ICI ON FAIT DES DRAPEAUX
C'est l'enseigne d'un fabricant établi autrefois, à Lille, dans la rue des Os rongés, située sur l'emplacement d'un cimetière, et qui est devenue, avec le temps, la rue des Orangers. La corruption a fait disparaître le nom macabre. Pends-toi, Rollinat !
Une autre bannière présente en exergue la légende : « Commune de Loos. » Si les communes avaient leurs étendards, les villages arboraient aussi les leurs, donnés par leurs seigneurs, dont ils portaient les armoiries.
De tous les côtés, d'innombrables bois sculptés plaquent leurs taches noires. Parlons tout de suite du plus beau d'entre eux. C'est un des plus rares spécimens de la sculpture décorative italienne à la fin du xve siècle. Un buste de Vierge, peint et doré, sort d'une niche gothique. La tète, fort belle, en bois, émerge d'un nimbe cannelé; sa douce patine apportée par le temps la ferait prendre pour un bronze. Le voile et les draperies sont formés d'un tissu véritable sur lequel on a dû déposer une pâte spéciale.
Ce travail, que l'on rencontre souvent en Lombardie, a donné lieu à d'interminables controverses. D'après M. Eugène Piot, qui a rapporté cette pièce d'Italie, les travaux de ce genre doivent être attribués à Caradosso, élève de Bramante et plasticateur distingué non moins qu'habile orfèvre.
26 i COLLECTIONS ET COLLECTIONNEURS
D'autre part, M. Darcel prétend, dans la Gazette des Beaux-Arts, que cette Vierge est un travail francoflamand. Gravimatici certant et adhucsub judice lis est. Quoi qu'il en soit, M. Desmottes chérit passionnément cette œuvre; il a refusé de s'en séparer pour 20,000 francs. Il la destine, dans l'avenir, au Louvre.
On discutera moins pour attribuer à qui de droit cette sainte Catherine, debout, coiffée (n'est-ce pas toujours sa spécialité d'être coiffée?) d'une couronne sous laquelle une résille laisse échapper des flots de chevelure. Un livre d'une main, un glaive de l'autre, la patronne des demoiselles mûres terrasse la fausse Philosophie en la personne de l'empereur Maximin II, persécuteur de la sainte. Le mouvement vigoureux, exagéré même de ce groupe, dénonce aisément l'époque à laquelle il appartient : le commencement du xvie siècle.
Plusieurs retables ou chapelles portatives, en bois doré, arrachés des sanctuaires où ils reposaient, ont traversé les siècles pour venir prendre place dans la galerie de M. Desmottes. Le plus remarquable est une œuvre du xiv° siècle représentant la Visitation. De légères colonnettes supportent une voûte divisée par des nervures qui forment des arcades ogivales semées d'étoiles. Sous ces arcades, sainte Elisabeth, la tête voilée, et la Vierge, le front couronné, sont assises sur un banc recouvert de brocart d'or.
Un très curieux bas-relief polychrome a été trouvé par M. Desmottes dans un cabaret et acquis par lui
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en échange d'un buste en plâtre du roi Léopold et d'une rondelle de bière. C'était l'emblème de la corporation des cordonniers de Saint- Ypre, au xvc siècle, et le cabaret d'où il provient devait être le lieu de réunion de la corporation. Les deux patrons légendaires, saint Crépin et saint Crépinien, le tranchet à la main, travaillent le cuir dans une échoppe en forme de pigeonnier, plantée sur un roc. Autour des pieux ouvriers, toute une population de vilains se presse, la bouche béante et les yeux arrondis. Ces manants, vêtus à la mode du xvie siècle, portent le. brodequin pointu tout comme nos modernes boudinés.
L'histoire des deux bottiers sacrés n'est pas très connue. Les frères Crépin et Crépinien vinrent de Rome pour prêcher l'Évangile en Gaule et se fixèrent à Soissons, où ils embrassèrent la profession qui les a rendus populaires. Martyrisés sous Maximien Hercule, vers 288, ils ont inspiré à Ambroise Francken le Vieux un des plus beaux tableaux du musée d'Anvers.
Saluons en passant une très rare œuvre française du xivu siècle : Une Vierge en bronze fondu à la cire perdue. Vêtue d'une longue robe dont les plis nombreux se déroulent avec une grâce charmante, la Madone amuse avec une marguerite le petit Jésus souriant qu'elle soutient d'un bras. Cet ensemble est plein de sentiment, de mouvement et dévie.
Qu'est-ce que la dinanderie? On désigne sous ce nom tous les objets en cuivre fondu et travaillé au
marteau, sans doute en l'honneur de la petite ville de Dinant-sur-Meuse, qui avait acquis au moyen âge une grande renommée pour ces sortes de travaux.
Combien de temps faudrait-il pour passer en revue toute cette vaisselle de cuivre, toute cette dinanderie dont raffolent les Odiot, les Gavet, les Bonaffé et les Spitzer?
Bornons-nous à signaler une aiguière à laver ou fiquamanille, figurant un lion sur le dos duquel un petit dragon se penche juste à point pour former une anse.
Ne vous souvient-il pas d'avoir rencontré dans quelque hôtellerie de province de grandes fontaines ventrues en cuivre rouge? Les aquamanilles ont précédé ces majestueuses fontaines. Elles étaient d'un usage général et nulle part on ne se mettait à table avant de s'être lavé les doigts avec l'eau aromatisée de l'aiguière. Cette coutume était si bien entrée dans les mœurs que, en entendant le son du cor annoncer le dîner aux hôtes du château, on disait : « Écoutez! on a corné l'eau. » Chez les châtelains du grand pschutt d'alors, un page faisait le tour de la table, et soutenant de la main gauche un bassin au-dessous des doigts effilés des demoiselles, il versait de la droite, sur les ongles roses, l'eau parfumée d'une aiguière d'or ou d'argent constellée de pierreries.
Ces riches ustensiles étaient d'une trop précieuse matière pour parvenir jusqu'à, nous à travers les siècles, aussi nous ne connaissons que les vulgaires aquamanilles de cuivre dont le creuset n'a pas voulu;
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et, parmi ces dernières, il n'en existe probablement pas beaucoup de plus rares que celle de M. Desmottes.
