II AYANT-PROPOS
vulgaires, porcelaines et timbres -poste, armures et pipes, tapisseries des Gobelins et chaussures anciennes, palettes de peintres et autographes de maîtres. Il y a même des amateurs de belles pensées humaines.
Enfin, ce livre, qui groupe des articles parus un peu partout, n'est lui-même qu'une collection qui débute et que l'auteur continuera si le public l'y encourage.
Paul Eudel.
ET
LE
Dans la rue qui s'appelait sous Louis XVI la rue Royale de Montmartre et qui porte maintenant le nom de Pigalle, en souvenir de l'un de ses habitants les plus célèbres, demeure, depuis six années, au n° 18, le baron Charles Davillier.
Tous ceux qui s'occupent dans l'Europe intelligente d'émaux, de médailles, de faïences, de tapisseries^ de bronzes et d'argenterie, des mœurs d'autrefois et des pieuses reliques du passé, connaissent ce nom-là.
Issu d'une famille d'industriels et de banquiers, dont l'un était récemment encore régent de la Banque de France, M. Charles Davillier est né à Rouen en l'an de grâce 1823.
C'est un amateur instruit, passionné, convaincu, à qui rien n'a coûté pour prendre rang parmi les premiers dans la sainte corporation de la curiosité. Il est de cette génération clairsemée aujourd'hui qui, devançant notre époque, songea à remplacer chez elle, avant tous les autres, l'acajou verni par du chêne sculpté, les tentures de Lyon par les tapisseries des Gobelins et le papier peint par des cuirs de Cordoue.
Ses jeunes années s'écoulèrent à Paris, au collège Stanislas, puis au collège Saint-Louis. On naît antiquaire, on ne le devient pas. Aussi de bonne heure son goût pour les choses anciennes se révéla, ne fit que croître ensuite et se perfectionner. Au collège, avec ses trente sous par semaine, au lieu d'acheter du sucre d'orge et des chaussons de pommes, il flânait, les jours de sortie, à la recherche des bibelots et choisissait déjà des médailles antiques de deux sous perdues dans les boites des marchands étalées sur les quais. Sa première acquisition sérieuse fut une maquette du Persée de Benvenuto Gellini. Il a encore cet objet, dont nous aurons à reparler. A la fin de ses études, son oncle, l'un des grands manufacturiers de Gisors, l'appela près de lui pour l'initier aux travaux de sa fabrique et préparer son avenir. Mais son goût le portait beaucoup plus vers les choses artistiques que du côté des opérations commerciales. Chargé des voyages pour la maison, il ne fit probablement pas beaucoup d'affaires, mais il compléta son éducation
artistique, visita tous les musées, apprit toutes les langues étrangères de l'Europe, et parvint à en parler plusieurs de façon à faire douter souvent de sa nationalité.
L'un des volumes de la Vie moderne renferme de lui un portrait très ressemblant, signé par Boldini. Il a paru sous le titre anonyme : Types parisiens : un collectionneur. Mes lecteurs possédant la collection du journal pourront aisément le retrouver dans la livraison du 28 février 1880. maintenant que je viens de trahir l'incognito dont il avait désiré s'entourer à cette époque.
De taille moyenne, mais d'une solide charpente, l'œil vif et intelligent, le front haut et lumineux, la démarche juvénile, l'accueil cordial et hospitalier, le baron Charles Davillier est une physionomie caractérisée et puissante, très curieuse à étudier.
Plein de défiance de lui-même, malgré sa haute érudition, ce fut tard qu'il se décida à écrire. Il avait déjà trente-huit ans lorsqu'il corrigea ses premières épreuves. Il rattrapa promptement le temps perdu, non pour lui, mais pour les autres. Ses livres, tous très étudiés, d'un style sobre et facile, sont le résultat de recherches patientes qui lui ont fait trouver des documents inédits, dont il a voulu faire profiter ceux qui lisent encore pour s'instruire.
En 1861, il publia son premier livre, les Faïences ispfino-wauresques, rempli de précieuses révélations. On le consulte encore avec le plus grand fruit et le
plus vif intérêt, car, depuis cette date, le temps n'a guère apporté au monde savant de découvertes nouvelles sur la matière.
L'un des premiers, après le baron Jérôme Pichon, il a remis en honneur le xvnie siècle. Avec des lambeaux de cette époque, trouvés çà et là, il a publié des études très complètes sur le prix des porcelaines de Sèvres livrées à la comtesse du Barry et sur la Vente de Mlle Laguerre, une actrice très aimable et très.aimée. Grâce à lui. les amateurs ont vu revivre Jes collections du siècle passé dans son Cabinet du duc d'Aumont, précieux catalogue à peu près introuvable, réimprimé avec une préface apprenant aux curieux des choses complètement ignorées.
Il a été le Christophe Colomb de la faïence de Moustiers. Avant les autres, il a su en deviner les délicatesses exquises et l'ornementation de haut goût. C'est lui encore qui, dévalisant la contrée où elle se trouvait, la faisait, par wagons, venir des Basses-Alpes à Paris, pour la plus grande joie des amateurs. C'est lui enfin qui, voulant initier ses amis à ce qu'il savait sur ce sujet, en a écrit l'histoire, jusqu'alors à peu près inconnue.
Fortuny n'eut pas de meilleur ami de son vivant et aussi par delà cette tombe, où il a été déposé, à trente-six ans, dans tout l'éclat de son talent. Sa famille pria M. Davillier de dresser le catalogue de ses armes, de ses étoffes, de ses dessins et d'en diriger la vente. La biographie qu'il écrivit peu de temps
après a rendu désormais impérissables la vie et l'œuvre de ce grand artiste, si bien caractérisé par Théophile Gautier : un peintre de génie produisant des ébauches de Goya, — inspirées et retouchées par Meissonier. Gautier ajoutait aussi qu'il avait la liberté fantasque du peintre espagnol, — modifiée par la scrupuleuse vérité du peintre français.
Fortuny aimait beaucoup le savant archéologue. Aussi fit-il pour lui et lui a-t-il dédié un beau portrait destiné à ce livre rarissime ayant pour titre : les Mémoires de Velasquez, tiré à cent exemplaires, dont soixante partis de suite pour l'Amérique, et les autres gardés si précieusement par les souscripteurs qu'ils sont devenus désormais introuvables.
Plus tard, pendant ses voyages, partout où il se trouvait. Fortuny expédiait, à l'adresse de son ami, de longues et gaies missives, toujours illustrées, en marge, par les dessins des objets d'art rencontrés sur la route. C'est de Portici, le 16 septembre 1874, peu de temps avant sa mort, qu'il envoya les trois spirituels croquis restés inédits que nous ne pouvons malheureusement reproduire ici comme la lettre qui les accompagnait.
« J'ai senti, disait-il, ces jours derniers, se réveiller chez moi des symptômes de ma passion pour les antiquailles; mais j'ai la ferme volonté d'étouffer ces tentatives d'infidélité, tout en laissant encore le feu sous la cendre, pour un temps où j'aurai plus de loisirs. Vous verrez comme un reflet de ces velléités dans cette
lettre, où je vous envoie le croquis d'un colïret d'ivoire.
« J'ai encore reçu un autre joli cadeau pour ma fête, de la part de Mme Fortuny : un coffret en bronze du xiv° siècle et d'une bonne conservation. »
Et il indiquait, très à la bâte, les ornements du couvercle et des parois, avec cette vérité et cetle facilité qui faisaient de lui un maître.
Le baron Davillier semble avoir vécu auxve siècle, tant il reconnaît aisément les objets qui appartiennent à cette période splendide de la Renaissance artistique. La glace de l'âge n'a pu ralentir la chaleur de son enthousiasme pour cette époque. Il connaît tout ce qui en reste. Aujourd'hui encore, sur un mot, sur un signe télégraphique, il boucle sa valise, prend son billet et part pour le fond de l'Italie. Il n'a pas hésité, s'étantmis entête, un beau jour, de percer les mystères de la céramique, à aller, sur les lieux mêmes, puiser les matériaux les plus précieux et les documents les plus exacts de son Histoire des origines de la porcelaine en Europe. C'est son dernier ouvrage. Il contient, sur les porcelaines des Médicis, qui étonnèrent et ravirent Florence en 1563, des chapitres étudiés sur place, avec la patience d'un bénédictin, des révélations du plus haut intérêt pour les chercheurs et pour les érudits.
Son goût pour les voyages lui a fait connaître de fond en comble le pays de Cervantes, des majas, des toreros et des hidalgos. Il a visité la vieille Espagne
dans tous les sens : elle n'a plus de secret à révéler à ce maître. C'est un domaine qui lui appartient; il a su de bonne heure dans quel endroit on pouvait rencontrer de précieuses trouvailles, « sur ce sol béni où presque tous les arts ont eu des époques brillantes et fécondes », comme il l'a écrit dans sa préface de Y Orfèvrerie en Espagne au moyen âge et à la Renaissance, une splendide publication précédée de deux sonnets finement ciselés par les poètes François Goppée et don José Maria de Heredia.
Aussi, en 4875, aidé du crayon étincelant d'esprit et d'imagination que possède Gustave Doré, a-t-il fait le portrait de l'Espagne et publié son histoire, sa vie intime et ses mœurs. Ce livre n'a pas eu moins de succès que les autres. La traduction en a été faite en sept langues, voire même en javanais, pas celui, bien entendu, que l'on fabriquait autrefois rue Bréda, mais l'idiome primitif, parlé encore aujourd'hui à Batavia, dans l'autre hémisphère.
Il faut l'entendre raconter les péripéties de ce voyage avec son compagnon de route, qui, ne connaissant pas la langue du pays, refusait de le quitter un seul instant. Sa mémoire fourmille de mille anecdotes toutes plus gaies les unes que les autres. Alexandre Dumas, parlant de Giraud et de son fils Alexandre, n'a pas plus de verve; Gautier, accompagné d'Eugène Piot, n'a pas mis plus de couleur locale dans le récit de ses aventures à travers la péninsule des belles filles et des mères utiles, si bien
rendues dans les Caprichos, de l'inimitable Goya.
Un beau jour où le baron s'ennuyait fort, perdu au milieu des montagnes de la Sierra-Nevada, dans une mauvaise posada, Doré, qui était la gaieté et l'entrain du voyage, lui proposa, pour distraire leur solitude, d'écrire une lettre excentrique à leur éditeur Templier, de Paris.
— Prends ta plume, dit-il, je vais tailler mon crayon.
Et les voilà tous les deux, abandonnant le labeur quotidien, composant en collaboration une œuvre de haute fantaisie, destinée à produire l'effet d'un épouvantable cauchemar sur l'esprit du directeur de la maison Hachette.
« Illustrissime senor! — disaient-ils dans la langue de Cervantes, — justice est enfin rendue à nos mérites. Des offres magnifiques nous sollicitent.
« D'un côté, le clergé, tout-puissant dans ce pays, veut absolument nous confier une importante mission : le rétablissement de la Sainte Inquisition. De l'autre, de puissants personnages dans la magistrature nous proposent de fonder une société de brigandage par actions. L'émission se ferait ici. Paris, dont la civilisation retarde quelque peu, n'entend rien à ces sortes de choses.
« De quel côté tourner nos préférences, devant les instances réitérées qui nous assiègent?
