II. — Le Gabon
Le seul établissement français important de la côte de Guinée est, à l’heure actuelle, le Gabon , ou M'pongo. On nomme ainsi l’estuaire d’un fleuve africain qui se trouve situé juste sous l’Équateur et se jette dans le golfe de Guinée. Les Portugais nous ont précédés dans ces parages. Au milieu du siècle dernier, alléchés par l’espoir de trouver quelques mines d or, ils y bâtirent un fortin, dans 111e de Coni guet , et ouvrirent avec les tribus voisines de fructueuses reia-
lions. A défaut de l’or, qu’ils ne rencontrèrent pas, ils firent la traite des esclaves avec un tel succès et si peu de scrupules, que leur nom, encore aujourd’hui, est détesté dans toute la région. Sauf ces communications irrégulières avec les Portugais, le Gabon semble avoir eu peu de relations avec les Européens. C’est en 1841 seulement que le lieutenant de vaisseau, plus tard amiral , Bouet-Villaumez , fut envoyé dans ces parages peur y tenter la fondation d’un établissement destiné à réprimer la traite. On s’occupait beaucoup en Europe de l’abolition de l’esclavage. L’Angleterre avait pris résolument l’initiative et la direction de la croisade anti- esclavagiste, et la France s’était associée de grand cœur à ce généreux mouvement. Or le meilleur moyen de réprimer la traite était d’établir une croisière d’observation aux foyers mêmes de ce honteux commerce, c’est-à-dire sur la côte africaine, depuis le Sénégal jusqu’au Congo. Rigoureuse observatrice des traités, la France entretint en effet une escadre de vingt-six navires qui battaient incessamment la mer et fouillaient une à une les baies et les rivières. Comme ces navires étaient petits, d’un faible tirant d’eau et d’une capacité médiocre, leur approvisionnement était vite épuisé. Ce fut pour assurer ces approvisionnements, et aussi pour donner à nos navires une rade sûre, où ils pouvaient se réparer, que le gouvernement de Louis -Philippe chargea le lieutenant Bouet-Villaumez de négocier avec les chefs du pays Pacquisition d’une partie de leur territoire, à l’estuaire du Gabon.
La négociation fut habilement menée, et deux ans plus tard, le 18 juin 1843, le capitaine de corvette de Montléon prenait officiellement possession de la baie du Gabon et de la région baignée par ses nombreux affluents. Pour que la francisation fût plus complète, il débaptisait les points les plus remarquables, et échangeait les appellations indigènes contre les noms de la famille d’Orléans, qui régnait alors. En 1844, un nouveau traité avec les chefs les plus importants des deux rives du Gabon nous confirmait dans la possession du territoire. En 1849, quelques esclaves enlevés à un négrier et rendus à la liberté fondaient le village de Libreville , sur le plateau où étaient les magasins de la station. En 1862, un troisième traité conclu avec le roi et les principaux chefs du cap Lopez augmentait considérable-
ment le territoire soumis à notre influence. De plus, de nombreuses explorations étaient dirigées à l’intérieur du pays, et, peu à peu, notre domination était acceptée par les tribus du voisinage. Tels sont les principaux faits qui ont marqué l’histoire de notre établissement gabonnais jusqu’aux négociations de 1875, entamées avec l’Angleterre, et qui ont failli aboutir à l’échange de ce territoire contre les possessions anglaises enclamées dans notre colonie du Sénégal. Ces négociation n’ont pas abouti, et c’est ainsi que le drapeau français flotte encore à l’estuaire du Gabon.
