JOUETS DE M" AGAR
Pour six francs je dis : Papa'
Bien amusants ces jouets anciens de Mme Agar, exposés aux Champs-Elysées ! Ils sont gracieux comme un conte de fées de Perrault, et spirituels comme une fable de la Fontaine. Ils passionnent comme l'histoire de Gulliver.
Poupées charmantes! contemporaines du premier enfant, aussi vieilles que le monde, vous êtes de tous les temps, de tous les pays et vous n'avez pas encore lassé l'humanité.
Le mot est ancien, mais la chose l'est encore davantage: — « coquette comme Poppée », disait-on jadis de la femme de Néron, et de tous les côtés, à Rome, de petites statuettes en terre cuite représentaient la belle et raide impératrice, n'osant faire un mouvement dans la crainte de déranger la symétrie de sa toilette. Ces figurines s'appelaient des Poppées.
A sa mort elles tombèrent entre les mains des petites filles, qui en firent des joujoux. Quand une enfant romaine mourait, on mettait dans son tombeau, sui-
vant un touchant usage, la Poppée qui l'avait amusée. On peut les voir encore, après dix-huit siècles, précieusement rangées dans les armoires du Louvre.
Mais revenons au Palais de l'Industrie.
La foule curieuse, qui se promène au milieu de l'éblouissement des richesses du mobilier de Versailles et de Fontainebleau, vient se délasser l'esprit et les yeux devant les vitrines de Mra0 Agar. Princes, bourgeois et manants, petits et grands, Monsieur, Madame et Bébé s'arrêtent longuement, retenus par le charme de ces infiniment petits.
C'était en des jours de tristesse. Après avoir traversé l'École lyrique, la Porte-Saint-Martin, l'Odéon, pour arriver de succès en succès jusqu'au Théâtre- Français, la célèbre tragédienne avait dû quitter Paris le cœur plein d'amertume.
Toute gloire éclose a de terribles épreuves à subir. Elle avait été bien vite oubliée, cette époque de dévouement, où, dans les ambulances, pendant le siège, l'artiste avait soigné les blessés, les écoutant, les encourageant comme une sœur.
Pendant la Commune, Agar, sur l'invitation d'Edouard Thierry, avait récité des vers dans un concert donné aux Tuileries, au bénéfice des veuves et des orphelins. La presse impitoyable lui ayant fait payer par de bien amères paroles cet élan de générosité, elle avait dû abandonner la Comédie-Française et porter son répertoire classique à l'étranger.
Mais si elle dit admirablement, sur la scène, les
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imprécations de la Camille des Horaces, la grande actrice n'en a dans l'âme ni la haine ni les emportements. Aussi, sans aucun ressentiment envers Paris, l'unique objet de son affection, elle résolut d'attendre que les colères fussent apaisées, sachant bien que tôt ou tard le moment vient où le calme se fait autour de la passion. Espérant bientôt des temps meilleurs, la courtisane Sylvio du Passant et l'Agrippine de Britannicus parcouraient la Belgique semant des triomphes sous leurs pas. A Bruges, dans une de ses tournées artistiques, Mme Agar visita un ami de son mari et vit ces charmants hochets, très parés, très ajustés, qui la séduisirent beaucoup. Se rappelant que la Fontaine avait dit :
Si Peau d'Ane m'était conté,
J'y prendrais un plaisir extrême.
heureuse de se distraire un instant de sa terrible et brûlante profession, elle voulut avoir ces jouets à toute force, à prix d'argent. Malheureusement leur propriétaire les aimait passionnément. Bien qu'il eût depuis longtemps passé l'âge de s'en servir, jamais il n'avait voulu s'en séparer malgré les offres brillantes qui lui avaient été faites.
Mais c'était un artiste! Le soir, il entendit, dans le rôle de Phèdre, la tragédienne aux séductions enchanteresses. Elle avait si bien rendu, de sa voix profonde, les explosions de la passion, il l'avait trouvée si belle dans son maintien sculptural, il avait été si troublé par sa majestueuse beauté, par son regard plein d'ex-
pression, qu'il sortit tout émerveillé du théâtre. Rentré chez lui, il lui écrivit :
« Venez prendre mes jouets, je vous les offre, ils sont à vous. »
Et voilà comment ces jouets sont venus entre ses mains par la surprise des enchantements de son beau talent.