« Nous n'en savons rien encore.
« L'Inquisition nous captive par la moralité de son
institution et par la grandeur du rùle que nous aurions à jouer. Nous serions grands d'Espagne avant peu. Mais le brigandage, avec ses aventures, nous séduit également par les revenus considérables qu'il nous assurerait.
• La première nous conduirait rapidement à la considération et aux honneurs; l'autre nous mènerait plus vite à la fortune.
• Nous hésitons. En tous cas, nous abandonnons aujourd'hui la publication commencée. Devant d'aussi hautes destinées, nous ne saurions continuer à déroger ainsi. Ne comptez plus sur nous. »
Cette lettre était illustrée, par Gustave Doré, de dessins désopilants et fantastiques. Dernièrement encore, M. Gharton, le sénateur, la montrait dans les couloirs à ses collègues, qu'elle déridait d'un fou rire au milieu d'une grave et somnolente discussion.
Voici un autre épisode. Je ferai de mon mieux pour le reproduire ; mais, transmis par ma plume, il perdra certainement une partie de sa saveur, en ne passant pas par la bouche du spirituel conteur.
La cathédrale de Saragosse, la ville à la tour penchée, menaçait ruine.
La vieille basilique de Notre-Dame del Pilar, qui contient depuis dix-neuf siècles, sur une colonne de marbre, l'image vénérée de la Vierge, sculptée dans un morceau de bois noirci par le temps, et vêtue d'une riche dalmatique , le temple métropolitain, construit, suivant la légende, par saint Jacques sur
Tordre du Christ, s'en allail par morceaux. Les fidèles n'osaient plus lui porter leurs offrandes. Beaucoup d'entre eux craignaient de recevoir, à l'heure de leurs dévotions, quelque gros moellon se détachant de la voûte en guise de hénédiction céleste.
Piliers gothiques et recettes étaient donc sur le point de s'écrouler. Le clergé voyait haisser ses revenus et commençait à crier famine. La caisse était à marée basse, et il fallait plusieurs millions de réaux pour dresser les échafaudages et commencer les travaux.
Où trouver les fonds nécessaires pour les réparations?
Le chapitre, très effrayé, se réunit, délihéra et résolut de s'adresser à Madrid pour demander, en toute hâte, des subsides au ministère.
Seulement, comme la fourmi du fabuliste, le gouvernement de l'Espagne n'est pas préteur; c'est là, du reste, son moindre défaut; le plus grand, c'est qu'il n'a pas toujours payé ses dettes.
Exiger de lui de l'argent ! autant demander aux poiriers une récolte de pommes ou prier un manchot de servir de maître de boxe.
La réponse se fit néanmoins longuement attendre : la question paraissait étudiée avec soin. Elle arriva enfin : elle était négative !...
La fabrique, en bon espagnol, était engagée à se tirer d'affaire, seule, sans le concours de l'Etat, qui l'autorisait, en retour, à disposer de son trésor, de
LE BARON CHARLES MYILLIER il
ses reliquaires en cristal de roche, de ses chapelets en perles fines, de ses croix pastorales en turquoise et de ses ex-voto à tètes, yeux, jambes et bras en or et en argent massif. Elle pouvait, si bon lui semblait, aliéner ces dons précieux, les mettre en vente publique et en affecter le montant aux réparations nécessaires.
Il n'y avait pas à hésiter. L'exemple du beffroi de Yalenciennes, s'abattant d'un seul coup sur lui-même, en 1843, épouvantable catastrophe qu'on se rappelait fort bien, démontrait les risques que la brave population de Saragosse pouvait courir à son tour.
L'urgence était donc évidente. Le sacrifice fut décidé immédiatement, à la réception de la" missive officielle, bien qu'il en coûtât beaucoup au chapitre de se séparer de richesses séculaires et vénérées. Séance tenante, un expert fut appelé pour dresser doux catalogues, l*un en espagnol, l'autre en français. Ils devaient être envoyés, dans toutes les directions, à tous les musées du monde entier.
Le baron Davillief, qui flânait en ce moment dans ILstramadure, fut prévenu par ses amis de ce qui se préparait. Il connaissait de longue date, pour l'avoir admiré, en touriste, le trésor gardé précieusement, comme la lampe par les vestales, dans la « capilla mayor». Bien souvent il avait contemplé la custodia du xvie siècle et le taureau en or massif donné par le célèbre torero Cucharès à la vieille cité de Saragusta [Gesarea Auguste). Il avait surtout conservé dans
l'oeil le souvenir d'une certaine grenade de la Renaissance, en or émaillé, grosse comme une mandarine, s'ouvrant à l'aide d'un ressort dissimulé et présentant à l'intérieur deux fines ciselures : la Visitation et Y Annonciation. Cet objet merveilleux, un bijou introuvable, la plus belle chose artistique du trésor, était revenu bien souvent, dans ses rêves de collectionneur, danser devant lui la jota aragonaise. Il arriva de suite à Saragosse.
La vente, indiquée pour octobre, époque des fêtes de la grandissime patronne de l'Aragon, devait se faire dans une construction adossée à la cathédrale, appelée la grande salle capitulaire, vaste vaisseau pouvant contenir plus de deux mille personnes.
Au jour choisi, elle était pleine de curieux accourus de tous les points de la province. Ceux qui n'avaient pu entrer se tenaient en masse sur la promenade de Santa-Engracia, pour apprendre tout de suite les péripéties de ce tournoi mémorable.
On commença par adjuger les gemmes de toutes sortes, les rubis, les émeraudes, les topazes d'Orient, les cœurs en saphir, les pendants d'oreilles en brillants, les camées en calcédoine, les colliers garnis de diamants, les décorations de l'ordre de Calatrava, les épingles d'améthyste, les bracelets couverts de pierres précieuses, qui formaient l'écrin de la Vierge miraculeuse.
Les objets d'art devaient clore la séance. Une petite croix, montée avec cinq gros diamants, souvenir
historique sur lequel le roi faisait autrefois le serment de respecter les faeros de l'Aragon, dépassa cependant quatre-vingt mille pesetas.
Arriva enfin le tour de la grenade, suspendue par trois chaînettes. Profonde émotion ! car la grenade, par la couronne qui la surmonte, passe en Espagne pour le symbole de la royauté.
Elle circula d'abord de main en main. Chacun admira la couleur de son émail, la richesse de son travail et sa forme charmante. Une section entr'ouverte, en guise des graines rouges, laissait apercevoir des rubis étincelants. C'était un bijou princier. La tradition l'attribuait au grand orfèvre Benvenuto Cellini.
Il fallut quelques minutes pour remettre au repos les esprits déjà enfiévrés. A la fin, le combat commença. La grenade fut mise à prix sur la base modeste de vingt mille réaux, estimation d'un expert ignorant, don José-Ignacio Mino. Ce n'est pas Charles Mannheim qui aurait commis cette bévue.
Les enchères marchèrent d'abord au petit trot. Longtemps répétées, elles furent longtemps suspendues. On se hâte lentement en Espagne.
Le musée deKensington, de Londres, avait envoyé, pour le représenter, sir W. Choffars, un Anglais pur sang, au flegme britannique qui ne comprenait rien à la langue française, et, en revanche, n'aurait pu dire un mot d'espagnol.
Il s'était mis à coté du baron Davillier, comme auprès d'un sauveur, afin qu'il lui servit d'interprète !
Placé dans cette délicate situation d'agir alternativement pour lui et contre lui, il poussai! tantôt pour son concurrent, tantôt pour son propre compte.
— Nothing for y ou (vien pour vous), lui disait-il.
— Very well très bien), répondait le représentant britannique.
— For me (pour moi).
— Verywell.
Et ainsi de suite. La situation était nouvelle. A coup sur, elle ne manquait pas de piquant.
Dans la salle, une avide curiosité se peignait sur tous les visages. Les Saragossiens se penchaient pour mieux examiner ces deux nobles étrangers qui prenaient ce jour-là un aussi grand rôle dans l'histoire de leur cité. Jamais ils n'avaient vu deux frères ennemis s'entendre si bien et rester en si bons termes.
Comme nous l'avons déjà fait remarquer, les enchères marchaient donc lentement, avec la majesté habituelle au pays des hidalgos.
Il n'y a pas de crieurs en Espagne. Aussi, pour tromper le temps et remplacer la cadence monotone de l'aboyeur ordinaire, après chaque enchère, le président faisait un discours bien senti.
Arrivé au chiffre suprême de deux cent mille réaux, M. C.hoffars, dont le crédit était dépassé, remercia son interprète et lui déclara qu'il abandonnait personnellement la partie. Son voisin, bien décidé à ne pas lâcher prise aisément, continua seul la lutte.
LE BARON CHARLES D.WILLIER lo
répondant sans hésiter par mille réaux à chacune des enchères de ses adversaires.
Peu à peu, à force de couvrir les enchères de tous ses concurrents, M. Davillier arriva à les éloigner les uns après les autres. Il resta bientôt enfin seul sur le champ de bataille.
Personne ne disait mot. Le moment devenait solennel. Tous les esprits étaient tendus, tous les regards dirigés vers l'amateur français. Il devenait le lion du jour.
Alurs. le président, tenant de la main droite la sonnette qui remplace en Espagne le marteau d'ivoire de maître Chevallier, se leva, réclama le silence et prononça les paroles devenues sacramentelles dans tous les pays du monde.
— A la h tia! A las dos! Senores, réfléchissez. Por nuestra Senora del Pilar, je vais dire : A las très!
Malgré toutes ces sollicitations, le public gardait un calme profond. On aurait entendu voler un brigand de la Sierra-Morena.
Le baron tenait la corde. Il touchait le but. Encore un moment et la grenade allait être définitivement à lui.
Il faudrait être un poète comme Théophile Gautier, un orateur comme Berryer, un styliste éblouissant comme Paul de Saint-Victor pour décrire ici la curiosité, l'attention, la passion de tous les assistants tremblant d'une indicible émotion.
Tout à coup une porte dérobée s'ouvrit avec fracas,
un homme masqué s'avança, et d'une voix retentissante s'écria :
— Gien reaies mas! (cent réaux de plus!)
Tous les assistants se levèrent comme un seul homme pour mieux voir celte apparition inattendue, qui, intervenant ainsi dans le débat, semblait envoyée par Dieu.
Une immense clameur s'éleva, suivie de nouveau du plus profond silence.
Était-ce le justicia légendaire qui venait de paraître, ce magistrat plus puissant qu'un souverain, auquel, dans l'antique capitale, tous, nobles et manants, pouvaient demander la suprême juridiction, même contre le roi d'Aragon ?
Tout paraît possible dans le pays crédule des ex-voto de Notre-Dame del Pilar.
Quant au baron, cette mise en scène, empruntée aux gros mélodrames du boulevard, l'avait fait légèrement sourire. Il resta immobile et froid.
Voyant cette attitude, le président, se tournant de son coté, lui adressa un long discours pour l'encourager à triompher une dernière fois par un suprême effort.
— Représentant de nos voisins bien-aimés ! (on le croyait envoyé du Louvre) vous avez déjà vaincu la puissante Albion. Vous devez assurément remporter encore la victoire sur le nouvel enchérisseur.
