PAR UN MAUVAIS TEMPS
ELLE a mis, depuis que je l’aime (Bien longtemps, peut-être toujours), Bien des robes, jamais la même; Palmyre a dû compter les jours.
Mais, quand vous êtes revenue, Votre bras léger sur le mien,
I] faisait, dans cette avenue,
Un froid de loup, un temps de chien.
EE
Vous m’aimiez un peu, mon bel ange, Et tandis que vous bavardiez, Dans cette pluie et cette fange Se mouillaient vos chers petits pieds.
Songeait-elle, ta jambe fine, Quand tu parlais de nos amours, Qu'elle allait porter sous l’hermine Le satin, l’or et le velours ?
Si jamais mon cœur désavoue Ce qu’il sentit en ce moment, Puisse à mon front sauter la boue Où tu marchais si bravement!
Avril 1847.
A MADAME C*e T.
RONDEAU
DANS son assiette arrondi mollement, Un pâté chaud, d’un aspect délectable, D'un peu trop loin m'’attirait doucement.
J'allais à lui. Votre instinct charitable Vous fit lever pour me l’offrir gaîment.
Jupin, qu'Héhé grisait au firmament,
Voyant ainsi Vénus servir à table,
Laissa son verre en choir d’étonnement Dans son assiette.
Pouvais-je alors vous faire un compliment ?
La grâce échappe, elle est inexprimable; Les mots sont faits pour ce qu’on trouve aimable: Les regards seuls pour ce qu’on voit charmant,
Et je n’eus pas l’esprit en ce moment
Dans son assiette.
Fontainebleau, 1847.
Depuis qu’Adam, ce cruel homme, A perdu son fameux jardin,
Où sa femme, autour d’une pomme,
Gambadaït sans vertugadin,
Je ne crois pas que sur la terre
Il soit un lieu d’arbres planté Plus célébré, plus visité,
Mieux fait, plus joli, mieux hanté, Mieux exercé dans l’art de plaire, Plus examiné, plus vanté,
Plus décrit, plus lu, plus chanté, Que l’ennuyeux parc de Versailles.
O dieux! 6 bergers! Ô rocailles!
Vieux Satyres, Termes grognons; Vieux petits ifs en rang d’oignons, O bassins, quinconces, charmilles !
Boulingrins pleins de majesté,
Où les dimanches, tout l'été,
Bâillent tant d’honnêtes familles!
Fantômes d’empereurs romains, Pâles nymphes inanimées
Qui tendez aux passants les mains, Par des jets d’eau tout enrhumées!
Tourniquets d’aimables buissons, Bosquets tondus où les fauvettes Cherchent en pleurant leurs chansons, Où les dieux font tant de façons Pour vivre à sec dans leurs cuvettes!
O marronniers! n’ayez pas peur; Que votre feuillage immobile,
Me sachant versificateur,
N'’en demeure pas moins tranquille, Non, j'en jure par Apollon
Et par tout le sacré vallon,
Par vous, Naïades ébréchées,
Sur trois cailloux si mal couchées, Par vous, vieux maîtres de ballets, Faunes dansant sur la verdure,
Par toi-même, auguste palais, Qu'on n’habite plus qu’en peinture, Par Neptune, sa fourche au poing, Non, je ne vous décrirai point.
Je sais trop ce qui vous chagrine; De Phœbus je vois les effets:
Ce sont les vers qu’on vous a faits Qui vous donnent si triste mine.
Tant de sonnets, de madrigaux, Tant de ballades, de rondeaux,
Où l’on célébrait vos merveilles, Vous ont assourdi les oreilles,
Et l’on voit bien que vous dormez Pour avoir été trop rimés.
En ces lieux où l’ennui repose, Par respect aussi j’ai dormi.
Ce n’était, je crois, qu’à demi:
Je rêvais à quelque autre chose.
Mais vous souvient-il, mon ami, De ces marches de marbre rose,
” En allant à la pièce d’eau Du côté de l’Orangerie, À gauche, en sortant du château?
C'était par là, je le parie, Que venait le roi sans pareil, Le soir, au coucher du soleil, Voir dans la forêt, en silence, Le jour s’enfuir et se cacher (Si toutefois en sa présence Le soleil osait se coucher).
Que ces trois marches sont jolies!
Combien ce marbre est noble et doux!