Cet estuaire forme une rade magnifique, qui peut offrir un abri sûr à une flotte considérable. Il est naturellement divisé en deux bassins, auxquels on a donné le nom de bassin intérieur et de bassin extérieur. La profondeur de l’eau dans le premier bassin est de 5 à 8 mètres, et dans le second de 8 à 25 mètres, c’est-à-dire que les plus gros navires peuvent y pénétrer. Malheureusement, la navigation dans ce bassin extérieur et dans les passes qui y conduisent exige la plus grande prudence, à cause des nombreuses roches à fleur d’eau qui s’élèvent brusquement sur des fonds unis, où rien n’annonce leur voisinage. La séparation de ces deux bassins est indiquée par deux îles, l’île Coniquet , surmontée d’une hauteur qui sert à se diriger dans les passes d’entrée, et File marécageuse des Perroquets. De nombreuses collines entourent ces deux bassins. Les monts Bouet et Baudin, sur la rive droite, dominent toutes ces ondulations de terrain, qui se dirigent en pente douce vers la mer, et s’abaissent pour livrer passage aux cours d’eau qui se jettent dans l’estuaire. La plus considérable de ces rivières est la Como; assez large à son embouchure, elle ne tarde pas à se rétrécir, et, à partir du point où elle reçoit le Bogoë, elle n’est plus accessible qu’aux petites goélettes. La marée s’y fait sentir jusqu’à 70 milles de l’embouchure. A l’entrée de la Como, on observe quelques îles, dont la plus importante est celle de Mingué Mingué, qui sert de point de relâche aux traitants noirs. Citons encore la rivière Bhamboé, qui se jette dans l’estuaire du Gabon près de l’île Mingué Pongoé et forme à son embouchure un bassin de plusieurs milles de longueur sur un mille de largeur.
Une large baie où se jettent plusieurs rivières, un grand fleuve qui contourne cette baie et se jette sur la mer par plu-
sieurs embouchures comprenant dans leur écartement le cap Lopez, si connu des négriers, tel est le pays qui dépend de la France. Bien que la possession de ces rivières et de la région qu’elles arrosent nous soit assurée par des traités, notre établissement y est plutôt nominal qu’effectif. La seule partie réellement occupée et vraiment importante est la baie elle-même. Dans cette rade profonde et sûre circule constamment quelque navire de la division. Un petit nombre de vaisseaux anglais ou américains, trop rarement français, parcourent cette immense nappe d’eau, mais sans réussir à l’animer. Ce n’est pas que le Gabon soit triste par lui-même. La nature au contraire y déploie sa magnificence. Les îlots de Coniquet et des Perroquets semblent surgir de l’eau comme des bouquets de verdure. Partout croît une abondante végétation qui descend jusqu’au rivage. Les arbres et cette verdure donnent à la baie un aspect qui séduirait, s’il était plus vivant ; mais ce n’est qu’un tableau de nature morte richement encadré.
Ce qui frappe les Européens plus encore que l’absence de mouvement, c’est la langueur énervante du climat. La région gabonnaise, coupée par l’équateur, correspond à peu près exactement à celle des grands lacs d’où sort le Nil. De même que cette région, aujourd’hui si célèbre, c’est un pays de chaleurs et de pluies , surtout de pluies. Elles commencent vers le 15 septembre, avec une régularité presque mathématique. Fines d’abord et peu abondantes, elles durent jusqu’aux premiers jours de janvier. Elles cessent alors pendant six semaines environ : c’est la période connue sous le nom de petite saison sèche, fort humide, lourde à supporter et féconde en maladies graves. Après ce temps d’arrêt, la pluie recommence, tombant par torrents et accompagnée d’interminables et magnifiques orages, qui exercent sur la santé les plus déplorables effets. Trois mois de sécheresse absolue viennent enfin pomper jusqu’à la dernière goutte cette cataracte annuelle.
Quant à la chaleur, elle n’est pas excessive, mais constante. La moyenne habituelle, est de 28 degrés; mais l’humidité et surtout la tension électrique de l’air rendent cette température insupportable aux Européens. Le climat du, Gabon est donc foncièrement mauvais, puisqu’il est débilitant. Ce caractère se retrouve dans les maladies locales, fièvres pernicieuses> et
surtout anémies avec leur cortège de lassitudes sans cause, de douleurs sans lésions et de débilités sans remèdes. Un pareil pays séduira peut-être le voyageur ou le naturaliste; mais l’Européen qui n’y est pas retenu par de sérieuses obligations se contentera d’y camper. Il ne s’y établira jamais.