A la fin, cédant à cette invitation gracieuse, mais intéressée, M. Davillier se décida à sortir de sa ré-
serve. Il se leva et dit, en espagnol, d'une voix claire et vibrante :
— Senor présidente! peuple de Saragosse, nous venons d'assister à une lutte chevaleresque entre la France et l'Angleterre. J'apprends que le troisième champion qui vient d'entrer en lice est un caballero de Saragosse. Je crois de mon devoir de ne pas aller plus loin; aussi je me retire avec regret, mais je dois le faire. Que cet objet, depuis tant de siècles la gloire et l'honneur de votre illustre cathédrale, reste longtemps encore parmi vous, pour vous rappeler les grandes choses de votre histoire. Je m'en voudrais toute ma vie de faire perdre à cette vaillante et loyale cité (qui ne parait pas vouloir aisément s'en dessaisir) l'un des plus beaux fleurons de sa couronne, et je renonce au bonheur de posséder ce merveilleux bijou.
A peine avait-il achevé ces mots, qu'un frémissement courut parmi les spectateurs. De tous les côtés partirent des cris d'enthousiasme et de joie. Un peu plus, on lui aurait jeté des sombreros et des cigares comme aux courses de taureaux. Il n'y a pas plus d'émotion les jours où les toreros se font tuer en l'honneur de la sainte Vierge. Tous voulaient le féliciter, le remercier, lui serrer les mains.
— Bien! Bien! Serior estrangero.
La grenade, attribut de l'amitié et de l'union des peuples, la grenade sur laquelle couraient tant de traditions, la grenade qui avait fait tant de miracles, allait donc rester à Saragosse.
Impossible de continuer la vente au milieu d'un pareil tumulte. Il fallut longtemps pour refroidir ces âmes surexcitées. Au bout d'un quart d'heure seulement; le calme revenu dans l'auditoire permit cependant de reprendre le cours de l'adjudication.
Il est à croire que ce qui faisait la joie du peuple, ne produisait pas le même effet d'allégresse sur le chapitre de Saragosse. Le président, en ouvrant de nouveau la séance, parut quelque peu embarrassé. Il n'avait pas prévu les difficultés qu'il éprouverait à vaincre la résistance de l'acquéreur étranger.
Pâle, décontenancé, il hésitait à adjuger. Il regardait toujours le Français, qui s'était rassis tranquillement et restait de nouveau inébranlable comme une statue antique.
Cependant il fallait en finir. Il lui montra de nouveau la terrible sonnette en lui adressant les dernières adjurations. Lentement, scandant ses mots, attendant à chaque instant la réplique :
— A la unat A las dos! dit-il.
Puis il ajouta à plusieurs reprises :
— Que se va a rematar! (On va adjuger!)
Le baron possède une grande force de caractère. Plus que jamais il restait impassible. Son visage ne trahissait aucune hésitation.
Enfin, de guerre lasse, à bout d'arguments, de menaces et de gestes, mettant un terme à tant d'angoisses, le président, désespéré, se décida à prononcer le fatal :
— A las très!
En même temps, la sonnette jetait aux échos d'alentour ses tintements les plus aigus.
Un tonnerre d'applaudissements accueillit cette adjudication.
Il y a un épilogue à cette histoire, — presque une moralité.
L'avenir donna raison au baron Davillier. Je raconterai, quelque jour, les péripéties à la suite desquelles la grenade arrivait dix ans plus tard rue Pigalle, sous le manteau d'un Espagnol, et prenait j)lace dans les vitrines du savant collectionneur.
L'hôtel qu'habite le baron Davillier est entre cour et jardin. D'un côté, l'animation de la rue, de l'autre la verdure, les fleurs, les arbres — en plein Paris.
Jadis un nain sonnait du cor lorsqu'un chevalier se présentait, visière baissée, au pont-levis du château.
Chez lui, remplaçant le page, le concierge, lorsque vous passez sous le large porche, frappe sur un timbre puissant, vieux débris de quelque grosse horloge, qui retentit comme un bourdon de cathédrale.
Vous êtes annoncé.
La porte de la cage vitrée du perron s'ouvre à deux battants. Sous la marquise pendent une lanterne rocaille en bronze doré et de chaque côté d'élégantes jardinières en vieux marseille. Quelques marches à franchir en vous appuyant au besoin sur une rampe
qui s'élance gracieusement le long des marches blanches à tapis de Smyrne. C'est fini. Vous voici dans le vestibule. Vous avez déjà quitté le dix-neuvième siècle. Vous êtes chez l'antiquaire!
Là, soudain, au milieu des bahuts, des coffres, des faïences, des tapisseries, des terres cuites qui ornent l'antichambre, vous vous trouvez transporté au milieu du moyen âge, en pleine Renaissance ou dans la plus belle période du règne du grand roi.
Ici un bas-relief gothique, un lustre flamand, des plats signés du maestro Giorgio. Là un siège à X du quinzième siècle, une pendule d'André-Charles Boule sur son socle en bois doré. Plus loin, placé sur la paroi de droite, un meuble de Du Cerceau, d'une architecture complètement inédite, et, masquant les portes, quatre grandes tapisseries armoriées qui forment, comme toiles de fond, un décor d'une extrême élégance.
Quelques pas à faire de plus et vous entrez dans le cabinet de travail du maître de la maison, que vous trouvez le plus souvent penché sur un vaste bureau à tambour, du siècle dernier,encombré de lettres, de brochures, de petits mémorandums accrochés aux tiroirs, d'épreuves d'imprimerie et de livres en cours de publication. C'est un envahissement tel qu'il ne reste plus de place nulle part. L'écritoire tient par des prodiges d'équilibre sur des dossiers bourrés de notes, et le buvard de l'écrivain est plus souvent, je le crois, sur ses genoux que sur la tablette.
Pas plus ici qu'ailleurs, ce beau désordre, n'en déplaise à Boileau, n'a rien à faire avec l'effet cherché. Ce qui concerne l'art se trouve sur le sommet du bureau. Ce sont quelques statuettes précieuses que le seigneur de céans peut, en levant les yeux, voir, étudier, examiner, ou en allongeant le bras, prendre, retourner, et avec lesquelles, sans doute, je le parierais volontiers, il cause bien souvent pour se délasser du labeur quotidien. « L'histoire apprend tout et les arts consolent de tout », disait M. Thiers.
Tout près de lui, d'un bon faiseur de Séville, sa guitare dont il joue comme le comte Almaviva du Barbier. Aguado et Huerta, ces deux maîtres de l'instrument , auraient écouté volontiers ses pizziccatos. Quand on a si longtemps voyagé en Espagne, il serait étonnant, du reste, de ne pas savoir chanter une sénérade en grattant le jambon , rasear el jamon , comme dit Théophile Gautier.
Sous sa main, une petite bibliothèque basse bien comprise et très commode, où il transporte, range et conserve les livres d'étude descendus de la grande bibliothèque du premier étage, et qui doivent servir aux recherches immédiates de la publication sur le chantier : biographies, dictionnaires et glossaires de toutes sortes. Au-dessus, pour charmer les regards, une tapisserie à petits personnages, de la fin du quatorzième siècle, achetée à Madrid le lendemain du départ de la reine Isabelle.
Au milieu de ce sanctuaire de l'étude, de ce « buen
retiro » du travail où M. Davillier se tient ordinairement, plane un fort bel oiseau en bronze, un pigeon de Saint-Marc, fondu à la cire perdue, exécuté par un artiste inconnu , dont les œuvres ornent à Florence l'une des salles du Bargello.
Dans ce milieu artistique, si vous aimez les bronzes anciens, vous n'êtes bientôt plus en possession de vous-même. De tous les côtés vos regards sont charmés et séduits. C'est la passion du baron Davillier, bien qu'il ait beaucoup écrit sur le dix-huitième siècle. N'a-t-il pas un peu raison? Voyons notre civilisation, a-t-elle produit quelque chose de plus naïvement vrai que ce chevalier du treizième siècle, armé de pied en cap, trouvé tout près de Naples , et que le crayon de Giraldon a reproduit? Ne vousrappelle-t-il pas ces hardis Normands, coureurs d'aventures abandonnant leurs foyers pour faire la conquête de l'Italie?
Sur le sommet d'un bahut, un autre bronze de la fin du quinzième siècle, d'un grand sentiment, sorti de l'école de Donatello, peut-être même de ses mains; il représente David triomphant, tenant à ses pieds la tête du géant Goliath : ouvrage précieux et unique comme tous ceux qui proviennent de cet admirable procédé : la fonte à la cire perdue. Croyant lui donner plus de valeur, un contrefacteur ignorant l'avait couvert d'une belle patine verdàtre comme de la malachite, mais l'œil exercé du savant qui reconnaît, du premier coup, le vrai du faux, ne fut pas trompé. Il acheta sans hésiter le faux antique et le remit à Caran,
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de célèbre mémoire, dont la main habile et patiente fit revivre peu à peu, sous le vert-de-gris récent, la véritable patine ancienne de la belle époque florentine.
Admirez d'André Briosco, surnommé 77 Riccio (le frisé), cet Avion, premier spécimen de l'art italien, revêtu d'une belle couleur noirâtre rappelant les antiques. Eugène Piot, doyen de la curiosité, l'un des vétérans du Roi s'amuse, affirmait dernièrement, et il fait aujourd'hui autorité dans la matière, qu'on pourrait aisément l'attribuer à Mante gn a.
Elle est charmante, cette fable d'Arion. Que ceux qui la connaissent m'excusent de la redire une fois de plus.
Ce chanteur grec, le Lassalle du temps, avait donné des représentations en Sicile. En regagnant son pays, des corsaires coulèrent bas le vaisseau qui le portait, lui et sa fortune, et le firent prisonnier. Après s'être partagé ses dépouilles, les pirates se consultèrent. Ce n'était pas une belle esclave à vendre, mais une bouche inutile à nourrir. Pour se débarrasser de lui, ils résolurent de le jeter à la mer.
Condamné à mourir, Arion demanda, comme consolation suprême, à chanter une dernière fois, et lança dans l'espace ses trilles cadencés et ses notes merveilleuses. Puis il- se précipita courageusement dans les flots.
Mais Arion ne périt pas. Hérodote raconte qu'il fut sauvé et transporté jusqu'au cap Ténare, par un ai-
niable dauphin que les accords de sa lyre et les accents de sa voix enchanteresse avaient attiré près du navire.
D'un grand style, la statuette du baron Davillier est fort belle de mouvement. Arion va mourir. Sa tête est inclinée. Il entrevoit déjà les sphères éternelles. Ses mains tiennent un instrument inconnu qu'affectionnait Riccio et qu'il a semé à profusion dans son admirable candélabre de Padoue, que l'on peut ranger parmi les monuments les plus illustres, à côté des portes de Ghiberti.
Les occasions sont aussi rares que les beaux objets. U Arion du xvic siècle a son histoire moderne. Voulez-vous la connaître?
En 1858, son propriétaire actuel se trouvait à Milan. Il vint à l'hôtel Royal tenu par Bruschetti, un peu antiquaire comme tous les Italiens.
Toujours en quête comme un chasseur, M. Davillier vit chez lui cette statuette sur un meuble et reçut de suite la commotion électrique bien connue des amoureux.
— Vendriez-vous ce bronze? dit-il négligemment.
— Je ne puis m'en séparer à moins de mille francs. Seulement, je vous préviens que je ne suis pas certain de son authenticité.