Maudit soit du ciel, disions-nous, Le pied qui les aurait salies!
N'’est-il pas vrai? Souvenez-vous.
— Avec quel charme est nuancée Cette dalle à moitié cassée! Voyez-vous ces veines d’azur, Légères, fines et polies, Courant, sous les roses pâlies, Dans la blancheur d’un marbre pur ?
Tel, dans le sein robuste et dur De la Diane chasseresse, Devait courir un sang divin; Telle, et plus froide, est une main Qui me menait naguère en laisse.
N’allez pas, du reste, oublier Que ces marches dont j’ai mémoire
Ne sont pas dans cet escalier Toujours désert et plein de gloire, Où ce roi, qui n’attendait pas, Attendit un jour, pas à pas, Condé, lassé par la victoire.
Elles sont près d’un vase blanc, Proprement fait et fort galant.
Est-il moderne? est-il antique ?
D'autres que moi savent cela; Mais j'aime assez à le voir là, Étant sûr qu’il n’est point gothique C’est un bon vase, un bon voisin; Je le crois volontiers cousin
De mes marches couleur de rose; I] les abrite avec fierté.
O mon Dieu! dans si peu de chose Que de grâce et que de beauté!
Dites-nous, marches gracieuses Les rois, les princes, les prélats, Et les marquis à grand fracas,
Et les belles ambitieuses,
Dont vous avez compté les pas; Celles-là surtout, j'imagine,
En vous touchant ne pesaient pas, Lorsque le velours ou l’hermine Frôlaient vos contours délicats.
Laquelle était la plus légère ?
Est-ce la reine Montespan ?
Est-ce Hortense avec un roman, Maintenon avec son bréviaire,
Ou Fontange avec son ruban ?
Beau marbre, as-tu vu La Vallière ?
De Parabère ou de Sabran,
Laquelle savait mieux te plaire?
Entre Sabran et Parabère
Le Régent même, après souper, Chavirait jusqu’à s’y tromper.
As-tu vu le puissant Voltaire,
Ce grand frondeur des préjugés, Avocat des gens mal jugés,
Du Christ ce terrible adversaire, Bedeau du temple de Cythère, Présentant à la Pompadour
Sa vieille eau bénite de cour ?
As-tu vu, comme à l’ermitage,
La rondelette Du Barry
Courir, en buvant du laitage, Pieds nus, sur le gazon fleuri ?
Marches qui savez notre histoire, Aux jours pompeux de votre gloire, Quel heureux monde en ces bosquets!
Que de grands seigneurs, de laquais, Que de duchesses, de caillettes,
De talons rouges, de paillettes, Que de soupirs et de caquets,
Que de plumets et de calottes,
De falbalas et de culottes,
Que de poudre sous ces berceaux, Que de gens, sans compter les sots!
Règne auguste de la perruque,
Le bourgeois qui te méconnaît Mérite sur sa plate nuque
D’avoir un éternel bonnet.
Et toi, siècle à l'humeur badine, Siècle tout couvert d’amidon, Ceux qui méprisent ta farine
Sont en horreur à Cupidon! ...
Est-ce ton avis, marbre rose?
Malgré moi, pourtant, je suppose Que le hasard qui t’a mis là
Ne t’avait pas fait pour cela.
Aux pays où le soleil brille,
Près d’un temple grec ou latin, Les beaux pieds d’une jeune fille, Sentant la bruyère et le thym, En te frappant de leurs sandales, Auraient mieux réjoui tes dalles Qu'’une pantoufle de satin.
Est-ce d’ailleurs pour cet usage Que la nature avait formé
Ton bloc jadis vierge et sauvage Que le génie eût animé?
Lorsque la pioche et la truelle T'ont scellé dans ce parc boueux, En t'y plantant malgré les dieux, Mansard insultait Praxitèle.
Oui, si tes flancs devaient s’ouvrir, I] fallait en faire sortir
Quelque divinité nouvelle.
Quand sur toi leur scie a grincé, Les tailleurs de pierre ont blessé Quelque Vénus dormant encore, Et la pourpre qui te colore
Te vient du sang qu’elle a versé.
Est-il donc vrai que toute chose Puisse être ainsi foulée aux pieds, Le rocher où l’aigle se pose, Comme la feuille de la rose
Qui tombe et meurt dans nos sentiers ?
Est-ce que la commune mère,