M. AUGUSTIN PROVOST, ÉLÈVE DE PHILOSOPHIE
“Ilest un art, dit Cicéron, qui enrichit l'esprit, adoucit les mœurs et ré- “pand sur l'intérieur de l’homme, un air de probité et de politesse qui le fait “rechercher ; un art qui fait son agrément dans tous les lieux, les âges et les circonstances de la vie; qui nourrit le jeune homme, amuse le vieillard ; “qui nous récrée dans nos maisons et à l'étranger : qui veille avec nous ‘et demeure à la campagne avec nous.” Cet art, dont l’orateur romain fait un éloge si pompeux et si magnifique, c’est la littérature. Ce sont les belles-lettres, que vous avez cultivées dès votre enfance, et dans lesquelles plusieurs d’entre vous ont obtenu de si brillants succès. Quant à moi, jeune encore et sans expérience dans l’art de bien dire, ma timide éloquence ne sait que trembler à l’aspect d’un sujet aussi imposant et aussi difficile. Mais je serai inspiré, je le sais.... D'ailleurs, je viens de m'échauffer la bile, par la lecture d’un passage, pris au hasard, dans les mémoires du digne Supérieur de cette maison. Cependant, MM. je n’ai pas ici l'intention de faire l’histoire de la littérature, et de montrer toutes les beautés de cet art. J’ai mieux consulté mes forces, et je sais d'avance ce que mes épaules peuvent porter. Agissant donc comme l'abeille industrieuse, qui s'attache, de préférence, à la fleur qui lui offre un suc plus abondant et plus précieux, je choisirai, dans le jardin de la littérature, la fleur qui est, en même temps, la plus belle et la plus riche, et, par elle, vous connaîtrez toutes les autres, ainsi que la richesse du terrain qui l'a produite elle-même. Déjà vous me devinez MM.;les sentiments de vos cœurs vous rappellent la patrie, et je vois, ttemblants sur vos lèvres, les mots : ‘Anciens Canadiens,” et ‘M. de Gaspé.” Vous le savez, il n’y a que quelques années, un ouvrage apparaissait, ou plutôt, un nouvel astre brillait à l'horizon littéraire de cette belle partie du monde qu'on appelle Canada, et que nous, nous appelons patrie! Dès l’apparition de ce chef-d'œuvre, chacun s'en prucu-
réfait les rd , ous ain les les une sait serai ture rette ittémes donc offre litté- , par 1 qui à vos nots :
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ra un exemplaire. il fut lu, relu et lu de nouveau. Il vousest donc suffisamment connu ; il n’est pas nécessaire que j'entre dans tous les détails, et que j'en fasse une analyse dans les formes. D'ailleurs, pour découvrir et mettre au jour tout le mérite des ‘“ Anciens Canadiens,” il faudrait être soi-même initié à tous les secrets de l’art ; il faudrait être capable de composer un chef-d'œuvre ; en un mot, il faudrait être M. de Gaspé lui-même,
Je m'attacherai donc à apprécier le fond et les principales beautés de la forme. ÆErit eloquens, dit Ciceron, is qui ità dicit ut probet, delectet et flectat. Instruire, plaire et toucher, voilà donc, suivant le plus illustre des orateurs, et suivant tous les maîtres de l’art, le but auquel doit tendre tout homme qui écrit ; sans cela, l’orateur munquerait sa fin. Et cependant, combien ne trouvons nous pas de livres, d'où la première, comme .la plus essentielle de ces conditions, est tont-à-fait bannie ; où l'on met les cerveaux à la torture pour inventer des expressions fleuries et tendres ; comme si le cœur de l’homme ne devait se nourrir que de plai:irs et d'émotions! Mais tel n’est pas l'ouvrage du respectable septuagénaire dont nous parlons. Ici, tout est plein de science et d’érudition. Quels enseignements précieux nous y trouvons! Comme il suit rendre la vertu aimable et douce à pratiquer!
Il ne commence pas, comme quelques poètes et écrivains, par effrayer la terre et le ciel, du bruit de ses clameurs. Il connaît trop le précepte d'Horace : Parturiunt montes, nascetur ridiculus mus. Mais, à l’imitaiion du poète latin, son exposition promet peu pour donner beancoup. On commence à lire son ouvrage avec agrément, on continne avec intérêt ; on finit dans l'émotion et le plaisir. Tantôt, notre âme se délecte, au récit de faits touchants et vrais ; tantôt, elle s’attriste et rentre en elle-même, aux réflexions si justes et si profondes de l'auteur, Sans doute que la matière elle-même, qui est essentiellement patriotique et nationale, contribue à jeter de l'éclat sur tout le volume, et à le rendre doublement intéressant ; mais on sent qu'une main de maître l’a tonchée, et l’œuvre est si belle, que l’on serait tenté d'écrire à chaque page, comme jadis le poète français: Beau! Sublime !