L'objet était tout ce qu'il y avait de plus authentique, le baron était certain de cela. Pour un homme aussi fort; on ne refait plus ce qui a été fait autrefois, — on le parodie. Aussi, dissimulant son émotion, il se pencha vers son frère qui l'accompagnait :
— Cours chez notre banquier, dit-il à voix basse, crève le cheval s'il le faut, et reviens vite avec la somme demandée.
En attendant son retour, tout en causant avec Bruschetti, il continua, sans lâcher l'objet, à l'examiner en connaisseur sous toutes ses faces et à en discuter le prix.
Les minutes lui semblaient des siècles! Son frère ne revenait pas. Il arriva enfin.
— Je le prends, dit-il alors, cessant subitement de marchander.. Voilà les mille francs.
Et, sans oser regarder derrière lui, dans la crainte que Bruschetti se ravisât, il s'enfuit comme un voleur, serrant toujours le bronze entre ses mains tremblantes d'émotion.
Une fois dans la rue, il respira. Triomphant, il tenait sa conquête! Il l'embrassa de joie. Le roi n'était pas son cousin ce jour-là.
Il faut le reconnaître, il venait de faire une trouvaille superbe ! Depuis, on lui a offert un monceau d'or pour son Riccio. Soyez convaincu qu'il ne s'en séparera jamais. Il a les enthousiasmes qui font les grandes passions.
— Dans la plus grande détresse, m'a-t-il dit bien souvent, je mangerais, heureux, du pain sec à côté. La vue d'Arion remplacerait le reste.
Je ne veux pas quitter le petit cabinet de travail sans m'arrêter un instant devant ce buste d'homme
en terre cuite. C'est un bon bourgeois en robe et en cheveux plats tombant sur le front. Ce contemporain de Louis XI est vivant comme tout ce qu'anime le prestige de l'art. Il fut trouvé chez un mardi and nommé Favenza, qui demeurait à Venise, sur le Grand-Canal , à l'époque d'une mystification célèbre qui faisait douter de toutes les terres cuites. Un Italien, praticien habile, s'était mis en tête de faire du vieux. Après avoir moulé la face caractérisée d'un portefaix du pays, il avait doté sa maquette en terre d'un ajustement moyen âge en la coiffant d'un bonnet à larges rebords. La terre cuite une fois sortie du four, il fallait lui donner la couleur du temps. Tous les jours pendant longtemps , lentement et amoureusement, l'artiste, pour les patiner, frotta la face, les cheveux, le col et le reste, avec du jus de tabac et de la peau de saucisson. Au bout de quelques mois, le culottage était complet. Un marchand très connu l'acheta et le mit en vente chez lui comme le portrait d'un personnage célèbre fait par un grand artiste. Un surintendant des beaux-arts, bien connu sous l'empire, passant par là, fut enthousiasmé et l'acheta. Depuis, la terre cuite, à la suite de diverses pérégrinations, est arrivée au Louvre, où vous pouvez, si le cœur vous en dit, la voir encore, ami lecteur ou charmante lectrice, dans l'une des salles du musée Sauvageot.
Malgré la défiance générale du moment, le savant amateur acheta, de Favenza, la terre cuite dont le
modelé très fin Tarait frappé. Sûr de lui, il ne demanda aucune garantie au marchand.
Aujourd'hui cette pièce fait l'admiration des visiteurs. Elle a une place d'honneur dans un hon endroit, avec un jour intelligent et un excellent voisinage. À son propos, Lucullus, un riche banquier qui collectionne et que je ne nommerai pas autrement, a envoyé, un beau matin, son valet de pied rue Pigalle, avec cette courte missive :
« J'ai rêvé cette nuit que vous m'aviez cédé votre terre cuite pour dix mille francs.
« Me SLiis-je trompé? »
Le baron lui répondit sans hésiter, séance tenante :
« Un rêve, cher ami, c'est déjà quelque chose. Ne vous plaignez pas, mais souffrez que je garde pour moi la réalité. »
Ce petit cabinet de travail est comme la sacristie de la grande nef des merveilles où les profanes ne sont jamais admis.
En pénétrant dans ce sanctuaire, on ne peut se défendre d'un véritable éblouissement. Sur les murs tendus de damas rouge à grands rinceaux, se détachent des tapisseries, des majoliques, des tableaux et des bois sculptés. La mémoire, surexcitée par une impression profonde, chemine immédiatement à travers les siècles. Il semble qu'ils revivent dans ce pêle-mêle animé et pittoresque de tout ce que le travail et le génie humain ont enfanté et nous ont légué, comme
héritage, de génération en génération. Partout où les regards se portent, c'est un régal d'émaux, de bijoux, de fers ciselés, de terres cuites, d'instruments de musique et d'armes damasquinées par les maîtres de Milan, dépouilles opimes du passé, conquises dans toute l'Europe, sans que leur propriétaire victorieux ait jamais reculé devant les sacrifices que les circonstances lui imposaient.
Ce musée, dont chaque objet est souvent une fortune et toujours une .découverte artistique, n'a rien à envier à Cluny. La galerie a dix mètres de long; son plafond est à caisson avec des peintures de valeur. Trois grandes fenêtres, drapées de rideaux en ancien velours de Gênes ciselé et brodé d'or, s'ouvrent sur le jardin et laissent entrer à flots des torrents de lumière qui font briller les ors, scintiller les reflets métalliques des faïences hispano-mauresques, reluire les pierres fines et l'acier des armures, et presque mouvoir, comme s'ils étaient vivants, les personnages des vieilles tapisseries.
Quel beau sujet pour Vollon, que toutes ces choses éternisées par l'art, où chaque époque dit son mot et raconte sa vie ! Comme sa merveilleuse palette saurait, d'une façon éclatante, mieux que ma prose décolorée, rendre cette nature morte avec une heureuse illusion.
Chaque collection a sa physionomie comme l'homme. Elle est un reflet de ses goûts. Les sympathies de M. Davillier se tournent de préférence,
pour le choix des objets qui l'intéressent , vers ce xvc siècle qui fut l'aurore de la Renaissance artistique. Très amateur des temps primitifs, il n'est pas de ceux, cependant, comme je l'ai déjà dit, qui, adorant les vases étrusques et les haches celtiques, parlent, en haussant les épaules, de la bourgeoisie du xviue siècle, traitant d'obscénités les tableaux de Fragonard, et de pornographies les vases deClodion.
A l'entrée de la galerie, sur une table, se trouvent les médailles. Les plaquettes de bronze, rangées les unes à côté des autres, se détachent, vertes ou noires, sur un tapis de velours cramoisi, comme des massifs au milieu des plates-bandes d'un jardin. Point n'est besoin d'ouvrir une vitrine ou de faire glisser des tiroirs. Elles sont là à la portée de tous ceux qui les aiment et les comprennent. Ils peuvent les prendre à la main, les examiner, les admirer ou les discuter. Une loupe destinée à cet usage s'offre à la disposition de tous. Les habitués de la maison, en arrivant faire leur visite hebdomadaire, jettent, les uns après les autres, un coup d'œil rapide pour voir si une nouvelle recrue n'est pas venue, de bien loin souvent, enrichir cette précieuse série.
Dans l'impossibilité de décrire toutes ces médailles, je parlerai seulement de quelques-unes des plus curieuses.
Voici une plaquette de Donatello : la Vierge entre deux candélabres, d'une construction et d'une ornementation de haut goût. Convenons-en, cela vaut
bien les œuvres romaines ou les belles médailles faites, dans l'Asie Mineure, à l'époque d'Alexandre le Grand, et dont les amateurs d'antiques sont un peu trop entichés. Voilà, d'un auteur inconnu, le portrait en bronze et en ronde bosse d'une courtisane vénitienne, une de ces séduisantes mulâtresses dont les nuits se tarifaient si cher, à l'époque, dans le prix courant des délices de la galanterie.
Plus loin, quelques-unes des œuvres de Vittorio Pisano, dit Pisanello. Ces médailles sont à peu près tout ce qui nous reste de ce vaillant artiste, dont les peintures ont presque toutes disparu; elles appartiennent à la fois à l'art par le style large et facile, par les modelés, les raccourcis d'une incroyable hardiesse, et à l'histoire, en nous conservant les traits des personnages illustres du temps, à un moment où la mode des portraits peints n'existait pas encore. « On a pu faire autrement que Pisanello », a dit Eugène Piot, qui a pour lui un culte profond, « mais on n'a pas fait mieux, ni peut-être aussi bien que lui. »
Parmi ces médailles magnifiques, il faut citer :*
La fille du marquis de Mantoue, Cecilia Virgo, à l'expression charmante et naïve.
De ces seigneurs de Rimini, surnommés Malatesta (mauvaise tête), un Malatesta Nooeïlo, qui est d'un grand sentiment. Prenez garde! les grandes finesses dans les méplats de la tète indiquent que cette médaille à fleur de coin est un exemplaire hors ligne.
Puis, Borso d'Esté, qui accordait aux lettres et aux
arts une protection éclairée, une plaquette d'une extrême légèreté de touche. La pareille a été tout récemment payée cinq mille francs dans une vente à Londres, aujourd'hui le grand marché des médailles.
Enfin, — rara avis! comme dit Horace, — le portrait du Dante, et au revers un personnage coiffé de sa barrette, — portrait, à n'en pas douter, du grand portraitiste Pisanello lui-même, car les érudits l'affirmaient il y a déjà plus d'un siècle.
Voyez maintenant ce médaillon qui rappelle toutes les splendeurs d'un passé chevaleresque, c'est celui de Thomas Boîtier, en son vivant baron de Saint- Cyergue, chambellan de Charles VIII, général de Normandie en 1503. Au revers ses armes, et en exergue la devise empreinte de tristesse et d'inquiétude qu'il adopta sous Louis XII : « S'il vient à point. »
Il était désespéré, ce Bohier, d'avoir entrepris la construction de Chenonceaux. Le temps passait et sa fortune s'engloutissait dans les dépenses de ce fier manoir. Le malheureux, il avait raison de dire sans cesse : « S'il vient à point, je m'en souviendrai », car la besogne fut si lourde et si longue qu'il ne put la conduire jusqu'au bout. L'histoire raconte, en effet, qu'en 1526, loin des siens, il périt, à peu près ruiné, dans le Milanais, où il avait é',é appelé par les devoirs de sa charge.
Le château fut alors vendu à François Ier, qui en fit une royale demeure, où battirent pour lui tant de
cœurs amoureux. Après sa mort, il devint la propriété de Diane de Poitiers, revint plus tard aux enchères publiques, et fut enfin adjugé définitivement, en bonne forme, à l'ancienne maîtresse du roi, au prix modeste de cinquante mille livres tournois.
Je n'en sais rien; mais je suis convaincu que la sœur du député Wilson, le gendre de M. Grévy, la belle Mme Pelouze, en femme intelligente, donnerait gros pour rencontrer pareille médaille de ce fondateur du château qu'elle habite et qu'elle cherche à faire revivre avec les splendeurs de son ancien mobilier.