Ce n’est pas que les richesses naturelles manquent au'Gabon. Les animaux domestiques ne sont pas nombreux, mais fort beaux. Les bœufs de provenance étrangère y vivent difficilement, mais les sujets nés dans le pays atteignent des dimensions extraordinaires et sont d’une qualité supérieure. Les moutons sont rares, et leur laine est peu abondante, mais très-fine, ainsi qu’il arrive toujours dans les pays chauds. On peut aussi élever des chevaux, mais ils exigent de grands soins. La volaille est commune ; les porcs s’élèvent facilement, mais on en restreint le nombre, à cause des dégâts qu’ils commettent dans les plantations. Quant aux animaux non domestiques, il faut aller les chercher dans les forêts de l’intérieur. L’antilope s’y rencontre rarement. Sur les coteaux élevés du fond de la baie, on trouve parfois un buffle sauvage et un sanglier à front blanc. Comme animaux féroces ou dangereux, nous ne citerons que la panthère, l’éléphant, les serpents et le gorille. La panthère n’est pas très commune. Elle suit parfois les gens qui traversent les forets, rôde autour d’eux, mais n’ose pas les attaquer. L’éléphant est plus redoutable. Comme les sauvages de l’intérieur lui ont déclaré une guerre d’extermination afin de s’emparer de ses défenses, F éléphant gabonnais est devenu féroce. Il rend le mal pour le mal, attaque l’homme au besoin et ne se laisse jamais approcher. On ne le prend que par ruse. Quant aux serpents, ils sont très communs et tous venimeux, à l’exception du grand boa Python, que sa taille suffit d’ailleurs à rendre redoutable. Ils viennent rôder autour des cases pour attaquer quelques volailles, et ils poursuivent les rats jusque sur la toiture. Le plus remarquable de ces serpents est YEchidna Gabonica , grosse vipère, à courtes cornes, qui atteint parfois deux mètres de longueur et dont les écailles de couleurs variées forment de grands losanges d’une régularité singulière et vraiment élégante. Reste le gorille. C’est un singe de taille gigantesque et d’une force extraordinaire. L’attention publique fut vivement éveillée, il y a quelques années,
par les récits de chasse de M. Bellonie du Chaillu, qui prétendait avoir couru de sérieux dangers dans ses campagnes contre l’animal qu’il appelait l’homme des bois ; mais ce n’était qu’une exagération de chasseur. Le gorille est néanmoins redoutable. Il se laisse approcher à bonne portée, fort heureusement pour le chasseur, qui serait perdu s’il ne le tuait pas sur le coup. La vie paraît d’ailleurs s’échapper facilement de ce corps monstrueux. La capacité de sa poitrine donne à sa voix un développement effrayant. Le vagissement du petit gorille ressemble, à s’y méprendre, à celui d’un enfant irrité, et, n’était son corps velu, on le prendrait à première vue pour un petit négrillon. Jamais on n’a pu réussir à l’élever. Quant à l’animal adulte, il est impossible de le prendre vivant.
Les lacs fangeux de la région servent d’asile aux caïmans et crocodiles. Sur les hauts fonds du fleuve, on trouve encore Y hippopotame, dont l’ivoire est un objet de commerce, et le lamantin , dont la chair est savoureuse.
Si le Gabon n’est pas très riche en animaux féroces, il ne l’est que trop en insectes, et surtout en fourmis , qui sont la perte et le fléau de la région. On en rencontre plus de vingt espèces différentes. Les unes vivent au milieu des colons et rendent quelques services en échange de leurs incessantes déprédations. De même que les chiens errants de Constantinople ou que les vautours urubus de Cayenne, elles débarrassent de toute immondice la maison qu’elles ont adoptée. Elles ne sont qu’incommodes. D’autres sont dangereuses, la fourmi blonde par exemple, qui élit domicile sur certains arbres et, à la moindre agression, défend courageusement sa demeure. Les fourmis rousses ont des mœurs singulières. Quand elles défilent en colonnes serrées, une partie s’entasse sur deux rangées, les pattes si bien enchevêtrées les unes dans les autres que, du bout d’un bâton, on en soulève de véritables pelotes. Entre ces deux murailles vivantes, les travailleuses font leur ouvrage, surveillées par des mâles à grosse tête chargés de régler le défilé et de veiller à la sûreté de la colonne; mais ils ont peu à faire, car les nègres, auxquels la chaussure est inconnue, n’ont garde de les fouler aux pieds. Quand une de leurs colonnes envahit une case, il faut l’abandonner au plus vite, car elle ne quitte la place qu’après un nettoyage complet. Ces fourmis ont des ennemis pourtant,
et qui ne sont pas moins dangereux, les termites. Entre termites et fourmis rousses, c’est une guerre à mort, fort heureusement pour les villages gabonnais, car, si elles se liguaient, en quelques jours un village aurait disparu.