On rapporte que Phidias, ayant complèté sa statue de Jupiter, fut effrayé de l'aspect terrible et de la teinte anmée de son ouvrage. Il fut, en quelque sorte, étonné de lui-même, et, frappant le marbre de son marteau : “Parle donc, s'écria-t-il, il ne te manque que cela !” Comme Phidias, M. te Gaspé a fait un chef-d'œuvre ; mais plus heureux que le célèbre statuaire, il entend parler son ouvrage, et, s'il n’en fut pas étonné, après l'avoir achevé, c'est qu’il se sentait de force à doter son pays d'un chef-d'œuvre, peut-être encore supérieur. J’hésiterais à croire qu'on pût faire mieux que les “ Anciens Canadiens,” mais, on parle de leur auteur, alors je me tais.
Passons maintenant au style. Comme tous les grands hommes, notre vénérable littérateur n’écrit pas comme les autres. Il a un style qui lui est propre ; et ce style, quel est il ? Tantôt il est simple ; tantôt sublime ; tantôt naïf et modéré, mais toujours il est noble et à la hauteur du sujet. Cette richesse d'expressions nous étonnera-t-elle ? Buffon n’a-t-il jas dit: “Le style, c'est l’'homme ?” Ets’il est un homme généreux et noble, plein de modestie, désintéressé pour sa propre gloire, ei ne cherchant que celle de son pays, certes, c’est bien Mr. Philippe Aubert de Gaspé !!1.
Mais ce qui métonne davantage, lorsque je lis certains endroits de ce livre, c'est d'y trouver le feu de la jeunesse dans toute son ardeur. Il semblerait, en effet, qu'un homme dont les années ont blanchi les cheveux, fût un peu plus froid et mo'ns enthousiaste qu’au printemps de ses jours. Ceci, communément, est dans l’ordre des choses, Mais on ne saurait l'appliquer à l’auteur des “Anciens Canadiens.” Ah! c'est que cette ardeur vraiment patriotique et pleine d'une sève aussi féconde, il l’a reçue, jadis, de parents nobles et religieux. Peu à peu, elle s'enflamma, au souffle de la religion et de l'amour de la patrie Aujourd’hui encore, il y a incendie, car les éléments qui vivifient ce feu sont plus sains et plus abondants que jamais. Chez ce grand homme, la religion et la patrie ne sont qu’une seule et même chose ; et, c’est dans un but religieux et patriotique, qu’il a écrit cet ouvrage si beau, par lequel nous remontons à nos ancêtres, pour respirer à l’aise un air plus pur et plus sunve ! Persuadé qu’ l'édifice de son œuvre, assis sur de telles bases, était ferme et inébranlable, ila rejeté avec dédain ce style ampoulé, ces expressions mystérieuses et fleuries, dont font emploi certains petits écrivains qui s'applaudissent, qrand ils ont pu jeter quelques fleurs sans parfum sur un terrain de sable et de gravier. Leurs ouvrages sont comme ces fruits qui prennent uaissance sur les bords de la mer morte. Au premier coup-d'œil, ils paraissent magnifiques, mais si on les ouvre, on n'y trouve que pourriture et corruption.
Il n’en est pas ainsi du livre que nous admirons : qu'ils sont doux les fruits que l’on cueille duns ces pages immortelles ! J’est partout l’amour de la vertu, le zèle pour la religion et le dévouement à la patrie. Tel est donc, Messieurs, ce chef-d'œuvre que chacun de vous a lu et relu avec tant d'intérêt ; que l'un cite partout comme un modèle de bon goût, et quiest, en un mot, éminemment religieux et national. Aussi, je ne crains point de prédire l’immortalité à ce
noble vitillard, relique précieuse d’un temps qui n’est plus”, Son souvenir ne s’effacera jamais de la mémoire des générations, ou plutôt, il sera renouvelé et rajeuni avec chacune d'elles. Oui, aussi longtemps que ce beau ciel versera la lumière et la fertilité sur les plaines de notre pays, aussi longtemps que les eaux limpides du St. Laurent seront saluées par des accents canadiens,
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tant qu'il y aura un cœur qui battra pour la patrie, on pensera à cet homme illustre, l’une des gloires dn Canada et de la littérature ; on pensera à M. Philippe-Aubert de Gaspé. Son nom est désormais écrit en lettres d’or dans les plus belles pages de nos annales ; et déjà les lieux qui l'ont vu naître, se vantent d’avoir produit un grand homme.
Messieurs, je voulais me retirer ; mais il me reste un devoir à acquitter. Je le ferai d'autant plus volontiers, que je serai, en même temps, l’interprête de vos sentiments. La riche médaille que vous voyez étalée à vos regards, accuse un bienfait. La reconnaissance se presse alors dans mon cœur comme dans le vôtre ; il faut que je parle. Je regrette que son aimable donateur soit absent. Dans ce cas, je me servirai du ministère de l’amitié. Que ceux donc qui partagent la confiance de ce vertueux citoyen, veuillent bien lui faire part de notre gratitude. Ils lui diront, que les élèves de L'Assomption ont, eux aussi, fait frapper une médaille. Elle est emprunte dans leur cœur. C’est
là qu'on verra à jamais gravé: Reconnaissance et affection à notre généreux bienfaiteur !