Habent sua fata pupœî Jadis ils avaient servi à distraire les ennuis d'une jeune princesse, fille d'un Guillaume d'Orange et de Nassau, fondateur de la famille régnante clans les Pays-Bas. C'est avec eux qu'elle devait faire l'apprentissage de la vie. Aujourd'hui ils sont la gaieté de la maison de l'artiste; ils la reposent des fureurs amoureuses de Phèdre ou la délassent des incestes de Marguerite, lorsque, sortie de la scène, elle dépouille la tunique ou la robe majestueuse, quitte son nom biblique pour celui de Mme Marye et rentre chez elle.
Il est ravissant, du reste, ce petit hôtel tout peuplé d'objets d'art qu'elle vient de faire construire rue Le Nôtre, sur l'une des pentes gazonnées du Trocadéro. Avec un goût parfait, la menuiserie a été remplacée par des boiseries anciennes, les glaces de Saint-Gobain par des miroirs de A^enise, les vitres blanches par des vitraux authentiques, le papier blanc par des tapisseries de Beauvais, le faux par le vrai, la banalité par l'art. C'est là que se réuniront bientôt tous ceux qui.
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en cette capitale du bel esprit, tiennent honorablement un burin, une plume, un ébauchoir ou une palette.
Ils sont bien curieux, en effet, clans leur naïveté, ces petits jouets faits par un tapissier du royaume de Lilliput! ils parlent comme la mouche et la fourmi du fabuliste. N'allez pas rire! critiques sévères! Les gens de bon goût ne les jugeront pas de la sorte. Il y a autant d'esprit dans cette collection que dans bien d'autres plus sérieuses et plus savantes.
C'est le propre des grands esprits de pouvoir s'élever aux plus grandes choses et de s'abaisser aux plus petites. Charles Nodier s'amusait à voir Guignol. Gœthe a écrit des pièces pour des poupées de bois. MmeSand possédait un* théâtre de fantoches dans sbn château de Nohant. Albert Goupil, le célèbre éditeur d'estampes, a formé un musée de petits modèles délicieusement habillés aux modes de la Renaissance. L'un de. nos grands peintres a chez lui, dans une vitrine, à côté des statuettes de Tanagra, ces poupées grecques, tous les fantoches du Pont-Neuf: Arlequin, Pierrot, Pantalon et la mère Gisosnie.
lOvO'
Ou court, hélas ! après la vérité,
Ah! croyez-moi, l'erreur a sou mérite.
Dans cent ans, les Pupazzi de Lemercier de Neuville trouveront leur place dans quelque musée du nouveau monde. Le premier tableau de mon ami, le
peintre Luc Olivier Merson, s'intitule : le Sacrifice. La scène se passe à Rome. Deux jeunes filles vont se marier. Elles se dirigent vers l'autel de Vénus pour brûler, sur le trépied de la sibylle, les amusements de leur premier âge. Veneri donatœ a virgine pupœ.
Non, ne riez pas. Prenez la file avec moi. Vous hésitez, amateurs austères. Puérilité, dites-vous ! Allons, ne faites-vous pas partie de cette pauvre humanité qui ne peut répondre du lendemain, n'êtesvous pas comme les autres, les jouets incessants du sort, de la fortune et de la passion ? Ne vous défendez plus. Je vais vous faire les honneurs de cette collection que nous examinerons tout à notre aise.
L'ensemble représente l'intérieur d'une maison hollandaise au milieu du dix-huitième siècle. C'est tout un poème.
D'abord un petit lit à baldaquin supporté par de gracieuses colonnettes. Rien n'y manque : les rideaux, les pentes et les courtines, tous en vieille soie garnie de crépines et de franges. Au sommet du dais, au lieu de panaches, des aigles dorées; ce qui faisait dire à un ignorant, devant moi, que cette petite merveille avait été faite sous l'Empire.
La mère, une pâle accouchée, repose, la tête inclinée sur l'oreiller que son poids a creusé. Une cornette de dentelles cache à moitié sa figure. Les draps, brodés de guipures, portent une marque royale, un N couronné, et, au-dessous, en rouge, le numéro de la douzaine. C'est ainsi chez les ménagères prévoyantes.
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Nous sommes dans la vie réelle.