Au milieu d’une nature vigoureuse et puissante, sur un sol fertile et facile à cultiver, les Gabonnais n’ont su se créer que des ressources insuffisantes pour eux-mêmes et nulles pour les étrangers. La banane et le manioc forment comme le fond de leur alimentation. Le bananier surtout est pour le pays une ressource immense. On en compte jusqu’à dix -neuf variétés. Quelques-unes portent des fruits énormes ; mais aucune n’a le goût fin et délicat de la petite banane, connue dans nos Antilles sous le nom de figue banane. Quant au manioc, il présente sur celui d’Amérique l’inappréciable avantage de ne pas être toxique. On lui fait subir une macération préalable qui lui donne un goût aigre très apprécié des indigènes. Les condiments ne manquent pas à cette cuisine élémentaire. Il n'est peut-être pas de pays qui soit plus riche en produits oléagineux inexploités. Deux arbres de la famille des sapotacées, le Djavé et le Noungou , fournissent, le premier une huile à moitié concrète, l’autre une graisse très ferme et d’une parfaite blancheur. Un arbre très élevé, le Mpoga, produit une huile, excellente, mais d’une extraction difficile, à cause de la dureté du fruit qui la contient. Une légumineuse arborescente, YOwala, donne une gousse énorme dont les graines sont oléagineuses et comestibles. Si l’on joint à cette liste le palmier à huile, qui n’est pas très commun, YOchoco , qui donne 61 0/0 de graisse fusible à 70° centigrades, le Ditra , dont la graisse, analogue au beurre de cacao, est précieuse pour la savonnerie fine, et surtout l’arachide, dont les indigènes se soucient peu, parce qu’elle exige un certain travail, nous verrons combien ce pays est riche en matières grasses végétales, et quelles ressources les indigènes y trouveraient s’ils voulaient se donner la peine non de cultiver, mais seulement de multiplier et de grouper les espèces utiles.
Nous citerons encore, parmi les condiments de haut goût que produit le Gabon, le Maketa ou gingembre doré, le Yanguëbere , YEnoné et plusieurs autres plantes connues sous le nom de ma iaguette ou poivre de Guinée, qui jadis étaient fort employées en France dans les préparations pharmaceutiques ou culinaires. On
trouve encore deux muscadiers et le vanillier. Les Gabonnais estiment beaucoup Ylbogd , excitant général, qui pourrait remplacer le café et dont ils se servent dans leurs longues excursions en pirogue pour combattre le sommeil et la fatigue. La noix de Gourou est également fort recherchée. Son goût âpre et sucré imprègne fortement les papilles de la langue et les rend momentanément insensibles aux saveurs les plus désagréables, même à l’eau saumâtre.
Toutes ces substances ne coûtent aucun travail aux Gabonnais et leur sont fournies par les forêts au milieu desquelles sont situées leurs cultures. Ces forêts constituent la principale richesse du pays. Plantureuses et luxuriantes, elles occupent d'énormes espaces et ne cessent de grandir, ainsi qu’il arrive dans toutes les régions inondées de soleil et de pluie. La nomenclature, même abrégée, de ces richesses, serait interminable. Parmi les principales essences qu’on exploite, nous citerons le Bombax , le Fromager géant , le Tulipier de Virginie aux belles fleurs d’un rouge éclatant, YOsami , si remarquable par ses grappes de fleurs blanches et cotonneuses, le Combo, 1 Oréré, YOginagina ou arbre à gomme-gutte, Y Okoumé ou bois à chandelle, arbre gigantesque qui sécrète une résine abondante et dans le tronc duquel se creusent les plus grandes pirogues, et des figuiers à caoutchouc presque inexploités. Le commerce du caoutchouc a cependant pris dans ces dernières années une certaine extension ; mais les traitants coupent les lianes à l’aventure, les saignent sans merci, et, pour achever de ruiner l’avenir, déconsidèrent leurs produits par de fâcheuses adultérations. Dans les forêts, on trouve encore le Santal eiY Ebène, le premier employé particulièrement pour la teinture, et le second pour l’ébénisterie.
