‹ Colloquial French drillChapitre 54 sur 59 · TROISIEME SERIE · texte numérisé non relu

TROISIEME SERIE

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Amer comme chicotin.

On dit amer comme chicotin d'une substance désagréable au goût par sa grande amertume.

L'aloès est une de ces substances. Il y a plusieurs espèces ' d'aloès ; la plus connue et la plus estimée vient de l'île de Sucotora. De ce nom on rappelle aloès sucotrin ou socotrin, et c'est ce mot que le peuple, peu savant en géographie et peu soucieux des origines, a adouci et transformé en chicotin.

Animer comme marée en cardme.

Arriver comme marée en carême c'est arriver à propos.

Il ne faut pas confondre cette expression avec : Arriver comme mars en carême.

La marée, qui veut dire les poissons de mer, peut manquer. Si elle vient, surtout au moment où l'usage de la viande est proscrit, elle arrive très à propos.

Mars, le mois de mars, ne peut manquer d'arriver, et toujours il arrive à l'époque du carême.

La première expression se dit donc d'une chose qui vient au moment où on la désire, la seconde d'une chose qui arrive toujours en son temps et qui ne peut pas faire défaut.

Avoir la beauté du diable.

C'est être jeune, c'est être à ce moment de la vie où les figures les plus irrégulières ne sont pas absolument laides, parce qu'elles sont jeunes. Le diable lui-même était beau, quand il était jeune. C'était avant sa rébellion, quand il figurait parmi les anges du ciel.

Avoir martel en tôte.

C'est avoir des soucis, des préoccupations. Le mot martel est le vieux mot français pour marteau. Avoir martel en tête c'est avoir de l'inquiétude, être préoccupé d'une chose qui sans cesse revient à l'esprit, c'est avoir un marteau qui vous bat dans la tête.

De là le verbe marteler qui s'emploie au figuré dans le sens de tracasser, faire souffrir.

Bas-bleu.

On donne ce nom aux femmes auteurs. C'est en Angleterre qu'il paraît avoir pris naissance, et l'on en a donné deux versions. Les deux en font remonter l'origine à Lady Montagne, qui tenait à Londres cercle de beaux-esprits et à qui toutes les célébrités littéraires étaient présentées.

D'après l'une un illustre étranger refusa de se faire introduire aussitôt après son arrivée, en s'excusant sur ce qu'il était encore en habit de voyage, et Lady Montagne aurait dit qu'il n'était pas besoin de tant de cérémonies, qu'on pouvait se présenter même en bas bleus.

D'après l'autre Alexandre Pope, piqué de voir son affection repoussée par la grande dame et ayant remarqué qu'elle portait souvent des bas

bleus, ne l'appela plus que la dame aux bas bleus. Le monde adopta le sobriquet qui passa aux femmes auteurs.

Charbonnier est maître chez lui.

Chacun est le maître dans sa maison. L'histoire suivante a donné lieu à ce proverbe : François I, s'étant égaré à la chasse, se réfugia dans la cabane d'un charbonnier. Le maître de la maison était sorti, mais sa femme fit asseoir l'étranger, et le pria de se chauffer en attendant son mari et le souper. Bientôt le charbonnier rentra, fatigué et affamé. Au moment de prendre place pour le repas, il s'empara de la seule chaise de la maison et s'y installa sans façon, en disant à son hôte : "Chacun est maître chez soi." Le roi prit gaiment la chose, et se contenta d'une sellette aussi dure que peu commode. Il récompensa même le rustre de son hospitalité et accorda certains privilèges à la corporation des charbonniers.

Cela fera du bruit dans Ziandemeau.

Ce proverbe se dit des nouvelles et des événements sans importance, qui occupent si fort les habitants des petits endroits.

La phrase se trouve dans la comédie des Héritiers par Alexandre Duval. Un officier de marine M. Kerlebon a péri dans une tempête, et sa mort a fait du bruit dans Landerneau. Les héritiers sont réunis dans le château pour procéder au partage des biens, lorsqu'on apprend que celui qu'on croit mort est encore en vie, et l'un des personnages de s'écrier: Je ne dirai rien, mais cela* fera du bruit dans Landerneau.

Landerneau est une petite ville de la Bretagne.

C'est la cour du roi Pétaud.