Les yeux sont bien un peu fixes, le front marbré de taches jaunes, la face un tantinet plombée, l'exprès sion légèrement fade, et les articulations tout à fait raides — mais l'épreuve a été si rude! qu'il faut mettre tout cela sur le compte, non du fabricant de Nuremberg, mais de la fièvre et de l'insomnie. Soyez-en certains, la malade s'en tirera. Il y a une providence aussi pour les poupées.
Plus loin, la nourrice disparaissant dans ses coiffes, le corsage coupé dans une toile bariolée, est assise tout d'une pièce, sur une escabelle. Une splendide aumônière en velours noir, à fermoir d'argent, pend, attachée à sa ceinture. Un cadeau sans doute. Elles étaient gâtées les nourrices dans ce temps-là, comme dans le nôtre. Rien n'a été changé.
Sous ses pieds, pour compléter l'illusion, — il fait si froid dans le pays ! — une chaufferette de bois, un vrai gueux hollandais, avec un minuscule morceau de tourbe. *
Afin de se mettre à l'aise sans doute pour les devoirs qu'elle doit remplir, la nourrice a retiré son corset composé de tiges de bois et de lames de fer. Il se tient là, près d'elle, baleiné, busqué, droit comme une pièce d'armure. Tous peuvent contempler ainsi, en passant, l'image très exacte de cet instrument de torture du siècle dernier, qui, suivant Mercier de Compiègne. un auteur égrillard, contenait les superbesj soutenait les faibles et ramenait les égarés.
Brave nourrice! elle a, dans la main, un ruban et berce doucement le nouveau-né qui repose dans un berceau de paille tressée, recouvert d'un tapis de satin broché et placé sur un tréteau à bascule. Il dort, sans soucis et sans cauchemars, jamais il ne crie, jamais il ne pleure, ce bébé-là.
Prêtez l'oreille cependant, ne vous semble-t-il pas entendre 1a petite princesse recommandant son enfant à la nourrice et lui indiquant tous les soins à lui donner tandis que, sur un bâton, chevauche à ses côtés son petit frère.
Sur un bureau ventru s'étale tout un trousseau de fine lingerie : des langes, des manches, des brassières, des sandales, des mitaines, des bas jaunes et des chemises brodées. C'est à faire pâmer d'admiration les plus blasés. Tout est marqué d'un N royal brodé en soie rouge.
Plus loin, la presse à linge pour faire les gros plis des draps, des nappes et des serviettes qu'on ne peut repasser. Ne l'oublions pas. Nous sommes dans le pays de l'ordre. La maison est bien tenue.
Voici une petite toilette à coiffer en bois de rose, ornée de bronzes dorés et ciselés. C'est une reproduction fidèle des meubles de l'époque. Vous pouvez ouvrir les tiroirs; vous y trouverez tous les accessoires voulus : les boettes à poudre et à mouches, les pots de pâte, la vergette et le coffre à racines. Tout est aussi complet que dans le tableau de Terburg du Louvre.
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Le parrain et la marraine ont déjà comblé l'enfant de cadeaux. Ne parlons que d'un beau chariot de bois rouge, sculpté, doré et portant sur l'avant-train un timbre métallique, comme le lapin musicien qui joue du tambour et que font rouler dans le passage Jouffroy, devant le Paradis-des-Enfants, de grands jeunes gens blonds, vêtus comme des gommeux.
La petite princesse, en fille bien élevée, sait par expérience que les enfants disent des compliments à la fête des grands-parents. Aussi en a-t-elle préparé un, sur beau papier illustré. Convenons-en, par sa banalité littéraire il ressemblerait à tous les autres si, plié avec art, il n'avait pas la forme bizarre d'un cœur enflammé.
Deux traîneaux — ces carrosses de la Hollande — peinturlurés assez grossièrement de sujets dans le genre de Téniers. sur fond rouge avec une galerie dorée et ajourée, ont leur place dans le programme des plaisirs du dehors. Dès qu'elle pourra sortir, ils serviront à promener la jeune héritière sur les rivières glacées de son pays. Par une sollicitude maternelle, bien touchante, se trouve même, déjà prête, la peau d'ours noir qui doit la garantir des rigueurs de la froidure.
A côté, la salle à manger. On attend sans doute le maître de la maison. Le thé est prêt! Sur une table, qui serait trop grande pour le Petit Poucet en bas âge, une invisible bouilloire en chine, en porcelaine aussi des tasses imperceptibles, des soucoupes microscopi-
ques et des cuillers presque nulles. Chacun de ces objets est un bijou de délicatesse et de fini. Comme le chantait Chouvert de Vertuchoux, au cinquième acte des Bibelots du Diable, de ce bon Coignard :
Petit cœur, petit nid, Petit vin, petit verre, Petit drap, petit lit Et petit appétit.
