CHAPITRE ÏII
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La Réunion s’est longtemps appelée Bourbon. Un caprice politique a changé ce nom glorieux, consacré par deux siècles
de légitime occupation, en celui de la Réunion, qui ne signifie rien. Néanmoins, comme il ne nous appartient pas de discuter un fait accompli, nous conserverons, tout en faisant nos réserves sur cette dénomination officielle, le nom de la Réunion.
La Réunion est la seule de nos anciennes colonies que nous ayons conservée dans l’océan Indien, la seule dont la population, malgré l’indifférence coupable de la métropole, ait démontré l’aptitude de notre race au labeur énergique et patient de la colonisation. Cette île est située à 140 kilomètres au sud de Maurice, à 560 à l’est de Madagascar, à 3,000 du cap de Bonne-Espérance et à 16,250 de Brest. Elle fait partie de l’archipel des Mascareignes, ainsi nommé du Portugais Mascarenhas, qui le découvrit en 1505. L’amiral portugais en prit possession au nom de son maître Jean IV, mais n’y forma aucun établissement. Le drapeau de la France y fut pour la première fois arboré par le capitaine Gobert, de Dieppe, en 1638; mais ce fut en 1643 seulement que Pronis, agent de la Compagnie des Indes à Madagascar, en prit possession au nom du roi Louis XIII, et en 1646 que ce même Pronis y déporta douze de ses soldats révoltés. A ces condamnés se joignirent bientôt des pirates qui leur ressemblaient étrangement par les mœurs et les habitudes; mais les uns et les autres renoncèrent promptement à leur vie de brigandage et firent souche d’honnêtes gens.
En 1649, Flacourt, le successeur de Pronis à Madagascar, renouvela la prise de possession. L’île perdit alors son nom de Mascarenhas et prit celui de Bourbon. Flacourt, en habile courtisan, écrivait dans ses mémoires qu’il « n’avait trouvé aucun nom qui pût mieux cadrer à la bonté et à la fertilité de l’île, et qui lui appartînt mieux que celui-là ». Il y envoya quatre génisses et un taureau, qui se multiplièrent rapidement. L’endroit où il débarqua conserve le nom de la Possession. C’est un joli village entre Saint-Denis et Saint-Paul, les deux principales villes.
La population de la naissante colonie s’augmenta en 1664 d’une vingtaine d’ouvriers envoyés par Colbert et d’un convoi de jeunes orphelines. Ce sont eux qui formèrent les premières familles dont le nom s’est conservé dans les archives du pays, et dont les descendants existent encore. Dix ans plus tard, en
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1674, la petite colonie fat augmentée par les Français échappés aux massacres de Fort-Dauphin à Madagascar. Dès lors, on songea à tirer sérieusement parti de Bourbon. La révocation de l’édit de Nantes y conduisit quelques protestants, d’abord réfugiés en Hollande, puis au cap de Bonne-Espérance. Ainsi que tous les proscrits pour cause de religion,’ ces nouveaux venus s’attachèrent à leur patrie d’adoption avec toute la vivacité de leurs déceptions, toute l’ardeur de leurs regrets, et y apportèrent une activité à la fois morale et industrieuse. Ce dernier renfort augmenta et épura la population de Bourbon. Ce fut l’âge, d’or de la colonie. Les protestants opérèrent ce miracle. A leur contact, à l’exemple de leurs vertus, les déportés et les pirates s’amendèrent. Si l’on en croit de touchantes traditions, en ce temps, la plupart des maisons demeuraient ouvertes, car on ne voulait connaître aucun moyen de les fermer. Quelques habitants déposaient leur argent ou leurs objets les plus précieux dans une écaille de tortue suspendue au-dessus de leur porte. De cette époque date sans doute le proverbe créole : « On peut faire le tour de l’île sans une piastre dans sa poche ! » tant l’hospitalité des premiers colons s’exerçait avec une prodigalité affectueuse vis-à-vis de tous les étrangers qui passaient devant leurs cases !
En ajoutant à ces éléments primitifs les agents des diverses Compagnies qui se succédèrent à Bourbon, et quelques officiers de terre et de mer qui s’y fixèrent après y avoir servi; en tenant compte de quelques étrangers, chercheurs d’aventures, qui, trouvant la place bonne, l’occupèrent, nous saurons comment se forma la population créole, qui, bien que d’origine blanche et vivant sous la zone torride, s’acclimata rapidement et complètement. Pendant tout le xvme siècle, cette vitalité féconde continua. Le genre de vie des insulaires contribuait à l’augmenter. Ils s’occupaient principalement d’agriculture et de commerce. En 1735, Bourbon fut réuni à l’île de France sous un même gouverneur, le fameux La Bourdonnais. En 1764, la colonie passa sous la domination directe de la couronne, moyennant une indemnité annuelle de 1,200,000 livres. Elle continua de prospérer, surtout sous l’administration de Poivre (1767) et d’Honoré de Crémont. Vinrent les guerres de la Révolution et de l’Empire. Les créoles de la Réunion, qui s’étaient
déjà signalés dans les guerres de l’Inde sous l’ancienne monarchie, défendirent leur île contre les escadres anglaises sous le gouvernement de la République, quand' elle s’appela pour la première fois la Réunion, et sous l’Empire quand elle avait pris le nom de Bonaparte. Le général Decaen, gouverneur des établissements français de l’extrême Orient, se signala par sa bravoure, mais il 11e put sauver ce dernier fleuron de notre couronne coloniale. Il avait fixé sa résidence à l’île de France, et avait donné le commandement de Bourbon à un de ses lieutenants, le général des Bruslys. En prescrivant à ce dernier de dissoudre les assemblées élues de la colonie, et de supprimer les milices locales, il désorganisa, sans les remplacer par rien, les éléments de défense préparés par les colons. Abandonnés par la métropole, privés de leurs ressources locales, sans renforts et même sans nouvelles depuis plusieurs années, attaqués par des forces supérieures, les créoles furent obligés de capituler en 1810 et devinrent Anglais. En 1814, Bourbon fut rendue à la France. De nouveau menacée pendant les Cent jours, elle n’bésita pas à se mettre en défense. Le rétablissement de la paix générale la préserva d’une seconde invasion.