Cela se dit d'une assemblée sans ordre et sans ascendant, d'une maison où tout le monde commande. Pétaud vient probablement du mot latin FetOy par lequel on désignait le roi ou chef des anciennes corporations de gueux et qui signifia : Je demande. Ce roi avait peu de pouvoir sur ses sujets, et quand on voit combien il est parfois difficile à certains présidents de maintenir Tordre dans de graves assemblées, on s'explique ce que pouvait être dans une réunion de gueux l'autorité du roi Pétaud.

De pétaud on a fait pétaudière pour désigner une assemblée confuse, en désordre, où chacun fait le maître.

Chic.

Ce mot s'emploie comme adjectif et comme substantif. On dit : C'est chic ou cela a du chic, d'une chose qui a un certain cachet d'habileté, de savoir-faire, d'élégance et d'originalité, d'une chose bien réussie et qui fait grand effet. C'est surtout des ateliers de peinture que l'usage de ce mot ainsi entendu s'est répandu dans le monde et s'y est fait une place, disputée d'abord, mais généralement reconnue aujourd'hui.

A l'origine il répondit surtout à l'idée de subtilité, et comme la subtilité se dit des choses délicates, finies et mignonnes, on l'a fait dériver du celtique chic ou de l'espagnol chico qui signifie petit.

L'idée de finesse attachée alors à ce mot en avait fait un terme de palais, familier aux avocats et aux huissiers. Là il a donné naissance à chicane et à chicaneurs, gens ergoteurs et pointilleux qui trouvent matière à discussion sous les prétextes les plus futiles.

Coi£fer Sainte Catherine.

Cette locution veut dire rester vieille fille. Elle vient de la coutume, qu'on avait dans certains pays, d'habiller et de coiffer les statues des saintes qui se trouvaient dans les églises. Sainte Catherine, étant la patronne des vierges, c'est toujours à une jeune fille qu'était dévolu le soin de la parer. Cet honneur très agréable, quand on avait seize ans, n'était pas de ceux qu'on aimait à avoir toujours, et quand une demoiselle vieillissait, solitaire dans sa vertu, et était menacée de faire longtemps la toilette de sa patrqnne, on disait ironiquement : Elle restera pour coiffer Sainte Catherine.

OoUn-MaiUard.

C'est le nom d'un jeu où l'un des joueurs, les yeux bandés, cherche à attraper un des autres. Des grammairiens l'ont expliqué en disant que c'est un jeu où Colin cherche Maillard.

D'autres ont imaginé l'explication historique suivante :

Jean Colin Maillard est un guerrier du pays de Liège, qui fut fait chevalier par le roi Robert en 999. Il doit son nom de Maillard à l'habitude qu'il avait de s'armer toujours d'un maillet pour le combat. Dans la dernière bataille, qu'il livra au comte de Louvain, Jean Colin eut les yeux crevés, et il continua de combattre guidé par ses écuyers.

Si c'est à ce souvenir historique qu'il faut rapporter la dénomination de ce jeu, le Colin-Maillard c'est l'enfant qui, les yeux bandés, cherche à saisir l'un des autres enfants qui fuient à son approche.

86 PRO VERBES, E T EXPRESSIONS BIZA RRES,

Colin-Tampon.

On dit familièrement : Je m'en moque comme de Colin-Tampon, d'une chose dont on ne se soucie pas, dont on fait fi. On fait remonter l'origine de cette expression à la bataille de Marignan, où François I infligea une grande défaite aux Suisses.

Colin-Tampon est l'onomatopée du bruit du tambour battant la marche des Suisses, et les Français, frappés de ce bruit qui annonçait la présence ou l'arrivée des Suisses, appelaient ceux-ci en manière de dérision des Colins-Tampons.

Oompère-Iioriot.

On appelle ainsi de petits abcès qui viennent sur les paupières et que leur ressemblance avec un grain d'orge a fait appeler proprement orgelets.

Le loriot est un oiseau d'un très beau jaune, auquel les anciens attribuaient la propriété d'attirer par les yeux les humeurs bilieuses, et de guérir en les regardant les personnes qui avaient la jaunisse. De cette superstition il n'y avait qu'un pas à faire pour croire que les personnes qui avaient de l'humeur aux yeux l'avaient reçue, comme l'oiseau, de quelque émanation morbifique, qu'elles avaient joué le rôle du Compère-Loriot. Du malade le nom passa au mal et s'est conservé dans la langue populaire.