Petit, tout est petit Dans ce joli petit ménage
Autour de la table, deux grands fauteuils Louis XIII (grands, par comparaison !) à dossier droit, au siège garni de velours d'Utrecht. Les clous dorés n'ont même pas été oubliés. Cela fait honneur au tapissier. Malheureusement il n'a pas laissé son adresse.
Une crédence, en noyer ciré à deux corps, laisse apercevoir l'aisance de la maison qui est tout à fait cossue; des plats, un broc, des tasses, des assiettes, une cafetière, un réchaud, des fers à repasser, une corbeille à pain, un mortier et son pilon, une poêle à confitures ; tout, en argent massif, gravé, cerclé et repoussé. Au sommet du bahut deux petits portebouquets en faïence de Delft polychrome de la bonne époque, comme disent les catalogues de Charles Mannheim.
Je vis de bonne soupe et non de beau langage, s'écriait dans son gros bon sens cet excellent Chry-
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sale de Molière. Entrons dans la cuisine. Elle a bien son intérêt matériel. La domestique du stathouder est sortie pour aller chercher ses provisions, mais c'est une robuste fille de Broeck; vous savez, ce petit village du Zuydersée, qui a porté si loin la propreté, que le passage de certaines rues est interdit aux étrangers s'ils ne consentent, à revêtir leur chaussure, de chaussons de feutre. Aussi la bonne grosse Flamande a-t-elle, en quittant son officine, laissé tout dans un ordre parfait, lavé et soigneusement frotté. Que de cuisinières parisiennes ne pourraient en dire autant !
Deux mignonnes casseroles en cuivre rouge battu préparent le dîner sur un bijou de poêle en faïence de Delft bleu. La batterie de cuisine récurée, étincelante. est rangée avec soin en bataille. Dans la cheminée, deux landiers en fer forgé, un gril et une marmite. Près d'elle un pétrin qui exhale encore l'odeur de la farine. Accrochées au mur pendent la boîte à sel et la bassinoire artistiquement trouée. Sur une tablette deux rabots terminés en volute et des bouteilles couvertes encore de leurs festons poudreux. Pour compléter le mobilier, huit chaises en paille tressée, hautes de dossier, une forte armoire en chêne, solide, massive comme elles le sont toutes, avec de grosses serrures destinées aux lourdes mains qui doivent s'en servir. Non loin de là une commode, parente de l'armoire, étale son gros ventre et ses nombreux tiroirs qui ramassent le gros linge de service.
A coup sûr ce -ne sont pas là les élégances de la salle à manger, mais cette cuisine représente la vie intime de l'époque, cette honnête existence des Pays- Bas, prise sur le vif et regardée aujourd'hui par le gros bout de la lorgnette.
J'ai entendu un mot charmant devant cette vitrine de Mme Agar et je veux le citer pour finir. Aussi bien de plus longues descriptions nous entraîneraient trop loin.
Une petite fille de six ans examinait ces jouets de Nuremberg. Sa mère lui demanda ce qu'elle préférerait avoir, les jouets ou les poupées. Elle se fit longtemps prier pour répondre, puis elle se pencha vers sa mère et lui dit à l'oreille :
— J'aimerais mieux les jouets, mais n'en dis rien aux poupées.
28 octobre 1882.
VIGEANT
VIGEANT
Il y a quinze jours je rencontrai Vigeant sur le boulevard.
Il vint à moi la figure ouverte et la main tendue :
— A quoi travaillez-vous maintenant, bûcheur infatigable?
— Je me suis mis en tète de parler des collections connues et inconnues de Paris. Depuis cette époque je fais tout ce qui concerne mon état. Je vais en ville dessiner des portraits à la plume; ou comme un maître clerc, la serviette sous le bras, je me rends à domicile dresser des inventaires.
— Mais, de vos collectionneurs, j'en suis.
— Très flatté de vous savoir de la confrérie. Dans quel genre faites-vous?
— Dans les gravures et dans les livres. Du reste, faites-moi l'amitié devenir déjeuner chez moi samedi, 91, rue de Rennes. Je vous promets un chapitre intéressant pour votre livre.