Une grande vitrine aux armatures de cuivre, carrée, haute de six pieds, posée sur une table couverte de vieilles étoffes qui tombent jusqu'à terre, étale, au milieu de cette salle, des richesses bien choisies. On se dirait au Louvre, dans la grande galerie d'Apollon. Sur des tablettes de velours disposées en gradins se trouve le trésor où brillent des bijoux, des émaux, des Palissy et des verreries de Venise. C'est le tabernacle des objets précieux.
Les bijoux sont choses rares. Ils ont presque tous disparu au milieu des révolutions, des guerres et des chocs de toute espèce.
M. Davillier a pu cependant réunir, depuis l'époque romaine jusqu'à la Renaissance, quelques beaux spécimens de cet art dans lequel, le plus souvent, le travail dépasse beaucoup la matière, quelque pré-
eieuse qu'elle soit. Il possède, accrochées sur les rebords des tablettes, de très belles pendeloques en or émaiîlé de cette dernière période : l'une en forme d'une aiguière à deux anses ; l'autre figurant un vaisseau: une troisième, Laocoon ; une quatrième une charmante sirène. J'en passe et des meilleures. Mais je m'arrêterai à la maîtresse pièce représentée par un dragon ailé dont le ventre, formé par une grosse perle, offre un exemple curieux de l'habileté de l'orfèvre italien, qui, ne pouvant utiliser cette perle fine dans ses joyaux, a su arriver, par une combinaison ingénieuse, en se jouant des difficultés, à former avec elle le corps d'un monstre que l'émaillerie est venue ensuite compléter et embellir.
Chi lo sa? Ce bijou a peut-être plus d'une fois, pendant ces nuits d'orgie dont parle Burchard, caressé la gorge palpitante de cette Messaline incestueuse célèbre par sa beauté, qui s'appelait Lucrèce Borgia. S'il pouvait parler, il raconterait sans doute ces saturnales de cinquante courtisanes entièrement nues et folles de leur corps, que Lucrèce, lassée et non assouvie, présidait, donnant elle-même l'exemple, et à la fin desquelles, comme reine de la débauche, elle distribuait des prix de luxure aux plus lascives et aux plus impudiques.
Sans remonter si loin, cependant, il a son histoire comme tout ce qui peuple ce musée : ce bijou délicieux ne coûte rien au baron Davillier. Se rendant un jour à Barcelone, il perdit une partie de ses bagages
à Palencia. La valise qui contenait ses munitions d'achat en bons louis d'or, avait pris, par mégarde, une direction opposée à la sienne. Une malle égarée en Espagne est une malle perdue. C'est un dicton cent fois vrai. Aussi, sans espoir de retrouver la fugitive, M. Davillier en fit son deuil et continua son voyage, grâce aux subsides de ses amis, qui lui offrirent immédiatement leur bourse.
Depuis un mois, très occupé à Barcelone, il comptait moins qu'avant sur la transfuge, lorsqu'il reçut, un beau matin, l'avis de son retour. Il courut à la gare. Mauvais présage, la valise était quelque peu endommagée par ses pérégrinations lointaines. Il l'ouvrit avec la conviction de ne plus rencontrer la cassette. Quelle ne fut pas sa surprise, — ô probité méconnue des Espagnols, — de la retrouver intacte ! Rien, pas même les mouchoirs, n'avait été volé. Ce fut pour lui comme un billet heureux sorti à la loterie. Il lui sembla qu'il venait de faire un petit héritage d'un grand oncle d'Amérique, et il ne songea plus qu'à employer aussitôt les fonds si fortuitement retrouvés. Tout de suite il se rendit chez un de ses amis, qui possédait la sirène émaillée que depuis cinq ans il filait avec la patience de Javert, des Misérables. Il ne marchanda pas, soyez-en persuadés; il était trop heureux. Séance tenante, le bijou désiré devint sa propriété. — Et voilà comment, malgré sa grande valeur, il prétend souvent en riant qu'il ne lui coûte rien.
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C'est encore dans cette vitrine que se trouve une série de la plus insigne rareté : cinq ou six émaux vénitiens du xve siècle, sujets religieux presque tous, se détachant d'un fond bleu translucide vitrifié sur une plaque d'argent. Ce ne sont pas là, je vous le déclare, les moindres curiosités de la galerie. Cinq ou six. cela ne parait pas beaucoup. Sachez-le, aucun collectionneur ne peut en exhiber autant, pas même un seul de ces émaux. Le Louvre seulement a la gloire de posséder, dans le même genre, le Baiser de paix dû Sawt-Esprit, très connu du monde savant.
Il faut encore admirer une statuette d'un bel effet : un Persée en bronze attribué à Benvenuto Cellini, reproduit dans le célèbre ouvrage que vient de publier M. Eugène Pion sur le grand ciseleur, puis surtout une Vierge en ivoire accompagnée de l'Enfant Jésus tenant un oiseau à la main, travail du xve siècle d'un fini extraordinaire et d'une rare conservation. C'est l'expression du plus grand art. La tête de la Vierge est adorable d'expression : les plis du vêtement, d'une exécution irréprochable. Cette statuette vaut mieux que son pesant d'or. Si vous en doutez, cherchez et vous ne trouverez pas sa pareille. Aussi n'est-ce pas sans raison que son propriétaire en est fier et glorieux.
— Gli ho fatto Famore (je lui ai fait longtemps la cour», s'est-il écrié devant moi en l'élevant entre ses mains et en la regardant amoureusement.
Soyez-en sûrs, il ne s'en dessaisira jamais. L'objet
a été porté sur le catalogue de son hôtel comme immeuble par destination, ainsi que tout ce qu'il conservera jusqu'à sa mort.
Ce sont encore des pièces d'une insigne rareté qu'il ne faut pas oublier non plus, les deux coupes de jaspe oriental; l'une antique, d'un très beau galbe, l'autre aux lignes un peu rondes, travaillées au xve siècle.
Le baron, lorsqu'il me les montra pour la première fois, me dit pendant que je les examinais :
— Lisez l'inscription dorée.
Et je vis avec surprise les caractères LAUR... MED... courant autour de chacune d'elles.
— Oui, reprit-il, heureux et fier, en rétablissant l'inscription tout entière, rien que cela ! de Laurent de Médicis! le poète, l'ami de Michel-Ange. Laurent avait, comme vous le savez, la passion des pierres dures. Vous avez certainement vu sa collection dans la salle des gemmes, aux Uffizi, à Florence. C'est là et ici seulement qu'on peut retrouver trace de ce trésor disparu, ajouta-t-il triomphant.
J'étais bien tenté, j'avoue ma curiosité, de lui demander ce qu'il avait pu payer ces deux beaux objets. Ma qualité de collectionneur désireux de s'instruire m'y autorisait presque ; mais je le connais : il évite sans cesse ce côté marchand, si commun aux amateurs, cherchant toujours par de grands prix à influencer leurs visiteurs. Lui, vous laisse à vos impressions et à vos appréciations, et, lorsque vous insistez, il vous répond simplement en souriant :
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— ,T*ai trouvé cela clans le bon temps.
Impossible de le faire sortir de là. Aussi je me gardai bien d'insister pour ces deux coupes, dont j'aurais cependant voulu, à titre de renseignement, pour me guider dans l'avenir, connaître le prix d'achat el la valeur actuelle.
Après ces deux coupes, qui ont dû jadis être remplies à pleins bords de vin de Syracuse dans les fêles somptueuses que Laurent le Magnifique offrait à sa cour de Florence, il faut mentionner une cire sous verre, travail italien de la Renaissance : une Léda entièrement nue, comme on doit s'y attendre, caressant,, avec la grâce folâtre d'une nymphe qui ignore, le cygne en qui s'est métamorphosé Jupiter amoureux. C'est en vain que, dans sa pudeur, elle .détourne la tête. Elle ne veut pas cependant repousser tout à fait un si tendre suppliant. De ses deux bras, au contraire, elle attire vers elle l'oiseau séducteur. L'épouse de Tyndare résiste bien encore un peu. mais si faiblement qu'il est aisé de s'apercevoir qu'elle va, comme dans la Favorite, céder éperdue
Au transport qui l'enivre
La gorge semble soulevée par le souffle de la volupté, les attaches sont fines, lapose gracieuse, la cire a les morbidesses de la chair, tant le modelé, dans son inspiration exquise, est parfaitement rendu. Et cependant rien ne parait lascif dans cet amour animal.
C'est là certainement, au contraire, l'un des plus beaux morceaux connus de la céroplastie, si fort en honneur au xve siècle et dont, à part quelque médaillons, il nous reste si peu de chose.
Mais arrachons-nous aux séductions de cette vitrine. Sa description détaillée nous entraînerait trop loin; le temps nous manquerait ensuite pour consacrer aux autres objets la place qu'ils méritent. Hâtons un peu notre marche au milieu de cette galerie, autrement une année de travail ne suffirait pas pour parler dignement de tout ce qui frappe les regards et soulève l'enthousiasme de ceux qui, comme moi, aiment passionnément les arts.
Ami lecteur, si vous êtes allé à Florence, ce que je désire, vous connaissez et vous vous rappelez certainement les Musiciens : dix bas-reliefs sculptés en marbre et fixés au mur de l'une des salles du Bargello. Cette belle frise devait servir primitivement de balus trade au grand orgue de Santa-Maria del Flore. Elle est l'une des œuvres de Luca délia llobbia, le meilleur élève de ce Leonardo de Pistoïa qui peignit malicieusement le démon sous les traits d'une charmante femme se tordant sous les pieds de l'archange Michel. Luca délia llobbia, ce Bernard Palissy de l'Italie, si populaire par ses madones qu'il fit en terre cuite pour satisfaire aux nombreuses commandes lui arrivant de toutes parts, n'a laissé que peu de sculptures, à part les bronzes de la sacristie de Santa-Maria del Fiore.
L'auteur des cuirs de Cordoue a la bonne fortune de posséder la première pensée de l'un de ces bas-reliefs des Musiciens dont je parle plus haut. C'est une ébauche sculptée avec des groupes de chanteurs, de danseurs et de danseuses, d'une vérité et d'un mouvement qui ont fait trouver au grand Carpeaux cette esquisse plus parfaite que bien des œuvres achevées du Giott©.
Après les splendeurs de la céroplastie, les finesses du métal, et comme type un bouclier de fer repoussé en ronde bosse et damasquiné d'or, sur lequel se voit Vénus voulant retenir près d'elle son cher Adonis par tant pour la chasse. Cette œuvre de l'art milanais au xve siècle, avant de venir faire l'ornement de cette galerie, avait été trouvée, il y a une cinquantaine d'années, par un riche cultivateur des environs de Valence, qui en ignorait l'intérêt et la valeur. Pendant longtemps le bouclier d'Adonis fut employé — proh pudort — à couvrir l'un de ces énormes récipients d'huile en usage dans la Péninsule.
Peut-être était-ce cette jarre fantastique semblable à celle du conte d'Ali-Baba, dans laquelle Gautier accroupi, sa tète passant au dehors, comme une perdrix en terrine, prit ce bain grotesque qui le faisait ressembler, dit-il dans son Voyage en Espagne, à « un cornichon dans un bocal »?
Donc, le bouclier servait prosaïquement de couvercle à un pot d'argile, lorsqu'il fut remarqué par des peintres français en tournée, qui cherchèrent à l'acheter. Cependant ils le vantèrent sans doute un peu
trop, car le possesseur, défiant et madré comme tous les paysans, .mis en éveil, refusa de s'en dessaisir.