Nous nous trouvons maintenant devant une série d'une trentaine de chandeliers, tous plus curieux les uns que les autres.
L'un d'eux est formé par un guerrier couvert de son armure et campé sur un large socle, une espèce de Don Quichotte, tenant de chaque main une bobèche prête à recevoir une chandelle et portant à la ceinture une longue épée destinée à servir d'é mouchoir.
Etait-il assez ingénieux, cet apothicaire qui s'était fait confectionner cet autre chandelier à double fin ! Le soir, il y plantait sa lumière pour éclairer son officine, et le jour, en retournant le fond, il trouvait un mortier où il pouvait broyer tranquillement sa corne de cerf et les matières de ses opiats.
Une fort belle table nous présente une rangée de coffrets qui, en 1880, figurèrent tous à l'exposition de Bruxelles en l'honneur du cinquantième anniversaire de l'indépendance belge, où ils furent fort remarqués. Ils proviennent en grande partie de la vente Castellani, en 1879.
Ce joli coffret, en bois décoré de figures et de macarons et portant les armes de France sur son couvercle, a été offert comme corbeille de mariage à quelque gente fiancée du xve siècle. Qu'est-ce que la jolie épousée qui Ta reçu a bien pu y serrer? Des fleurs. des lettres, des souvenirs? Petit coffret, si tu pouvais parler, que raconterais-tu?
Qu'ont-ils recelé dans leurs flancs, ces autres coffrets transmis de main en main pendant des siècles? Des joyaux précieux, de fines dentelles, des billets doux ou des secrets terribles? Les uns sont recouverts de cuir repoussé, gravé ou souvent travaillé au couteau; les autres, dorés, polychromes, sont décorés d'ornements polychromes en pâte. L'un d'eux porte sur son couvercle des ornements de style ogival, au milieu desquels se trouvent les armes de France et celles de l'argentier chargé du soin de la cassette.
Garnissant le mur du fond de la galerie, une splendide tapisserie de la Renaissance, couverte de trophées et d'arabesques.
De chaque côté tombent deux fort belles portières semées de fleurs de lis sur fond bleu et bordées de trophées. Si elles se trouvent là, c'est qu'il y a vraiment un Dieu bienveillant pour les collectionneurs. M. Desmottes les avait bien souvent remarquées chez un officier de santé qui, à aucun prix, ne consentait à les céder.
Une nuit, en sortant du théâtre de Lille, il aperçoit une lueur d'incendie dans la rue Impériale, aujourd'hui rue de la Liberté, absolument déserte à cette heure avancée. Il y court. Une baraque en planches flambait comme un paquet d'allumettes.
— Au 'secours! au secours! criait-on à l'intérieur.
Sans hésiter devant le péril, notre collectionneur se précipite, il revient bientôt, les vêtements brûlés, tenant dans ses bras une vieille femme paralytique
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qu'il transporte chez le pharmaeien le plus proche.
Comme il entrait avec son fardeau dans la boutique, quelqu'un s'y introduisait en même temps; c'était l'officier de santé, le propriétaire des tapisseries tant convoitées.
Celui-ci donne ses soins à la blessée, tandis que les passants accourus s'attroupent, regardent, discutent comme il est d'usage en pareil cas.
Le lendemain matin, M. Desmottes voit arriver chez lui le médecin qui lui dit à brùle-pourpoint :
— Avez-vous toujours envie de mes portières?
— Plus que jamais.
— Les voulez-vous?
— Certainement. A quel prix?
— Pour rien. Cette nuit vous avez sauvé une femme et moi aussi. Le commissaire de police est venu chez moi pour commencer une enquête. Laissez- moi dire que je suis seul l'auteur de cet acte de courage et les tapisseries sont à vous.
Comment refuser? — M. Desmottes accepta le marché , et voilà comment , abandonnant l'espérance d'un petit ruban, il devint propriétaire des deux belles portières.
Au xve et xyic siècle tout le monde ne pouvait manger dans des vaisselles d'or et d'argent. Il fallait être grand seigneur pour se permettre ce luxe. Mais les riches bourgeois voulurent rivaliser comme ils purent avec les princes et ils se firent fabriquer des vaisselles d'étain finement travaillées.
D'ailleurs., les orfèvres, agissant en cela d'après les conseils deCellini, coulaient toujours, dans les moules de leurs plus belles pièces, une première épreuve en étain et la conservaient comme modèle.
Et cette vaisselle nous est parvenue précisément à cause de la valeur médiocre de la matière, tandis que ces orfèvreries d'or et d'argent ont passé par le creuset. Aussi, les étains de François Briot, l'habile continuateur de Cellini^ nous montrent certainement les plus parfaits spécimens de l'orfèvrerie de la Renaissance.
Voyez du reste cette aiguière en étain de Briot, avec ses arabesques et ses macarons ! Gomme ils sont parfaits, ces trois médaillons qui reproduisent en trois bas-reliefs la Guerre, la Paix et l'Abondance ! Et quelle insigne rareté que ce couvercle attaché à l'anse ! Qu'on essaye donc de trouver une plus belle pièce dans l'œuvre de Briot !
Il y a bien des choses brillantes dans cette petite vitrine! Tous ces objets bysantins, tous ces châssis, tous ces reliquaires, tous ces porte-flambeaux, tous ces émaux dont le temps ne peut altérer l'incomparable éclat, forment un ensemble éblouissant. Près des tons vifs de l'émail, les ors ruissellent, les pierreries étincellent, c'est un effet décoratif admirable. Aussi, comme nous comprenons, en voyant ces merveilles, le zèle des pèlerins du moyen âge, dont l'ambition consistait à
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Voir briller les flambeaux et les cires,
Voir Notre-Dame au fond du sombre corridor Reluire dans sa châsse et dans sa cbape d'or, Et puis s'en retourner....
Regardons au hasard quelques-uns de ces splendides objets, et surtout cette croix épiscopale en émail de Limoges, du xnie siècle, qui a été trouvée par un curé du Nord, au sommet d'un drapeau de corporation.