De ce moment date une ère nouvelle pour la colonie. Seule et dernière possession de la France dans l’océan Indien, Bourbon semble avoir conscience de son importance politique et commerciale. Ses habitants redoublent de travail. Ils étendent et améliorent leurs cultures; ils perfectionnent leurs ponts et chaussées; ils domptent la mer, qui les étreint et les assiège. L’émancipation des nègres en 1848 les a surpris en pleine réorganisation, mais ils n’ont pas perdu courage, et voici que la Réunion, toutes proportions gardées, est la plus vivace et la plus productive de nos colonies. Est-il donc vrai que nous soyons incapables de coloniser, puisqu’une poignée de Fran-> çais, à quatre mille lieues de la métropole, a réussi à fonder une France nouvelle?
Voyons-les donc à l’œuvre, ces frères d’outre-mer. Descendons dans leur île; suivons-les dans leurs cultures et dans leurs usines.
Le trait saillant de la géographie physique de la Réunion, c’est le contraste des éléments. Ici un sol généreux et pro-
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digue ; là une mer dangereuse et inhospitalière. Séduction du continent, menaces de l’Océan, c’est là toute l’île de la Réunion.
L’île de la Réunion n’est pas grande. Elle n’a comme superficie que 251,160 hectares, à peine le tiers d’un département français. Elle affecte généralement la forme elliptique et s’allonge du nord-est au sud-est. Sa longueur de la Pointe des Galets à celle à'Ango est de 72 kilomètres, et sa largeur de Saint-Pierre à Sainte-Suzanne de 51 kilomètres. Ses côtes ont un développement de 207 kilomètres. Elle est coupée en deux du nord-est au sud-est par une chaîne de montagnes qui la divise en deux versants. Cette chaîne paraît s’exhausser autour de deux centres principaux, que marquent d’un côté le Piton des Neiges , qui élève à 3,069 mètres sa blanche pointe, de l’autre le Piton de Fournaise , qui atteint une altitude de 2,625 mètres. Les deux groupes de montagnes de l’île sont réunis par un plateau appelé la plaine des Cafres : il est élevé de 1,600 mètres au-dessus du niveau de la mer. La nature du sol atteste que l’île entière est le produit des éruptions de deux foyers occupant les deux points qu’on vient de signaler, mais dont le plus considérable, le piton des Neiges, est depuis longtemps éteint, tandis que l’autre, le piton de Fournaise, brûle encore. L’île se trouve partagée par cette double chaîne en deux versants : le premier, celui du nord-nord-est, que l’on dénomme la partie du vent , c’est-à-dire qui reçoit directement le vent du large; le second, celui du sud-sud-ouest, que l’on dénomme la partie sous le vent, c’est-à-dire qui est plus ou moins abritée par les montagnes contre ce même vent. Le premier de ces versants incline au soleil d’orient ses flancs toujours battus par les vents alizés; le second, celui sous le vent, redresse ses pentes au couchant dans une atmosphère plus calme. D’un côté, c’est l’Asie avec ses chaudes et enivrantes séductions, de Fautre l’Afrique avec sa verdoyante parure et ses effluves Embrasés. Cette diversité harmonique réunit deux mondes en un seul et exerce une sensible influence non-seulement sur les cultures, mais même sur le caractère et les idées des habitants.