Compère-Loriot est le nom vulgaire du loriot commun.

Cordon bleu.

C'est l'expression, par laquelle on désigne communément une cuisinière qui sait bien son métier.

Le cordon bleu était l'insigne de l'ordre du Saint-Esprit, institué par Henri IH. C'était un

ordre exclusif ; il ne comptait que cent membres. Etant une distinction particulière, le cordon bleu exprima bientôt l'idée d'un mérite supérieur, et Ton prit l'habitude d'appliquer ce mot à certaines personnes distinguées.

Cette comparaison fit si bien son chemin qu'elle alla jusqu'à la cuisine, et ce qu'il y a dé plaisant, c'est que cette manière de désigner les célébrités culinaires survécut à toutes les autres d'employer par comparaison le terme de cordon bleu.

L'ordre du Saint-Esprit a été aboli ; le cordon bleu ne sert plus dans le langage figuré à rappeler un grand mérite ou un grand nom, il n'y a plus d'alitre cordon bleu qu'une bonne cuisinière.

Coup de Jamac.

Donner à quelqu'un un coup de Jarnac, c'est lui faire un mauvais tour auquel il ne s'attendait pas, et qui le met en très mauvais état, qui le ruine, qui détruit sa fortune.

Cette expression eut cours après le fameux duel entre le Seigneur de Jarnac et La Châtaigneraie. Dans ce duel Jarnac porta à son adversaire un coup au jarret, auquel celui-ci ne s'attendait pas et que n'autorisaient pas les règles du combat singulier. La Châtaigneraie mourut à la suite de cette blessure.

Oroquer le oiannot.

Le sens de cette expression est attendre longtemps avant d'être reçu, bien plus longtemps qu'il n'est agréable.

On en a donné plusieurs explications. La plus généralement acceptée est celle-ci, qui parait avoir pris naissance dans l'atçlier des peintres. L'ar-

tiste qu'on fait languir sur un escalier, dans un vestibule, dans une anti-chambre, pour tromper la longueur du temps, s'amuse à barbouiller, à croquer une petite figure de marmot contre la muraille.

Croquer c'est faire un croquis, et marmot est le masculin de marmotte, animal qu'on peut dresser à se tenir sur les pattes de derrière, ce quia fait appeler par comparaison un petit enfant un marmot.

Etre sur un grand pied dans le monde.

C'est occuper une belle position, faire grande figure dans le monde. Geoffroy Plantagenet, comte d'Anjou, avait un pied difforme. Pour le cacher il porta un soulier très long. Les' courtisans l'imitèrent et portèrent des souliers longs et recourbés.

Les grands souliers " à la poulaine" (du nom de Poulain, leur inventeur) devinrent au 14® siècle la mesure de la distinction. Les souliers d'un prince étaient plus longs que ceux d'un baron ; celui-ci les avait plus longs qu'un chevalier et ainsi de suite. De là est venue l'expression très usitée encore : Etre sur un grand pied dans le monde.

Faire des châteaux en Espagne.

Faire des châteaux en Espagne c'est faire des projets chimériques, des rêves de fortune qui ne se réaliseront pas. En Espagne il n'y a pas de châteaux : vouloir les honneurs ou la fortune qu'on n'a pas, c'est vouloir des châteaux en Espagne. Il parait que dans le temps, où les Maures faisaient de fréquentes excursions en Espagne, il était défendu de bâtir dans la campagne des châteaux.

dont les ennemis auraient pu s'emparer et où ils se seraient fortifiés.

Une expression analogue c'est bâtir des châteaux en Tair.

Faire le diable à quatre.

C'est faire un grand vacarme.

La locution nous vient de l'époque où l'on représentait des pièces qu'on appelait des diableries et qui faisaient les délices du peuple. Les acteurs, qui étaient chargés des rôles infernaux, poussaient des hurlements et faisaient toutes les contorsions imaginables pour donner une idée de l'enfer.

Dans les petites diableries, où il y avait deux diables seulement, le bruit et le mouvement étaient déjà considérables, mais dans les grandes, où il y en avait quatre, c'était comme on dit un vacarme d'enfer. Peut-être a-t-on dit dans l'origine faire la diablerie à quatre, puis le diable se sera substitué à la diablerie, et, comme le mal n'é^ tait pas grand, personne n'a réclamé.

