‹ Colonie maternelle. Appel aux PhalanstériensChapitre 1 sur 9 · Colonie maternelle. Appel aux Phalanstériens · texte numérisé non relu

Colonie maternelle. Appel aux Phalanstériens

Au milieu de celle Civilisation à l’agonie, une tristesse languissante semble nous gagner nousmêmes. Nous souffrons, et notre souffrance contrarie et paralyse notre action sur le monde.

Les divisions publiques ont insensiblement divisé ceux-là mêmes qui ont mission de concilier et d’unir.

Le monde a méconnu notre caractère essentiellement pacifique, à ce point de nous décourager et de nous irriter.

D’une part, notre École se trouve englobée dans la proscription générale du Socialisme ; et de l’autre part , nous nous voyons un peu confondus dans cette masse désordonnée des novateurs confus qui s’élancent vers l’avenir souvent par des voies subversives.

Peut-être, comme quelques-uns l’ont cru, a-t-il été bon d’être, un moment, ainsi mêlés dans la foule aveugle et proscrite, afin de pouvoir

conquérir, au feu des persécutions communes, la confiance nécessaire pour guider ensuite plus aisément nos frères du peuple dans les voies lumineuses de la paix.

Mais voici l’heure venue de nous discerner, de sortir de la confusion, et de nous élever à la sphère supérieure et religieuse ; voici l’heure de faire cesser les malentendus qui divisent tant d’hommes de bonne volonté , et de montrer de nouveau aux partis épuisés le terrain de la conciliation.

Considérant disait, en 1048, à des Représentants du peuple qui lui reprochaient l’attitude agressive de la Démocratie pacifique :

« Messieurs, l’Ecole sociétaire n’a parlé pendant vingt ans qu’aux hommes instruits , à la bourgeoisie, et elle a poussé l’amour de l’ordre et de la paix jusqu’à se compromettre aux yeux des amis de la liberté. Tous nos sacrifices ont été méconnus dans le camp des conservateurs, et aujourd’hui encore nos idées de progrès pacifique ne rencontrent en vous qu’une résistance systématique. Il ne nous est pas possible de rester immobiles, parce qu’il vous convient, à vous, de ne point marcher. Votre immobilisme vous conduit à l’abime : il faut donc travaillera vous sauver malgré vous-mêmes. Pour agir, pour réaliser l’ordre véritable et la paix fraternelle, il nous faut un point d’appui. Ce point d’appui , nous vous le demandons depuis vingt

ans , et vous nous le refusez *, vous nous forcez donc à l’aller chercher en dehors de vous. La Gauche est impatiente, mais elle aspire confusément à un état social plus juste; le pauvre peuple est quelquefois rude et turbulent, mais il est généreux, et il a l’instinct des réformes nécessaires. Nous nous unissons donc à la Gauche, et nous nous appuyons sur le peuple, pour préparer le bien de tous. Vous nous blâmez aujourd’hui, vous nous remercierez un jour. Quand nous aurons obtenu la confiance du peuple , s’il arrive que nous n’usions pas de cette confiance pour sauvegarder vos droits légitimes , pour réconcilier les classes, pour pacifier le monde ; si nous né nous montrons pas tout à tous , alors vous pourrez justement nous condamner ; jusque-là, trouvez bon que nous allions du côté de la vie, et que nous laissions les morts enterrer leurs morts. L’histoire nous jugera ; nous attendrons son jugement avec confiance. »

Ces paroles sont remarquables; elles expliquent l’attitude générale prise par l’Ecole depuis la Révolution. Et, bien que nous puissions, les uns ou les autres , différer d’opinion sur quelques points , apprécier diversement quelques actes de notre vie publique , nous sommes probablement tous d’accord pour reconnaître que la marche politique ainsi indiquée par Considérant était , au fond , naturelle et nécessaire. Après cela, si quelques-uns parmi nous pensent que la mesure a été un instant dépassée, que rentrât*

nement du cœur a eu son jour d’excès , qu’ils cherchent en eux-mêmes et autour d’eux, et qu’ils nous disent, en conscience, quel homme, quel parti, quelle école, quelle église même, n’a eu, depuis deux ans , aucune faute à se reprocher. C’est le cas de se rappeler les uns aux autres la parole profonde du Christ : « Que celui-là jette la première pierre, qui est sans péché. »

Pour notre part, nous qui sommes, dans l’Ecole, au nombre des souffrants, nous croyons qu’au milieu des conflits inévitables de la décomposition sociale, l’esprit phalanstérien et chrétien commande aux apôtres de la Vérité d’incliner de préférence vers le camp où sont les pauvres et les affligés. Mais cet esprit de charité et d’harmonie commande surtout de traverser rapidement celle phase de séparation , et de se hâter dans le travail de la réparation , de l’édification unitaire.

