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LETTRE DE M. LE VICE-AMIRAL :CLOUÉ

Sainte-Adresse, 24 Août 1888.

Mon cher Commandant,

Au cours d’un article que vous ayez publié dans le Cosmos , vous avez invoqué « l’autorité de mon nom » pour appuyer des arguments sur la nécessité d’imposer aux capitaines des bâtiments à vapeur, denx routes de navigation d’aller et retour, qui seront tracées sur leurs cartes.

Je vous ai écrit pour vous faire savoir que si, en effet, j’avais, dans une note placée à la suite du travail du lieutenant de vaisseau Serpette « Sur la navigation en temps de brume », émis le désir de voir adopter ces routes de navigation dans le but de diminuer les chances de collision en mer, j’avais reconnu depuis, en examinant la question de plus près, que ce désir, émis un peu trop à la hâte, je l’avoue franchement, n’était que de la théorie, et ne pouvait malheureusement être mis en pratique. Je vous ai prié de publier ma lettre, vous ne l’avez pas fait ; mais en revanche, vous avez [publié cinq ou six lettres d’amiraux, qui vous félicitent, et qui partagent votre opinion.

Malgré cet appui, dont je reconnais l’importance, je tiens à vous dire de nouveau pour quelles raisons de pratique de la navigation, je suis d’une opinion différente de la vôtre. Je pense que cette fois vous voudrez bien publier ma lettre. J’espère, en outre, que le Cosmos consentira à la reproduire dans ses colonnes, comme document du procès dans lequel il a pris parti en publiant votre article.

Je recommence donc mon argumentation contre votre système.

Oui, il serait vivement à désirer que l’on pût adopter pour les services postaux et autres services rapides, des routes d’aller et des routes de retour qui éviteraient certainement une partie des abordages dont les conséquences se traduisent presque toujours par la perte d’existences précieuses.

Est-il possible d’adopter ces routes ? Cette adoption aurait-elle le résultat recherché ?

Je réponds hardiment : Non !

i° Je ne crois pas que l’on puisse jamais, par une enten-

te internationale, adopter des routes d’aller et des routes de retour. J’ai la ferme conviction que les Anglais (des gens pratiques) n’y consentiront jamais. Or, dès qu’il n’y a pas consentement général, la question est résolue dans le sens négatif.

Mais supposons qu’il y ait entente entre toutes les nations maritimes : cela conduira-t-il à quelque chose ? Je réponds encore : Non ! En effet, considérez les nombreux points de départ des paquebots aux environs de l’entrée et dans l’entrée de la Manche. Remarquez ce faisceau compliqué de routes qui se croisent entre l’Irlande et le cap Finistère, et sont dirigées vers toutes les parties du monde. Est-ce qu’il est possible de réglementer tout cela, et de tracer la voie que chacun doit suivre, absolument comme nous voyons ces mille rails qui aboutissent à nos 'gares de chemins de fer ? Cependant, malgré les voies tracées, ici encore, il arrive des accidents.

C’est une illusion de vouloir réglementer les routes maritimes comme les chemins de fer ; un tel règlement ne diminuera pas les chances de collision, parce qu’il ne peut pas être mis en pratique ;

2° Quittons les environs des côtes, et plaçons-nous en plein Océan.

Les paquebots à grande vitesse qui font aujourd’hui le service de New-York, pourraient souvent, grâce 5 à leurs puissantes machines, suivre la route adoptée. Mais il est certaines tempêtes, malheureusement trop fréquentes, qui les obligent à modifier leur route. Causez avec les capitaines des paquebots les plus rapides, ils vous diront qu’il n’est pas un seul de ces magnifiques navires qui ne soit obligé, à un moment donné, pendant ces forts coups de vents de l’Atlantique Nord, de modifier sa route à cause du vent et de la mer.

C’est ainsi qu’il leur arrive de se trouver à 50 lieues plus au Nord ou plus au Sud qu’ils ne voudraient. Et pensezvous qu’une fois ainsi écartés de leur route, ils se hâteront, dès le retour du beau temps, de faire un crochet pour la rejoindre par la voie la plus courte? Vous ne pouvez y compter : les capitaines gouverneront sur le port de destination, parallèlement à la route réglementaire.

Si les grands et puissants paquebots-postes sont obligés, dans certaines circonstances, de s’écarter de la route qu ils devraient suivre ; les autres bâtiments à vapeur, munis de moins fortes machines, seront à plus forte raison, jetés en dehors de la route réglementaire ;

30 II y a plusieurs mois pendant lesquels les glaces (icebergs ou banquises) dérivent bien au sud du parallèle du Sud de l’accore des Bancs de Terre-Neuve, et obstruent

les routes habituellement suivies par fies bâtiments à vapeur. Ces dangers flottants ne peuvent être prévus ; il n’est pas possible d’en tenir compte en prescrivant des routes. Par conséquent, c’est encore une raison qui empêche de réglementer certains parcours ; les bâtiments seront donc, pour cause de force majeure, souvent obligés de s’écarter de la route réglementaire ;

4° Enfin, la brume, dans bien des cas, obligera un capitaine à suivre une autre direction que celle qu’il aurait suivie par temps clair. Celui, par exemple, qui, avec un temps clair, aurait gouverné pour reconnaître les îles Scilly, se gardera bien de suivre une route qui l’en rapprocherait, s’il est enveloppé par la brume ;

5° Je n’ai pas parlé des navires à voiles ; ils sont en trop grand nombre encore pour être négligés.

Vous ne pouvez pas espérer que ceux d’entr’eux qui auront été amenés par les hasards de la navigation sur les routes que vous voulez réserver aux navires à vapeur, s’en écarteront, s’ils se trouvent favorisés par un bon vent. L’habitude du danger les fera profiter du temps favorable... Au petit bonheur ! ils espéreront toujours qu’f/s verront, ou c\ü!on les verra à temps pour éviter une mauvaise rencontre.

Il y a, en outre, les voiliers, qui couperont la route réglementaire, parce que leur destination les y oblige. Il est probable qu’en approchant de cette bande réservée, ils veilleront parfaitement ; mais ils veilleront peut-être moins, une fois en dehors de cette ligne, sans songer aux bâtiments à vapeur qui n’auront pas pu la suivre.

Cette idée de réglementation des routes, qui paraît toute naturelle de prime abord, ne peut donc pas être adoptée dans la pratique, car, ainsi que je viens de le démontrer, le mauvais temps, les glaces et les brumes ne permettront pas de suivre les routes aller et retour que l’on voudrait imposer.

Croyez, mon cher Commandant, à mes sentiments dévoués.

Vice-Amiral G. CLOUÉ.

P. -S. — L’abordage récent du Thingvalla avec le Geiser , qu’il a coulé en le prenant droit par le travers, prouve que c’est dans les signaux sonores, en temps de brume, qu’il faut chercher la solution.

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