La découverte fit quelque bruit. Le baron Davillier, connu en Espagne comme le loup d'Aggubio en Italie, fut avisé de la trouvaille et vint exprès à Valence, mais il ne réussit pas mieux que ses prédécesseurs. Supplications, offres séduisantes, grand prix lâché en dernier ressort, rien n'y fit. Toute la rhétorique qu'il emploie ordinairement en pareil cas, échoua cette fois devant l'entêtement du propriétaire. Il dut repartir. Cependant, plus habile que les autres, il sut, à l'aide d'arguments irrésistibles, conserver des intelligences dans la place et dresser ainsi ses batteries pour l'avenir.
A partir de ce moment, craignant de se laisser influencer, le campagnard résolut de ne plus laisser voirson trésor, qui fut mis sous clef, soustrait à tous les regards et gardé précieusement comme les pommes du jardin des Hespérides par le dragon mythologique.
Inutile de dire que cette décision fit au bouclier une réputation légendaire. Un objet qu'on ne peut voir excite tous les désirs. Plus que jamais, les marchands et les amateurs vinrent en foule tourner inutilement autour de sa maison.
Malheureusement pour lui, notre homme était déjà aux limites extrêmes de la vie : il avait dépassé quatrevingts ans. A cet âge le présent nous appartient à peine, on ne peut répondre du lendemain, et jeunes ou
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vieux n'ont jamais, que je sache, rien emporté avec eux dans l'autre monde.
Faute de mieux, il fallait se résigner à attendre. Avec patience M. Davillier se résigna. Cependant le Valencien ne pouvait avoir la prétention de rester immortel.
Mais, comme un fait exprès, à partir de ce moment, l'octogénaire eut plus que jamais des regains de jeunesse et, avec une obstination de mauvais goût, se mit à repousser énergiquement du pied le rebord de la tombe.
Dix ans d'attente s'écoulèrent. Au bout de ce temps une dépêche arriva rue Pigalle.
« Venez au plus vile », disait-elle.
Ne pouvant faire autrement, le propriétaire têtu était au plus mal. Il se préparait enfin à rendre son âme à Dieu et le bouclier à autrui.
M. Davillier ne se le fit pas dire deux fois; prendre le train, traverser toute la France, arriver d'une seule traite à Valence, fut pour lui l'affaire de quelques mauvaises nuits.
Le malade vivait encore, mais il n'en valait guère mieux pour cela.
Notre voyageur établit immédiatement un siège en règle. Il s'aboucha tout d'abord avec le confesseur du moribond, lui avoua sans détour pourquoi il était venu et lui promit quelques saints en carton-pâte, pour l'ornement de sa chapelle, s'il menait à bonne fin la délicate négociation qui l'amenait à Valence.
En retour le vicaire, enchanté et gagné à sa cause, se chargea de persuader son client, qui était à toute extrémité, de la nécessité avant de mourir de fonder pour le salut de son âme quelques œuvres pies dont le bouclier vendu à M. Davillier devait faire les frais.
Ce qui fut dit fut fait.
Il est avec le ciel des accommodements.
Le baron paya largement la rémission des fautes du pécheur, et reçut en échange le bouclier de ses rêves.
Avec sa conquête, il revint sans retard à Paris, tandis que le Valencien, débarrassé de son bouclier, mais la conscience rassurée, exhalait son dernier soupir.
Lorsqu'il fut porté en terre, vingt marchands s'abattirent comme des oiseaux de proie sur la maison. Ils apportaient tous, dans leurs ceintures garnies d'or, des offres magnifiques.
Trop tard! l'oiseau était déniché et envolé. On l'admirait même déjà dans la cage dorée que nous décrivons.
Continuons à nous promener dans le salon des merveilles.
Voyez épars sur cette table : voici des cuirs gaufrés, des épées damasquinées, une lampe de mosquée où l'or et les couleurs éclatantes courent en festons coquets ou bien semassent en cachets symboliques. Voilà un plat de Caffagiolo avec une composition de person-
nages eu costume vénitien rappelant beaucoup Carpaccio. C'est une pièce de première qualité; malheureusement, ce n'est plus qu'un fragment : la moitié du plat manque.
Castellani, le riche marchand de Rome, qui, mieux que personne, a la science de la céramique de son pays, examinait un jour, en connaisseur, ce précieux morceau, le tournant et le retournant. Il paraissait désolé de ne tenir qu'un débris entre les mains.
— Voulez-vous me céder cette moitié? dit-il tout à coup. Telle qu'elle est, je vous en offre trois mille francs.
— Et moi je vous donne le double de l'autre moitié, repartit le baron sans hésiter.
Penchons-nous maintenant sur cette vitrine plate placée près de l'une des grandes fenêtres qui aspectent le jardinet. Cette mosaïque portative, ronde et recouverte d'une glace, forme un petit tableau très intéressant parmi les raretés de cette époque parvenues jusqu'à nous. Aux xie et xue siècles, on faisait beaucoup de cas des œuvres des mosaïstes byzantins, conservées dans les églises et dans les palais; on les déposait avec les sujets de sainteté et les diptyques d'ivoire dans lePentapyrgion, espèce d'armoire coffrefort qui renfermait les pierres les plus précieuses.
D'une finesse telle qu'on pourrait, à peu de distance, la prendre pour une miniature, elle a été faite avec patience à l'aide de petits cubes de pierres dures, d'or et d'argent massif, assemblés par un artiste connais-
4i COLLECTIONS ET COLLECTIONNEURS
sant le procédé des Romains. Le sujet représente saint Georges terrassant le démon et rappelle quelques-uns des médaillons incrustés dans les murs de la vieille basilique de Saint-Marc, à Venise.
Cette mosaïque portative fait bien des envieux. Je sais que le Louvre, qui n'en a qu'une très inférieure, la désire ardemment. Pour le moment, il ne doit pas y songer. Elle fut trouvée, avec ce flair merveilleux du fureteur, chez un amateur bien fort qui n'en soupçonnait pas tout l'intérêt et qui a fait bien des démarches depuis pour la ravoir. C'était cependant un Florentin, et les Italiens ne se laissent pas aisément dépouiller des objets d'art qui enrichissent leur pays.
Quand on leur confie ce monument précieux, les. curieux n'osent pas le garder longtemps entre leurs mains. Une maladresse suivie d'un accident arrive si vite ! Qui sait si, nouveau Clovis, le baron Davillier, puisant dans son arsenal de vieilles armures, ne ferait pas, séance tenante, un mauvais parti au Saxon moderne qui l'aurait involontairement brisé?
Un amateur de la vieille roche, bien connu parles splendeurs de son orfèvrerie moyen âge, M. Basilewski, se trouvait dernièrement dans la galerie. Je le savais adorateur éclairé de cette époque byzantine.
— Que pensez-vous de cette mosaïque? dis-je au richissime collectionneur de la rue Blanche.
— C'est une pièce unique! cela vaut tout ce qu'on peut payer.
J'ai retenu le mot II ne me semble pas possible de
mieux définir le sommet le plus élevé de l'admiration.
— Eh bien ! dit M. Davillier, en se mêlant à notre conversation, s'il y avait un incendie chez moi, voici ce que je sauverais tout d'abord.
Et il m'apporta un adorable petit ivoire antique sculpté, sur les deux faces, avec un très faible relief. On aurait dit la copie d'une des métopes du Parthénon. Des enfants dansent en célébrant un sacrifice à l'Amour ou àBacchus. L'un porte un thyrse, un autre souffle dans la double flûte, ceux-ci tiennent des crotales, ceux-là frappent sur des tambourins. A coup sûr cette plaque légère était un peigne dont les dents manquent, et qui a dû plus d'une fois démêler la luxuriante chevelure de quelque belle patricienne de Rome. La grâce des compositions, l'élégance du dessin des figures, la finesse du travail en font un ivoire d'un prix exceptionnel, dont il faut reporter la date au premier siècle de l'ère chrétienne, à l'époque où, conquise par les Romains, dépouillée d'une partie de ses chefs-d'œuvre, la Grèce se vengea de ses vainqueurs en lui imposant l'admiration de ses œuvres.
Corot, passionné pour l'antique et dont les bois verdoyants renfermaient toujours des faunes et des hamadryades, était fort épris de ce petit bas-relief. Il éveillait chez lui le souvenir de son séjour à Rome. Si dans son atelier le peintre au travail ne pouvait tenir" en place, lorsqu'il venait rue Pigalle pour se délasser de la peinture, il restait une heure entière
absorbé, en arrêt, à contempler ce charmant objet, et il ne s'en détachait qu'avec peine.
Que mes lecteurs me pardonnent cette courte digression. Ne nous écartons pas davantage de notre sujet. Nous étions devant la vitrine plate. Continuons à énumérer ce qu'elle contient. Notre catalogue touche à sa fin, du reste. Il ne nous reste plus qu'à parler d'un seul objet.
Je ne connais rien de plus extraordinaire que ce diptyque français du xive siècle, en ivoire et à sujet profane, ce qui n'est pas commun pendant la période gothique, où l'art ne servait guère qu'à exprimer des sentiments religieux. Destinés à protéger la cire des tablettes à écrire, les deux feuillets reproduisent des scènes pleines de mouvement. Sur l'un, des dames rieuses et des damoiseaux galants jouent à la main chaude. Sur l'autre, des jeunes gens en gaieté se livrent aux amusements de la morra des Italiens, les délices passionnées du moyen âge. Lesjoueurs, placés face à face, le jarret tendu, le poing élevé à la hauteur du visage, chacun cherchant à lire dans les yeux de son adversaire, s'apprêtent à jeter rapidement le nombre qui, pour gagner, doit être deviné instantanément.
Ce diptyque a fait événement lorsqu'il est arrivé dans la collection. Les savants de la Gazette des beauxarts sont venus en toute hâte pour l'examiner.
En face des fenêtres, en pleine lumière, paraissent appendues aux murs quatre tapisseries aussi belles
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que les meilleurs tableaux de la même époque. Elles n'étaient certainement pas plus éblouissantes, les fameuses tapisseries babyloniennes vendues à Rome, du temps de Métellus Scipion, huit cent mille sesterces, pour couvrir les lits de ses festins le soir des grandes orgies.
La plus ancienne : le Christ au tombeau, avec saint Jean priant près de lui, bien fondue dans ses nuances, a été, à n'en pas douter, inspirée au quinzième siècle, par un carton de Rogier Van der Weyden.
La seconde, d'une extraordinaire finesse : le Christ sortant vivant de son sépulcre, est tout un poème. Aidé par deux anges aux ailes multicolores d'une immense envergure, le Christ soulève la pierre de son tombeau, tandis que de chaque côté se tiennent assis, plongés dans un profond sommeil, deux gardes portant un bassinet à la visière baissée. Chargés de veiller, mais oubliant leur consigne, ils dorment appuyés sur leur large, l'un armé de sa dague et l'autre de sa rouelle.
Le Cbrist et les anges, peints dans cette gamme mystique de l'époque, sont d'une adorable naïveté de dessin. Huant aux guerriers, on peut étudier avec eux l'armure complète telle qu'on la voulait en « acier au clair à la façon de Nuremberg » . Rien n'y manque : gorgerin, brassards, hausse-col, cubitières, solerets, cotte de mailles et garde-bras à pointe. Quel beau dessin à faire pour mon ami Gir.aldon !
