TS
unanimes. Sa Grandeur va demeurer au village indien jusqu’au 7 courant. »
Le journal s’arrête là; mais continuons. Les Indiens avaient dressé sur le rivage un arc de triomphe. Au pied, ils àvaient disposé un trône pour Monseigneur et deux chaises pour ses assistants. C’est là que se fit la réception, malgré la pluie qui ne put en arrêter l'élan. Tout le monde défila devant nous, courbant le genou devant Monseigneur et baisant son anneau, se relevant ensuite pour me toucher la main. Ce fut une longue cérémonie, qui se termina par la visite à Jésus-Eucharistie dans l’église où toute l’assislance avait précédé Sa Grandeur,
Vu de la baie, le village indien offre un coup d'œil charmant. Adossé à la forêt séculaire qui le protège contre le vent du nord, il se prolonge jusque vers la mer où il semble disparaître. Toutes les maisons, bien alignées et peintes en blanc, ont un air de coquetterie et de propreté qui fait plaisir. Mais ce qui frappe tout d'abord, c'est l’église, couronnée d’un magnifique clocher. Elle occupe le milieu du village, à une distance respectueuse de toutes les maisons, et est entourée d’une verte pelouse. Les rues sont régulières, avec des trottoirs en planches. De distance en distance on rentontre des réverbères.
L'église élevée par les sauvages est un édifice en bois, Au-dessus du maître-autel on voit une statue du sacré Cœur, et aux deux autels latéraux une statue de la sainte Vierge et une de saint Joseph. Le parvis du sanctuaire est recouvert d'un tapis; à la voûte est suspendue une belle lampe du saint Sacrement, dont les Indiens aiment tant la douce lumière. Un grand chemin de croix décore les murailles. Le fond de l’église est meublé d'une tribune, d’un confessionnal et d’un baptistère.Un piédestal sculpté soutient une conque marine qui sert de bénitier.
Si nous passons à la sacristie, nous la trouvons spaciense, avec une belle armoire pour recevoir les ornements et les linges sacrés. Le cimetière est à l'extrémité da village. Il eët bien entretenu. Au milieu se dresse une grande croix massive, en bois, Ghaque tombe est un petit tertre couvert de fleurs, avec une croix qui porte le nom de celui qui dort dans le Seigneur. Les petits anges morts avec leur robe baptismale ont leur place à part.
Entrons dans les maisons, nous serons frappés de la propreté et de l’ordre qui y règnent. Tout le monde est habillé convenablement, à la mode des blancs; les enfants ont les cheveux bien peignés, le visage lavé. Le poële est luigant, la table recouverte d’une toile cirée, le plancher est bien balayé, chaque objet est à sa place, rien ne traîne, Dès que le missionnaire entre, tout le monde se lève par respect, on va à sa rencontre pour lui toucher la main, on lui présente une chaise pour le faire asseoir.
Si je me suis étendu aussi longuement dans la description du village, dont je vous envoie une photographie, c’est pour vous faire voir ce que sont devenus, sous l’influence bienfaisante du missionnaire, ces sauvages naguère errant dans les forêts, sur les lacs et les rivières, vivant sans gîte et au jour le jour. Quel merveilleux changement s’est effectué depuis l'apparition du premier missionnaire Oblat parmi eux, il y aura bientôt vingt-huit ans ! La transformation esi si grande que je puis à peine en croire mes yeux, moi qui les évangélisai en 1867. Voilà le bien opéré par vingt-sept ans de ministère et vingt-sept ans de secours envoyés par la Propagation de la Foi. Réjouissez-vous, généreux associés de PŒuvre, votre aumône s’est transformée chez ces sauvages en fruits admirables de christianisme et de civilisation. Oui, ils sont civilisés et surtout ils sont foncièrement chrétiens.
Nos Seigneurs les Archevôques de Saint-Boniface et de
Montréal, accompagnés du grand missionnaire du Nord- Quest, le R. P. Lacomsx, ont voulu faire, cet automne, une courte visite à la Colombie britannique. Informés à temps, les sauvages du littoral se sont réunis au village indien, près de Vancouver, pour saluer les illusires visiteurs. Grand fut l’étonnement de ces Prélats et du bon missionnaire en voyant la transformation opérée. L'excellent P. LacowBe ne put retenir ses larmes. Il pleurait de joie et de trislesse : de joie en voyant des Indiens si bien formés, si bien instruits et si bons chrétiens, et de tristesse en les comparant avec les sauvages du Nord- Ouest pour lesquels il se sacrifie.