Deux volcans surgissent donc un jour du sein de l’Océan et projettent avec violence les masses de laves qu’ils entraînent
au dehors. Peu à peu, la distance qui les séparait se rapproche; bientôt elle n’existe plus, et, comme le travail souterrain de la nature n’est pas interrompu, le sol continue à s’exhausser, des rivages se forment, et l’île s’étend au large. Aussi bien la base volcanique du sol tantôt se découvre en masses noires et compactes, tantôt apparaît en rocs rugueux, disséminés çà et là, mais le plus souvent est cachée par les alluvions entraînées des montagnes par les pluies et enrichies d’humus par les détritus végétaux. Quoique les feux souterrains aient singulièrement diminué d’intensité, et que l’un des deux volcans ait cessé depuis plusieurs siècles d’être dangereux, partout on retrouve les traces de la force ignée. Ici, des sources thermales qui jaillissent (à 872 mètres d’altitude, la source de Salazie , qui contient de l’acide carbonique; celle de Mafat, à 682 mètres, sulfureuse et ferrugineuse; celle de Bras- Rouge, dont la température s’élève jusqu’à 48°; celle de Cilaos , alcaline acidulé et ferrugineuse); là, des champs de lave, et, à l’extrémité orientale de l’île , le piton de Fournaise, sombre cratère, qui, de temps à autre, allume ses incendies sur l’horizon. Par bonheur, ses éruptions ne sont jamais accompagnées de tremblements de terre, ce qui indique le facile dégagement des gaz et peut-être aussi l’apaisement du foyer comburant. Les éruptions n’étant plus dangereuses n’ont que l’attrait d’une illumination grandiose. Le volcan semble les annoncer par un bruit sourd et continu. Bientôt une lave enflammée déborde du cratère et tombe dans la plaine , où elle continue de brûler; par bonheur, le fleuve de feu se dirige toujours du côté de la mer, c’est-à-dire vers le seul côté où une issue lui soit ouverte. De temps à autre, il s’arrête, parce que la lave se refroidit ; mais de nouveaux flots de bitume ou de métal arrivent pour l’alimenter, et il continue sa marche avec un bruit assourdissant. Quand il arrive sur la côte, on entend comme le frissonnement de l’eau froide qu’on laisse tomber sur du fer rougi : c’est la lave qui tombe dans l’Océan en cascades étincelantes.
Les éruptions de Fournaise sont parfois signalées par un singulier symptôme. Elles remplissent l’air d’une poussière jaune et brillante : ce sont des parcelles de verre fié en menus fragments, qu’on prendrait pour de la poudre d’or.
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et dont on se débarrasse à grand’peine. Cette poussière équivoque couvre l’île entière et se répand très au loin sur la mer. Elle se dégage sans murmure, sans émission de lave au dehors et presque sans fumée. Au pied du volcan actuel et autour de ses différents cratères s’étend le Grand-Pays- Brûlé , région stérile , hérissée de coulées de lave refroidie ou liquide.
La Réunion continue donc à être le théâtre de phénomènes volcaniques, mais qui ne présentent plus aucun danger pour la sécurité de ses habitants. Pourtant, le 26 novembre 1875, un grand malheur a frappé notre colonie. Une partie du piton des Neiges et du gros Morne s’est écroulée dans le cirque de Salazie, ensevelissant sous ses débris le village du Grand-Sable, situé sur les bords du torrent des Fleurs-Jaunes. Plus de 150 hectares ont été ainsi recouverts par des milliers de mètres cubes de rochers et de terres, qui forment, dans tout cet espace, comme un manteau d’une épaisseur de 40 à 60 mètres. Près de cent victimes ont été ensevelies sous ces débris, sans qu’il soit possible de songer à retrouver leurs cadavres. Dans cette catastrophe, un terrain en pente reposant sur une couche d’argiles et de rochers lisses, glissa et fut poussé à plus de deux kilomètres de distance avec une effrayante rapidité. Les arbres, les moissons, les constructions restèrent debout. Les animaux furent préservés, et le propriétaire qui se trouvait assis devant sa maison ne ressentit que l’émotion de ce formidable voyage qui lui valut de n’être pas broyé, comme ses voisins, sous les décombres de la montagne. Au premier moment, on a cru que le piton des Neiges reprenait son activité. On s’est imaginé que cet accident provenait de secousses volcaniques et peutêtre d’un tremblement de terre; mais on n’a ressenti nulle part, même en des points assez rapprochés du théâtre de la catastrophe, de trépidation du sol. Ni feu, ni fumée, ni détonation n’ont précédé ou suivi ce gigantesque bouleversement. La raison en est simple. Ce n’est qu’un éboulement, conséquence trop naturelle de la désagrégation des rochers volcaniques de ces montagnes sous l’influence des agents atmosphériques. En 1869, un immense incendie avait déjà déboisé ces montagnes. Les racines, qui retenaient la terre, pourrirent avec le temps et devinrent comme autant de canaux par les-
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quels s’infiltrèrent les eaux pluviales. Donc n’accusons pas de cette catastrophe l’action des feux souterrains, et affirmons sans crainte que les volcans de la Réunion ont cessé d’être dangereux.
Ces volcans sont au contraire pour les habitants de File l’occasion de profits inespérés. On connaît la fertilité des terrains formés par des matières volcaniques. Les flancs du Vésuve et de l’Etna par exemple sont réputés pour l’abondance et la qualité supérieures de leurs produits. En France, il n’existe peut-être pas de canton plus riche et plus admirablement disposé pour l’agriculture que la plaine de la Limagne, en Auvergne, toute bordée de volcans éteints. Il en est de jpême à la Réunion, d’autant plus que toutes ces matières volcaniques fermentent au soleil des tropiques avec une prodigieuse énergie. Le territoire est baigné par une multitude de ruisseaux et de rivières, qui coulent des montagnes, comme d’un bassin où l’eau déborde : la rivière de Saint- Denis, celles des Galets , de Saint-Étienne, d 'Abords des Marsouins , des Roches , du Mat, de Sainte-Suzanne , des Pluies , etc. Ces cours d’eau se rendent impétueusement du centre à la circonférence. Aucun d’eux n’est navigable. Mais leur nombre, l’abondance de leurs eaux, et la rapidité de leur course, qui permet de les utiliser et comme force motrice et comme moyen d’irrigation , contribuent à augmenter la fertilité du sol. L’intérieur de l’île renferme en outre un certain nombre d’étangs, dont les principaux sont le Grand-Étang et l’étang de Cilaos. Sur la côte, on en remarque quatre autres, qui, dans la saison des pluies, communiquent avec la mer, l 'étang de Saint-Paul , qui, lorsque les eaux se retirent, donne du natron très-pur, et les étangs Salé , du Gol et du Champ Borne. De l’eau, du soleil, un terrain volcanique, certes on ne trouve pas souvent réunies de telles conditions de fécondité.