— Ma foi, j'accepte très volontiers. C'est une bonne fortune pour moi.
Pressés tous deux, nous nous quittâmes en nous serrant la main.
Tous ceux qui ont pratiqué le noble jeu de l'escrime connaissent Vigeant, dont la main sait tenir une plume avec la même habileté qu'un fleuret.
Mais comme je n'écris pas seulement pour les « friands de la lame », suivant le terme usité sous la Restauration, permettez-moi, par une courte biographie, de vous présenter le célèbre maître d'armes.
Vigeant père fut l'un des élèves de prédilection du célèbre Jean-Louis, qui possédait le dernier mot de l'art du fleuret. Après avoir été longtemps maître d'armes à Rennes, il mourut chevalier de la Légion d'honneur à Asnières, au commencement d'octobre 1880.
Arsène Vigeant a été élevé à Rennes pendant le séjour qu'y fit son père. Il partagea de bonne heure son temps entre la salle d'armes du Présidial et le collège, mêlant les études latines à de fulgurants assauts. Le
jeune potache croisa plus d'une fois le fer avec un avocat de mérite, obscur encore, qui s'appelait Martin Feuillée et devait devenir plus tard garde des sceaux.
Une fois bachelier, Vigeant s'engagea. Après avoir gagné au service les galons de maréchal-des-logis dans le 11e régiment d'artillerie, il fut envoyé, par Bonnet, le célèbre professeur du prince impérial, à Bordeaux pour y commencer son stage de professeur et se préparer aux débuts qu'il devait faire à Paris.
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Trois ans plus tard, il fit son entrée à Paris, le 28 janvier 1873, dans un grand tournoi que donnait chez lui Legouvé, le grand Mécène de l'escrime, dans cet hôte], 14, rue Saint-Marc, que sa famille hahite depuis cent cinquante ans bientôt, et où le grand Robert avait sa salle d' armes. Vigeant soutint son premier assaut devant les classiques de l'épée: MM.Fery d'Esclands, Saucède, Waskiewicz, de Potocki, Lambert Thibout, Arcos, comte Ney d'Elchingen et le prince Bibesco.
Lorsque son tour fut venu de se produire, on vit arriver sur la planche un grand jeune homme pâle, au visage sympathique et visiblement ému de faire ses débuts devant une aussi brillante réunion.
Quand il tomba en garde devant Robert, le digne successeur de Bertrand, ce fut d'abord un murmure flatteur pour le nouveau venu. Le corps était vigoureusement charpenté, le pas élastique, l'attitude simple, ferme et élégante.
La première impression était excellente.
Pendant l'assaut, le débutant révéla des qualités étonnantes.
Trompant le fer d'une main légère, il eut des parades infaillibles et des ripostes du tac au tac d'une rapidité foudroyante. 11 avait tout, du reste, fougue, impétuosité, battements, sang-froid et à-propos bien placés.
Après un coup superbe, une parade de prime coupée, suivie d'une riposte détachée avec une vitesse exceptionnelle, il fut applaudi à tout rompre.
8i COLLECTIONS ET COLLECTIONNEURS
Bertrand, le roi des tireurs, alors presque octogénaire, se leva et le salua comme un maître qui n'a plus rien à apprendre.
A^igeaut avait en effet, pendant son assaut, charmé, émerveillé, passionné tous les dilettanti présents.
Les gazettes racontèrent cette ovation. Le lendemain le Tout-Paris de l'escrime connaissait cet exécutant merveilleux, inconnu la veille.
La réputation de Vigeant commençait par un triomphe.
Que vous dirai-je de plus? Depuis ce jour-là Vigeant n'a trompé aucune espérance. Devenu l'un des maîtres les plus en vue de Paris, il appartient par son père et par Bonnet, dont il fut l'élève, à l'école de Jean- Louis. C'est le Liszt du fleuret, a dit l'une de nos plus fines lames. Ses succès ne se comptent plus maintenant. 11 est aujourd'hui le maître d'armes des gens de lettres. Les hommes d'épée sont les confrères des hommes de plume. La plume et l'épée! Le rapprochement me paraît facile. Instruments pointus tous deux ! Le premier se trempe dans l'encre et le second dans le sang. Ense et calamo. L'une fait l'injure et l'autre la lave.