Le 7 juin, jour du départ pour Sainte-Marie, tout le monde fut debout de grand matin. Les messes diles, tout le village est en mouvement pour emballer, non seulement les vivres, les ustensiles de cuisine, les lits et la tente, mais encore tout ce qui est de nature à rehausser l’éclat de la solennité à Sainte-Marie, comme canons, stalues, drapeaux, chandeliers, tapis, vases de fleurs, etc., etc. Ms Dunigu désigne ceux qui devront rester pour garder le village et prendre soin des malades. Les jeunes gens sont chargés de transporter le bagage à la gare du chemin de fer. La joie et l'allégresse sont peintes sur tous les visages. Seuls, les chrétiens de la tribu tlayamin étaient dans la tristesse ; Monseigneur leur avait défendu de monter à Sainte-Marie et de prendre part à la fête. C'était une pénitence que Sa Grandeur leur infligeait pour certains désordres publics qu'ils avaient laissé s'introduire parmi eux et pour un commencement d’insubordination envers leur missionnaire, le R. P. CxrrousE. Un quitte le village vers les dix heures. En un instant la baie est parsemée de canots et de bateaux qui se dirigent vers la gare. Nous étions à peu près quatre cents pèlerins. Les blancs de la ville de Vancouver se trans-
portent sur les lieux pour voir le pèlerinage sanvage. La fanfare qui, en arrivant, avait joué un de ses plus beaux
airs pour saluer, fut engagée à continuer, en attendant le moment du départ. Elle excita l'admiration universelle. En effet, quatorze Indiens qui exécutent avec une «précision et une grâce remarquable des airs connus du public, c'était là quelque chose de vraiment inouï et de surprenant, surtout pour ceux qui savaient que le directeur ou maître de musique était un tout jeune homme, ancien élève de Sainte-Marie.
Enfin on va partir, la locomotive siffle, la cloche sonne, le train se met en mouvement. Nos sauvages sont impressionrés, leur figure blémit. Cela se comprend, c’est la première fois qu’ils vont en chemin de fer, Si Monseigneur et ses missionnaires n’avaient pas été avec eux, la plupart n'auraient jamais osé confier leur vie à ces machines de fer et de feu. Peu à peu ils se rassurèrent, les fronts se déridèrent et oncommença à causer et à plaisanter. Nous marchions bon train, trainés pardeux locomotives. Chaque foisque le train s'arrête, la fanfare salue la station par un morceau de musique. À l'embranchement de New-Westminster, notre train prend en queue un autre char rempli de pèlerins. Je ne vous décris pas le pays à travers lequel nous passons ; le trajet n’est d’ailleurs que de 43 milles, Hâtons-nous d'arriver à Sainte-Marie.
Tous les sauvages stalos y sont déjà rendus sous la conduite de leur zélé missionnaire, le R, P. PeyTavin. Ils nous attendent à la gare pour faire à Monseigneur la réception due à sa dignité et souhaiter la bienvenue aux pèlerins.Les employés du chemin de feretles voyageurs du train restent ébahis à la vue de cette foule de sauvages, tous bien habillés, à l’air noble, intelligent, respectable, rangés en ligne, village par village,chaque chef à la têtede son village et portant bien haut son drapeau de tempé-
au 79 —
rance, Legenfants, en costume et portant des oriflammes, formaient bande à part. Les garçons ressemblaient à de petits soldats de la marine anglaise, et les filles, avec leur costume bleu, à de petites religieuses. L'ensemble offrait un coup d’œil ravissant. Le train s’arrête et, dès que Monseigneur parail, les canons, apportés par les sauvages stalos (du Frazer), font retentir les échos d’alentour. Le capitaine Jobn, bon sauvage qui commande des jeunes gens habillés en soldats anglais, destinés à servir de garde d'honneur à Sa Grandeur, se présente en grand uniforme de capitaine anglais, tenant le sabre haut, et il accompagne ainsi Monseigneur pendant la cérémonie si belle, si simple et si chère aux sauvages, du baisement de la main.