Essayerons-nous d’avoir une idée sensible de la Réunion? Qu’on se figure l’immense ellipse décrite par l’île. Les rivages forment comme une première zone qui s’élève insensiblement en amphithéâtre et dont les gradins sont séparés par des coupures. Les unes forment de sauvages escarpements; les autres s’élargissent en vallées. C’est là que sont bâties les villes et groupés les villages; c’est là que les usines et surtout les
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sucreries sont en pleine activité. Au-dessus de cette première zone commence le royaume de la canne à sucre, qui se déploie sur une largeur d’environ 6 kilomètres. C’est la ceinture verdoyante de l’île, qui recèle dans ses flancs d’incalculables trésors. Une troisième zone est celle des cultures tropicales : c’est là que grandissent les forêts, qui font de l’île, vue de la mer, comme une corbeille de fleurs et de fruits aux senteurs pénétrantes. A mesure que grandissent les montagnes commence la quatrième zone, celle des cultures européennes : c’est la région des plateaux. Vient ensuite la cinquième, et la plus considérable comme superficie, la zone des montagnes : tantôt pitons aigus ou mornes neigeux, réservoirs intarissables des fleuves de l’île, pics des hauts Saint-Gilles, de la Grande- Montée, de la Ravine-Blanche, des Treize-Cantons, du Nez-de- Bœuf, d’Ango, et, dominant tous les autres, les pitons des Neiges et de Fournaise, ce dernier avec sa gigantesque coulée de lave du Grand-Brûlé; tantôt ce sont des cirques énormes formés par l’affaissement des assises inférieures du sol, rongées par les feux souterrains. Les deux principaux sont ceux de Cilaos et de Salazie. L’île de la Réunion, avec ses cinq zones, ne ressemble-t-elle pas à une colossale pyramide émergeant du sein de l’Océan, les pieds baignés par la vague bleue, les flancs entourés de verdoyantes cultures, et la tête parfois couronnée de neiges et de feux?
Par un concours de bienfaits rares dans les régions chaudes, ce pays si pittoresque était en même temps un des plus salubres du globe. Air pur, ciel magnifique, eaux abondantes, fraîches brises, tout s’est réuni pour faire de cette île un séjour enchanté. On ne s’y croirait pas sons la zone torride. La température moyenne est de 24°; la température maxima est de 36° et la minima de 12° au-dessus de zéro. Les premiers explorateurs furent émerveillés de trouver réunies dans cette île une chaleur * modérée et des pluies rafraîchissantes. Ils remarquèrent que les plaies s’y guérissaient promptement, que les fièvres et les iualadies endémiques y étaient inconnues. Aussi la population 's’y établit-elle dans des conditions exceptionnelles de salubrité. Bourbon devint une véritable terre promise. C’est, encore aujourd’hui, une des stations les plus saines qu’on puisse recommander. On y trouve jusqu’à des eaux thermales dont les pro-
priétés reconstituantes sont bien rares. Aussi les navigateurs de toutes les nations peuvent-ils y déposer et y déposent-ils leurs malades. Nulle part il n’existe de sanitarium aussi bien disposé. Malheureusement, depuis quelques années, on a signalé d’assez nombreux cas de fièvres intermittentes. On ne sait s’il faut les attribuer à l’introduction des travailleurs hindous, ou plutôt au déboisement exagéré des montagnes et à la corruption des eaux potables. Il est probable que ces inconvénients disparaîtront bientôt, dès qu’on en connaîtra la cause certaine. A ces avantages, il faut ajouter l’absence de tout animal dangereux ou même incommode.