Voici une Vierge assise, en cuivre rouge doré, pleine de sentiment. Tout est éclatant : les yeux en émail noir, la robe enrichie de turquoises et les ors auxquels le temps a donné des couleurs étincelantes.
Voici des châsses en cuivre champlevé, émaillées en bleu et vert, couvertes de rinceaux, de figures, de personnages gravés sur le métal avec des têtes ciselées en reliefs. Les personnages aux yeux saillants, à l'attitude raide, à l'allure grave et sévère, portent la chlamyde agrafée à l'épaule et flottant à plis nombreux sur la tunique romaine. Ce sont presque toujours des apôtres qui entourent des Christs barbus, vêtus de jupons et tendant leurs bras sur des croix.
Dans un très beau reliquaire en forme de fermail de chappe, en cuivre doré et repoussé, et semé de cabochons en cristal de roche, sont enfermées des reliques de saint Jean, si l'on s'en rapporte au nom gravé dans des nielles d'argent sur la plaque du fond.
Pièce bien curieuse, cette navette à encens en cuivre doré où des têtes de lézards forment les anses et sur
laquelle des salamandres en relief se glissent parmi des rinceaux en émail bleu-clair et des cabochons en lapis ! Elle a ses lettres de noblesse par son passage successif dans les collections célèbres de M. Dubruges- Dumesnil et du prince Soltikoff.
Une grande monstrance en cuivre battu, ciselé et doré, présente une longue ligne hexagonale, continuée par un chapiteau sur lequel s'appuie une galerie ajourée. Au sommet, un élégant clocheton gothique lance une croix vers le ciel.
Quel est ce petit édicule à quatre faces qu'élèvent deux anges aux ailes éployées? C'est un ostensoir français du xve siècle dans lequel furent enfermées les reliques de quelque saint personnage.
Nous voici en présence d'un rare spécimen de l'orfèvrerie du nord de la France pendant la première moitié du xvie siècle : une croix processionnelle en bois, recouverte de plaques d'argent dorées en partie et semées de pierreries. Le Christ, la tète inclinée sur l'épaule droite, les bras arqués, s'affaisse douloureusement sous son propre poids.
Parlerai -je des ivoires? Cela m'entraînerait trop loin. Je me bornerai à signaler un très beau diptyque du xve siècle où se déroulent tous les épisodes de la vie du Christ; chacun d'eux est sculpté avec art dans un casier entre deux colonnettes sur lesquelles s'appuie un arceau en ogive.
Plus loin, des Vierges d'ivoire sourient aux enfants Jésus qu'elles pressent dans leurs bras. Toutes suivent
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un arc de cercle, selon la courbe affectée par les défenses d'éléphant dans lesquelles elles sont fouillées. Et les sculpteurs s'étaient si bien accoutumés à respecter cette courbe, qu'une Vierge du xive siècle, taillée dans un morceau de bois, rappelle, à côté, cette curieuse particularité des figures en ivoire.
Enfin il est temps de nous arrêter après cet examen si rapide et si superficiel de ces mille et une merveilles. Il faudrait un volume entier pour en parler comme elles le méritent. Aussi nous sortons de cette galerie en nous répétant qu'il a fallu science, conscience et patience pour rassembler ces objets si divers et pourtant fondus dans un ensemble des plus harmonieux.
Disons-le en terminant, nous ne savons trop ce qu'il faut le plus louer en M. Desmottes : le chercheur érudit et ardent qui a trouvé ces magnifiques œuvres d'art, ou l'artiste plein de goût qui a su les disposer chez lui avec autant de bonheur que d'habileté.
Mars 1883.
Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire!... La conchyliologie a hien la sienne, mais elle est tellement vague, tellement confuse, que je n'hésite pas à l'écrire ici sous la forme légère de la chronique, dans l'espoir d'y apporter un peu d'ordre et quelque lumière.
Nul n'ignore les différents usages que les anciens firent des coquilles. Les hommes des temps préhistoriques se confectionnaient d'élégantes parures de cardium, de nasses et de cyprées. Les Grecs s'en servaient dans leurs assemblées comme de bulletins de vote et, pour exiler leurs concitoyens, leur avaient emprunté le mot d'ostracisme.
Chez les Romains, les coquillages jouaient dans les repas de fêtes à peu près le même rôle que le homard de Jacques Normand, dans le tête-à-tête de nos cabinets particuliers. On en fit même un tel abus sous les Césars, qu'on les défendit, au dire de Senèque. Le fils de Clodius Esopus, fameux comédien romain, ne s'était-il pas permis, pour surpasser son père en ma-
gnificence, de servir dans un festin à tous ses convives, des perles dissoutes dans du vinaigre?
Les femmes des Levantins font avec des coquilles des bracelets et des pendants d'oreilles. En Afrique, la cyprée-monnaie servit longtemps comme moyen d'échange. Aujourd'hui cet usage tend à disparaître. Cependant il se maintient encore au Congo, dans POgooe et dans le haut Niger. Mais les indigènes l'emploient surtout pour s'en arranger des colliers et pour la plupart de leurs grigris, ces talismans de l'Afrique centrale.
En France, au contraire, les coquillages de toutes sortes ne semblent avoir séduit nos pères que par leur grâce, leur éclat, leur fragilité. Les premiers collectionneurs de coquilles datent du dix- huitième siècle, et ce n'est un secret pour personne que le style rocaille, avec ses ornements bizarres, ses lignes capricieuses et contournées, fut inspiré aux brillants artistes de cette époque par le goût dominant de la conchyliologie.
Dès 1730. il était impossible d'entrer dans un cabinet quelque peu célèbre, sans rencontrer sous vitrine une collection choisie de gastéropodes. C'était plus qu'une mode, c'était une passion. Ainsi Gersaint nous raconte que lors de la vente de la collection de Pomper tius, le plus haut prix, quarante livres, fut atteint par douze coquilles de choix : un véritable argus, une huître à points, une musique, etc. Cela se passait en 1747. En 1784, un nautille vitré papyracé, bonnet
de dragon, petit volume, môme percé d'un trou grand comme une petite lentille — provenant du cabinet de M. de Montriblon, qui s'était ruiné dans la curiosité — était vendu 899 livres; et la première licorne (monoceros crassilabrum), apportée en France en 1754, était payée 100 livres.