Le règne minéral est jusqu’à présent fort mal représenté. Il est vrai que le pays n’est pas encore bien connu, et surtout qu’il n’a pas été l’objet d’études spéciales ; mais on n’a pas encore constaté la présence de métaux précieux, pas même celle du fer et de la houille.
Attirées par ces richesses, plusieurs maisons de commerce se sont, dans ces derniers temps, établies au Gabon. On cite parmi elles la maison Dubarry, du Havre, les maisons anglaises Hatton etCookson, W. Cooper, etWokey, dont les petits vapeurs
se son! avancés très loin sur les cours d’eau, et la maison allemande Wurmer, de Hambourg. Le comme'rce de ces maisons est alimenté par un nombre considérable de traitants noirs, qui s’enfoncent plus ou moins loin dans l’intérieur et reviennent, à des époques fixes, rapporter les produits africains en échange des marchandises européennes, sur lesquelles on leur fait une remise. Le mouvement commercial du Gabon s’élève déjà à plus de deux millions par an (2,426,450 fr. en 1876).
Après les productions, les habitants. En laissant de côté les Européens, dont le nombre est encore fort restreint et qui se composent en général de fonctionnaires et de marins fort désireux d’abréger leur séjour, ou bien de quelques commerçants répartis sur les bords de la baie, dans les villages de Glass et de Libreville, la population indigène se divise en quatre groupes, parlant des langues différentes : les Mpongwei ou Gabonnais proprement dits, établis sur les bords de la mer et à l’entrée des rivières, les Boulons , les Bakalais et les Pahouins. Ces quatre races ne sont pas originaires du pays. Elles viennent de l’intérieur. Poussées par une force irrésistible, elles se rapprochent de la côte, sans doute pour commercer plus facilement avec les Européens. Les Gabonnais sont déjà serrés de très près par les Boulous, les Boulous par les Bakalais, et les Bakalais à leur tour par les Pahouins. Ces derniers n’ont fait leur apparition que depuis quelques années. Ils refoulent les trois populations qui les séparent encore de la mer, et se rapprochent rapidement de notre territoire, dont ils formeront bientôt la nation la plus importante.
La plus connue est la première de ces quatre races, celle avec laquelle nous nous trouvons en contact quotidien, les Mpongwei ou Gabonnais. Ce sont de fort beaux hommes, d’ordinaire grands et bien proportionnés. Leurs yeux sont expressifs, leur nez peu ou point épaté, leur bouche médiocrement fendue. Leur couleur est plutôt bronzée que noire. La plupart d’entre eux rasent une partie de leur chevelure, en figurant des dessins variés. Les femmes sont généralement petites : elles ont les extrémités fines et délicates; la main surtout est parfois très élégante. Aussi bien, leur beauté est renommée fort au loin dans l’intérieur. Elles donnent le ton à l’élégance africaine. On
copie leurs modes, surtout leurs coiffures, en les exagérant, ainsi qu’il arrive d’ordinaire. Hommes et femmes ont la poitrine nue. Les femmes la couvrent parfois de colliers de verroterie, dont les couleurs sont assorties avec goût. A ces colliers sont suspendus de petits fétiches plus ou moins précieux. Elles portent encore d’énormes boucles d’oreille, qu’on leur fabrique en Europe sur un modèle invariable, des bracelets de cuivre, et des bagues dont elles ornent leurs doigts et même leurs orteils. Aux jours de grande cérémonie, elles attachent autour de leurs jambes des anneaux de cuivre qui, de loin, ressemblent à des bottes métalliques. Depuis peu, les modes européennes ont fait invasion : on voit circuler des jupons, mais peu de chemises. Les hommes commencent à se coiffer de chapeaux à haute forme. Ils portent des chemises de couleur, de gigantesques cravates et d’interminables redingotes noires; mais ils n’ont pas encore adopté les pantalons, qu’ils remplacent par un morceau d’étoffe bariolée, dont ils se ceignent les reins.