Telle est la terre. Mais voici le contraste, l’Océan, qui, furieux, indomptable, étreint de ses lames la base de l’île et semble vouloir l’arracher à ses fondements. Aucun port, aucune baie. Pour tout mouillage, des rades foraines, fatiguées par une mer houleuse , et pendant six mois de l’année, de novembre à avril, des tempêtes presque quotidiennes, des ras de marée et des cyclones. Les ras de marée durent vingt-quatre heures, soulevant la masse liquide , la déroulant en nappes immenses qui se brisent sur le rivage. Quant aux cyclones, ils sont effrayants. Celui de mars 1879 restera tristement célèbre. Ce sont des ouragans circulaires, qui semblent rayonner autour d’un foyer commun, et dont les mouvements vibratoires se communiquent du centre à la circonférence. Qu’on se figure un bâton qu’on enfonce dans l’eau, en le faisant tournoyer. Les cyclones, à la Réunion, surviennent presque à l’improviste. Ils brisent et engloutissent les navires et parfois étendent leurs fureurs dans toute 111e. Les arbres sont alors déracinés et les herbes comme fauchées par le vent. Les toits sont emportés. On a même vu des pierres, préparées pour des constructions, que le tourbillon transportait à une certaine distance. Au lendemain d’une telle journée, l’eau des sources et des fontaines, même dans l’intérieur de l’île, est légèrement saumâtre, comme si les flots salés avaient été balayés à travers les airs jusqu’à ces réservoirs éloignés, ou poussés par une pente et une force inconnue dans des caveauxsouterrains. Aussi, pendant six mois de l’année, tout le monde est-il sur ses gardes, tant à bord des vaisseaux, qui entourent l’île, que sur le rivage. On étudie le vent, on a l’œil fixé sur le baromètre, et, au premier signe précurseur de
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l'orage, dès que tonne le canon d’alarme, chaque capitaine lève l’ancre pour échapper au naufrage. Si parfois il voulait rester au rivage et jouer dans un imprudent défi la vie de ses hommes et la fortune de ses armateurs, un boulet sauveur le forcerait à fuir. C’est là le côté faible. Autant la terre attire à la Réunion, autant l’Océan repousse. On dirait un antagonisme des éléments; mais rhomme prend racine partout : aussi, malgré les périls de la mer, de nombreux émigrants n’ont-ils pas hésité à se fixer sur cette terre hospitalière, qui promettait à leurs peines une juste récompense. Leur société s’y est consolidée en grandissant, et, poursuivant sa propre fortune, elle a aidé celle de la France.
Nous connaissons le sol. Eludions maintenant les productions : la principale est celle de la canne à sucre.
Il n’en a pas toujours été ainsi. Au siècle passé, ce furent le café , directement importé de Moka, et les épices , que l’intendant Poivre était allé chercher au péril de sa vie dans les Indes hollandaises, qui firent la fortune de la colonie. Les ouragans de 1806, 1807 et 1829 détruisirent successivement tous les grands arbres de l’île, et surtout ceux qui servaient d’abri aux caféiers. La culture changea, et la canne importée dès 1711 par Pierre Parat, fut cultivée en grand à Bourbon. Elle y a pris un essor prodigieux, car elle résiste aux ouragans et pousse sur le flanc des montagnes comme sur les rivages de la mer. Pour elle, on a le tort de tout négliger. La Réunion peut d’un jour à l’autre mourir de faim, mais les colons s’en préoccupent peu. La culture de la canne a pris une extension exagérée surtout après l’émancipation des esclaves noirs. Les colons ont modifié leur outillage et étendu leurs défrichements. 42,894 hectares, en 1872, étaient consacrés à la canne. Dès 1873, on en comptait 43,672. En 1877, il n’y en avait plus que 39,613. Il est à présumer en effet que les autres cultures ne seront pas délaissées et que l’on ne tardera pas à y revenir sérieusement. C’est au mois de juin que la précieuse graminée arrive à maturité. Alors commence la coupe. Ce sont les vendanges de l’île. La canne, coupée au pied, débarrassée de ses feuilles, est portée au moulin, où, pressée entre de gros cylindres de fonte, elle donne un jus aqueux et sucré, le vesou. La partie ligneuse, ou bagasse , est mise de côté, séchée, et sert à alimenter les cliau-
dières. Le vesou tombe dans de vastes bassins de enivre, ou défécateurs. On le purifie, on l’écume, on le décante, et il prend alors le nom de sirop. Ce sirop descend dans des chaudières étagées, les batteries , où il se concentre au degré voulu, et passe enfin, pour être cristallisé, dans d’énormes chaudières en cuivre rouge, où l’on produit le vide. Dans une dernière opération, le turbinage , on décolore et on dessèche les cristaux par des toupies métalliques mues à la vapeur. Rien de curieux comme l’aspect d’une sucrerie, au moment du grand travail de la roulaison. Chauffeurs qui jettent la bagasse sous les chaudières, écumeurs, décanteurs : c’est une mêlée étourdissante. Le bruit des cylindres, la ronde des turbines, les sifflements de la vapeur, le hennissement des chevaux et les chants des ouvriers qui reviennent de la plantation, tout se mêle et se confond. Pendant ce temps, les immenses cheminées de l’usine vomissent des torrents de fumée, et le directeur, le sucrier , comme on le nomme, escompte en espérance les produits de sa récolte.
Le café ne vient plus qu’en seconde ligne. En 1872, 3,890 hectares lui étaient consacrés; le chiffre s’est élevé l’année suivante â 4,163. Le café de la Réunion est fort réputé. On ne lui connaît que celui de Moka de supérieur en qualité. A la dernière exposition universelle, il a obtenu un grand prix et un . certain nombre de médailles d’or et d’argent. Le tabac était cultivé en 1872 sur 693 hectares et en 1873 sur 702. Ce sont les trois grandes productions de l’île; mais il nous faut encore citer le cacao , Yarrowroot, racine qui fournit un potage excellent, la vanille , de fort bonne qualité et dont la culture est des plus lucratives, le coton, le maïs, le manioc, les patates, les épices, introduites par l’intendant Poivre (muscades, clous de girofle, cannelle, rocou), enfin toutes les plantes potagères d’Europe et tous les fruits de l’Inde et de l’Amérique.
