‹ Collection GalliaChapitre 28 sur 70 · IDYLLE I41I · texte numérisé non relu

IDYLLE I41I

Je ne saurais sans honte à tel point l’offenser, Et dire, en un seul mot, le secret de ma vie.

RODOLPHE Que la fortune abonde en caprices charmants!

Dès nos premiers regards nous devinmes amants. C'était un mardi gras, dans une mascarade ; Nous soupions ; — la Folie agita ses grelots, Et notre amour naissant sortit d’une rasade, Comme autrefois Vénus de l’écume des flots.

ALBERT

Quels mystères profonds dans l’humaïine misère! Quand, sous les marronniers, à côté de sa mère, Je la vis, à pas lents, entrer si doucement, (Son front était si pur, son regard si tranquille!) Le ciel m'en est témoin, dès le premier moment, Je compris que l’aimer était peine inutile, Et cependant mon cœur prit un amer plaisir A sentir qu’il aimait et qu'il allait souffrir!

RODOLPHE

Depuis qu’à mon chevet rit cette tête folle,

Elle en chasse à la fois le sommeil et l’ennui;

Au bruit de nos baisers le temps joyeux s'envole,

Et notre lit de fleurs n’a pas encore un pli.

ALBERT

Depuis que dans ses yeux ma peine a pris naissance,

Nul ne sait le tourment dont je suis déchiré.

Elle-même l’ignore, — et ma seule espérance

Est qu’elle le devine un jour, quand j'en mourrai. RODOLPHE

Quand mon enchanteresse entr'ouvre sa paupière,

Sombre comme la nuit, pur comme la lumière,

Sur l’émail de ses yeux brille un noir diamant.

ALBERT

Comme sur une fleur une goutte de pluie Comme une pâle étoile au fond du firmament, Ainsi brille en tremblant le regard de ma mie.

RODOLPHE

Son front n’est pas plus grand que celui de Vénus. Par un nœud de ruban deux bandeaux retenus L’entourent mollement d’une faîche auréole ;

Et, lorsqu’'au pied du lit tombent ses longs cheveux, On croirait voir, le soir, sur ses flancs amoureux Se dérouler gaîment la mantille espagnole.

ALBERT

Ce bonheur à mes yeux n’a pas été donné De voir jamais ainsi la tête bien-aimée.

Le chaste sanctuaire où siège sa pensée D'un diadème d’or est toujours couronné.

RODOLPHE

Voyez-la, le matin, qui gazouille et sautille;

Son cœur est un oiseau, — sa bouche est une fleur. C’est là qu'il faut saisir cette indolente fille,

Et, sur la pourpre vive où le rire petille,

De son souffle enivrant respirer la fraîcheur.

ALBERT

Une fois seulement, j'étais le soir près d'elle ;

Le sommeil lui venait et la rendait plus belle; Elle pencha vers moi son front plein de langueur, Et, comme on voit s'ouvrir une rose endormie, Dans un faible soupir, des lèvres de ma mie,

Je sentis s’exhaler le parfum de son cœur.

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