Il est fort difficile de se rendre compte de leur religion, d’abord parce qu’ils sont sur ce point peu communicatifs, et surtout parce qu’ils seraient fort embarrassés de définir leurs croyances. Nos missionnaires ont cru démêler chez eux l’idée d’un Dieu unique, Aniambié; mais Aniambié n’est sans doute qu’un grand fétiche plus puissant que les autres, car les Gabonnais sont avant tout fétichistes, c’est-à-dire qu’ils vivent comme dans une atmosphère de génies malfaisants, toujours prêts à leur jouer de vilains tours, s’ils ne parviennent pas à apaiser leur fureur. C’est une religion de terreurs et d’épouvantes. Les Gabonnais ont peur des démons et des morts, peur surtout des magiciens. Comme l’écrivait le marquis de Compiègne, « une foule de choses chez eux sont roondo , c’est-à-dire fétiches. Telle île est roondo: si vous y mettez le pied, vous serez puni par les esprits qui la protègent ; tel oiseau est roondo : si vous le tuez, tous les malheurs fondront sur vous. Chaque famille a une viande qui est roondo pour elle : si un de ses membres venait à en manger, il serait puni de mort instantanée. Aussi, pour se préserver des maux de toute sorte que peut faire tomber sur ces gens-là une telle collection de divinités malfaisantes, ils se couvrent le corps de talismans et de grisgris de toute sorte et ont sans cesse recours aux féticheurs, qui
se livrent à l’étude de la magie et acquièrent une immense influence. » Ce sont les féticheurs par exemple qui vendent les talismans, ornements en griffes de panthères que les femmes portent au cou, cervelles de léopard calcinées que le guerrier cachera sous son pagne pour se donner du cœur au moment du combat, et surtout cendres produites parla calcination des os d’un Européen. Ce sont encore les féticheurs qui rendent la justice, qui lèvent les impôts et qui guérissent les maladies. Aussi leur influence est-elle souveraine. Ce sont les véritables rois du pays.
Au Gabon, en effet, il n’y a pas de chef unique auquel obéissent tous les indigènes; chaque village est gouverné par un chef qui prend avec impudence le titre de roi, mais qui n’est le plus souvent qu’un simple négociant, dont la principale occupation consiste à vendre le plus cher qu’il peut les produits de ses domaines, à mendier sans vergogne du tabac et du rhum aux Européens qui viennent le visiter, et parfois à spéculer sur les charmes de ses femmes. Il n’y en a vraiment que deux ou trois importants; ils exercent sur les autres une sorte de souveraineté morale. Le plus connu d’entre eux était le roi Denis, vieillard presque centenaire, qui comprit le premier les immenses avantages que son pays pourrait retirer du séjour des blancs. Il prit une part importante aux négociations qui amenèrent la cession du Gabon et, depuis, se montra constamment notre allié; mais, affaibli par l’âge, il vit chaque jour les restes de son prestige s’enfuir avec ses forces. Les rois gabonnais ne sont pas héréditaires. Ils sont élus par leurs concitoyens, et non sans quelque émotion populaire; mais, comme ces élections se font sous la surveillance de nos officiers, les rixes ne sont jamais bien sérieuses. Un curieux usage consiste à faire payer au futur roi, par des injures et des coups, l’obéissance qu’on lui devra le lendemain. Il est vrai que cette obéissance est bien restreinte, aujourd’hui surtout que notre présence exclut toute possibilité de querelle intestine. A vrai dire, les rois gabonnais ne sont que des instruments entre nos mains. Us ne dirigent que la police et le règlement des petites discussions intérieures.
Si l’autorité des rois est étroitement limitée, il n’en est pas de même de l’autorité du chef de famille : elle est absolue et
souveraine, surtout sur les femmes. Il est vrai de dire que leur condition est peu enviable. La polygamie règne au Gabon. Quatorze ou quinze femmes sont parfois entassées dans une même case autour d’un maître unique. Le mariage est une véritable affaire de commerce, un marché parfois très long à négocier. Les habitants du même village ne se marieront jamais entre eux, à cause des liens de parenté très rapprochés qui les unissent déjà, et aussi parce qu’un beau-père est un précieux correspondant, quand il demeure au loin. Aussi les femmes sont-elles traitées avec un souverain mépris. Ce sont de véritables esclaves : à elles incombent les travaux de la maison ou des cultures, pendant que le mari fume ou dort. Vient-il à sortir, il renfermera celles qui ne l’accompagnent pas, et ces recluses ne chercheront pas à s’échapper, car, élevées dans cette vie de sujétion, elles en trouvent les rigueurs toutes naturelles. Malgré leur triste condition, elles ont pourtant dans la société gabonnaise une grande importance. La femme est en effet un capital que le mari exploite de son mieux. C’est elle qu’il donnera en nantissement des marchandises en dépôt, elle qu’il engagera comme garantie de sa parole pour conclure une affaire à long terme, etc. Pour en finir avec les ménages gabonnais, disons que ces femmes sont d’une paresse, d’une ivrognerie et d’une inconduite dont rien ne peut donner l’idée, et que, si quelque chose dans Tordre moral peut être au-dessous d’un Gabonnais, c’est une Gabonnaise.