Salut, Sainte-Mariel lieu à jamais béni, où la plupart des pèlerins ont appris à connaître Dieu et ont reçu le saint Baptéme. Tous te revoient avec bonheur! Sainte- Marie est en effet la place choisie en 1862 par Mer D'Her- BOMEZ comme lieu de rendez-vous où les cinq peuplades environnantes pourraient venir passer chaque année un certain temps, pour s’instruire de notre sainte religion. Pour attacher les sauvages à ce poste, Sa Grandeur y établit deux écoles : une pour les jeunes sauvagesses, sous la direction des Sœurs de Sainte-Anne, et l’autre pour les garçons, confiée aux révérends Pères Oblats. Mé' D'HERBOMEZ y attira plus tard des enfants de parents infidèles, grâce aux secours de l'Œuvre de la Sainte- Enfance. Ces enfants, régénérés et élevés chrétiennement, n’ont pas peu contribué à la conversion de leur tribu au christianisme. J'avais passé, à Sainte-Marie, * deux jours en 1862, dans l'humble cabane bâtie à l’entrée de la forêt aux arbres séculaires, J'y revenais en 1867 pour aider à enseigner les vérités de la religion aux nombreux sauvages qui s’y étaient réunis pour l’hi-
ver, non loin de leurs enfants élevés dans les écoles. Tout en apprenant les prières et le catéchisme, ces braves gens voulaient bien nous donner aide dansla guerre que nous faisions aux géants de la forêt; les couchant par terre et les détruisant par la hache et le feu pour faire place à des jardins potagers ou à des vergers. Quel changement s’est opéré depuis lors! La création d’une gare à forcé nos Pèresà transporter les écoles surle second plateau, laissant l'église et les anciennes bâtisses sur le premier, au bas duquel le Frazer coule parallèlement à la ligne ferrée, avec lenteur et majesté.
Dès le soir de notre arrivée, les exercices de la retraile commencèrent. L'église, se trouvant trop petite pour contenir cette foule, on dut, le lendemain, partager le monde en trois divisions : les gens de la mer, les gens du Frazer, dits Stalos, et les gens de Douglas. Chaque division, à elle seule, remplissait l’église. Il fallut aussi disposer en plein airunlocal assez spacieux pour les exercices communs, tels que messe et bénédiclion du saint Sacremeni, etc. Depuis cinq heures du matin jusqu’à neuf heures du soir, le temps fut bien employé : ce qui n’était pas pris par les excrcices religieux était consacré à des travaux manuels. I fallait arranger le chemin pour la procession, coustruire les reposoirs, tresser des guirlandes de verdure, cueillir des fleurs naturelles, faire des bouquets de fleurs artificielles, etc., etc. Malgré le nombre de sauvages réunis, il n’y eut pas le moindre désordre; et, malgré l'insuffisance du local et la complication résultant des exercices et des travaux, il n’y eut pas la moindre confusion. Tout avançait sans secousse et avec ensemble. Chacun était à son devoir et chaque chose 5e faisait à son temps. On respirait avec délices les parfums d’une atmosphère religieuse. Tout le monde était sous une impression surnaturelle. Il y avait beaucoup d'ani-
— Hi — mation, mais c'était une animation recueillie ; on se donnait beaucoup de mouvement, mais il était facile de voir que Pesprit de foi en était l’âme et le principe. Le 7 juin, parle train du matin, nous recevions le R. P. MarcuaL, missionnaire de William’s Luke, etle R. P, LEJEUNE, missionnaire de Kamloops, avec une escouade de sauvages de l'intérieur, lesquels ne sont pas encore à la hauteur des sauvages que j'ai essayé de vous dépeindre. Aussi, ME Doniet tenait à leur faire une réception dont ils pussent se souvenir longtemps et qu’ils prendraient plaisir à raconter à leurs gens quand ils seraient de retour dans leur pays. A dix heures, Sa Grandeur fait un signal et tout le monde s’ébranle aussitôt pour la réception. Les canonniers courentàleur poste et préparentleurs pièces, les musiciens se rangent sous la conduite de leur maître. Les porte-drapeau marchent bannière déployée; les enfants s'emparent de leurs oriflammes, le capitaine John arrive avec ses soldats. Le lrain est signalé, tout le monde se range comme une haie vivante et serrée aux abords du