Suivant la théorie de Considérant, comme les Phalanstériens ont été les derniers à céder à la nécessité fatale de la division, ils doivent être les premiers à se dégager de la lutte des partis , les premiers à donner l’exemple de la pacification fraternelle des âmes, les premiers à enseigner les voies douces et fécondes de l’universelle conciliation.

Or, nous croyons l’heure venue de celle entreprise religieuse ; l’heure , pour nous , de re*

prendre une mission tonte de paix et de consolation, d’ organisation et d’harmonie. Les partis égoïstes s’usent de plus en plus dans la confusion, et se décomposent dans la haine. Préparons-nous donc à faire rayonner sur ce chaos ténébreux la lumière intégrale de Fourier; étudions-nous aussi à mêler à cette lumière splendide la flamme de l’amour évangélique. Mettonsnous à l’œuvre avec une énergie nouvelle ; et que notre cher frère et digne chef, quand une politique et plus saine et plus pure le rappellera de son pénible exil , nous retrouve en pleine activité renaissante, et se réjouisse en voyant que, lui absent, ses amis ont développé ce germe divin de l’Harmonie, si laborieusement cultivé par lui depuis vingt ans.

Pour pouvoir travailler à la pacification du monde, il faut d’abord, chers Frères, que la paix soit au milieu de nous; pour réconcilier les hommes, il faut que nous-mêmes soyons réconciliés entre nous; pour avoir la force d’unir les cœurs, il faut que nous soyons unis.

Or, il est évident (et il serait puéril de se faire des illusions et de se voiler ses faiblesses intérieures), il est évident que l’union des anciens jours est un peu troublée. Pour peu qu’on y réfléchisse, on concevra que ce malheur accidentel était inévitable.

Si nous aspirons par l’enthousiasme du cœur et de l'intelligence vers l’Harmonie divine, pourtant mille liens nous attachent encore à la Civi-

lisation ; et dès lors que ce vieux corps se brise et se dissout, en une crise suprême et terrible, il est bien impossible que nous ne soyons pas atteints, emportés et momentanément désunis par ces vastes déchirements. Quand le navire vermoulu, jeté sur les rescifs, a quelque temps talonné parmi les tourbillons de la mer orageuse, il sombre, éparpillant ses débris disloqués. Alors, sur ces ruines flottantes, l’équipagp, forcément divisé, lutte éperdu pour échapper à la mort; et dans ce grand désastre, le pilote luimême n’est pas épargné. Heureux si, reprenant son sang-froid, il a mis à temps le canot de sauvetage à la mer, et s’il y recueille ses frères naufragés, pour les conduire au port de refuge!

Nous en sommes donc à ce point du Déluge social, où toutes choses passant tourbillonnantes sur l’abîme, il était presque impossible de ne pas se sentir un moment désagrégés. Et, nonseulement nous avions peine à échapper aux atteintes de la décomposition qui s’accomplit autour de nous, mais en notre propre sein s’opérait une fermentation tumultueuse.

L’École sociétaire sent bien en elle le principe de l’Unité universelle, mais elle n’a pas constitué la science dans les sphères de la politique (1), de

(1) Les Bases de la Politique positive par Considérant ont admirablement posé et résolu une partie du problème; mais la grande difficulté politkpic qui agite la France et l’Europe en ce moment n’y est point éclaircie, la question de la Constitution n’y est point traitée.

la métaphysique et de la religion. Elle est indissolublement liée par le principe de l’Association libre, et par la science du Travail attrayant ; mais elle a pu, elle a du voir se produire entre ses membrés des dissidences politiques, philosophiques et religieuses.

Nous croyons fermement que la psychologie de Fourier et la Loi sériaire serviront puissamment à la constitution de toutes les sciences, et que nous serons bientôt ans en politique générale et en religion, comme nous sommes uns en science sociale proprement dite. Blais l’élaboration nécessaire est loin d’être faite, et de là résultent des séparations dans l’Ecole.