Chose curieuse, détail à noter, les armures sont empruntées à celles en usage au quatorzième siècle,
tandis que la tenture n'est sortie du métier qu'au milieu du quinzième siècle.
Autre remarque : cette tapisserie , examinée au microscope par M. Darcel, des Gobelins, ne contient de laine, ni dans la chaîne, ni dans la trame. Elle a été tissée entièrement de soie, d'or et d'argent, et les couleurs sont si bien conservées, par suite du choix des teintures, qu'elles ressortent aussi fraîches à l'envers qu'à l'endroit. Les verts, les rouges et les bleus brillent encore d'une incroyable vivacité de ton et, ce qui ne se rencontre jamais peut-être, les violets, qui pâlissent toujours, n'ont pas coulé. Cette nuance fugitive, le désespoir des chimistes les plus habiles des Gobelins, a tenu comme au premier jour.
La troisième tapisserie tissée sur canevas, avec des Fils alternés d'or et de soie, a été créée et mise au monde au commencement du xvic siècle. M. Muntz la croit italienne. Le sujet qu'elle offre aux regards : la Madeleine se jetant aux pieds du Christ lui apparaissant en jardinier, a été souvent répété. Il est connu sous le vocable de Noli me tangere (ne me touchez pas) ! Faite sur un excellent carton, d'un bon dessin, d'une grande harmonie dans les ombres, cette tapisserie est comme les autres dï primo cartello. La bordure formée par des cartouches, des dauphins, des entrelacs, des piédouches et des cornes d'abondance, l'encadre merveilleusement. Ajoutons vite qu'elle s'est conservée intacte; pas un accroc, pas une réparation. Le temps a terni, il est vrai, l'éclat brillant des rehauts de la
dorure introduits dans sa texture, mais il revient avec une vivacité sans pareille dès qu'on la frotte un peu avec l'ongle du pouce, ce que le maître se garde de faire, de peur de lui enlever sa fleur, dans la crainte de l'user comme le font certains amateurs maladroits, très haut placés dans la curiosité, pour lesquels il faut que ça reluise. Je crois inutile de signaler ces vandales à la haine et à la vindicte des puristes. C'est chose faite depuis longtemps.
La plus belle tapisserie de la galerie mériterait tout l'arsenal d'épithètes dont se servit Mmc de Sévigné en parlant du mariage de Lauzun avec la grande Mademoiselle.
Elle est célèbre dans le monde des arts, qui a salué son apparition sous le nom de Reine des tapisseries.
Comment en parler dignement? C'est une tâche ardue que de trouver des paroles à la hauteur d'un tel sujet. Il faudrait la plume de l'auteur immortel de Notre-Dame de Paris pour en décrire toutes les splendeurs, la finesse extrême du grain, la netteté du dessin, le soin de la forme et de la grâce, la hardiesse et le charme de l'arrangement général.
Divisée en trois parties, comme un triptyque, elle est attribuée, par son érudit propriétaire, au plus grand peintre flamand du xve siècle, Memlinc, si longtemps appelé Hemlinc, à cause de l'H, un M gothique pris pour un H.
L'ordonnance générale du tableau est parfaite. C'est un retable du style ogival flamboyant, divisé en corn-
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partiments. colonnettes, pilastres, arcatures avec pinacles et riches galeries. Il porte à sa base, à la suite d'une longue inscription latine, la date ACTU en 1485 (actum, fait).
Sur le volet de droite, Moïse, entouré de figures élégantes et de portiques, fait, suivant la légende, jaillir l'eau du rocher.
Au milieu, la Vierge, d'une beauté idéale, couronnée par les anges, tient l'Enfant Jésus entre ses bras. Le Père Éternel, émergeant des nuages, leur donne sa bénédiction céleste. Conçue dans un grand sentiment religieux, la scène se passe dans une cathédrale, dont on aperçoit dans le fond les arceaux et les vitraux gothiques.
Sur le panneau de gauche, la piscine probalique avec sa clientèle de malheureux crédules comme ceux qui vont à Lourdes. Tous attendent la guérison miraculeuse qui leur a été promise : un aveugle conduit par un enfant, un paralytique se soutenant à l'aide d'une béquille, un viveur, usé prématurément, portant une dague en travers de son escarcelle, enfin un lépreux avec la cliquette légendaire attachée à la ceinture et toute prête pour avertir, suivant la loi, les passants d'avoir à s'écarter.
La vérité dans l'expression, la beauté des têtes, la pureté des lignes, la symétrie harmonieuse, l'emploi de la perspective dans un temps où l'on ne s'en préoccupait guère, font de cette tapisserie la merveille des merveilles.
Cependant, sur Fauteur de ces gracieuses compositions, la discussion semble possible, a dit un auteur érudit.En tous cas, nous ne croyons pas que personne puisse douter qu'elles soient l'œuvre d'un grand artiste de l'école de Bruges, et elles offrent tant de rapport avec les tableaux de Hans Memlinc, qu'en ce qui me concerne, je n'hésite pas à les croire du maître. (Test dire que j'accepte très volontiers la paternité que lui donne M. Davillier. Mon opinion se trouve ainsi, du reste, en fort bonne compagnie.
Ceci acquis, il n'y a pas, selon moi, une seule miniature du même auteur faite pour le prestigieux bréviaire du cardinal Grimaldi, exhibé à la bibliothèque du palais des Doges, qui puisse lui être comparée.
Sa date permet d'admettre, après recherches faites, que le carton dut être contemporain de l'époque où Memlinc, qui fut le premier peintre de Charles le Téméraire, travaillait à son admirable Saint Christophe, dont le musée de Bruges est, ajuste titre, si fier aujourd'hui.
Qui pourra jamais écrire l'histoire de cette tapisserie? dire ses divers propriétaires, les murs qu'elle a recouverts ? raconter les péripéties, les pillages et les incendies qu'elle a traversés avant d'arriver chez nous faire la gloire, assurer la célébrité, devenir l'ornement de cette galerie?
Chaque fois que je vais rue Pigalle, je reste en extase devant cette tapisserie. Cent fois je l'ai revue, et cent fois elle m'a charmé et surpris.
— Moi non plus je ne me lasse pas de la regarder, m'a souvent confié l'auteur des Arts décoratifs en Espagne. Je la vois souvent dans mes rêves et je voudrais, en mourant, qu'elle fût sous mes yeux, pour pouvoir lui donner un dernier adieu.
Et pour citer un chiffre, le seul que contiendra cette courte notice, j'ai la conviction que M. Davillier ne la changerait pas contre une obligation lui assurant le gros lot à l'un des tirages de la Ville de Paris.
Elle lui rappelle, du reste, une page intéressante de ses pérégrinations dans la péninsule Ibérique. C'est un feuillet de sa vie auquel il se reporte souvent. Cela n'ayant jamais été conté, j'en offre la primeur à mes lecteurs.
De même qu'à la chasse on bat un champ de luzerne après un clos de vigne, le collectionneur, toujours en quête comme un chasseur, battait, à une certaine époque, les antiques cités espagnoles, depuis l'Andalousie jusqu'à la Catalogne.
Vers le printemps de 1865, il traversait la Vieille- Castille^ et, visitant la ville célèbre de Valladolid, qui vit naître Philippe II et mourir Christophe Colomb, il se livrait à sa distraction favorite, lorsqu'il aperçut, sur la cheminée d'un marchand de vieux meubles, une photographie minuscule, à peine grande comme une carte de visite. L'étincelle d'une pile électrique ne lui aurait pas communiqué une commotion plus vive que la vue de cette photographie, détaillant les dessins d'une délicieuse tapisserie.
En réponse à ses questions réitérées, le marchand lui répondit que l'objet représenté était à Ségovie, que son propriétaire semblait disposé à le vendre, que déjà un amateur y songeait et qu'il y avait lieu de se presser si l'on voulait arriver à temps.
Le chercheur érudit ne demandait pas mieux que de se hâter, mais quel moyen employer pour se rendre à Ségovie, petite ville perdue dans l'intérieur, située à douze heures d'une station de chemin de fer? Neuf heures sonnaient et le premier train omnibus, lent et irrégulier comme ceux qui circulent sur les lignes espagnoles, ne partait qu'à minuit.
Malgré l'heure avancée, le baron, talonné par un désir ardent, n'hésita pas à le prendre. Il se mit enwagon et, tombant de fatigue, l'implacable sommeil allait lui faire oublier le but de son voyage, lorsque, se souvenant qu'il devait quitter le train à Arevalo, petite station située à trente lieues de Valladolid, il résolut, afin de n'être pas entraîné au delà, de vaincre ce dangereux compagnon de route qui commençait à s'emparer de lui. Il y parvint non sans peine. Après avoir épuisé toutes les ressources de son imagination, promené, chanté, déclamé, s'être pincé de temps à autre comme un cavalier éperonnant sa monture, pour s'assurer qu'il était encore éveillé, il entendit enfin le conducteur annoncer de sa voix monotone la station si impatiemment attendue :
— Arevalo ! dix minutes d'arrêt.
Il était trois heures et le grand architecte de l'univers
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avait oublié cette nuit-là d'allumer les étoiles. Tout autre eût été fort embarrassé, mais le voyageur, presque Espagnol, n'hésita pas à s'aventurer dans les étroites ruelles d'Arevalo. Presque à tâtons, à travers l'obscurité, il découvrit à la fin dans une cour un birlocho et un muletier dormant dans l'écurie.
Quelques minutes après, quatre mules l'entraînaient de toute la vitesse de leur trot ou de leur galop sur une de ces routes invraisemblables, décrites par Théophile Gautier, où l'on ne compte plus le nombre des cahots, ce qui fait ressembler le véhicule à une casserole attachée à la queue d'un tigre, suivant l'expression pittoresque du célèbre écrivain.
Enfin, après avoir dévoré plusieurs relais, le baron, un peu moulu, atteignait Ségovie à une heure de l'après-midi ; et, tout couvert de poussière, sans prendre la peine de se faire confortable, comme disent nos voisins d'outre-Manche, il se rendit en toute hâte chez le propriétaire de l'objet convoité.
En voyant cette belle tapisserie que nos lecteurs connaissent, ses forces le trahirent, il crut tomber en faiblesse; ses jambes fléchirent, sa gorge devint sèche, larespiration lui manqua, et son embarras allait tout compromettre, lorsque, pour remettre ses sens, il ouvrit machinalement une fenêtre et put ainsi reprendre peu à peu contenance.
Un conducteur de chèvres se trouvait dans le patio, il lui cria de lui monter du lait. La tasse lui fut aussitôt apportée. Est-il besoin d'ajouter qu'avant d'y
toucher des lèvres, oubliant ses fatigues de la nuit, rien qu'en contemplant cette œuvre extraordinairement belle qui allait bientôt lui appartenir, il buvait déjà du lait.
Une heure après, en effet, grâce à une habile stratégie, la position était conquise et sans brûler beaucoup de cartouches, car, pour la bagatelle de douze mille réaux (trois mille francs), la tenture désirée, cette tapisserie qui n'a pas d'équivalent, devenait la propriété de l'éminent voyageur.
Pendant ce temps, le concurrent redouté arrivait à Ségovie, mais trop tard, comme un simple carabinier du duc de Mantoue.
