Collection Pacully
C'est en 1895, dans des circonstances presque romanesques, que j'ai fait, à Madrid, la connaissance de M. Pacully. Je me trouvais au musée du Prado, occupé il déchilïrer la date de la merveilleuse petite Sainte Famille à l'agneau de Raphaël (MDVI MDVII?), d'un coloris si fin et si savoureux, d'une fraîcheur si éclatante. En même temps que moi, un jeune étranger, de haute taille, s'attaquait à la même énigme. Forcément, la conversation s'engagea. Mon interlocuteur me communiqua son essai de déchiffrement. A mon tour, je lui soumis le mien. II me répliqua en s'en référant à l'autorité d'un certain Muntz, auteur, il l'affirmait du moins, du meilleur ouvrage sur Raphaël. Je partis d'un éclat de rire et lui confessai qu'il avait devant lui le coupable. On juge de sa surprise. Pour achever l'histoire, j'ajouterai que j'avais, en effet, hésité, dans mon volume, entre la date 1506 et la date 1507, mais qu'un examen minutieux du tableau venait de me faire pencher pour la dernière La glace était rompue, la connaissance faite et je n'eus point ù le regretter, puisque je trouvai en M. Pacully un compagnon de voyage aussi infatigable qu'éclairé. Nous visitâmes ensemble Madrid, l'Escurial, Tolède, Salamanque, etc.
Depuis, M. Pacully s'est fixé à Paris où il a réuni, dans une pittoresque villa du parc de Neuilly, les excellents morceaux de peinture conquis par lui soit en Espagne, soit en Portugal.
C'est en effet de ces deux contrées, trop peu explorées encore, quoi que l'on dise, que vient sa très précieuse série de spécimens de l'École hispano-flamande. Apprécier ces ouvrages, ce n'est point mon affaire. Des spécialistes eminents se sont chargés de cette tâche. Mais ce que j'a. plaisir à constater c'est l'ardeur, la clairvoyance avec lesquelles leur heureux possesseur a procédé a ses investigations. Au cours de ses nombreux voyages dans la Péninsule ibérique il s'est attaché à ne réunir que des morceaux de choix, véritablement caractéristiques pour l'Ecole espagnole de tout temps si réaliste, et que le contact avec la Flandre ne pouvait que fortifier encore dans ses instincts Goya, chez lui, coudoie Ribera, Pedro de Cordoba et Bartolomeo Gonzalez.
COLLKCTION PACULLY
Les amis de l'art italien, à leur tour, doivent remercier M. PacuUy d avoir mis en lumière un fragment du précieux retable de la Ihusion. peint par Simone Martini de Sienne; sa Mise au /^/;/è.^/.faitpendant au volet du Louvre, la Montée au Calvaire, et aux deux volets du musée d'Anvers, le Coup de lance et la Descente de Croix. L'Italie compte, en outre, dans la collection, une série de bonnes et solides peintures : entre autres le Portrait du doge Andréa Gritti^ar Le Tintoret. Puis ce sont des tableaux flamands ou hollandais, dans lesquels la précision n'exclut ni l'émotion, ni l'esprit : telle cette Vierge si touchante embrassant le cadavre de son divin fils, ou encore VHistoire de Jean d'Autriche, par David Teniers le Jeune, le Pillage dUm village, par Pieter Snayers, des Scènes du Paradis, par Jean Breughel de Velours, un Chien et du gibier, par JeanFyt, Thétis plongeant A chille dans le Sfyx. par Rubens, le Roi de la Fève, de Gérard van Honthorst, etc. L'École française n'a pas été oubliée par M. Pacully : elle est représentée par une charmante tête d'étude de Greuze, une Jeune fille au pigeon, par un Portrait d'Homme. d'Hyacinthe Rigaud, par un Naufrage, de Joseph Vernet, un Portrait de Femme, de Chardin.
Mais j'anticipe sur la tâche de mes collaborateurs : ces quelques notes n'ont d'autre objet que de présenter au public français, '■< to introduce ... comme disent les Anglais, l'amateur au coup d'oeil sûr, à la main heureuse. La présentation faite, mon rôle est fini et je disparais. Mais avant de prendre congé du lecteur, j'ai à remplir un devoir des plus agréables : c'est de remercier M. Pacully de l'obligeance avec laquelle il a facilité à l'Œuvre d'Art l'étude d'une collection inabordable jusqu'ici et qui demain, j'en ai la certitude, sera classée et célèbre.
Eugène Muntz.