En face de ces difficultés des transitions, que devons-nous faire, sinon nous ménager les uns les autres, avec une indulgence toute fraternelle, sur toutes les questions qui n’ont pas encore leur solution scientifique, et nous unir de plus en plus sur les points de doctrine sur lesquels l’unanime communion est accomplie depuis longtemps? Subordonnons (dans tout ce qui est d’action commune), subordonnons ce qui nous divise; faisons prédominer ce qui fait notre ferme lien, notre vieille amitié, notre unité parfaite.

Allons au fond des choses; prenons le titre même de notre vie et de notre mission ;

Que sommes-nous? — Des Plmlanstériens,

Que veulent les Phalanstériens? — Réaliser TAssociation intégrale dans la Commune.

Quel est l’élément fondamental sur lequel porte l’Association intégrale? — Le Travail attrayant .

Quel est le principe de l’attrait dans le travail? — C’est la Liberté intégrale.

Quelle est la loi générale de la liberté industrielle ; quel est le type de l’organisation naturelle et divine du Travail? — C’est la Loi sériaire , qui est comme le plan de la liberté, le type des harmonies mesurées de l’âme humaine.

Quelle est donc notre mission de Phalanstériens? Qu’avons-nous à faire, pivotalement, en ce monde? — Nous avons à enseigner par la parole, et à démontrer par l’acte, l’efficacité de la Loi sériaire pour réaliser le Travail attrayant , d’où naîtront l’Association fraternelle et la transfiguration du monde.

Actuellement, donc, pour faire cesser le malaise qui nous afflige nous-mêmes, et pour agir sur ce monde, qui a soif d’ordre et d’organisation, qui se précipite aveuglément dans la haine et la guerre par impatience d’amour et de paix ou par désespoir, il nous faut reprendre fortement notre tradition, et nous remettre à notre fonction pivotale, un moment troublée par les secousses de la société moribonde ; il nous faut nous rattacher vivement et tendrement les uns aux autres, par la contemplation de ces subli-

mes harmonies, qui ont la propriété d’adoucir et de rasséréner les cœurs.

Remontons à la source essentielle, et, pour nous servir du langage religieux, retrempons nos âmes dans la Foi, dans l’Espérance et dans la -Charité. Laissons à chacun sa liberté sur les choses encore douteuses, prudemment reléguées; mais unissons-nous passionnément sur les vérités certaines pour tous, sur notre Symbole, qui est : Association libre par V organisation du Travail attrayant . Écartons un peu l’inquiétude des mille questions de l’universelle Vérité, pour nous abandonner à l’enthousiasme de l’Espérance, sur ce point particulier de la science par lequel le génie de Fourier nous révèle les harmonies du règne de Dieu sur la terre, et nous entrouvre les parvis du ciel. Dévouons-nous tout entiers, avec l’infatigable patience de la Charité, à l’incarnation de l’Idée nouvelle, à l’éclosion du germe trouvé, germe divin, petite semence dédaignée par les grands savants du monde civilisé, mais dont l’épanouissement splendide concourra bien vite à éclairer les plus hauts problèmes de la Destinée.

N’est-il pas vrai, nos amis, qu’il n’y aurait plus de tiraillements, de tristesses, de langueurs dans l’École, du moment où l’on se sentirait engagés dans l’étude positive du problème de l’Organisation du Travail ? — Il est incontestable que c’est là le vœu de tous, vœu profond, ardent, presque maladif.

Mais il est également vrai qu’il existe, parmi nous, des avis très-divers sur le mode de la Réalisation.

Les uns (c’est notre Gauche impatiente), les uns voudraient construire à la minute le Phalanstère intégral, et faire mouvoir, comme par un changement à vue, la Phalange avec toutes ses harmonies.

Les autres (ceux de notre Droite modératrice) inclinent volontiers à avancer par étapes progressives et lentes, à s’engager même de préférence dans les voies du 'Gavantisme. Parmi ceux-ci, beaucoup espèrent qu’une vive impulsion garantiste, ayant plus de chances d’être suivie par le monde, permettrait la réalisation très-prochaine de PAssociation intégrale ; quelques-uns supposent que Fourier s’est laissé emporter trop loin sur les ailes de l’espérance, et que la société humaine, impuissante à franchir les périodes de transition, doit monter les degrés régulièrement, un à un, et n’atteindre à l’Harmonie qu’après des siècles de labeur. Dans ce sentiment, nous en savons qui poussent l’amour de la progression timide jusqu’à dire qu’on ne peut pas éviter la phase de Féodalité industrielle. C’est bien à ceux-ci qu’il est permis d’appliquer la parole du Christ : « O hommes de foi modique! »

Quoi qu’il en soit, cette disposition existant réellement parmi nos Frères, il ne suffirait pas de la railler et de la condamner; mieux vaudrait

éclairer ces doutes par de bonnes raisons, et mieux encore, essayer d’entraîner nos conservateurs dans les champs radieux de l’espérance, et de leur inspirer une foi plus hardie, par une démonstration pratique, à la fois très-prudente et très-concluante.