Les temps sont bien changés.
Mais alors l'article était rare, l'argent plus rare aussi, les collectionneurs moins nombreux, et c'était à qui aurait possédé les plus jolis coquillages.
Parmi les grands collectionneurs du xvme siècle se trouvaient : Mme la présidente de Bandeville; M. de Robien fils, président à mortier au parlement de Bretagne; M. le comte de la Meurci, maréchal de camp; M. Bon, premier président de Montpellier; M. le duc de Sully, pair de France: M. le comte de Hérouville de Claye, lieutenant général des armées du roi; M. l'abbé de Pomponne; M. le duc de Chaulnes, pair de France: M. le marquis de Houël, capitaine aux gardes-françaises; M. le chevalier Turgot; M. Dufort, maître des comptes et seigneur de Saint-Leu; M. Henin; M. Dargenville;M.Montambert, commandant un bataillon du régiment de Champagne; M. le comte de Rantzau. fils du vice-roi de Norwège; M. le baron de Wind, ambassadeur du roi de Danemark en France... et Linné, l'illustre fondateur des sciences naturelles, conservateur du musée delà princesse Ulric de Suède. . .; et Rumphius, qui a publié de magnifiques ouvrages sur la conchyliologie avec planches in-folio; et les
Italiens Gualtieri et Martini, les Allemands Ghemnitz et Kuon; et Adanson qui, après son voyage au Sénégal, avait pu montrer à ses compatriotes les variétés les plus curieuses de gastéropodes, brachiopodes, etc..
Enfin, au commencement de ce siècle, Lamarck formait une collection splendide, qui vint ensuite chez M. Delessert, le parent de l'ancien préfet de police. Cette collection a une immense valeur, par cette raison que les types des nombreuses coquilles décrites par Lamarck s'y retrouvent tous. Malheureusement son conservateur M. Chenu, ne l'a pas bien entretenue. Un visiteur qui l'examina il y a longtemps, voyait avec peine toutes ces richesses enfouies dans des tiroirs, sous une couche énorme de poussière1. La présidente de Bandeville en aurait été navrée, elle qui, de temps en temps, se donnait la peine d'épousseter, d'essuyer légèrement avec une fine batiste sa collection de coquillages, et qui disait un jour à une de ses soubrettes dont la propreté laissait à désirer :
— Ma fille, vous admirez beaucoup les oreilles de ma vitrine; les vôtres seraient tout aussi roses, si vous aviez soin de vous les laver!
Les amateurs d'aujourd'hui ne le cèdent en rien à ceux d'autrefois pour le nombre et la beauté de leurs pièces.
l.A la mort de M. Delessert, la collection fut léguée au musée de Genève où elle se trouve actuellement.
Outre les collections particulières, la plupart des grands musées ont des vitrines réservées à cette partie de l'histoire naturelle.
Au premier rang vient le British-Museum, quoique moins ancien que le Muséum de Paris. Au Muséum, faute de place, la plupart des groupes de coquilles n'ont pu être placés dans des vitrines où les visiteurs fussent à même de les bien voir. Mais il faut dire que les aides du laboratoire de malacologie se mettent gracieusement à la disposition du public lorsqu'il le désire. Les travailleurs et même les simples curieux sont toujours bien accueillis. On a accusé à toit l'administration du Muséum d'avoir une collection de coquilles invisibles.
Après le British-Museum vient, comme importance, le musée d'Amsterdam. Mais il sera bientôt dépassé par celui de Philadelphie, car depuis plusieurs années il a progressé d'une manière étonnante. M. Tryon, qui est chargé de la partie conchyliologique, publie sur cette branche de l'histoire naturelle des ouvrages dont les planches laissent trop à désirer sous le rapport du tirage.
>'e pas oublier non plus la remarquable galerie de l'École des mines, provenant du cabinet de M. Deshayes, le continuateur de Lamarck, et acquise, il y a une vingtaine d'années, au prix de cent mille francs tout ronds.
Lyon a une collection remarquable, revue et mise en ordre par M. Locard, vice-président de la Société
malaeologique de France. La ville de Bordeaux possède presque toutes les coquilles delà Nouvelle-Calédonie; et celle de Marseille, une très belle collection de coquilles méditerranéennes: mais cette dernière ville a perdu la perle de son musée dans la fameuse Pholadonija candida, d'une valeur de mille francs, qui lui fut dérobée il y a deux ou trois ans par un habile escroc.
La galerie malaeologique de Genève est également bien composée et très estimée.
Outre les musées des capitales, il faut citer les amateurs comme M. Paëtel de Berlin, dont le cabinet est le plus riche en espèces. Malheureusement elles proviennent toutes d'achats. Au point de vue scientifique, une collection moins nombreuse, mais dont les types auraient été recueillis sur place par le propriétaire représenterait une valeur incontestablement plus grande.
C'est pour cette raison que les échantillons de feu l'Anglais Cuming avaient acquis une importance énorme. Des 30,000 espèces qu'il possédait, Cuming en avait péché lui-même la majeure partie aux îles Philippines; aussi, quand MM. Brodesep et Reeve écrivirent leur grand ouvrage, les prirent-ils pour types- modèles.
On cite encore, pour la beauté de ses spécimens, le cabinet de feu le docteur Prévost d'Alençon. Il n'avait pas coûté moins de 150,000 francs à son propriétaire. M. Sowerby en a fait dernièrement l'acqui-
sition pour 20.000 francs. — La collection du savant directeur du Journal de Conchyliologie, M. Crosse, qui contient les échantillons décrits et figurés dans ce journal depuis 1850; — celle de l'abbé Dupuy, dont il nous a donné lui-même une intéressante description dans son travail, paru en 1847, sur les mollusques de France ; — celle de M. Morelet de Dijon, composée de coquilles terrestres et fluviales: — et aussi celle de M. Bourguignat. secrétaire général de la Société malacologïque, spécialement consacrée à l'étude des espèces terrestres et fluviales d'Europe et du bassin méditerranéen, collection connue du monde entier et contenant les types uniques publiés dans ses nombreux ouvrages.
