SCÈNE V
Edouard. Oui, parbleu! je suis original, et plus que vous ne pensez. Il ne tient qu'à vous que je ne vous montre combien je suis original quelquefois quand je m'y mets. (// se lève. )
La comtesse. Je le crois sans peine. Mais asseyez-vous, et parlons de choses sérieuses. (Elle lui verse à boire.) Contez-moi vos campagnes et vos amours, car l'un ne va pas sans l'autre. — Je ne vous vois qu'une épaulette comme vous aviez en partant. Moi qui espérais vous voir colonel pour le moins !
Edouard. Ah! la graine d'épinards! n'en a pas qui veut. Que voulez-vous! Je suis lieutenant, toujours lieutenant. La croix aussi m'a passé sous le nez. Mais patience; si un boulet ne m'arrête pas en route...
La comtesse. Sous ce gouvernement, les gens comme il faut n'ont rien à espérer : tout est pour la canaille.
Edouard. Bah i j'ai eu du malheur aussi. Dans ce maudit régiment de chasseurs on ne meurt pas!... Les drôles sont invulnérables, je crois. Ah! si j'avais pu mordre aux mathématiques, je serais entré dans l'artillerie légère. L'avancement est rapide dans ce corps-là. Tenez, la batterie d'artillerie légère qui était embrigadée avec nous a été renouvelée trois fois dans la dernière campagne. Un de mes amis, qui était lieutenant l'année dernière, va passer chef d'escadron, s'il ne meurt pas d'un coup de fusil qu'il a emboursé au milieu de l'estomac.
La comtesse. Sans la révolution, Edouard, avec votre naissance, vous seriez colonel à l'heure qu'il est.
Edouard. Oh ! bien oui ; mais colonel dans ce temps-là ce n'était pas le Pérou. Porter un chapeau en lampion, l'épée horizontale, et monter la garde à la porte de madame de Pompadour, la maîtresse de Louis XVI, le beau plaisir ! C'est bien glorieux !
La comtesse. Que vous êtes ignorant, Edouard, ou combien vous êtes déjà perverti! Si la révolution n'avait pas tout désorganisé, vous seriez l'un des gentilshommes
les plus à la mode de ce temps. Vous feriez l'ornement de la cour ; vous seriez marquis...
Edouard. Oh ! pour mon marquisat, cousine, ne m'en parlez pas. Au régiment, quand ils veulent me faire enrager, ils m'appellent monsieur le marquis. C'est si ridicule d'être marquis! Le marquis de Mascarillel Sautes marquis ! Parbleu! j'ai reçu un bon coup d'épée de Simoneau, un lieutenant du dixième, et je lui en ai donné un tout aussi bon, parce qu'il m'avait appelé marquis. D'abord, cousine, comme je ne puis pas vous donner des coups d'épée, si vous m'appelez marquis, je vous embrasse.
La comtesse. Quel corrupteur que ce Bonaparte! Un jeune homme d'une si noble famille devenir le séide d'un Corse ! — Ainsi vous êtes enthousiaste de votre empereur? C'est votre idole, votre dieu ; il est tout pour vous ; vous l'adorez.
Edouard. Ma foi, si je l'adore, je ne l'adore guère : mon colonel lui a demandé la croix pour moi, il a répondu , en me toisant comme un cheval de remonte : « Il est trop jeune. » Il n'est pas tendre, allez, le bourgeois.
La comtesse. Parce qu'il était trop jeune!... Quelle odieuse injustice!
Edouard. Pour cela, vous avez raison. A la dernière affaire, nous avons chargé avec les lanciers de la garde; ces messieurs de la garde sont les benjamins de l'empereur : ils ont eu une trentaine d'hommes hors de combat ; nous, au moins autant. Le général qui nous commandait, pour faire sa cour au patron, lui dit : « Vos lanciers se sont couverts de gloire ; les hussards ennemis sont anéantis, mais vos braves lanciers ont beaucoup souffert; la perte des chasseurs du 10e est légère ; » de sorte que les croix sont tombées sur les lanciers, et pour nous les coups, la boue, les mauvais quartiers, tout le tonnerre!...