A peine débarqué à Saint-Denis, on peut se livrer à une véritable étude de botanique coloniale. La canne à sucre dresse sa svelte tige surmontée d’une aigrette violette. Le bananier aux grappes pendantes, l’arbre à pain, le papayer , colonne végétale, qui porte pour chapiteau une couronne de melons verts, le cocotier élancé , le vacao dont on tresse les feuilles en nattes ou en paniers, se mêlent au letchi chinois, au bananier, au figuier indien, au goyavier , à Y avocatier et au jac -
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quier. Çà et là, les tamariniers et les filaos , ces pins du tropique, marient leur sombre feuillage au vert éclatant des caféiers et de toute la tribu des orangers. Partout des fleurs odorantes, rose3, grenades, aloès, lianes, tous ces végétaux font des abords de Saint-Denis un séjour enchanteur. Il en est de même pour le reste de l’ile. Le pays presque tout entier a été défriché ou amendé par de puissants engrais. Aussi bien, en 1873, la valeur des propriétés agricoles était évaluée à 158,787,095 francs et la valeur annuelle des produits à 13,830,822 francs. Ce sont là des chiffres éloquents, qui nous font d’autant plus regretter que nos autres colonies n'aient pas atteint le même développement que la Réunion.
La population de la Réunion est fort mélangée. Elle s’est formée, on peut le dire, d’éléments de toute provenance. Européens nés dans le pays ou ailleurs; petits créoles ou petits blancs, Hindous, Chinois, Malais, Africains, Malgaches. Nous les étudierons successivement.
La première de ces races, en date, en importance et en puissance, est la race européenne proprement dite. Elle se compose de tous les descendants des anciens colons, des nouveaux émigrants et des fonctionnaires. Elle constitue en quelque sorte la classe dirigeante de l’île. Pendant longtemps elle seule a eu entre les mains la propriété, la richesse et la direction politique. Cependant, par une bizarrerie ethnographique qui ne manque pas de piquant, la plupart de ces Européens ont dans les veines un sang bien mélangé, et, s’ils passent pour blancs, c’est en vertu d’une convention acceptée par les mœurs. Sauf de très-rares exceptions, en effet, les premiers colons de la Réunion s’unirent tous à des femmes de Madagascar, qu’ils avaient emmenées avec eux ou qu’ils Firent venir de la grande île. En dépit des recrues européennes qui se mêlèrent à la population primitive et l’épurèrent par l’alliance d’un sang étranger, la trace indélébile de leur origine subsiste' encore dans les générations actuelles. Certains signes héréditaires trahissent la filiation madécasse, quelque chose d’inappréciable dans la forme de l’œil, et surtout la couleur de la peau, qui, sans être blanche ou basanée, laisse néanmoins reconnaître un mélange de sang européen et de sang madécasse. L’histoire de ces origines est si connue dans l’océan Indien,
que certains colons de Maurice ou de Pondichéry, très- fiers de la pureté de leur race, nomment blanc de Bourbon tous les objets de lingerie ou d’habillement d’un blanc douteux. Heureusement, à Bourbon, par un accord tacite, on renonça de bonne heure à tenir compte de ces alliances madécasses. C’est la liberté, plutôt que la nuance de la peau, qui fut le signe auquel se reconnurent les maîtres.
On donne le nom de petits créoles ou petits blancs aux descendants de quelques colons ou d’anciens affranchis, qu’un goût de solitude et d’indépendance conduisit dans les hauts de l’île, ainsi qu’on parle à la Réunion. Ils vivent, solitaires et insouciants, d’un peu de jardinage et des produits de la chasse. Ils s’emploient volontiers, au temps de la récolte, à couper des cannes, et, dans l’intervalle, s’adonnent, moyennant une part, à ce qu’on appelle les cultures vivrières . Ce sont du reste de bons citoyens. Dans lçs guerres de la Révolution et du premier Empire, ils formaient l’équipage de ces fameux corsaires qui firent tant de mal au commerce anglais, et, à l’heure actuelle, bon nombre d’entre eux figurent avec honneur dans notre armée régulière. L’ambition des petits blancs serait, paraît-il, de tenter une descente à Madagascar, qu’ils considèrent comme appartenant de droit à la France. Leurs vœux seront peut-être satisfaits un jour ou l’autre.