débarcadère. Monseisneur, entouré de ses missionnaires, est debout à la lête de la colonne; le capitaine John, avec ses soldats, lui sert de garde d'honneur. À l'arrêt du train, les canons grondent, la fanfare joue, les drapeaux de Tempérance se baiancent dans les airs en signe de bienvenue. Les sauvages de l’intérieur, qui n'ont jamais rien vu de pareil, sont ébahis et semblent rêver. Tirés enfin de leur stupeur par leurs missionnaires, ils se forment en ligne à leur suite pour baiser l'anneau de Monseigneur; cette longue ligne, se repliant plusieurs fois sur ellemême, ne finit qu’ala porte de l’église. Ils entrent tous pour assister à la messe, qui est dite par le R. P. Luguns. À leur sortie, le jeune P, Cxirousk les conduit à l’emplacement où ils doivent fixer leurs tentes. Les sauvages du
Frazer, les regardant comme leurs hôtes, leur rendent T. XVI. $
tous les services en laur pouvoir : l’un apporté les bagages, l’antre dresse la tente ; celui-ci apporte des provisions, celui-là du bois; cet autre allume le feu ou tapisre l'intérieur de la tente d’une bonne couche dé branches de sapins, Les nouveaux venus les regardent faire, confus de tant de bonté, mais néanmoins heureux de 8e voir installés si vite et à si bon marché.
Quel est le nombre des sauvages qui ont pris part à le fête? Personne ne les a comptés; mais tout le monde g’accorde à dire qu'ils étaient au moins trois mille, sans compter les blancs et les métis.
Le lendemain matin, vendredi, notre divin Sauveur dut être bien consolé par la fervente communion des associés de la Garde d'honneur en réparation des outrages faits à son divin Cœur. La confrérie de la Garde d’honpeur du sacré Cœur de Jésus a été établie depuis quelques années parmi les sauvages du district de New- Westminster et compte aujourd’hui un grand nombre d'associés. En érigeant cette confrérie, l'intention de Me Duonisu était de former une phalange d'élite, composée de vrais et solides chrétiens, dévoués avant tout à Notre-Seigneur. Leur conduite devait être irréprochable, afin d'offrir aux autres sauvages un modèle vivant de la dignité qu’un chrétien doit garder. Pour être admis, il ne suffit pas d’en faire la demande, il faut en outre passer par une année d’épreuve, et il n’y a d'admis que ceux qui sont publiquement jugés dienes de faire honneur à Jésus-Grist. Aussi ces Gardes d'honneur sont vraiment des modèles de vertus. Ils aiment Notre-Seigneur. Ils prélèvent sar leur pauvreté pour la décoration de ses autels et de son sanctuaire; ils s’enrôlent dans l'Œuvre de la Propagation de la Foi et prennent en toute occasion la défense de Jésus-Christ, de sa religion et de ses ministres, L'affection qu’ils ont pour leur heure de
garde est des plus édifiantes. S’ilssont au village, ils vout passer cette heure de station à l'église ; s'ils sonten dehors du village, ils se mettent à genoux dans leur tente, dans leurcanot, dansles bois; et leur foilestransporte en esprit auprès du tabernacle où ils savent que Jésus est enfermé, Ainsi s’entretiennent-ils avec Lui comme un enfant avec son Père.
Mais voilà que la grande cloche apprelle les sauvages à l'exercice du soir. En quelques instants tout le monde est réuni, Les élus, désignés pour s’enrôler dans la Garde d'honneur du sacré Cœur, se rangent près de la balustrade. Derrière eux viennentles Gardes, déjà admis, avec un cierge à la main et la méduille du sacré Cœur suspendue au cou par un ruban rouge. Plus en arrière, les autres fidèles. Le jeune P. CuirousE entonne un cantique eu l'honneur du sacré Cœur, leqnel estchanté avecentrain et enthousiasme, Mer DuRIEU, revêtu des insignes pontificaux, fait un discours sur l'objet de la dévotion et bénit les médailles destinées aux récipiendaires, ainsi que les cierges. Puis ils prononcent tous ensemble, avec une piété toachante, la formule de consécration. Monseigneur leur passe au cou la médaille du sacré Cœur, retenue par un ruban rouge, symbole de sacrifice; et, pendant cetle distribution, le cantique de la Garde d'honneur est chanté en quaire idiomes différents : en squamish, en sishèle, en stalo et en stlatliémr.
