Cette âme, c’est le jeu; mettez bas le chapeau; Vous qui venez ici, mettez bas l’espérance.

. Derrière ces piliers, dans cette salle immense, S’étale un tapis vert sur lequel se balance

Un grand lustre blafard au bout d’un oripeau Que dispute à la nuit une pourpre en lambeau.

Là, du soir au matin, roule le grand peut-être,

Le hasard, noir flambeau de ces siècles d’ennui,

Le seul qui dans le ciel flotte encore aujourd’hui. Un bal est à deux pas; à travers la fenêtre,

On le voit çà et là bondir et disparaître,

Comme un chevreau lascif qu’une abeille poursuit.

Les croupiers nasillards chevrotent en cadence, Au son dés instruments, leurs mots mystérieux; Tout est joie et chansons; la roulette commence:

Ils lui donnent le branle, ils la mettent en danse, Et, ratissant gaîment l’or qui scintille aux yeux, Ils jardinent ainsi sur un rhythme joyeux.

L’abreuvoir est public, et qui veut vient y boire J'ai vu les paysans, fils de la forêt Noire,

Leurs bâtons à la main, entrer dans ce réduit: Je les ai vus penchés sur la bille d’ivoire,

Ayant à travers champs couru toute la nuit, Fuyards désespérés de quelque honnête lit;

Je les ai vus debout, sous la lampe enfumée,

Avec leur veste rouge et leurs souliers boueux,

Tournant leurs grands chapeaux entre leurs doigts calleux,

Poser sur les râteaux la sueur d’une année!

Et là, muets d’horreur devant la Déstinée,

Suivre des yeux leur pain qui courait devant eux!

Dirai-je qu’ils perdaient? Hélas! ce n'était guères.

C'était bien vite fait de leur vider les mains. Ils regardaient alors toutes ces étrangères, Cet or, ces voluptés, ces belles passagères, Tout ce monde enchanté de la saison des bains, Qui s’en va sans poser le pied sur les chemins.

Ils couraient, ils partaient, tout ivres de lumière, Et la nuit sur leurs yeux posait son noir bandeau,

Ces mains vides, ces mains qui labouraient la terre, Il fallait les étendre, en rentrant au hameau, Pour trouver à tâtons les murs de la chaumière, L’aïeule au coin du feu, les enfants au berceau!

O toi, Père immortel, dont le Fils s’est fait homme,

Si jamais ton jour vient, Dieu juste, Ô Dieu vengeur!...

J'oublie à tout moment que je suis gentilhomme.

Revenons à mon fait: tout chemin mène à Rome.

Ces pauvres paysans (pardonne-moi, lecteur),

Ces pauvres paysans, je les ai sur le cœur.

Me voici donc à Bade: et vous pensez, sans doute, Puisque j’ai commencé par vous parler du jeu, Que j’eus pour premier soin d’y perdrequelque peu. Vous ne vous trompez pas, je vous en fais l’aveu. De même que pour mettre une armée en déroute, Il ne faut qu’un poltron qui lui montre la route;

De même, dans ma bourse, il ne faut qu’un écu

Qui tourne les talons, et le reste est perdu.

Tout ce que je possède a quelque ressemblance

Aux moutons de Panurge: au premier qui commence,

Voilà Panurge à sec et son troupeau tondu.

Hélas! le premier pas se fait sans qu’on y pense.

Ma poche est comme une île escarpée et sans bords, On n’y saurait rentrer quand on en est dehors.

Au moindre fil cassé, l’écheveau se dévide:

Entraînement funeste et d’autant plus perfide,

Que j’eus de tous les temps la sainte horreur du vide,

Et qu'après le combat je rêve à tous mes morts.

Un soir, venant de perdre une bataille honnête, Ne possédant plus rien qu’un grand mal à la-tête, Je regardais le ciel, étendu sur un banc,

Et songeais, dans mon âme, aux héros d’Ossian. Je pensai tout à coup à faire une conquête;

I] tressaillit en moi des phrases de roman.

I] ne faudrait pourtant, me disais-je à moi-même, Qu’une permission de notre seigneur Dieu, Pour qu’il vint à passer quelque femme en ce lieu. Les bosquets sont déserts; la chaleur est extrême; Les vents sont à l’amour; l'horizon est en feu; Toute femme, ce soir, doit désirer qu’on l’aime.

S’il venait à passer, sous ces grands marronniers, Quelque alerte beauté de l’école flamande,

Une ronde fillette échappée à Téniers,

Ou quelque ange pensif de candeur allemande:

Une vierge en or fin d’un livre de légende,

Dans un flot de velours traînant ses petits pieds;

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