IDYLLE
RODOLPHE
Je voudrais voir qu’un jour ma belle dégourdie, Au cabaret voisin de champagne étourdie,
S'en vint, en jupon court, se glisser dans tes bras. Qu’'adviendrait-il alors de ta mélancolie ?
Car enfin toute chose est possible ici-bas.
ALBERT
Si le profond regard de ma chère maîtresse Un instant par hasard s’arrêtait sur le tien, Qu’adviendrait-il alors de cette folle ivresse ? Aimer est quelque chose, et le reste n’est rien.
RODOLPHE
Non, l’amour qui se tait n’est qu’une rêverie. Le silence est la mort, et l’amour est la vie; Et c’est un vieux mensonge à plaisir inventé, Que de croire au bonheur hors de la volupté!
Je ne puis partager ni plaindre ta souffrance. Le hasard est là-haut pour les audacieux;
Et celui dont la crainte a tué l’espérance Mérite son malheur et fait injure aux dieux.
ALBERT
Non, quand leur âme immense entra dans la nature,
Les dieux n’ont pas tout dit à la matière impure
Qui reçut dans ses flancs leur forme et leur beauté.
C’est une vision que la réalité.
Non, des flacons brisés, quelques vaines paroles
Qu’on prononce au hasard et qu’on croit échanger,
Entre deux froids baisers quelques rires frivoles
Et d’un être inconnu le contact passager,
Non, ce n’est pas l’amour, ce n’est pas même un rêve,
Et la satiété, qui succède au désir, Amène un tel dégoût quand le cœur se soulève, Que je ne sais, au fond, si c’est peine ou plaisir.
RODOLPHE
Est-ce peine ou plaisir, une alcôve bien close,
Et le punch allumé, quand il fait mauvais temps ? Est-ce peine ou plaisir, l’incarnat de la rose,
La blancheur de l’albâtre et l’odeur du printemps ? Quand la réalité ne serait qu’une image,
Et le contour léger des choses d’ici-bas,
Me préserve le ciel d'en savoir davantage!
Le masque est si charmant, que j'a: peur du visage, Et même en carnaval je n’y toucherais pas.
ALBERT Une larme en dit plus que tu n’en pourrais dire.
RODOLPHE Une larme a son prix, c’est la sœur d’un sourire. Avec deux yeux bavards parfois j’aime à jaser; Mais le seul vrai langage au monde est un baiser. ALBERT
Ainsi donc, à ton gré dépense ta paresse.
O mon pauvre secret! que nos chagrins sont doux!
RODOLPHE
Ainsi donc, à ton gré promène ta tristesse.
O mes pauvres soupers! comme on médit de vous!
ALBERT
Prends garde seulement que ta belle étourdie Dans quelque honnête ennui ne perde sa gaîté.