Reprenons notre promenade dans le musée. Au fond se dresse une cheminée avec auvent d'un bel effet décoratif. Faite au xivG siècle, en marbre rose de Vérone, elle rappelle, avec ses frises et ses chimères sculptées, les consoles souvent admirées de l'église San-Giovanni délia Scala. Sous son vaste manteau large et spacieux , on pourrait aisément tenir plusieurs sur ces caquetoires en bois sculpté dont parle Henry Estienne, dans lesquelles « estans assises les dames, principalement si c'estait autour d'une gisante (accouchée) chacun voulait monstrer n'avoir point le bec gelé ». Ce sont à peu près les seuls sièges que l'antiquaire, très passionné de couleur locale, admet dans sa galerie.
Des bûches énormes reposent sur des cendriers
gigantesques, en fer forgé. Le feu est toujours ainsi préparé, on peut l'allumer et l'entretenir à l'aide d'un soufflet en bois fouillé par le ciseau d'un artiste. Il provenait du palais Gontarini. Acheté dans une forge de Venise, où il servait au rude labeur quotidien, il a été sauvé de la destruction qui le menaçait.
Devant la cheminée au bandeau de vieille étoffe, une grille en fer forgé et doré de 1475 dessine ses arabesques de la belle époque du gothique flamboyant. C'est là un spécimen unique de ce que peut produire le travail patient de la lime et du ciseau combiné avec la science approfondie de l'ornementation. Cette grille défendait l'accès du trésor de l'Alcazar de Ségovie, où Lesage place Gil-Blas et dans lequel la reine Isabelle la Catholique déposait ses objets les plus rares et ses bijoux les plus précieux.
M. Davillier possède le catalogue de ce trésor, qui renferme une longue nomenclature de créations féeriques. Il contient, entre autres, le royal cortège de cinquante-deux statues en bois peint, qui se tenaient debout autour du grand salon des Rois. Elles représentaient les anciens rois d'Oviédo, de Léon et de Castille, depuis Pelage jusqu'à la reine Jeanne la Folle.
— Je donnerais volontiers un million, m'a-t-il dit en me montrant ce manuscrit, pour avoir le droit de choisir seulement cent objets de ce palais, indiqués dans cet inventaire.
Mais c'est là une proposition sans issue, un désir qui ne se réalisera jamais, car cet édifice, élevé par Alphonse VI, à la fin du xie siècle, a été réduit par un incendie, le 7 mars 1862, à l'état de souvenir. C'est en vain que, depuis, le savant archéologue a fouillé de fond en comble la ville, sans trouver autre chose que la légende du Cid dans la mémoire de ses habitants.
Mais brisons là. — Je suis forcé de m'arrêter enfin. — La galerie ne cessant de me montrer des richesses, il faut que je cesse de les décrire. Mes souvenirs, perpétuellement surexcités, me conduiraient trop loin; ce serait chercher à remplir le tonneau desDanaïdes, que vouloir parler de tout. Quand j'aurai dit que le salon de l'hôtel est couvert de boiseries du dernier siècle, que la chambre à coucher du premier étage contient un lit à colonnettes du temps de Louis XVI, que des chines, des bronzes de Gouthière, de la vieille argenterie de Paris, des plats splendides de Moustiers, ornent la salle à manger, et que le reste, en harmonie parfaite, est installé avec un confortable inouï, — mon rôle de narrateur sera fini.
Cependant, je le reconnais, un si rapide examen ne peut donner qu'une idée imparfaite de cette collection. Il faudrait dix volumes, l'érudition d'un bénédictin, la plume élégante et facile d'un maître comme Philippe Burty, pour achever la description de cette demeure où tout respire l'art, le goût, la science et le travail.
Il y a de quoi être stupéfait devant cette persévérance qui a amassé tant de choses. Cette demeure est merveilleuse. Lorsque, après l'avoir visitée pour la première fois, on la quitte, on cherche un instant, sous l'impression du premier mouvement, en arrivant dehors, les vieux pignons, les carrosses à six chevaux, les chaises à porteurs, les rihauds et les hallebardiers, les voies tortueuses et encombrées du moyen âge. Ce n'est pas sans quelque surprise et sans beaucoup de tristesse, qu'au lieu de toutes ces belles créations artistiques qui fécondaient l'esprit et repaissaient les yeux quelques minutes auparavant, on n'a plus devant soi que l'affreux moderne, les maisons blafardes, les rues droites, les boutiques de charcutiers, les fiacres numérotés, les badauds en vestons et les sergents de ville qui bâillent d'ennui sur les trottoirs.
Chaque semaine, le savant amateur a un jour où tous les amis du passé sont les bienvenus au milieu de toutes ces richesses, dont il fait les honneurs avec une bienveillance hospitalière. Un vrai cénacle d'artistes et d'érudits se réunit, en hiver, chez lui tous les lundis. Ce jour-là, l'hôtel ne désemplit pas. Les fidèles arrivent et parlent de ce qui les intéresse : le baron Jérôme Pichon, de bagues mérovingiennes et de vieille argenterie; François Coppée, de ses recherches dans la bibliothèque du Théâtre-Français; Gustave Doré, des livres qu'il doit prochainement illustrer et des préfaces qu'il prépare pour ses amis; Edouard de
Beaumont, le peintre, de la damasquine, des armes et des épées; Paul Mantz, de ses dernières tribulations avec le ministère; Champfleury, de son musée de Sèvres; Barbet de Jouy, de sa vente de vieux chine; Edmond Bonnafïé, de la physiologie du curieux; Spitzer, de l'avenir réservé à sa collection; Basilewski, de ses majoliques italiennes; le baron Adolphe de Rothschild, de ses dernières acquisitions en Italie. D'ici, je les entends, je les vois tous. Ils discutent fort, ils vont, ils viennent, ils tiennent des objets d'art entre les mains; mais, ne pouvant les nommer tous, je m'arrête.
Le soir venu, on allume le grand lustre, et la galerie étincelle de points brillants et de reflets mordorés. — C'est une féerie de bibelots.
Alors, Heredia dit un sonnet; Pagans chante une romance que la colonie espagnole, représentée par Rico, le grand paysagiste, Escossura et Raymundo Madrazo, le beau-frère de Fortuny, applaudissent à outrance.
Terminons par une dernière anecdote qui peindra, mieux que je n'ai pu le faire dans le cours de ces feuillets, toute la modestie du baron Davillier.
Au commencement de l'hiver, je suis allé lui demander de me faire une bonne fois les honneurs de sa collection.
— J'en ferai profiter les lecteurs de la Vie moderne, Je vous en préviens avec sincérité, ajoutai-je.
— Occuper le public de ma personne t me répondit-il. Cela n'est ni dans mes goûts, ni dans mes habitudes. Tous ces objets, je les ai pour moi et non pour les autres. Le collectionneur le mieux loué est celui dont on ne parle qu'après sa mort. Je le regrette, mais je me vois obligé de refuser.
Je n'ai pas insisté, mais je n'ai rien promis. A l'aide de mes souvenirs je me suis mis à l'œuvre. Voilà tout.
Au moment où j'écris ces lignes, je transgresse le désir formel de cet ami. Me le pardonnera-t-il? — Je l'espère, car, s'il est un savant, il est aussi et surtout, ce qui ne gâte rien, un homme d'esprit.
28 février 1883.
Nous achevions de revoir les épreuves des lignes qui précèdent, lorsqu'un ami vint en toute hâte nous apporter la plus affligeante des nouvelles,
Le baron Charles Davillier se mourait. Il était peutêtre mort!
Ce fut pour nous la plus poignante des douleurs. Nous accourûmes rue Pigalle, le cœur serré de tristesse.
Le spectacle était navrant, jamais nous n'oublierons ce funèbre et déchirant tableau. Notre pauvre ami, étendu dans son lit, un crucifix sur la poitrine, la tête renversée, râlait ses derniers soupirs, tandis qu'auprès de son chevet ses deux frères pleuraient amère-
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ment et que sa famille prodiguait, non loin de là, des consolations à celle qui allait être sa veuve. Nous ne pûmes que serrer une main glacée.
Très affecté de la perte de son ami Gustave Doré, il y a six semaines environ, le baron Davillier avait été pris d'une hémorragie nasale qui n'avait pas duré moins de douze heures.
Quoique mal remis, il poursuivit avec ardeur l'achèvement d'un travail sur la céramique qu'il avait promis à son éditeur pour la fin du mois de mars.
Le 27 février, après une journée laborieuse, il se mettait à table à sept heures et causait du dessin de Jeanniot qui ouvre ce livre. Tout à coup sa parole devint embarrassée, puis il se pencha sur le côté sans dire un mot. Effrayée, la baronne Davillier se précipita pour le soutenir. Une attaque de paralysie venait de le frapper comme un coup de foudre.
On le mit au lit, on manda le médecin en toute hâte; mais le mal était sans remède. Les secours les plus prompts furent impuissants à ranimer cette belle intelligence si soudainement voilée.
La paralysie devint bientôt générale. Le 1er mars, à six heures, le baron Davillier s'endormait de son dernier sommeil. Deux jours après une foule émue le conduisait à sa dernière demeure.
Nous redirons ici, en terminant, quelques-unes des paroles improvisées par nous, comme suprême adieu, sur la tombe de cet homme de bien.
« Chaque jour, chaque heure révèle à l'homme tout son néant.
« Tel est le cri de douleur que jette Sénèque à la nouvelle de la mort d'un citoyen romain de haute distinction et digne de tout éloge.
« Ne pouvons-nous pas rappeler ces paroles du philosophe latin en présence du malheur qui vient de nous frapper tous ?
« Il y a quelques jours à peine, Davillier, ce savant discret et bienveillant, cet esprit universel, recevait chez lui ses amis. Au milieu d'eux, avec sa grâce souriante et familière, il causait, racontant ses espérances et ses travaux.
« La mort est venue brusquement le prendre et le séparer de cette compagne qui l'entourait de tendresse et de dévouement, qui était l'âme de cette demeure dont il était l'artiste et le travailleur.
« Gomme nous l'aimions ! — Cet érudit joignait à une affabilité exquise une grande indulgence pour les autres. Si sa modestie ne lui avait pas fait écarter les honneurs, il aurait pu siéger dans les plus illustres compagnies. De tels hommes honorent les assemblées par leur présence.
« Disons-le hautement, l'opinion publique a été surprise et attristée, après l'Exposition de 1878, de ne pas lui voir obtenir la décoration. Mais ce n'était pas un homme à solliciter ce qu'on aurait dû lui offrir depuis longtemps. Ennemi du bruit, il craignait tou-
jours d'attirer l'attention sur son nom, sans soupçonner la valeur qu'il lui avait donnée.
« C'est une vie courte, mais bien remplie, celle qui s'achève si brusquement dans cette tombe encore entr'ouverte. Le baron Davillier était un écrivain de grand mérite. Il avait dirigé vers l'art ses travaux littéraires. Sachant beaucoup, il voulait savoir encore plus. Présumant trop de ses forces, il ne se ménageait pas. il exagérait la vitalité de son cerveau. Aussi la lame a usé le fourreau. C'est le travail qui l'a tué. Il est mort altéré de science, affamé de recherches. »
4 mars 1883.
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