Après les Européens et les petits blancs, nous trouvons les Noirs. Ils sont installés à la Réunion depuis les premiers jours de la colonisation. Les premiers immigrants commirent la grave faute de précipiter la mise en culture du sol en appelant à leurs côtés de nombreux esclaves achetés ou arrachés à la côte d’Afrique. Impatients de bénéfices, ils introduisirent à la Réunion un si grand nombre d’esclaves que leur nombre, au commencement du xvme siècle, dépassait de quatre fois celui j des maîtres (64,000 contre 16,000). Sous ce beau ciel, et dans ' un pays où l’on ne peut invoquer comme une excuse la difficulté du travail pour les blancs, mieux eût valu que fût constituée peu à peu une jeune société, qui se serait développée lentement, mais sûrement. Ces nouveaux flots d’arrivants de race différente avaient établi deux classes trop distinctes dans la population : d’un côté les maîtres blancs, de l’autre les noirs esclaves. Il est vrai que la facilité de l’existence et la bien-
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veillance des mœurs adoucirent à la. Réunion les rigueurs de l’esclavage. De plus, comme tous ces esclaves noirs, bien que nés en Afrique, étaient d’origine diverse, les uns Cafres ou Abyssins, les autres de Zanzibar, ceux-ci du Zambèze et ceuxlà de l’Orange, la variété des types et des origines maintint une sécurité favorable aux rapports des blancs et des nègres. Jamais n’éclata de guerre servile. Lors de la première Révolution, on redoutait une explosion et des représailles, mais les créoles eurent la sagesse de faire des concessions, et les esclaves le bon sens de les accepter, en sorte que l’accord entre la race dominante et la race dominée ne fut pas encore troublé. Les blancs se montrèrent reconnaissants. Dès 1834, l’Assemblée coloniale proposait au gouvernement diverses mesures en faveur des esclaves ; aussi, en 1848, lorsque fut proclamée l’abolition définitive de la servitude, comme le terrain était préparé , la colonie passa de l’esclavage à la liberté sans la moindre secousse. Il n’y eut même pas à regretter une faillite. Afin de ménager la transition, les affranchis consentirent à servir deux ans encore leurs anciens maîtres, moyennant salaire librement débattu : au bout de ces deux ans, ils recouvraient la plénitude de leurs droits. Pendant ce temps, patrons et ouvriers se prépareraient. En effet, après les deux années d’épreuves , quoique les nouveaux citoyens se soient donné le plaisir ou de changer de patrons, ou de se faire patrons à leur tour, ou de se livrer au commerce, l’équilibre s’est presque aussitôt rétabli. Gomme les Noirs ont été les premiers à reconnaître la nécessité du travail, bon nombre d’entre eux reprirent leurs anciennes occupations ou se livrèrent aux petites industries à leur portée. En général, ils s’habituèrent à leur dignité de citoyens ; et les créoles ont accepté sans arrière-pensée ce nouvel état de choses. L’instruction primaire, largement distribuée aux enfants de couleur, a singulièrement contribué à amener cet apaisement dans les esprits. Les Noirs apprennent avec avidité. Les écoles sont très-fréquentées, même par des hommes faits. Avec le niveau intellectuel s’élève peu à peu le niveau moral. La famille, dont les esclaves faisaient jadis si peu de cas, s'est constituée rapidement, et a pour conséquence immédiate la propriété. Avec la famille croissent les besoins ; avec l’aisance,
l’ambition. Aussi, sous cette triple influence de l'enseignement* de la famille et de la propriété, de remarquables progrès se sont-ils accomplis dans ces dernières années.
Le préjugé de la couleur règne à la Réunion infiniment moins que dans les autres colonies. On a vu, il est vrai, certain journal réactionnaire reprocher aux Frères de la Doctrine chrétienne d’exciter outre mesure la pensée dans le cerveau deSj jeunes nègres. On a même entendu un gouverneur, visitant certains districts éloignés, s’étonner de trouver dans les écoles des enfants noirs portant casquettes, cravates et souliers, et s’en plaindre comme d’une atteinte aux vieilles traditions de l’ile. Les temps sont bien changés. On n’accuse plus aujourd’hui les Frères de la Doctrine chrétienne d’être trop libéraux, et un gouverneur qui s’aviserait d’une pareille algarade ne serait plus accueilli que par des sifflets. La fusion n’est peut-être pas encore opérée , mais au moins les droits de chacun sont reconnus, et ils aboutissent à des égards mutuels. L’égalité se constate déjà au théâtre, dans les promenades, même dans le duel, offert et accepté de blanc à nègre. Elle pénètre dans les mœurs surtout par l’éducation. Ainsi les jeunes négresses, jadis exclues des pensionnats, quelles que fussent la fortune ou la position de leurs pères, y sont admises aujourd’hui. Depuis plus de cinquante ans on voit au lycée et dans les autres écoles des enfants de toutes couleurs. En résumé, l’émancipation des esclaves n’a donné à la Réunion que des résultats satisfaisants.
En 4848, pour parer à la désertion, qu’ils croyaient imminente, de leurs usines, quelques propriétaires s’avisèrent de faire venir à la Réunion des travailleurs hindous. Ils y étaient encouragés par l’exemple de l’île Maurice, où les engagés hindous, substitués aux esclaves nègres, avaient provoqué un grand essor de prospérité. Nos colons tirèrent parti de nos établissements de Pondichéry et de Karikal, et, dès 1851, obtinrent l’autorisation d’engager quelques milliers de travailleurs ou coolies. Le gouvernement anglais avait d’abord interdit l’émigration des coolies nés sur son territoire, mais il renonça bientôt à cette impolitique prohibition, et aujourd’hui près de 1500 travailleurs hindous émigrent chaque année à la Réunion. Ce sont de bons ouvriers, lents et flegmatiques, mais doux et obéissants. Ils sont, par malheur, d’une immoralité
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scandaleuse. Aussi bien les convois ne comptent qu’une femme pour neuf hommes. Ce régime cache de graves désordres; en sorte que l’immigration hindoue peut enrichir la Réunion, mais elle l’inquiète et la scandalise.
On songea également à la Chine. Les Chinois ont une aptitude particulière au labeur agricole. De plus, la Chine est une pépinière humaine pour ainsi dire inépuisable. Les résultats ont été fort médiocres, soit qu’on ait mal choisi les individus, pris au hasard dans les barracons du Pacifique, soit que les Chinois perdent, sur un autre sol, leurs qualités natives. Aussi renonça-t-on vite à l’immigration chinoise. On trouve cependant des Chinois à la Réunion, mais ils ont déserté les plantations et s’occupent des commerces de détail, surtout de l’épicerie.