Les cartons de M. Marie, de Paris, ancien officier de marine, renferment également une quantité de coquilles fort curieuses de la Nouvelle-Calédonie. Je ne vois que le musée de Bordeaux qui puisse rivaliser avec cette collection. M. Marie découvrit beaucoup d'espèces nouvelles durant son séjour à Mayotte et à Nossi-Bé.
J'ai gardé pour la bonne bouche la collection de mon frère. M. Emile Eudel. ancien capitaine au long cours. Elle a la réputation d'être la plus riche du monde en ptéropodes. Cette collection ne renferme pas moins de 151,374 échantillons, et mon frère a mis vingt ans à la réunir. Songez que les ptéropodes ne se trouvent qu'en pleine mer et qu'on ne les prend que la nuit, par un temps très calme. « Pendant vingt
années, me disait cet amateur qui m'est cher, je n'ai pu trouver que cinq cent quatorze nuits propices pour laisser traîner des filets derrière mon navire. »
Cinq cent quatorze nuits! il n'y a vraiment que les collectionneurs de profession pour savoir compter.
Je ne veux pas clore cette liste sans y ajouter les noms du roi de Portugal; de M. Jay, un amateur américain ; de la marquise de Paulucci, à Florence; du marquis de Monterosato, à Palerme; de M. Doumet Adanson, de Cette, descendant de notre premier voyageur; de M. Roland de Roquan, mort depuis longtemps, dans la collection duquel se trouvait le seul exemplaire alors connu du Pleurotomaria quotjana (vivant), d'une valeur de 2,000 francs.
L'homme n'est pas parfait, à plus forte raison les collectionneurs. Tous ont leur défaut et leur manie. Les uns sont avares, les autres jaloux, d'autres sont ombrageux et féroces. Les collectionneurs de coquilles passent pour se servir de « la drague sèche », autrement dit, pour être chipeurs. Remarquez que je ne dis pas voleurs. Je distingue entre celui qui vole et celui qui chipe, tout en les condamnant l'un et l'autre.
Les chipeurs de coquillages sont devenus si communs, que beaucoup d'amateurs ont pris le parti de coller leurs échantillons sur du carton. J'en connais même un dont toutes les espèces sont enfermées dans des boîtes carrées en verre. Prudence est mère de sûreté. Vous devinez sans doute comment se pratique
LES COQUILLES 28ii
le chipage ou la drague sèche. Rien de plus délicat ni rien de plus facile. Après avoir admiré une coquille dans votre main, vous la faites glisser dans votre manche et de là dans votre poche. Les escamoteurs de profession ne font pas autrement. Une, deux, trois, passez muscade! et les muscades passent en effet comme par enchantement.
On chipe aussi dans les souliers — ce qui est moins commode.
Un certain abbé X***, aumônier à bord de la frégate VA..., sortait un jour, sur la pointe des pieds, du cabinet où le commandant, grand amateur, classait ses coquilles. Le bon abbé marchait sur le pont avec des précautions inouïes. Doucement il se dirigea vers l'échelle de la batterie.
L'officier de quart, un malin, se doutant de l'affaire, s'approche du coupable et lui dit :
— Eh bien! monsieur l'abbé, mais vous me semblez ne pouvoir marcher, qu'avez-vous donc?
Et l'officier s'avança sur lui pour le forcer à brusquer seà mouvements.
— Chut! s'exclama l'abbé, j'ai des coquilles dans mes souliers. Vous allez me trahir. Le commandant n'aurait qu'à vous entendre.
La passion le poussait à avouer son larcin plutôt que de briser ses coquilles en les écrasant sous son talon.
Tout collectionneur ambitionne de trouver une espèce nouvelle, à laquelle il donnera ou fera donner
son nom par un savant. Tels les fleuristes qui découvrent une rose d'une nouvelle couleur. Celui qui découvrirait la rose bleue serait millionnaire demain, mais jusqu'ici toutes les greffes, toutes les tentatives de mariage sont demeurées infructueuses et les fleuristes cherchent toujours.
Cependant, parmi les savants allemands, les collectionneurs ne manquent pas qui créent, par manie, de nouveaux genres de coquillages se rattachant à des familles connues. Le docteur Albers de Berlin, pour ne citer que celui-là, ajouta de cette manière une centaine de noms nouveaux à la famille des limaçons. Ce qui fait qu'une seule et même coquille porte souvent jusqu'à sept ou huit noms différents, suivant la classification de ses parrains.
Entre confrères en conchyliologie, il y parfois des jalousies de métier dont le dénouement tourne au tragique.
A bord de la frégate VA..., un aspirant, grand collectionneur d'univalves et de bivalves, avait quelques griefs conchyliologiques contre le secrétaire du commandant. Le secrétaire était lui-même un conchyliologiste acharné... Disons tout de suite qu'à bord de cette frégate tout le monde collectionnait un peu.
Or, pour être naturaliste, on n'en est pas moins homme, c'est-à-dire accessible à un sentiment de vengeance.
L'aspirant résolut de frapper son adversaire par un
coup ad hominem, qui atteignît le secrétaire jusque dans sa passion la plus chère.
Un navire de commerce venait d'arriver de France. Il avait à son bord une grande quantité d'escargots de basse extraction, d'origine vulgaire.
L'aspirant eut une inspiration. Il teignit en rouge un de ces mollusques gastronomiques. Coloration facilement obtenue par une immersion dans un bain de cochenille.
Puis on fit dire au secrétaire que son rival avait trouvé une coquille nouvelle qu'il cachait précieusement. Le secrétaire donna dans le panneau. Peu connaisseur, il ne reconnut qu'avec des peines infinies le limaçon parmi les autres coquilles qu'on lui montra. Alors il fit des pieds et des mains pour l'avoir. L'élève tint bon. Enfin il consentit à l'échanger contre quatre galathées roses, espèces alors fort rares.
Notre homme tout fier de son échange courut bien vite au carré des officiers présenter sa bienheureuse trouvaille. Les officiers reconnurent immédiatement le carottage et se moquèrent si bien du mystifié, qu'il s'en fallut d'un... escargot, qu'un duel ne s'en suivit.