Du reste, Vigeant fit mieux que d'être l'ami des journalistes. Sa situation bien assise, il se mita écrire. Une lettre de lui sur la confrérie royale des Chevaliers d'armes de Saint-Michel, datée de Grand du 17 août
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1882, fut très remarquée. Gela lui donna du courage. Il aborda quelques essais historiques, communiqua à plusieurs reprises, dans la presse, son opinion sur des questions de duel. Un maître d'armes sous la Restauration; Duels de maîtres d'armes et un précieux guide la Bibliographie de l'escrime ancienne et moderne parurent successivement en 1883 et 1884. Imprimées chez Motteroz. illustrées de charmants dessins de Marcelle et Desille avec des gravures parfaites de Pannemaker, ces élégantes plaquettes offrent le plus vif intérêt. Quand on a commencé leur lecture, impossible de les quitter, il faut aller jusqu'au bout. Le lecteur se trouve à chaque instant captivé par des anecdotes qui séduisent son esprit et le mènent insensiblement jusqu'à la dernière page. L'auteur édite lui-même ses livres, choisit le caractère et la justification, commande un papier spécial, indique les dessins et les culs-de-lampe, décide les dispositions du titre et de la couverture. Une fois tiré et quelques exemplaires distribués aux amis, l'ouvrage est mis en dépôt chez Flammarion,, chez Conquet, chez Fontaine. Ceux qui n'en retiennent pas à l'avance courent le risque de n'en point avoir, car un nouveau livre de Vigeant ne reste pas longtemps dans les vitrines des libraires.
L'escrime mène à tout, a écrit Molière; j'en suis absolument persuadé. Elle a conduit à la présidence de la
République helvétique le fils d'un maître d'armes de Genève. Elle a fait de Vigeant un homme de plume avec l'élégance du style* et le charme de la phrase. Ce fin lettré, doublé d'un bibliophile au goût exquis, pourrait être de la Société des amis des livres comme il est de celle des gens de lettres depuis le 29 décembre 1883. Sa bibliothèque est unique dans son genre. Je savais cela. Aussi je n'eus garde d'oublier l'heure de notre rendez-vous précieusement noté sur mon carnet. Bien des gens, j'en suis sûr, n'ont pas gravi aussi allègrement, avec la même tranquillité d'esprit que moi, les trois étages de la rue de Rennes. Au jour et à l'heure dite, une affaire sur les bras, ils allaient, soucieux et inquiets, consulter le maître et lui demander, pour couper la gorge le lendemain à un adversaire, cette fameuse botte secrète et infaillible qui n'existe pas. Armé des intentions les plus pacifiques, je venais déjeuner chez lui pour voir des choses entièrement nouvelles. — Ce fut en souriant que je m'appuyai sur la sonnette.
Composé de plats fins, arrosé d'excellents vins, le déjeuner fut fort gai. Vigeant est marié avec une femme d'infiniment d'esprit, Mlle Galloni d'Istria, une collectionneuse de goût Aimant beaucoup les vieilles faïences, elle a su orner sa salle à manger d'excellents spécimens de rouen authentique, de marseille vrai, de moustiers trié sur le volet. Sur le dressoir
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scintillaient des verres dorés de Bohême et de belle argenterie. Dans ce milieu artistique, entouré de ces choses que j'affectionne tant, je me trouvais de suite en pays de connaissance.
Vigeant est un brillant causeur. Il me raconta sa vie à Paris, comment et pourquoi il donna sa démission de professeur attaché à la salle d'escrime du cercle de l'Union artistique, ses nombreux assauts avec Mérignac. Toute l'escrime se passionna alors et se divisa en deux camps. On disait les vigeantistes et les mérignanistes, comme jadis les gluckistes et les piccinistes. Mérignac représentait l'art de l'attaque: Vigeant celui de la parade et de la riposte. Le premier avait des jarrets d'acier, une allonge prodigieuse; le second, l'absence de tout mouvement inutile, une vitesse extraordinaire de parade, un jugement étonnant et une incroyable légèreté de main. Aujourd'hui encore, chacun des deux maîtres a ses partisans.
La verve de mon amphitryon était intarissable. Quant à sa mémoire, c'est un puits d'anecdotes où il sait puiser maintes histoires fort piquantes. Il se fit apporter un numéro du Figaro, dans lequel se trouvait justement une nouvelle à la main qu'il avait soufflée au Masque de fer, il me la lut en riant :