Faire l'école buissonnière.

C'est aller s'amuser au lieu d'aller en classe.

Cette locution vient sans doute de la campagne, où les enfants vont dans les buissons chercher des nids d'oiseaux, au lieu d'aller à l'école. C'est du moins l'explication la plus simple et la plus naturelle.

Faire four.

Cette expression veut dire ne pas réussir, subir un échec. Elle se dit particulièrement de l'insuccès d'une pièce au théâtre. Autrefois les comé-

go PROVERBES, ET EXPRESSIONS BIZARRES.

diens renvoyaient les spectateurs avant la représentation, quand il n'était pas venu assez de monde pour couvrir les frais. C'était faire four.

On a expliqué ce mot four comme venant de Titalien fuori, dehors. Faire four c'était donc proprement mettre dehors, mettre les spectateurs dehors.

On a encore expliqué cette locution en disant que les comédiens, renvoyant les spectateurs, faisaient four, parce qu'ils éteignaient les lumières et rendaient la salle aussi noire qu'un four.

Faire la mouche du coche.

Cette expression signifie faire l'empressé, le nécessaire, se mêler de tout sans se rendre utile, et s'attribuer un succès auquel on n'a nullement contribué.

La raison de cette locution devenue proverbiale est dans la fable de La Fontaine : Le Coche et la Mouche.

Faire la nique.

Faire la nique c'est se moquer de quelqu'un ou de quelque chose.

On fait déYiver le mot nique de l'allemand nicken ou necken. Il est plus probable qu'il vient de neckeriy qui veut dire taquiner. Il serait difficile d'expliquer le mot par le verbe' nicken^ qui signifie faire un mouvement de tête.

On dit encore faire une niche pour faire une malice, une petite méchanceté, et niche ou nique dans ce sens c'est le même mot.

Fruits-secs.

Cette expression s'est d'abord appliquée aux élèves de l'école polytechnique qui manquaient

leurs examens de sortie ;^elle s'est étendue ensuite aux élèves de toutes les écoles, et elle sert à qualifier aujourd'hui tous ceux qui échouent.

En voici l'origine telle qu'elle est donnée par M. Génin :

Il y avait une fois à l'école polytechnique un élève venu d'une province du Midi, où son père faisait le commerce des fruits secs. Ce jeune homme avait peu de goût pour les mathématiques, et quand ses camarades lui disaient qu'il risquait de manquer ses examens, il répondait : Eh bien, soit ; je serai dans les fruits secs comme mon père. Et il finit effectivement par être dans les fruits secs, et depuis on dit par allusion : C'est un fruits-secs.

Qalimatias.

On appelle galimatias une manière de s'exprimer embrouillée et confuse, qu'on ne comprend pas.

L'origine du mot repose sur l'anecdote suivante : Un avocat qui plaidait en latin avait à soutenir les droits d'un certain Mathias sur un certain coq ; il répéta si souvent gallus Mathiae (le coq de Mathias) qu'il s'embrouilla et finit par dire galli Mathias (Mathias du coq).

Les savants, trop sérieux pour admettre des étymologi^ pour rire, ont fait remonter galimatias à polymathie qui signifie diversité de sciences. Ceux qui ont la mémoire chargée d# beaucoup de choses sont d'ordinafre confus et s'expriment mal.

Qros-Jean qui veut en remontrer à son cnrë.

Cela veut dire un homme simple qui prétend être plus fin /qu'un homme d'esprit, un ignorant qui veut faire la leçon à un savant.

On raconte sur ce provçpbe la petite histoire que voici : Un curé, prêchant sur la multiplication des pains, fit un lapsus lingtme et dit que Jésus-Christ avait nourri cinq hommes avec cinq mille petits pains. Gros-Jean trouva que ce n'était pas très difficile, et en glosa dans le village en se moquant du curé. Celui-ci reprit le même sujet le dimanche suivant et interpellant Gros-Jean lui cria : Tu entends, Gros-Jean, cinq mille hommes avec cinq petits pains; en ferais-tu autant? — Pardine, oui, monsieur le curé, repartit Gros-Jean, avec les restes de dimanche.