Comme il y a chapeau et chapeau, il y a collection-, neur et collectionneur.
Le naturaliste, le vrai, le pur, le savant ramasse tout et ne laisse rien perdre. Il conserve dans l'alcool les animaux, les mollusques nus; les débris de coquilles lui servent de documents. Il tient surtout à
ce que l'habitat désigné dans sa notice coïncide parfaitement avec son modèle. Chez lui, la passion ne raisonne plus. Il est capable des plus grandes faiblesses comme des plus grands sacrifices. Je n'en veux pour preuve que l'anecdote suivante, contée par le docteur Chenu dans ses Leçons sur l'histoire naturelle :
« L'acquisition du spondyle royal a donné lieu à un acte peu commun de dévouement à la science, et qui prouve le fol enthousiasme des collectionneurs. M. R. . . , professeur de botanique d'une faculté de Paris et plus savant que riche, voulut, sur la proposition d'un marchand étranger, acheter cette coquille à un prix très élevé, qu'on dit être de 3,000 à 4,000 francs. Le marché débattu et le prix convenu,, il fallait payer. Les économies en réserve ne faisaient qu'une faible partie de la somme, et le marchand ne voulait pas abandonner la coquille sans en recevoir la valeur. M. R... consultant alors plus son désir de posséder une espèce, unique encore, que ses faibles ressources et l'étendue du sacrifice, fit secrètement un paquet de sa modeste argenterie et alla la vendre pour compléter la valeur de son acquisition; et, sans oser en parler à sa femme, il remplaça de suite son argenterie par des couverts d'étain et courut chercher le malheureux spondyle qu'il nomma fastueusement le spondyle royal.
« Mais l'heure du dîner arriva : on comprend aisément la stupéfaction de Mmc R... qui ne put s'expliquer tout de suite une telle métamorphose de son argenterie et se livra à mille conjectures pénibles. M. R...,
de son côté, revenait heureux chez lui; mais en approchant, il ralentit le pas, devint soucieux, songeant pour la première fois à la réception qui allait lui être faite. Les reproches qu'il attendait étaient bien un peu compensés par Ja jouissance du trésor qu'il rapportait. Enfin il arriva et Mme R... fut d'une sévérité à laquelle le pauvre savant ne s'attendait peut-être pas; aussi son courage l'abandonna. Tout pénétré du chagrin qu'il causait à sa femme, il oublia sa coquille, et, se plaçant sans précaution sur une chaise, il eut la douleur d'être rappelé à son trésor en entendant le craquement de la boîte qui le protégeait... Heureusement, le mal ne fut pas grand. Deux épines seulement de la coquille furent cassées, et la peine qu'il en éprouva fit à son tour tant d'impression sur Mme R..., qu'elle n'osa plus se plaindre, et ce fut encore M. R... qui eut besoin de ses consolations. »
Fit fabricando faber. Le vieil adage s'applique à tous les métiers : C'est en forgeant qu'on devient forgeron. Le collectionneur qui débute doit passer par un long apprentissage; sans quoi, gare les trucs et les duperies. Cherchez- vous des mollusques? apprenez d'abord où et quand vous devez leur faire la chasse, renseignez-vous sur les époques dont il convient de profiter. Il ne faut pas croire, par exemple, que les investigations soient les mêmes dans les prairies que dans les bois, dans les marécages que dans les vignes. Vous ne trouverez pas indistinctement et en vous
servant des mêmes moyens les univalves et les bivalves, les mollusques aquatiques ou terrestres.
On n'apprend qu'avec l'expérience, c'est-à-dire à ses dépens, à se munir des objets indispensables.
Pour fouiller à travers les racines des plantes, l'un préconise le bâton avec bout recourbé en bec de corbin, l'autre le crochet en acier bien tranchant de la forme d'une serpette.
Celui-ci ne part jamais en excursion sans le parapluie en alpaga ou un en-tout-cas bien solide, afin de recevoir les mollusques qu'il y fait tomber en battant les haies, en brossant les rochers et les arbres.
Celui-là n'oubliera pas une brosse pour racler les pièces, le tube en verre ou en roseau, du papier pour faire des cornets, un gros couteau pour fouiller la terre, du filet, de la ficelle, un flacon d'alcali.
Tout, jusqu'au costume, doit être rigoureusement conforme aux exigences du métier.
Si vous collectionnez les coquilles terrestres, prenez le costume du chasseur, les guêtres et le veston de velours; si vous recherchez les coquilles fluviales ou maritimes, habillez-vous en pêcheur et, armé de la drague et du filet, enfoncez-vous dans l'eau jusqu'aux genoux.
Au xviu0 siècle on se servait beaucoup de plongeurs dans les Indes. C'est le meilleur moyen d'avoir de beaux coquillages : leurs belles couleurs ne se
conservent, en effet, qu'autant qu'ils ont été péchés vivants, en pleine mer ou dans une rade.
Les nègres d'Amérique, surtout à la Martinique et à Saint-Domingue, allaient jadis en canot plonger sans aucune précaution à une demi-lieue du rivage et à plusieurs brasses d'eau. Ils détachaient à la main l'une après l'autre les coquilles qui étaient fixées au fond de la mer, et quand les plantes tenaient sur le rocher, deux plongeurs passaient un bâton et une corde dessous pour les tirer. Seulement, il n'y avait que les jeunes nègres qui pussent retenir assez longtemps leur haleine pour être propres au métier de plongeur. Ils se remplissaient la bouche d'huile de palmier afin de rejeter cette huile dans l'eau, ce qui leur procurait un moment de respiration. Et encore, à l'âge de vingt-trois ans, étaient-ils forcés d'abandonner la partie faute d'haleine.
Aujourd'hui on se sert communément de filets pour pêcher la coquille. Il n'y a guère que les coraux qui nécessitent l'emploi des scaphandres.
Naturellement, la conchyliologie abonde en trucs. Partout où l'art s'exerce, où le collectionneur pose le pied, on est sûr de rencontrer la contrefaçon.