Nous savons tous quelle est, entre ees deux ailes extrêmes, l’attitude du Centre. Embrasser généreusement et hardiment l’idéal, se préparer à la prochaine constitution de la Commune sociétaire, mais en commençant l’opération par l’essaim enfantin ou Phâlanstérion : tel a été le système recommandé par Fourier dans ses derniers écrits, et de vive voix ; système adopté par les trois héritiers nommés au testament du savant Maître, Madame Clarisse Vigoureux, Just Muiron et Victor Considérant ; système préconisé et étudié par le Centre (i), consacré par l’approbation solennelle de notre premier Congrès fraternel, en août 1848, et vainement présenté, l’année suivante, par Considérant, à une Assemblée nationale prévenue et peu éclairée.

Cette combinaison mixte est certainement de nature, sinon à passionner ceux de nos amis qui ont pris parti à gauche ou à droite, du moins à leur donner une satisfaction suffisante ; puisque, d’une part, elle tend rapidement au but idéal,

(1) Études préparatoires faites par César Daîy, Morîze et autres.

et (ftté, de l'autre part, clic procède par progression et avec prudence.

En somme, pour expliquer et concilier les tendances en apparence contraires de nos deux ailes extrêmes, on peut résumer en ces termes généraux le double sentiment de nos Frères i

L’École, dans son ensemble, en fait de Réalisation, voudrait quelque chose à la fois de trèsprudent, et d’essentiellement harmonique. Elle voudrait que son navire, arche du salut, pût cingler vers les rives paradisiaques, tout en s’avançant la sonde à la main à travers les rescifs civilisés, et en saluant même ce monde hostile d’un pavillon de paix et d’amitié.

Nous avons vu comment, en 1849, la proposition si loyale, si modérée, faite au nom de l’École, a paru encore énorme et monstrueuse à ce pauvre monde, et a fait reculer ses représentants effarés ; et nous avons pu constater avec douleur que le projet d’un modeste essai phalanstérien n’éveillait que d’assez médiocres sympathies, même dans le parti des démocrates novateurs. Le phalanstère enfantin, c’était encore trop pour la société officielle.

Depuis deux ans, les idées ont marché, et l’on sent de plus en plus qu’il y a quelque chose à faire, et qu’il faut se hâter de chercher ce quelque chose. Le moment approche où l’École pourra avec succès renouveler sa mise en de-

meure devant les Pouvoirs, et taire solennellement l’appel de Réalisation. Pour notre compte, nous sommes convaincus que des élections de 1052 datera Père définitive des travaux organiques et de la renaissance sociale.

Quant au moment présent, l’éloignement de son chef et de plusieurs de ses membres étant pour elle une cause d’affaiblissement évidente, l’Ecole , ce nous semble, n’est pas dans de bonnes conditions pour convier les hommes à la grande entreprise. Mais ce qu’elle peut faire utilement, ce qu’elle doit faire, c’est de rassembler les éléments de l’expérience prochaine, c’est de se préparer sérieusement à l’acte religieux qu’elle a charge d’accomplir sur la terre.

Nous venons donc, nos Frères, après avoir fraternellement consulté Considérant et ses collègues du Centre, et recueilli leur bienveillante approbation, nous venons solliciter votre concours pour une œuvre modeste, mais sainte, humble et petite, mais, nous l’espérons, précieuse et féconde pour le ralliement des cœurs et des esprits dans l’École. Nous demandons votre confiance pour entrer sur le terrain pratique par la voie' la plus simple et la plus obscure, dans de telles conditions que toutes difficultés sérieuses paraissent aplanies pour les plus prudents, et que, cependant, les âmes amoureuses de l’Harmonie se sentent aussitôt placées devant des faits dignes d’occuper leurs

Page 1