Cette belle cérémonie fut couronnée par la bénédiction dutrès saintSacrement, solennellement apporté de l'église à l'autel extérieur. Plusieurs centaines de Gardes d'honneur, teuant leur cierge allumé, lui faisaient une belle couronne. Pieuse bénédiction où toute l'assistance envoyait au divin Maître des chants pleins d'amour et de dévouement ! Chacun se relira, emportant de cette cérémonie une vive et suave impression,
Le samedi, à neuf heures, il y eut messe solennelle de Requiem pour tous les défunts des tribus présentes à la retraite. Tout fut chanté en grand, comme dans vos églises de France. Ici, il n'est pas besoin de chanires, parce que tous, hommes, femmes et enfants, ont appris ces chants par cœur et les cxécutent avec un ensemble admirable. Le jeune P. CHiRousE célébra la messe, à laquelle il y eut assistance pontificale, Sa Grandeur donna l’absoute devant un catafalque vraiment monumental, qui était destiné à rappeler tous les défunts des tribus présentes. Chaque tribu avait voulu contribuer à l'ornementalion, el chacune fournit son contingent de chandeliers et de chandelles. Le nombre de chandelles était incalculable et elles étaient disposées avec beaucoup de symétrie et de goût. Le tout faisait un effet grandiose. Ajoutez à cela le chant grave, majestueux, du Zibera, exécuté par cette foule compacte et profondément émue ; c'était un spectacle à arracher des larmes. Après l'absoute, la procession au cimetière s’organise. Les sauvages de la mer, deux à deux, prennent les devants, puis vieunent successivement ceux du Frazer, les Douglas et ceux de l’intérieur. Ge long cordon vivant, se déroulant et se repliant dans le chemin en zigzag sur le flanc de la colline, offrait un coup d'œil ravissant. Ici on chante le cantique : Au fond des brälunis abëmes; plus loin, on récite le chapelet; plus en avant, on chante, tandis que la tête de la procession prie. Chaque tribu chante el prie alternativement dans son idiome. La croix de procession était déjà arrivée à la porte du cimetière, que Monseigneur et ses assistants quiltaient à peine le catafsique. Le P. PEYTAvIN fait maître des cérémonies; à sa voix ce long cordon se plie etse replie dans le cimetière, en forme de demi-cercle, de manière à pouvoirse dérouler sans confusion quand viendra le moment de repartir. Au pied de la
grande croix à l'ombre de laquelle dorment les morts, attendant le jour de la résurrection, des prie-Dieu et des chaises ont été disposés pour Monseigneur et ses assistants. Je monte sur un banc, toute l'assistance s’assied sur le gazon et je lui adresse, avec un indicible bonheur, un discours de circonstance. Tous ces bons sauvages étaient attentifs et recueillis. Après l’allocution, la procession rebrousse chemin dans le même ordre. Le culte des morts est profondément enraciné daus le cœur de nos sauvages, et Ms DuRiEv a pour but de christianiser les âmes par ces belles cérémonies religieuses. Elles remplacent les cérémonies païennes et superstitieuses d’autrefois.
Le dimanche était le jour fixé pour la communion générale; aussi le samedi fut-il employé aux confessions. Ces sauvages ont l'habitude de faire en commun leur préparation au sacrement. Ils se groupent aütour de leur directeur respectif, qui dans l’église, qui dans la chapelle provisoire en plein air, qui encore dans un local disposé à cet effet dans le camp. Six Pères se mettent au confessionnal et sont occupés jusqu’à l'exercice du soir. Les confessions, interrompues alors un moment, reprennent ensuite pourse prolonger jusque bien avant dans la nuit.