Une main habile refait, à la lime, la pointe, la bouche de n'importe quel coquillage, Avec du vernis blanc dont se servent les peintres, la coquille parait toute fraîche. Si le vernissage ne suffit pas, le polissage au sable viendra parfaire l'œuvre*
Existe-t-il des trous, des fentes, des cassures sur une pièce de prix? Vite de la cire colorée pour réparer le dommage et le faire disparaître complètement.
Voici deux valves différentes qui s'adaptent cependant très bien l'une à l'autre. Pourquoi ne pas les coller ensemble? Voilà des coquilles mortes dont les couleurs ont disparu au séjour prolongé sur la plage. Pourquoi ne pas les huiler? leurs couleurs reviendront aussi superbes, aussi éclatantes que si elles sortaient de l'eau.
Le marquis de..., un de mes amis, passait pour un vernisseur émérite. Peintre et excellent dessinateur, cela l'aidait puissamment. Il savait vernir avec tant de talent que, même à la loupe, les connaisseurs ne pouvaient découvrir la fraude. D'ailleurs, il ne voulut jamais l'avouer. — Je frotte avec une brosse rude, disait-il, faites comme moi; avec de la patience vous arriverez à obtenir le même résultat.
Au début, ses collègues le crurent. En a-t-il fait frotter avec acharnement de ces coquilles î Jamais on n'obtenait son vernis porcelaine qui n'était autre chose qu'une couche de vernis très finement appliquée.
Le hasard seul fait quelquefois découvrir la fraude. Un amateur de Nantes se rendit un jour chez un marchand naturaliste universellement connu et estimé dans la région. Il obtint en échange une coquille terrestre de la Nouvelle-Calédonie, espèce encore fort rare à l'époque. Elle était splendide de couleur. En-
thousiasmé, l'amateur s'extasiait et se confondait en remerciements, persuadé d'avoir fait un échange très avantageux. En rentrant chez lui, l'intérieur du labyrinthe lui paraît sale et poussiéreux. Il prend une brosse et frotte dans l'eau, mais la couleur s'en allait comme une tache à l'eau de savon. Il n'avait plus entre les mains qu'une mauvaise coquille roulée, c'està-dire usée pas le frottement après sa mort. Le marchand avait tiré là une belle et bonne carotte. Malheureusement il avait oublié de donner la couche de vernis blanc des peintres à son maquillage, pour le protéger contre l'action de l'eau.
Il y a encore la fraude des fausses désignations données dans les échantillons envoyés en échange. On affuble d'un nom de fantaisie une coquille commune ayant, par suite d'un accident, certaines protubérances difformes anatomiques... et tant pis pour celui qui s'y laisse prendre.
Le commerce des coquilles n'a point sa Bourse comme celui des timbres-poste, et se fait généralement par correspondance. Les véritables marchands ont un cabinet qui ressemble plus à une galerie de musée qu'à un magasin. Les coquilles y sont classées, collées, étiquetées dans des boîtes de carton ou sous des vitrines. Ils ont une liste de clients auxquels ils envoient des échantillons par la poste, et généralement chaque coquille porte avec elle l'indication du prix. Le destinataire prend ce qui lui convient
et retourne le reste. C'est une affaire de confiance. Ces sortes de marchands procèdent aussi par échanges.
Les marchands naturalistes qui tiennent boutique sur rue et vendent un peu de tout ne reçoivent pas souvent la visite des vrais conchyliologistes. Leurs approvisionnements ne sont ni curieux ni suffisants. Leur clientèle se recrute parmi les débutants, qui ne s'aperçoivent pas que ces industriels manquent complètement de connaissances techniques.
D'autres marchands voyagent avec des caisses de coquilles.
J'ai connu un Allemand qui vint ainsi jusqu'à Nantes. Il parcourait avec sa fille toute l'Europe. Visitant toutes les collections, il proposait ce qui manquait. Lui et sa fille étaient doués d'une mémoire prodigieuse. Ils faisaient l'effet de véritables catalogues ambulants. Chose curieuse, ils n'avaient pas de coquilles avec eux.
Les maisons Sowerby à Londres, Marie à Paris, Daman à Weymouth, le muséum Godrefroy, la Limœa à Francfort, forment l'aristocratie du négoce des coquilles.
Elles ont leurs représentants, leurs comptoirs, leurs recueils périodiques, leurs journaux.
Tels en France, le Journal de Conchyliologie de MM. Crosse et Fischer, le Bulletin et les Annales de la Société malacologique de France; en Amérique, Y American journal of Concho ]ogy.
En outre, en Amérique, une sorte de recueil annuel publie le nom des collectionneurs des Etats-Unis, l'indication de la branche à laquelle ils se consacrent, la nomenclature des objets qu'ils veulent vendre ou acheter. Cet intermédiaire, qui ressemble assez à notre Journal de la librairie, est très répandu de l'autre côté de l'Atlantique.
De plus, chaque grand comptoir publie une cote de ses prix. Ainsi j'ai sous les yeux le catalogue avec prix courants de M. Marie. On y voit que certaines coquilles se vendent encore 2 et 3,000 francs, mais elles sont rares. Les grands prix du siècle dernier sont tombés et ne se relèveront plus. La quantité a tué la qualité.
Ainsi, le Scalaire précieux que Rumphius payait 1.000 francs en 1701, ne vaut plus aujourd'hui que 6 francs et des centimes.
La Carinaire, qui coûte à présent 6 et 8 francs, montait au xvme siècle à 2,500 livres. Le cône Gloire de mer a valu jusqu'à 1,250. Il est encore rare à notre époque, mais il a beaucoup perdu de sa valeur vénale.
La Porcelaine aurore intacte, et sans trou, se paye encore facilement 100 francs. Il faut dire aussi qu'elle est toujours rare, même en Nouvelle-Zélande où on la trouve. Les chefs des naturels l'emploient comme emblème honorifique. Ils la percent d'un trou pour la porter suspendue à leurs vêtements. Le Muséum de Paris en possède cinq spécimens dont l'un provient du cabinet du Stathouder (1796).
Dès qu'une coquille devient commune, elle tombe rapidement à des prix très minimes et les marchands ne trouvent plus à la placer.
