‹ Collection GalliaChapitre 37 sur 70 · UNE SOIRÉE PERDUE · texte numérisé non relu

UNE SOIRÉE PERDUE

D’essuyer une larme, et de partir ainsi,

Quoi qu’on fasse d’ailleurs, sans en prendre souci ? » Enfoncé que j'étais dans cette rêverie,

Çà et là, toutefois, lorgnant la galerie,

Je vis que, devant moi, se balançait gaîment Sous une tresse noire un cou svelte et charmant; Et, voyant cet ébène enchâssé dans l’ivoire,

Un vers d’André Chénier chanta dans ma mémoire, Un vers presque inconnu, refrain inachevé,

Frais comme le hasard, moins écrit que rêvé.

J'osai m’en souvenir, même devant Molière;

Sa grande ombre, à coup sûr, ne s’en offensa pas Et, tout en écoutant, je murmurais tout bas, Regardant cette enfant, qui ne s’en doutait guère: « Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,

Se plie, et de la neige effacerait l’éclat. »

Puis je songeais encore (ainsi va la pensée)

Que l’antique franchise, à ce point déläissée,

Avec notre finesse et notre esprit moqueur,

Ferait croire, après tout, que nous manquons de cœur;

Que c'était une triste et honteuse misère

Que cette solitude à l’entour de Molière,

Et qu’il est pourtant temps, comme dit la chanson,

De sortir de ce siècle ou d’en avoir raison;

Car à quoi comparer cette scène embourbée,

Et l’effroyable honte où la muse est tombée ?

La lâcheté nous bride, et les sots vont disant

Que, sous ce vieux soleil, tout est fait à présent;

Comme si les travers de la famille humaine

Ne rajeunissaient pas chaque an, chaque semaine.

Notre siècle a ses mœurs, partant, sa vérité;

Celui qui l’ose dire est toujours écouté.

Ah! j'oserais parler, si je croyais bien dire. J'oserais ramasser le fouet de la satire,

Et l’habiller de noir, cet homme aux rubans verts Qui se fâchait jadis pour quelques mauvais vers. S’il rentrait aujourd’hui dans Paris la grand”’ville,

Il y trouverait mieux pour émouvoir sa bile Qu'’une méchante femme et qu’un méchant sonnet; Nous avons autre chose à mettre au cabinet.

O notre maître à tous! si ta tombe est fermée, Laisse-moi, dans ta cendre un instant ranimée, Trouver une étincelle, et je vais t’imiter!

J'en aurai fait assez si je puis le tenter.

Apprends-moi de quel ton, dans ta bouche hardie, Parlait la vérité, ta seule passion,

Et, pour me faire entendre, à défaut du génie, J'en aurai le courage et l’indignation!

Ainsi je caressais une folle chimère.

Devant moi, cependant, à côté de sa mère, L'enfant restait toujours, et le cou svelte et blanc Sous les longs cheveux noirs se berçait mollement. Le spectacle fini, la charmante inconnue

Se leva. Le beau cou, l’épaule à demi nue,

Se voilèrent; la main glissa dans le manchon; Et, lorsque je la vis au seuil de sa maison S’enfuir, je m’aperçus que je l’avais suivie.

Hélas! mon cher ami, c’est là toute ma vie.

Pendant que mon esprit cherchait sa volonté, Mon corps avait la sienne et suivait la beauté:

Et quand je m'’éveillai de cette rêverie,

Il ne m'en restait plus que l’image chérie:

«Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat, Se plie, et de la neige effacerait l’éclat. »

Juillet 1840.

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