PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE IL XIUI
Brequigity a noté dans les pièces que lui fournissait le supplément de Rymer le dépôt où les originaux se trouvaient , j'ai noté deux fois ce document. Le total des copies actuellement conservées à la Bibliothèque Royale est, comme je loi dit, de onze mille.
Revenons à l'examen des assertions de Brequigny, relatives à l'enlèvement de nos archives par les Anglais.
Nous avons vu dans quels termes Brequigny annonçait au ministre les espérances que lui donnaient ses premières découvertes à la Tour de Londres; rien dans ses lettres postérieures ne nous révèle les détails de la réalisation de cette précieuse découverte; cependant , dans son mémoire à l'Académie des inscriptions, après avoir parlé des lettres et des ordonnances des rois de France, qui manquaient, disait-il, dans nos dépôts, puisqu'on n'avait pu les y découvrir, Brequigny s'écriait, plein d'enthousiasme : « Il est aisé de reconnoître, parmi ces pièces, celles que Thomas Carte
» croyoit ensevelies dans l'Échiquier Je jouissois donc, après plus de deux
» ans de travaux pénibles, du plaisir de posséder l'objet de tant de laborieuses » recherches. »
Remarquons d'abord que le savant académicien supposait ainsi que les Anglais s'étaient donné le malin plaisir de venir, à différentes reprises, lacérer les registres de la chancellerie de France, uniquement pour empocher d'y retrouver les minutes des ordonnances, dont ils emportaient les expéditions; mais ce qui est plus fâcheux que cette inadvertance, c'est que pas une de ces assertions n'est sérieuse. Les volumes des ordonnances des rois de France , publiées par Brequigny depuis son retour d'Angleterre, ne renferment pas une seule de ces ordonnances inédites, si merveilleusement retrouvées. Deux actes, dont les originaux existent en France, ont seuls été collationnés sur des vidimus qui sont en Angleterre (1). Les autres ordonnances de nos rois, publiées d'après les archives anglaises, avaient été prises dans Rvmer.
Quoi qu'il en soit, il était impossible de ne pas voir dans les paroles de Brequigny l'affirmation positive et formelle de la découverte à la Tour de Londres des archives, que la tradition accusait les Anglais d'avoir enlevées h la France, et que M. Bertin, comme tous les érudits de l'époque, croyait devoir se trouver dans les archives de l'Échiquier. Les fausses affirmations de Thomas Carte, les dénégations des gardiens des archives, ne firent qu'ajouter un nouveau poids au témoignage de Brequigny : on crut d'autant plus à la réalité de sa découverte qu'il parut évident que les Anglais avaient voulu s'y opposer. L'assertion de Brequigny fut donc adoptée sans contrôle, et le résultat des travaux , qui aurait dû démontrer la fausseté d'une tradition dénuée je ne dis pas seulement de preuves, mais de
(1) Ordonnance* des rois de France, tome XI, p. 254; t. XH, p. *ift»
XXIV INTRODUCTION
toute espèce de vraisemblance, passa désormais pour un fait d'une vérité incontestable. Ce préjugé subsiste encore dans presque toute sa force, et dernièrement M. le ministre de l'intérieur (1), en parlant des archives du département de la Gironde, accusait encore les Anglais d'en avoir emporté les titres les plus précieux. Le ministre, en parlant ainsi, hâtons-nous de le dire, n'exprimait point le résultat de ses observations personnelles; il se rendait l'interprète d'une opinion généralement admise dans la science, et qui ne lui paraissait contestée par personne; on m'excusera donc si je me suis arrêté sur ce point important, et si j'ai tâché de démontrer la fausseté d'une pareille assertion.
Au xyiue siècle , les savants français avaient admis comme incontestables , relativement à l'histoire de nos archives , deux faits qui doivent aujourd'hui être également abandonnés : l'un, la prise des archives de Philippe -Auguste, par Richard-cœur-de-lion , à la journée de Bellefoge; nous avons vu avec quelle insistance M. Bertin recommandait à Bréquigny d'essayer de les retrouver; l'autre, l'enlèvement des archives des provinces possédées par les Anglais, à une époque et dans des circonstances qu'on ne précise jamais.
Le premier fait, réduit à ses véritables proportions, c'est-à-dire à un fait d'une importance excessivement minime, est décidément jugé, et ne doit point m'occuper ici (2). Je n'ai donc à examiner que l'enlèvement des archives des provinces, abandonnées sans doute volontairement, et sans esprit de retour, par les Anglais, qui songèrent tranquillement, en faisant leurs préparatifs, à emballer les plus précieuses archives qu'ils purent se procurer. Où, comment, pourquoi, les Anglais fugitifs entreprirent-ils une spoliation .que quiconque connaît les mœurs du moyen âge (3) avouera qu'ils n'auraient pu accomplir aux temps les plus heureux de leurs victoires en France? Tout le monde le dit, mais personne ne cite le passage d'une chronique ou d'un écrivain quelconque, sur l'autorité desquels une pareille assertion ait pu s'établir.
Cependant , pour admettre sans preuve la possibilité d' un fait aussi improbable, et dont on peut dire que l'assertion même n'existe nulle part, il faudrait au moins qu'il restât quelques traces d'un événement si extraordinaire, et que les monuments qu'on peut invoquer encore puissent, sinon confirmer, du moins ne pas contredire le témoignage d'une tradition venue on ne sait d'où? Or, c'est le contraire qui arrive. En France , dans les provinces possédées autrefois par les Anglais, presque toutes les archives des monastères , des particuliers , des communes , et même celles des
(1) Rapport au roi, du 8 mai 1841.
(2) Voyez ce qu'en dit mon ami Léon Dessalles dans sa dissertation sur le Tréior des ehartes, 1844, Imprimerie royale, p. 7.
(3) Rien, d'après Mabillon, n'était regardé comme aussi précieux que les chartes, car leur perte était irréparable; on les conservait dan* des tours voûtées, fermées par des portes en fer, etc., etc.