LETTRE A M. LE VICE-AMIRAL CLOUÉ
Amiral,
« Zurich, 30 août.
Je suis en Suisse et à Zurich. En ouvrant les Tablettes du 28 août, je lis votre lettre du 24 août. Je tiens à vous répondre sans délai, cette seconde lettre ayant été publiée sur votre demande, au nom des grands intérêts en cause dans la question.
Et tout d’abord, je crains de vous avoir îroissé, — involontairement. Vous me dites, en effet : «Je pense que, cette fois, vous voudrez bien publier ma lettre. » Et un peu plus haut : « Je vous ai prié de publier ma première lettre, vous ne l’avez pas fait, mais, en revanche, vous avez publié cinq ou six lettres d’amiraux qui vous félicitent et qui partagent votre opinion. »
Permettez-moi de vous dire, amiral, que l’imprimerie du Commerce (Cherbourg, 14, rue du Château) est en train de terminer un volume sur les Routes internationales delà navigation , et que votre première lettre insérée dans ce travail, qui contiendra environ 300 pages, fait partie du dossier spécial des officiers généraux de la marine qui ont bien voulu donner leur appréciation dans cette question importante ; mais votre lettre du 24 août y trouvera aussi sa place.
Dans mon volume, je transcris en premier lieu, les opinions favorables aux routes. La raison qui a dicté mon ordre de préférence se comprend : cet avis est celui de la très grande majorité des amiraux; ils ont pensé qu’ils devaient émettre hardiment leur pensée approbative, de même que vous avez jugé nécessaire de plaider la thèse contraire.
J’ajoute que le monde maritime et commercial de notre pays est de leur avis, — Chambres de commerce, Sociétés de géographies et Municipalités des ports ; — que la presse maritime française, interprète fidèle de l’opinion publique, s’est montrée unanimement favorable au projet
que je défends. Tout cela est établi dans l’ouvrage, qui paraîtra prochainement.
L’ordre devenu obligatoire pour le livre est le même dans ma Revue .
Dans un autre passage de votre lettre, amiral, je trouve également: « Je commence mon argumentation contre votre système. »
Je n’ai, je vous assure, aucun esprit de système. Mon but est de rechercher la vérité sans parti -pris, sans idée préconçues, sans intérêt d’aucune sorte. Le programme que je soutiens est celui des corporations commerciales et maritimes de notre pays. On a peut-être tort de ne pas compter avec elles.
Comment ne pas croire, en effet, devant cette unanimité d’opinions, que la vérité est là, et pas ailleurs? Cette conviction ne peut que grandir et se fortifier, quand je constate l’adhésion des sommités de notre marine militaire. Elles se personnifient, aujourd’hui, par les noms de Gicquel des Touches, Ribourt, Mouchez, Juin, Maudet, Leblanc, Fleuriot de Langle. Cette imposante phalange est acquise à la cause que vous aviez embrassée le premier de tous, et que vous avez cru devoir abandonner après un nouvel examen. J’espère que les honorables amiraux cités plus haut lui resteront fidèles jusqu’à la fin de notre discussion. La contradiction a l’avantage d’éclairer les questions. Tout le monde est d’avis, d’ailleurs, que les routes maritimes, — et on peut arriver à les établir, — constituent une solution réelle des collisions en mer
Les signaux sonores sont et seront toujours des indicateurs précieux. Il est donc utile de les améliorer autant que faire se pourra. Mais ce guide trompeur ne sera jamais une solution. La démonstration est facile à faire : vous croyez entendre un son de tribord, pour éviter l’abordage, vous venez sur bâbord. C’est ce qui est arrivé, l’année dernière,- dans une collision célèbre. La manoeuvre fut détestable ; le capitaine, trompé par le son, courut au devant du danger, et son, navire disparut dans le choc. L’équipage, heureusement, fut sauvé.
Le dernier passage de votre lettre est ainsi conçu : «Cette idéede réglementation des routes qui paraît toute naturelle de prime-abord, ne peut pas être adoptée dans la pratique, car, ainsi que je viens de le démontrer, le mauvais temps, les glaces et les brumes ne . permettront pas de suivre les routes aller et retour, qu’on voudrait imposer.» Le livre qui va paraître a pour but de démontrer cette possibilité technique et pratique. Je réponds à toutes les objections soulevées dans votre première lettre, ainsi que dans
celle insérée dans les Tablettes . J’envoie à ce journal hospitalier ma réponse, sans aucun retard, comme vous l’avez fait vous-meme.
Si vous voulez bien attaquer mon livre, amiral, je ferai tous mes efforts pour le defendre de mon mieux ; mais cette lutte pleine de courtoisie, n’amoindrira point les sentiments d affectueuse déférence que je vous ai voués depuis vingt-trois ans. » F
Albert RIONDEL.
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