‹ Collection GalliaChapitre 3 sur 70 · XXVI · texte numérisé non relu

XXVI

Elle viendrait par là, de cette sombre allée, Marchant à pas de biche avec un air boudeur,

Écoutant murmurer le vent dans la feuillée, De paresse amoureuse et de langueur voilée, Dans ses doigts inquiets tourmentant une fleur, Le printemps sur la joue et le ciel dans le cœur.

Elle s’arrêterait là-bas, sous la tonnelle.

Je ne lui dirais rien, j'irais tout simplement

Me mettre à deux genoux par terre devant elle, Regarder dans ses yeux l’azur du firmament, Et pour toute faveur la prier seulement

De se laisser aimer d’une amour immortelle.

Comme j’en étais là de mon raisonnement.

Enfoncé jusqu’au cou dans cette rêverie,

Une bonne passa, qui tenait un enfant.

Je crus m’apercevoir que le pauvre innocent Avait dans ses grands yeux quelque mélancolie. Ayant toujours aimé cet âge à la folie,

Et ne pouvant souffrir de le voir maltraité,

Je fus à la rencontre, et m’enquis de la bonne

Quel motif de colère ou de sévérité

Avait du chérubin dérobé la gaîté.

« Quoi qu’il ait fait, d’abord, je veux qu’on lui pardonne,

Lui dis-je, et ce qu’il veut, je veux qu’on le lui donne. »

(C’est mon opinion de gâter les enfants.) Le marmot là-dessus, m’accueillant d’un sourire,

D'abord à me répondre hésita quelque temps; Puis il tendit la main et finit par me dire:

« Qu'il n’avait pas de quoi donner aux mendiants. » Le ton dont il le dit, je ne peux pas l’écrire.

Mais vous savez, lecteur, que j'étais ruiné; J'avais encor, je crois, deux écus dans ma bourse: C'était, en vérité, mon unique ressource,

La seule goutte d’eau qui restât dans la source, Le seul verre de vin pour mon prochain dîné;

Je les tirai bien vite, et je les lui donnai.

Il les prit sans façon, et s’en fut de la sorte.

A quelques jours de là, comme j'étais au lit,

La Fortune, en passant, vint frapper à ma porte. Je reçus de Paris une somme assez forte,

Et très-heureusement il me vint à l’esprit

De payer l’hôtelier qui m'avait fait crédit.

Mon marmot cependant se trouvait une fille, Anglaise de naissance et de bonne famille.

Or, la veille du jour fixé pour mon départ,

Je vins à rencontrer sa mère par hasard.

C'était au bal. — Aù bal il faut bien qu’on babille: Je fis donc pour le mieux mon métier de bavard.

Une goutte de lait dans la plaine éthérée Tomba, dit-on, jadis, du haut du firmament.

La Nuit, qui sur son char passait en ce moment,

Vit ce pâle sillon sur sa mer azurée, Et, secouant les plis de sa robe nacrée, Fit au ruisseau céleste un lit de diamant.

Les Grecs, enfants gâtés des Filles de Mémoire, De miel et d’ambroisie ont doré cette histoire; Mais j’en veux dire un point qui fut ignoré d’eux: C’est que, lorsque Junon vit son beau sein d’ivoire En un fleuve de lait changer ainsi les cieux,

Elle eut peur tout à coup du souverain des dieux.

Elle voulut poser ses mains sur sa poitrine; Et, sentant ruisseler sa mamelle divine,

Pour épargner l’Olympe, elle se détourna;

. Le soleil était loin, la terre était voisine;

Sur notre pauvre argile une goutte en tomba; Tout ce que nous aimons nous est venu de là.

C'était un bel enfant que cette jeune mère;

Un véritable enfant, — et la riche Angleterre Plus d’une fois dans l’eau jettera son filet Avant d’y retrouver une perle aussi chère;

En vérité, lecteur, pour faire son portrait,

Je ne puis mieux trouver qu’une goutte de lait.

Jamais le voile blanc de la mélancolie

Ne fut plus transparent sur un sang plus vermeil. Je m’assis auprès d’elle et parlai d’Italie;

Car elle connaissait le pays sans pareil.

Elle en venait, hélas! à sa froide patrie Rapportant dans son cœur un rayon de soleil.

Nous causâmes longtemps, elle était simple et bonne.

Ne sachant pas le mal, elle faisait le bien;

Des richesses du cœur elle me fit l’aumône,

Et, tout en écoutant comme le cœur se donne,

Sans oser y penser, je lui donnai le mien;

Elle emporta ma vie et n’en sut jamais rien.

Le soir, en revenant, après la contredanse,

Je lui donnai le bras, nous entrâmes au jeu;

Car on ne peut sortir autrement de ce lieu.

« Vous partez, me dit-elle, et vous allez, je pense, D'ici jusque chez vous faire quelque dépense ; Pour votre dernier jour il faut jouer un peu. »

Elle me fit asseoir avec un doux sourire.

Je ne sais quel caprice alors la conseilla ;

Elle étendit la main et me dit: « Jouez là. »

Par cet ange aux yeux bleus je me laissai conduire, Et je n’ai pas besoin, mon ami, de vous dire Qu’avec quelques louis mon numéro gagna.

Nous jouâmes ainsi pendant une heure entière,

Et je vis devant moi tomber tout un trésor,

Si c'était rouge ou noir, je ne m’en souviens guère: Si c'était dix ou vingt, je n’en sais rien encor:

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