Huguenots.

Ce mot qui servit à désigner en France les partisans de la réformation, les protestants français, a été expliqué de diverses manières. L'étymologie acceptée est celle qui le fait venir d'Eidgnoten, en bas allemand pour Eidgenossen, confédérés, hommes liés par un serment.

l-re nom d'Eignot, dérivé de Eidgenossen, avait été pris à Genève par les partisans de la liberté, qui avaient formé des alliances avec les confédérés Suisses.

Le bon billet qu'a La Châtre.

On dit en plaisantant : Ah ! le bon billet qu'a La Châtre ! d'un billet sans valeur, d'un engagement qui court grand risque de n'être pas tenu, et voici l'anecdote qui a donné naissance à cette expression.

Le marquis de La Châtre aimait tendrement Ninon de l'Enclos. Obligé par un voyage de la quitter pendant quelque temps, il voulut avoir un gage de sa sincérité, et lui demanda de s'engager

par écrit à lui rester fidèle. Ninon signa, le marquis partit, et Ninon oublia bientôt promesse et signature. Quand par hasard son billet lui revint en mémoire, elle ne put s'empêcher de s'écrier : Ah ! le bon billet qu'a La Châtre !

Ménager la chèvre et le chou.

Cette locution s'applique à ceux qui trouvent moyen de rester en bons rapports avec des adversaires, de manœuvrer pour leur profit entre des partis opposés. L'art de ménager la chèvre et le chou est surtout l'art des politiciens.

Le proverbe a pour base l'innocent problème que voici : Un homme doit faire passer dans son bateau un loup, une chèvre et un chou, et il ne peut en prendre qu'un à la fois. Comment fera-til pour qu'en son absence le loup ne mange pas la chèvre ni la chèvre le chou ?

Mettre au violon.

Mettre quelqu'un au violon c'est le mettre en prison. Autrefois on disait : mettre au psalterion. Le mot psalterion s'employait pour exprimer les sept psaumes de la pénitence. Mettre au psalterion c'était donc mettre aux sept psaumes, mettre en pénitence. Dans l'acception plus ordinaire le psalterion était un instrument à sept cordes, dont on jouait avec un ardiet. Quand le psalterion passa de mode, on y substitua dans la locution le violon, qui était devenu le roi des instruments.

Les tapageurs nocturnes, ramassés par le guet du moyen âge, allaient passer la nuit au psalterion ; au 19® siècle ils vont la passer au violon.

94 ^^0 VERBES, E T EXPRESSIONS BIZA RRES,

Mon siège est fait.

Cette locution se dit d'un renseignement qui vient un peu tard et dont on ne veut plus profiter. C'est une allusion à un mot de TAbbé Vertot. Il avait entrepris de raconter le siège de Malte sans trop se préoccuper des détails historiques. On lui proposa des documents authentiques, mais, quand il les reçut, le livre était fini. Comme il n'avait pas envie de recommencer il dit : Mon siège est fait.

Mont de piété.

On appelle ainsi un établissement où Ton prête de l'argent cbntre des objets déposés en garantie.

Le mot et la chose viennent d'Italie. Un frère mineur de Padoue y i:réa, sous le nom ^t. Monte di pieta^ une association charitable dans le but de prêter de l'argent aux pauvres, en ne leur demandant qu'un très faible intérêt pour couvrir les frais. C'était vraiment une œuvre de piété. Le mot Monte se dit en italien pour amas, accumulation, masse, aussi bien que pour montagne, et répond ici à l'idée de collecte, de cotisation. Monte di pieta signifiait donc bien justement alors cotisation pour une œuvre de piété.

Les établissements connus aujourd'hui sous ce nom s'écartent considérablement du type primitif, tel que le conçut le charitable frère.

Monter sur ses grands chevanz.

C'est prendre un parti vigoureux, se mettre en colère, montrer de la hauteur, de la sévérité dans ses paroles.

Au temps de la chevalerie on distinguait deux espèces de chevaux : le palefroi et le destrier.

Le palefroi (de " par le frein," parce que dans les cérémonies il était conduit par des écuyers) était le cheval de service ordinaire et de parade, léger, gracieux et d'une allure aisée.

Le destrier (de " dextre" parce que les écuyers le conduisaient avec la main droite) était le cheval de bataille, grand et fort. En temps de guerre on quittait le palefroi pour le destrier, on montait sur ses grands chevaux.