A défaut des Chinois, les colons se sont adressés aux Malais. Ils espéraient que des engagés malais, habitués à des cultures analogues, s’acclimateraient facilement à la Réunion et leur rendraient des services : mais la Malaisie est éloignée; le gouvernement hollandais surveille avec soin ses intérêts; enfin les Malais gagnent si facilement leur vie dans leur propre pays, qu’ils ne songent pas à le quitter.
Aussi bien les colons de la Réunion, s’ils se sont adressés successivement à tous ces Asiatiques, Hindous , Chinois ou Malais, n’ont jamais caché leurs préférences pour la race africaine, plus vaillante au labeur, plus facile à acclimater, plus morale et moins chère. C’est surtout à la côte d’Afrique qu’ils ont cherché des travailleurs. De coupables abus ont été commis. Sous prétexte de recruter des engagés volontaires, certains capitaines ont commis des actes de piraterie. La reine des Howas à Madagascar a fini par défendre à ses sujets toute émigration. Le sultan de Zanzibar, bien que désireux d’écouler sa marchandise noire, a dû régulariser le trafic auquel il devait sa fortune. La France enfin finit par adopter des mesures de rigueur et interdit tout recrutement sur la côte africaine. Ce fut pour la colonie une rude épreuve à supporter, car le nombre des bras diminua tout à coup, et le prix de la main-d’œuvre augmenta subitement, On est depuis revenu sur cette défense trop radicale, et les engagements à la côte d’Afrique sont de nouveau permis, mais à condition d’une grande surveillance.
Le meilleur moyen d’assurer aux propriétaires de la Réunion les ouvriers dont ils ont besoin serait encore de s’adresser aux petits blancs et aux nègres. Les uns et les autres sont citoyens , habitués depuis plusieurs générations au climat de l’île et intéressés à sa prospérité. Quelques concessions les attireraient bien vite. Si par aventure quelque guerre de race éclatait dans l’île, sa prospérité serait pour longtemps compromise. Si au contraire on arrêtait l’immigration étrangère, si l’on se contentait des ouvriers déjà installés dans l’île, en ménageant leur amour-propre et en garantissant leurs intérêts, on fonderait du jour au lendemain une société homogène, et la production coloniale serait assurée pour de longues années. Se conformera-t-on à ces sages principes d’économie politique, ou suivra-t-on les vieux errements ? C’est ce que l’avenir nous apprendra.
Au point de vue administratif, la Réunion jouit de privilèges particuliers. Elle est régie par des lois et non par des décrets. De plus, elle est représentée à la Chambre des députés ; un conseil général et des conseils municipaux, dont les membres sont élus par le suffrage universel, règlent les affaires locales. Le conseil général possède une grande liberté d’action : il vote le budget, il répartit les impôts, il a tous les pouvoirs nécessaires pour développer les ressources de la colonie , comme aussi pour diminuer ses dépenses. Pour les rapports commerciaux et les intérêts intérieurs, il peut faire ce qui lui semblera le plus avantageux. A vrai dire, la Réunion est un département français , dont le préfet s’appelle gouverneur et concentre entre ses mains des attributions un peu plus étendues. Peut-être serait-il temps de renoncer à cette fiction légale et de déclarer purement et simplement que la Réunion est un département français, administré comme tous nos autres départements.
Le clief-lieu de la colonie est Saint-Denis , au nord de l’île. C’est une jolie ville, bien percée et bien bâtie. Elle est dépourvue de port, ce qui ne lui permet pas de devenir aussi importante pour le commerce et l’industrie que pour l’adîninistration. La population , qui n’était en 1837 que de 12,000 âmes , s’élève aujourd’hui à 42,140. Saint-Denis est aussi le chef-lieu de l’arrondissement du Vent, qui compte en-
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core cinq communes et deux districts : Sainte-Marie (7,500 h.), Sainte-Suzanne ^Saint- André (15,000 h .), Saint-Benoît (20,000 h.), Sainte-Rose ; le district de Salazie et le district de la plaine des Palmistes.
Saint-Pierre (32,400 h.) est le chef-lieu de l’arrondissement Sous-le-Vent. On y exécute en ce moment de remarquables travaux pour la construction d’un port artificiel; un autre port sera creusé à la Pointe des Galets. Les autres communes sont Saint-Paul (27,000 h.), Saint-Leu (10,500 h.), Saint-Louis , Saint-Joseph et Saint-Philippe. 421 kilomètres de routes, pourvues de travaux d’art remarquables, relient toutes ces villes entre elles et font le tour de l’île. Un chemin de fer est également à l’étude.
La population de Pile, qui atteignait en 1872 le chiffre de 185,179 habitants, a légèrement baissé en 1873. Elle n’était plus que de 183 529 habitants. Nous retrouvons à peu près le même chiffre en 1881 (182 130). En résumé, la Réunion est une des plus florissantes et des plus françaises de nos colonies. Son exemple ne peut que servir d’encouragement et démontrer une fois de plus aux détracteurs systématiques de la colonisation que nous ne sommes pas incapables de créer des Frances nouvelles au delà des mers.