Le dimanche matin, Monseigneur dit la messe de communion générale. Nouveau spectacle plein d’édification. Les Actes avant et après la communion, entremêlés de chants, élaient récités avec ensemble et piété. Il y avait dans le ton de voix de nos gens quelque chose qui remuail le cœur. Notre-Seigneur, qui durant sa vie mortelle, montrait tant de prédilection pour les pauvres et les petits, dut être content de reposer dans le cœur si bien préparé de ces déshérités de la nature. Avec quel respect ils se présentaient à la sainte Table! Quelle foi en rece vant la sainte hostie! Une douce joie brillait sur leurs traits. À celte vue, on se rappelait les paroles du pro-
phète : « Vous puiserez avec joie aux sources du Sauveur. » J’oubliais de vous dire que ces bons chrétiens ont tant de révérence pour le Dieu qu'ils reçoivent, qu'ils ont un habit exclusivement réservé pour le jour de la communion. Ce jour fini, ils serrent cet habit dans une armoire jusqu’à la prochaine communion.
Le programme indiquait le dimanche soir pour la procession en l'honneur du sacré Cœur de Jésus, mais le temps s'étant maintenu à Ja pluic, il fallut la renvoyer au lundi soir, au grand désappointement de plusieurs blancs de New-Westminsler qui avaient loué un bateau à vapeur exprès pour pouvoir arriver à heure exacte. On se remit donc à entendre les confessions : tous voulaient se purifier avant de prendre place daus les rangs de la procession.
La journée du lundi s’annonça favorable, Le temps était couvert, mais sec et sans vent. Les messes finies, la procession se déroule donc en lacels et gravit les rampes de la colline. Mer Loorens, évêque titulaire de Caslabala, veut bien porter le saint Sacremeni. Je fais diacre et le R. P, ManTIN sous-diacre. Mer DuniEy el ses assistants suivent le dais, porté par quatre Gardes d'honneur. Vingtquatre autres Gardes du sacré Uœur portent des flambeaux allumés, de chaque côlé du dais. Les solduts du capitaine John saluent Notre-Seigneur à sa sortie de l'église par une décharge générale. Devant le saint Sacrement marchent douze thuriféraires et fleuristes précédés de leur directeur et de deux porte-enceus, tous en soutane rouge el en aube retenue par une belle ceinture. Se formant en figures dans les rangs, ils se relournent à un signal donné pour offrir l'encens et les fleurs au Dieu de l'Eucharistie. Les thuriféraires élèvent et abaissent leurs encensoirs avec un ensemble et une grâce qui auraient fait honneur à des rhéloriciens du collège du
Saint-Pol de Léon, tandis que les fleuristes jettent leurs fleurs devant le saint Sacrementuvec une élégance noble et charmante. La loi les guide et donne de la grâce à tous leuis mouvements.
Nous marchons entre deux guirlandes de verdure disposées de chaque côté du chemin. Des lanternes vénitisennes, espacées dans leurs plis, se balancent gracieusement, La procession avançait avec une lenteur majcslueuse. Heureux sauvages ! Ce même Jésus, que le peuple d'Israël acelamait à son entrée triomphale dans Jérusalem, ils avaient le bonheur de l'accompagner el de le porter ea triomphe, caché sous la signe sacramentel. Eux aussi chantaient leurs hosannas, tantôt en latin, tantôt dans leur langue sauvage, nalion par nation, avec une piété et une révérence attendrissantes, À inlervailes prévus, la fanfare suule célébrait les louanges du Dieu aimant à résider pari les hommes. Des souvenirs de mon enfance se présentaient à mou imaginalion et me rappelaient la belle Fète-Dieu de Saint-Pol de Léon.
Nous arrivons au premier reposoir, dressé sur une belle esplanade, à côté de la maison des Pères. Il affecte la forme d'un autel gothique; les parvis sont couverts de lamiona coloriés, un joli bouquet de sapins forine le foud du tableau. La procession est là ageuouillée en demi-cercle et, quand le doux Sauveur passe entre Îles rangs, toutes les têtes s’inclinent avec respect et amour. Le Jantum ergo est chanté par des centuines de voix avec une expression indescriptible ; on sent que l'amour pour Jésus déborde de touslescœurs. Avec quellecomplaisance Noire-Seigneur a dû promener ses regards sur cetis foule animée d’une foi si vive, et si désireuse de l'honorer ! Lea chants sont finis, on n’entand plus que la voix de Monseigneur qui chante l'Oremus, puis un Amen qui releatit comm la voix des grandes eaux. Monseigneur gravit les
degrés de l’autel, tous les fronts se courbent, les sept canons saluent Jésus-Christ bénissant ses enfants. On se relève et la procession continue sa marche sans confusion pour se rendre au second reposoir, élevé entre le couvent des Sœurs et le cimetière.