'C'est de là aussi qu'est venue l'expression cheval de bataille, pour désigner la chose sur laquelle on s'appuie le plus fortement.

Moutons de Paniirge.

On appelle ainsi les gens qui font ce qu'ils voient faire, qui agissent sans motif et uniquement par esprit d'imitation.

Cette locution est une allusion au tour que Panurge joue à Dindenault dans le fameux roman de Rabelais.*

Panurge avait eu une querelle avec un marchand de moutons nommé Dindenault, et voulut se venger. A cet effet il proposa au marchand de lui vendre un mouton, et, le marché conclu, choisit le plus beau et l'emporta criant et bêlant, pendant que tous les autres, bêlant aussi, regardaient de quel côté on emmenait leur compagnon.

Soudain Panurge le jette à la mer. Ce que voyant les autres bêtes se mettent à sauter en mer à la file, car il est dans le naturel du mouton de toujours suivre le premier quelque part qu'il aille.

Ours mal lëchë.

Un ours mal léché est un homme désagréable, grossier, étranger aux usages du monde, un homme sans manières, mal élevé.

* Rabelais. — Pantagruel. Livre rv, chap. 8.

C'était autrefois une croyance populaire que Tours, en naissant, n'était qu'ébauché et ne prenait sa forme définitive qu'après avoir été longtemps léché par sa mère. L'allusion est transparente. L'ours que sa mère n'a pas complètement façonné et l'homme qui n'a pas été bien élevé se ressemblent : tous les deux sont mal léchés.

Parler français comme une vache espagnole.

Le mot vache dans cette expression est une corruption du mot vascoy qui, dans la langue basque, signifie montagnard. Les Français qui ne savaient pas cette langue, ont dit vacco, et puis vacce.

Ainsi : Parler comme un vacce espagnol signifiait primitivement parler comme un habitant des provinces basques de l'Espagne, où l'on avait de la difficulté à s'exprimer en français. Mais dans quelques provinces les paysans disent vacce du latin vacca, pour vache. De là la confusion.

Loin des Pyrénées ce mot vacce dans le sens de basque n'était pas entendu de tout le monde, et fut généralement pris dans celui de vache, et l'on a été amené insensiblement à consacrer ce nonsens devenu proverbe : Parler français comme une vache espagnole.

Pays de Oocagne.

C'est le pays où l'on vit sans travail et sans souci, dans l'abondance et la 'joie. Il se dit aussi des lieux qui réunissent tous les agréments de la vie. C'est dans ce sens qu'il faut entendre le vers de Boileau :

Paris est pour le riche un pays de Cocagne.

On a proposé plusieurs explications plus ou moins probables. La plus plausible, quand ce mot

éveille l'idée d'abondance, de temps de réjouissance où l'on boit et mange largement, est qu'il vient du latin coquere^ cuire, et signifie cuisine.

Point d'argent, point de Suisse.

Le sens de cette locution est: On n'a rien sans argent.

Pendant longtemps la Suisse, qui n'entretenait pas de troupes soldées, permettait à ses jeunes gens de se mettre au service des puissances étrangères.

C'étaient ce qu'on appelle des troupes mercenaires, et la France en employa à plus d'une occasion, surtout au 15® et au 16® siècle. Il est probable que le proverbe date des guerres du Milanais. Dix mille Suisses étaient au service de la France et ne recevant pas leur paie ils quittèrent la partie, retournèrent chez eux au moment critique, et le duché de Milan fut perdu pour la France.

Poisson d'avril.

C'est le mot qu'on dit le premier jour d'avril aux personnes, qui donnent dans quelque piège innocent qui leur a été tendu, et voici l'explication la plus plausible:

Quand Charles IX voulut en 1564 faire commencer l'année au T®'"Janvier, le changement fut d'abord assez mal accueilli. Cependant l'habitude s'établit peu à peu de donner les étrennes au i^"* janvier, et alors on ne fit plus au i^*" avril que des félicitations de plaisanterie et des cadeaux simulés, et, comme au mois d'avril le soleil vient de quitter le signe zodiacal des poissons, on appela ces plaisan* teries, ces simulacres, poissons d'avril.