Certaines espèces ne deviendront jamais communes, quoi que l'on fasse, parce qu'elles ne vivent qu'à des profondeurs considérables et que c'est un pur hasard quand on les pêche. Tels sont le Pleurotomaire de Quoy, la Phaladomye blanche, le cône Gloire de mer.
Les coquilles terrestres et fluviales de l'intérieur coûtent très cher et sont excessivement rares. Cela s'explique par les difficultés des explorations dans ces pays encore mal connus.
A notre époque, la Cyprœa guttata ne se donne pas à moins de 1,000 francs. La Cyprœa princeps atteint encore 1,000 francs; 1,000 aussi la Philodomya candida. Le cône Gloria maris oscille entre 1,000 et 1,500 francs.
Les couleurs, les formes géométriques, les aspects des coquillages, leurs dimensions ont une variété incomparable. Aussi les savants leur donnent-ils souvent des noms qui rappellent plus ou moins l'éclat de leurs tons ou la beauté de leur forme. Telles la Glauca de Humb; YAurantia de Lamarck; la Tigrina de Guiel; la Polygona de Linné; la Mitrœ formis de Kiener; la Pulchra de Gray.
Il existe une lame appelée Conque de Vénus dont la robe est unie et rayée à fond blanc ; la forme de la bouche et des lèvres, d'un brun tirant sur le violet,
l'a fait ainsi nommer. On l'appelle encore Gourgandine.
Rien n'est plus agréable aux yeux dans une vitrine que les beaux compartiments de Y Amiral (Conus amiralis). L'éclat des couleurs de ce cône, la blancheur de son émail, sa belle forme, le rendent encore plus recommandable que sa rareté.
Autrefois les Hollandais avaient une si grande passion pour cette belle coquille, qu'il s'en trouva parmi eux qui l'achetèrent 1,000 florins. Comme ce rouleau vient de la mer, les Hollandais lui ont donné le titre par excellence de celui qui y commande chez eux.
Le contraste des grandeurs est très curieux à obseren conchyliologie. Certains bénitiers (Tridacna gigas) atteignent des dimensions colossales et le poids de 300 kilog. A Saint-Pierre de Rome il y en a deux gigantesques. Ceux de Notre-Dame de Paris et ceux de Saint-Sulpice donnés à François Ier, sont également magnifiques. Il existe dans une collection que je connais une huître de Bengale (Ostrea Bengalensis) qui a plus de 50 centimètres de long.
Par contre, vous verrez des ptéropodes qui ne sont pas plus gros que la tête d'une épingle.
La seiche (Sepia officinalis) renferme un os(Sepium), Vos de seiche; les céphalopodes acétabulifères décapodes ressemblent à une plume; les marteaux (malteas) ont la forme d'un T; les dentales, celle d'une corne.
Les arrosoirs (aspergillum) sont enfermés dans un
tube calcaire qui porte à son extrémité antérieure une véritable pomme d'arrosoir, garnie de découpures, comme les manchettes de dentelles qu'on portait autrefois.
Certaines coquilles ont passé pour fort curieuses pendant longtemps et sont aujourd'hui des plus communes.
Lamarck, dans son histoire des Invertébrés, indique comme rarissime la Gryphée sinueuse, seule espèce vivante dans ce genre de fossiles. Or, ce n'est autre chose que l'huître de Portugal qu'on mange à Paris depuis quelques années et qui y arrive en abondance. Il y a environ trente ans, en 1853 ou 1854, un amateur en avait trouvé une à Libourne. Tous ceux qui la voyaient s'extasiaient sur une telle bonne fortune. Cette huître était un type. Elle avait tous les caractères de l'échantillon unique décrit par Lamarck et personne ne se doutait alors que les huîtres de Portugal, négligées dans les collections, étaient toutes des Gryphées.
Cette branche de connaissances scientifiques a toujours attiré nombre de collectionneurs. La variété innombrable des espèces, les dessins élégants des habitats, les couleurs, souvent fort belles, flattent l'esprit et l'œil.
Puis, dans la conchyliologie même, on peut se créer tant de spécialités !
Tel, à l'exemple du British-Museum, réunira des
Opercules; tel autre les œufs des coquilles terrestres; celui-ci, les variétés de coloration; celui-là, les types des différentes familles. On peut collectionner certaines parties de coquilles seulement ou des coquilles anormales, des monstruosités ou bien des nains.
Outre le plaisir des yeux, la conchyliologie donne à ses adeptes le plaisir des recherches scientifiques et des travaux si attrayants d'anatomie comparée. Il se publie beaucoup d'ouvrages sur cette matière. Depuis 1843 on imprime à Londres la Conchologia iconica de Reeve qui, encore inachevée, coûte déjà 3,000 francs. En Espagne, M. Gonzalès Hidalgo a fait, sur les mollusques de ce pays, un travail d'autant plus précieux qu'il est le seul à s'en être occupé. En Allemagne, M. Kobelt a consacré divers ouvrages de compilations patientes aux coquilles fluviales; en Bavière, M. dessin a longuement étudié les coquilles fluviales. Enfin dans l'Amérique du Nord, MM. Blount et Binney ont publié des livres remarquables sur l'anatomie des mollusques du nouveau monde.
Et dire qu'il y a trente ans à peine la conchyliologie se bornait aux travaux de Lamarck, de Linné, d'Adanson, de Ferussac et de Blainville ! Certes les progrès sont énormes, mais l'honneur en revient tout entier aux conchyliologistes qui, pour enrichir leurs cabinets et augmenter leurs connaissances, n'ont pas craint d'aller eux-mêmes à la découverte et de risquer quelquefois leur vie. C'est même en cela qu'ils se distinguent de la foule des collectionneurs; lorsque
d'autres se bornent à fouiller les magasins de bricà-brac, eux courent les mers, sondent les fleuves, explorent les bois et les montagnes. Gomme tous ceux qui ont le culte de l'art et de la science^ ils ne sont jamais contents. Excelsior! telle pourrait être leur devise; en tous cas ils peuvent se vanter d'être les fils de leurs œuvres.