Ce reposoir ne le cède en rien au premier. Les décors consistent en lanternes vénitiennes de diverses couleurs, dont l'assemblage produit des dessins variés. Après la bénédiction donnée du haut de ce reposoir, avec les mêmes cérémonies qu’au premier, la procession descendit le beau sentier serpentant le long de la colline, pour se rendre à la chapelle improvisée en dehors de l’église. Ce fui là que Notre-Seigneur bénit ses enfants une troisième fois; après quoi il fut reconduit respectueusement parle clergé, les thuriféraires etles porteurs deflambeaux, dans sa prison d'amour. Tous les fronts se courbent au passage du Roi des rois et les voix lui redisent les sentiments d’amour qui font battre tous les cœurs : « Mon Ame surabonde de joie, chantent-ils. Merci! merci! à bon Jésus, tu viens de me bénir. Vois le fond de mon cœur, il l'est entièrement dévoué. Toujours, oui toujours, je t'entourerai d'honneur et d'amour dans le sacrement de l'Eucharistie et aussi dans mon cœur, où tu as fait {a demeure. »
Restait la procession en l'honneur du sacré Cœur de Jésus, c'est-à-dire la fête que ses Gardes voulaient célébrer, s'étant engagés à cel hommage spécial d'adoration, de réparation et d'amour. Les Gardes d’honneur n'avaient en effet reculé devant aucun labeur ni devant aucune dépense compatible avec leur pauvreté, pour rendre ces hommages plus solennels. Ils avaient confectionné plus de mille lanternes vénitiennes pour les suspendre aux guirlandes qui devaient courir de chaque côté du chemin sur tout le parcours de la marche triom-
phale de la statue du Sacré-Cœur. Voulant unir leurs actes d'adoration, d'amour, de réparation et de consolation à ceux de la Vierge Mère, le premier Garde de Jésus, et aussi à ceux de saint Joseph, qui avait honoré, aimé et servi Jésus-Christ durant son enfance et son adolescence, ils avaient apporté avec eux les statues des églises les moins éloignées pour les joindre à celle du Sacré-Cœur. C'était un triomphe qu'ils lui préparaient. Chaque statue avait un trône palanquin fait avec beaucoup de goût.
Au coucher du soleil tout était prêt. La cloche sonne et appelle lout le monde à la chapelle provisoire. On commence par réciter en commun la prière du soir, ME* Durieu adresse quelques paroles à l'assistance et la procession s'organise.
Les deux reposoirs, en haut de la colline, la maison des Pères et le couvent des Sœurs s’illuminent comme par enchantement, ainsi que la double ligne de lanternes véniliennes qui, des deux côtés du senlier de la procession, décrit ses courbes élégantes et symétriques. En bas de la colline, l’esplanade, où la foule s’est réunie devant la chapelle provisoire, offre le spectacle d'une mer de lumières, Ce sont les associés de la Garde d’honneur qui, revêlus de leurs insignes et tenant chacun un cierge allumé, entourent la statue du Sacré-Cœur placée sur un magnifique trône et portée par les dignilaires. On dirait deux cordons de feu enveloppant lentement lesflancs de la colline, Six statues de la sainte Vierge, portées par des femmes, défilent l’une après l’autre sur ce sentier lumineux, et chacune vient faire son apparition au milieu du groupe de femmes qui doit l’escorter et chanter les louanges de la Mère de Jésus. Six statues de saint Joseph défilent pareillement, Vient ensuite la jeunesse des tribus de la mer; elle porte triomphalement la slaiue de Jésus adolescent, les filles en avant, les garçons en ar-
rière. Ils chantent les vertus de Jésus enfant et s’excitent à limiter. Chacune des statues précédentes, accompagnée de quatre acolytes, est parlée majestueusoment : la sainte Vierge par quatra femmes, saint Joseph par quatre hommes et lEnfant-Jésus par quatre petits garçons.