9^ PRO VERBES, £ T EXPRESSIONS ÊIZÀ RRES.

Pont aux ânes.

On appelle ainsi une chose facile à faire, qu'il n*est pas permis d'ignorer et dans laquelle tout le monde peut réussir.

L'origine de cette locution se trouve dans une farce du 15e siècle.

Un homme dont la femme est d'un caractère désagréable va consulter un grave docteur.

Celui-ci lui répond parce vers:

Vade, tenez le pont aux asnes.

Le mari ne comprend pas quel bien cela peut lui faire, mais il va se poster sur le pont où passent les ânes du village. Là, il voit un bûcheron qui frappe à tour de bras sur son- âne pour le faire avancer. Rentré chez lui, il saisit un bâton à la première contradiction de sa femme et lui parle haut le langage du bûcheron. Le moyen était bon; rien n'était plus simple, c'était le pont aux ânes.

Prendre la mouche.

Prendre la mouche c'est se fâcher; le mot mouche rappelle l'idée de piquer. Ceux qui prennent la mouche se piquent, c'est-à-dire se fâchent aisément.

Pour expliquer le mot preiidre M. Genin fait remarquer que ce verbe est souvent employé dans le sens d'être pris. Il cite pour exemples les locutions : Il a pris un rhume, il a pris froid, il a pris la fièvre. De même, dit-il, celui qui prend la mouche, la reçoit, est pris, piqué par elle.

Prendre sans vert.

Prendre quelqu'un sans vert c'est le prendre au dépourvu. Cette expression est fort ancienne; Rabelais la connaissait déjà. On l'explique comme venant d'un jeu de société qui consistait à porter

toujours sur soi, au commencement de la belle saison, quelque feuille verte. Je vous prends sans vert, disait-on en abordant une personne au moment pu elle ne s'y attendait pas, et, si elle ne pouvait pas répondre en montrant une feuille verte, elle avait à payer une amende ou à subir une autre punition.

Quart d'heure de Rabelais.

On appelle ainsi le moment toujours désagréable et quelquefois embarrassant où il faut payer. Cette expression a pour origine l'anecdote suivante, que tout le monde répète sans la garantir:

Rabelais était en route de Rome pour Paris, chargé d'une mission auprès du roi. Arrivé à Lyon il fut forcé de s'arrêter faute d'argent pour continuer sa route. Il s'avisa alors de faire avertir les principaux médecins de la ville qu'un docteur de distinction, au retour de longs voyages, souhaitait leur faire part de ses observations. La curiosité lui amena un nombreux auditoire. Après un discours très savant il dit tout-à-coup aux assistants qu'il va leur révéler un secret : " Voici, dit-il, un poison subtil. Je l'ai apporté d'Italie pour vous délivrer du roi et de ses enfants. Oui, je le destine à ce tyran qui boit le sang du peuple et qui dévore la France." A ces mots on se regarde en silence, on se lève et l'on se retire. Peu d'instants après, Rabelais est arrêté, enfermé dans une litière et emmené à Paris sous bonne escorte. C'était ce qu'il voulait.

François I est prévenu de l'arrestation d'un grand criminel ; il veut le voir ; on lui amène Rabelais qui n'eut pas de peine à mettre les rieurs de son côté. Le roi congédia les Lyonnais confondus, en les remerciant de leur sollicitude pour ses jours, et retint à souper Rabelais qui but largement à la santé du roi et à la bonne ville de Lyon,

lOO PROVERBES, ET EXPRESSIONS BIZARRES,

Querelle d'Allemand.

C'est une querelle pour peu de chose, qui est faite sans sujet.

On a expliqué cette locution de différentes manières. Une des plus plausibles est celle qui l'attribue à la manie des étudiants allemands de se battre en duel sous le plus léger prétexte, et, quand ce prétexte n'existe pas, de le faire naître.

Peut-être n'est-ce qu'une corruption de querelle d'amants.

Revenir à ses moutons.

Prier quelqu'un de revenir à ses moutons c'est lui demander de revenir à la chose en question, à l'objet dont il s'agit. Ce proverbe, si utile à rappeler parfois aux orateurs, aux professeurs, à tous ceux qui font des discours, est pris de la farce de l'Avocat Pathelin.

