LUCIE
Je partais pour la France, elle pour l’Angleterre, Et je sortis de là les deux mains pleines d’or.
Quand je rentrai chez moi, je vis cette richesse: Je me souvins alors de ce jour de détresse
Où j'avais à l’enfant donné mes deux écus.
C'était par charité: je les croyais perdus.
De Celui qui voit tout je compris la sagesse:
La mère, ce soir-là, me les avait rendus.
Lecteur, si je n’ai pas la mémoire égarée, Je t’ai promis, je crois, en commençant ceci, Une bonne fortune: elle finit ainsi.
Mon bonheur, tu le vois, vécut une soirée, J'en connais cependant de plus longue durée Que je ne voudrais pas changer pour celui-ci.
Décembre 1834.
LUCIE ÉLÉGIE MESs chers amis, quand je mourrai, Plantez un saule au cimetière.
J'aime son feuillage éploré, La pâleur m’en est douce et chère,
Et son ombre sera légère A la terre où je dormirai.
Un soir, nous étions seuls, j'étais assis près d’elle, Elle penchaïit la tête, et sur son clavecin
Laissait, tout en rêvant, flotter sa blanche main.
Ce n’était qu'un murmure: on eût dit les coups d’aile
D'un zéphyr éloigné glissant sur des roseaux,
Et craignant en passant d’éveiller les oiseaux.
Les tièdes voluptés des nuits mélancoliques
Sortaient autour de nous du calice des fleurs.
Les marronniers du parc et les chênes antiques
Se berçaient doucement sous leurs rameaux en pleurs.
Nous écoutions la nuit; la croisée entr’ouverte
Laissait venir à nous les parfums du printemps;
Les vents étaient muets, la plaine était déserte;
Nous étions seuls, pensifs,et nous avions quinze ans.
Je regardais Lucie. — Elle était pâle et blonde.
Jamais deux yeux plus doux n’ont du ciel le plus pur
Sondé la profondeur et réfléchi l’azur.
Sa beauté m’enivrait; je n’aimais qu’elle au monde.
Mais je croyais l’aimer comme on aime une sœur,
Tant ce qui venait d’elle était plein de pudeur!
Nous nous tûmes longtemps; ma main touchait la sienne,
Je regardais rêver son front triste et charmant,
Et je sentais dans l’âme, à chaque mouvement,
Combien peuvent sur nous, pour guérir toute peine,
Ces deux signes jumeaux de paix et de bonheur,
Jeunesse de visage et jeunesse de cœur.
La lune, se levant dans un ciel sans nuage,
D'un long réseau d’argent tout à coup l’inonda.
Elle vit dans mes yeux resplendir son image;
Son sourire semblait d’un ange: elle chanta.