Vient ensuite le groupe le plus nombreux ; ce sont les Sishèles, Enfin, fermant la marche, apparaît Mer Duneu, en habits pontificaux et précédé da ses assistants el porte-insignes.
Ainsi avançaient ces bons chrétiens, chaque groupe chantant uv cantique différent avec un enthousiasine qui ne peut se rendre. Le ton de leur vaix avait quelque chose qui remuait jusqu'aux fibres les plus intimes de l’âme, et lui communiquail une douce et pieuse émolion. Leur altention était tellement absorbée dans l'hommage qu'ils rendaient à Jésus-Christ, que rien au dehors ne pouvait l'en distraire. 1ls n'étaient môme pas troublés par le chant des groupes voisins lorsqu'ils se rencontraient dans les sinuosités de la colline.
Comme la procession du trèssaintSacrement, celte autre procession fit halte à chaque reposoir. Il ÿ en avait lrois : celui du Sacré-Cœur, celui de la sainte Vierge et celui de gaint Joseph. Au fur et à mesure que la procession arrivail à un reposoir, elle se repliait sur elle-même comme un long cordon qu’on enroule. La statue du Sacré-Cœur est placée sur un reposoir qui domine l'autel; les autres, à mesure qu'elles arrivent, sont disposées à droile et à gauche du Sacré-Cœur sur des trôues préparés d'avance. L'assistance, vivement impressionnée, se jette à genoux à l'intonation du cantique au Sacré-Cœur. Puis, chaque tribu pronouce dans sa langue, el l’une uprès l'autre, l'acte de consécration du Garde d'honneur au service de Jésus-Christ. A la reprise de chaque conséeralion, un feu
— J — de Bengale éclaire la scène. Les statues et Le reposoir sont éclairés comme par des reflets magiques. D'un autre côté, les sept canons portent jusqu’au ciel l'écho de chaque consécration.
La procession se remct en marche et la fanfare joue près du reposoir pendant que la ligne de fidèles reprend ses chants multiples, tout en se déroulant dans un ordre parfait. Nous voici au reposoir de la sainte Vierge, à l'autre extrémité du plateau.
Ce reposoir est comme tout plaqué de lanternes vénitiennes suspendues çà et là à des fils invisibles et formant come une sorte d'église gothique, au milieu de laquelle la statue du Sacré-Cœur va prendre sa place. Construit par les sauvages du Frazer, cet édicule ne le cède cerlainement pas à celui du Sacré-Cœur, œuvre des gens de la nier. La variété de ses couleurs multiples produit aux Yeux une illusion charmante.
Le reposoir de saint Joseph se faisait remarquer surtout par le nombre de chandelles admirablement disposées, et les mêmes cérémonies se renouvelèrent au pied de son autel.
Mes sauvages de Kainloops et ceux du R. P. MARCHAL, qui n’avaient jamais rien vu de semblable, laissaient un libre cours à leur admiration et semblaient comme hors d'eux-mêmes. Nous espérons que leur contact avec les pieux sauvages de la mer et du Frazer durant ces belles fêtes contribueront beaucoup à leur donner des idées exactes sur la religion et ses pratiques, et à les piquer d’une sainte émulation.
La retraite et la fête étaient finies. Le lendemain malin, on commença à se débander. Les sauvages du fleuve Fiazer, embarquant leurs effets Cans leurs canols, remontèrent ou descendirent le fleuve pour rentrer duns leurs villages. Je partis en chemin de fer pour New-West-
— 99 — minster avec les pèlerins de cette place, conduits par les AR. PP. Pevravix et CRiROUSE, leurs missionnaires, tandis que Ms Donteu accompagnait les Sishèles et les Squamish jusqu'à Vancouver. Les sauvages de l’intérieur ne purent remonter que le lendemain en chemin de fer.
Ces grandes cérémonies, ces grandes réunions où les bons sauvages se rencontrent, s’encouragent el s'édifient mutuellement, ont pour effet de relever notre sainte religion dans l'esprit des pauvres sauvages encore infidèles et de rendre plus vive la foi des chrétiens. Geux qui en ont été témoins les racontent A leur retour comme quelque chose de merveilleux et font ainsi germer dans le cœur de leurs auditeurs plus d’un bon désir, accompagné de pieuses résolutions.
J.-M. LEJACO, 0. M. I.