Le drapier Guillaume a été volé par l'avocat de six aunes de drap, et par Agnelet, son berger, de six-vingts moutons. Guillaume veut faire pendre son berger, mais au moment où il l'accuse devant le juge il reconnaît Pathelin, son voleur de drap, dans l'avocat d'Agnelet. Préoccupé alors de son drap en même temps que de ses moutons, il les mêle dans ses réponses de la façon la plus plaisante, et le juge est constamment obligé de lui dire de laisser là son drap et de revenir à ses moutons.

Roger Bontemps.

Cette expression s'applique à un homme toujours de belle humeur qui prend la vie gaiement et ne se fait pas de soucis.

On s'est demandé quel est le Roger, ami de la gaieté et de la bonne chère, qui a eu l'honneur de laisser son nom à ce type, et l'on en a proposé plusieurs. Comme il serait difficile de dire lequel est

PRO VERBES, E T EXPRESSIONS BIZARRES, lOI

le vrai, le plus simple et le plus sage est de se contenter de Texplication de Ménage, qui disait que cette expression vient d'un appelé Roger qui se donnait du bon temps.

Sainte-Nitouche.

C'est une femme dangereuse, affectant la simplicité et rinnocence, et qui a l'air de ne pas toucher à bien des choses qu'elle ne dédaigne pas en réalité.

Nitouche est.une vaHante de n'y touche. On en a fait un nom propre, un nom de Sainte, la patronne d'une classe assez considérable de décevantes personnes.

Ne vous fiez pas à ses airs de Ste. Nitouche.

Sans-culottes.

Ce mot désigne les partisans les plus fougueux et les plus cyniques de la révolution française à la fin du i8® siècle.

Il dut sa popularité dans ce sens à une saillie de l'abbé Maury. En 1790 il prononçait à l'assemblée nationale un discours qui, comme de coutume, déplaisait au peuple. Interrompu par les cris d'une bande de déguenillés qui occupaient les tribunes, il pria le président de faire taire les sans-culottes. Le mot resta. Les démagogues eux-mêmes l'adoptèrent, et le sans-culottisme représenta un parti, une puissance dans la révolution.

Travailler pour le Roi de Prusse.

Cette locution veut dire travailler sans rémunération, du moins sans rémunération convenable. L'origine n'en est pas bien connue. On l'a attribuée à Voltaire. Il est possible qu'elle soit de lui ; on ne peut pas l'affirmer avec certitude. Ce que nous savons c'est qu'après avoir été grands amis Voltaire et Frédéric II, le grand Frédéric, se

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brouillèrent, et que le roi fit toutes sortes de misères à l'écrivain. Il se peut bien qu'après cela Voltaire ait dit qu'il avait perdu son temps et sa peine en travaillant pour le roi de Prusse.

Peut-être faut-il placer l'origine de ce proverbe dans un fait moins personnel. Les rois de Prusse avaient dès le commencement la réputation d'être très économes, et même avares. Ils payaient mal, ils rognaient volontiers le salaire des gens à leur service. Ainsi Frédéric avait trouvé moyen de faire une économie générale sur son armée en décidant que la solde ne serait pas payée le 31 du mois. Cela faisait sept jours de l'année pendant lesquels les soldats servaient pour rien : ils travaillaient pour le roi de Prusse.

Vous êtes orfèvre, M. Josse!

Cette phrase, devenue proverbiale, s'applique à ces personnes, à ces donneurs de conseils qui, au lieu d'envisager une situation donnée, né considèrent que leur intérêt personnel. Elle est empruntée à l'Amour Médecin de Molière.

La fille de Sganarelle est plongée dans une tristesse profonde dont rien ne peut la délivrer. Le pauvre père, à bout de moyens, consulte sa nièce, sa voisine et ses amis sur ce qu'il doit faire. Chacun donne un conseil dicté par son propre intérêt. L'orfèvre M. Josse entre autres pense qu'une belle garniture en diamants serait la chose la plus capable de réjouir Lucinde.

Malgré son chagrin Sganarelle n'a pas perdu le sens, et il voit bien quelles sont les intentions de ses conseillers : " Tous ces conseils sont admirables assurément, mais je les tiens un peu intéressés, et trouve que vous conseillez fort bien pour vous. Vous êtes orfèvre, M. Josse, et votre conseil sent son homme qui a envie de se défaire de sa marchandise."

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