SCÈNE V
La comtesse, lui versant à boire. Je vous le disais bien, c'est le plus injuste des hommes. Vous refuser la croix! Edouard, vous sortez d'un sang trop noble pour ne pas ressentir profondément cette injure.
Edouard. Ce n'est pas le tout de la ressentir.
La comtesse. Sans doute, il faut s'en venger.
Edouard. Oui! l'empereur sera bien attrapé quand je lui aurai flanqué ma démission. Et puis donner sa démission en temps de guerre! Cela ne se peut pas. Notre régiment va partir pour l'Espagne.
La comtesse. Pour l'Espagne ! Vous allez prendre part à cette guerre affreuse, criminelle?... Avez-vous donc sitôt oublié la trahison de Bayonne?
Edouard. Bah ! bah ! ces canailles d'Espagnols seront trop heureux que nous voulions bien les débarrasser de leurs moines.
La comtesse. Ah! que vous m'affligez, Edouard! et qu'il est triste de vous voir avec ces principes politiques!
Edouard. Moi? Diable emporte si je me mêle de politique !
La comtesse. Moi, qui ne suis guère plus âgée que vous, j'ai conservé des souvenirs qui déjà ne parlent plus à votre cœur.
Edouard. Comment, ma cousine! ... il serait possible?. .. Oh ! moi aussi , je n'ai pas oublié un certain temps..... Quand vous vous êtes mariée, si vous saviez tout ce que j'ai souffert !
La comtesse. Edouard, vous ne me comprenez pas. Je parle du temps où votre père et le mien étaient comptés parmi les plus fermes soutiens du trône légitime... de ce temps où l'on donnait volontiers sa vie pour défendre son roi... Ah! si le vertueux marquis de Nangis savait que son fils brigue l'honneur de servir un tyran, un usurpateur plébéien, il sortirait de son tombeau et vous reprocherait de démentir votre illustre origine.
Edouard. Cousine... vraiment vous me parlez là de
choses... dont jamais je n'avais entendu dire le moindre mot... Je croyais que votre mari voulait être préfet, chambellan, je ne sais quoi. Nous autres militaires, voyez-vous, nous obéissons à l'empereur... parce que c'est l'empereur... Nous ne sommes pas forcés de savoir s'il est usurpateur ou non...
La comtesse. C'est-à-dire que vous renoncez à votre cœur d'homme pour vous faire esclaves. Vous ne voulez voir que par ses yeux, entendre que par ses oreilles.
Edouard. Au fait, c'est un usurpateur... mais il est reconnu par tout le monde.
La comtesse. Excepté par tous les cœurs généreux, qui ne reconnaîtront jamais d'autres souverains que nos princes exilés.
Édouaïu). Les enfants de Louis XVI! je croyais qu'ils étaient morts dans la révolution.
La comtesse. Hélas! les barbares, ils ont fait mourir son tils dans un cachot ; mais ses frères sont en exil , et un Nangis a pu les oublier !
Edouard. Ma foi, c'est que... Je n'ai rien lu, moi.
La comtesse. Je l'avoue, j'avais fondé sur vous de grandes espérances. Je me flattais que la fausse gloire de l'usurpateur n'aurait pu vous séduire; j'espérais vous trouver fidèle au parti du malheur.
Edouard. Mais, ma cousine... c'est bien ma manière de voir... mais seulement je ne sais pas trop comment on pourrait s'y prendre...
La comtesse. Edouard, Edouard, votre discrétion, je le sais, est au-dessus de votre âge. Je me fie à vous ; vos sentiments politiques sont opposés aux miens, il est vrai ; mais vous êtes rempli d'honneur, et vous ne me trahirez point.
Edouard. Oh! ma cousine... Mais je vous répète que je n'ai pas d'opinions politiques ; et, si j'en prends, je prendrai les vôtres.
La comtesse. Un petit nombre d'hommes courageux