Les Gabonnais sont d’une vanité grotesque. Ont-ils réussi à amasser quelque argent, ils achètent un trousseau de clefs qu’ils pendent à leur ceinture pour faire croire qu’ils ont beaucoup de coffres Leurs affaires prospèrent-elles, ils achètent une quantité de coffres, qu’ils étalent bien en vue, comme s’ils possédaient beaucoup de marchandises. Devenir ce qu’ils nomment un grand monde est leur suprême ambition, et malheur à celui d’entre eux qui réussit ! Il est aussitôt en butte à la jalousie et à la haine de ses camarades. Après la vanité, leur passion dominante est le commerce, et, comme ils ont à peu près absorbé le monopole du trafic avec Tintérieur, ils réalisent d’assez gros bénéfices. Jadis ils étaient tous courtiers. Ils avaient alors fait élever à la porte de leurs cases des enseignes rédigées par quelque matelot facétieux qui avait gravement in s-
crit : « N..., grand fripon et gros imbécile. » — « N..., courtier voleur et ivrogne ! » etc. Aujourd’hui que les blancs commencent à pénétrer dans l’intérieur, de courtiers ils sont devenus traitants. Attachés à quelque factorerie européenne, ils reçoivent des marchandises, qu’ils revendent le plus cher possible. On •leur fait parfois des crédits assez considérables, dont ils ne peuvent abuser, car, leur famille restant au Gabon, le créancier a en elle un excellent otage. Selon la loi et les usages du pays, quand le mari ne paye pas, la femme reste en prison jusqu’à extinction de la dette.
Ainsi qu'il arrive à toutes les races primitives, qui fondent et disparaissent au contact des Européens, le nombre des Gabonnais diminue régulièrement. Cette diminution frappe d’étonnement la plupart de nos officiers qui revoient le Gabon à quelques années d’intervalle. Les causes qu’on a invoquées pour expliquer en d’autres pays cette dépopulation paraissent ici insuffisantes. Point de guerres désastreuses, pas de maladies épidémiques, pas de misères réelles. Reste l’abus de l’alcool et une débauche sans frein. Heureusement, un sang nouveau paraît devoir rajeunir un jour ce sang appauvri, et la race pahouine comblera sans doute les vides qui se font autour de nous.
Entre les Gabonnais qui sont en décadence et les Pahouins dont le nombre et l’importance augmentent, deux autres races ménagent la transition et empêchent les premiers d’être subitement absorbés ou détruits par les seconds : ce sont les Boulous et les Bakalais.
Les Boulous, bien que fort méprisés par les Gabonnais, qui ne frayent pas volontiers avec eux et avec lesquels ils ne se mésallient que par spéculation, sont habitués à une vie rude et sauvage. Ils sont fort laids. Ce sont des nomades déterminés, car l’exiguïté de leur mobilier et le peu d’importance de leurs cultures rendent leurs déplacements faciles et peu coûteux. Leurs cases sont petites, mal bâties, malpropres. Ils n’ont d’autres ressources que celles qu’ils trouvent dans les bois. Il est vrai que leurs goûts sont peu délicats. N’ont-ils pas imaginé de faire bouillir à pleine marmite un gros termite à tête noire, au corps bleuâtre et mou, dont l’aspect rappelle la tique du chien, et d’en distiller une huile, avec laquelle ils assaisonnent
leurs aliments? Leur vie solitaire, à l’ombre des grandes forêts, a jeté sur eux une sorte de prestige mystérieux. Ils sont un peu médecins et tout à fait sorciers. La forêt n’a plus de secrets pour eux : ils y trouvent des médicaments ou des poisons.
Les Bakalais vivent sur le bord des rivières, dans les plantations de palétuviers et d’enimbas. L ’enimba est un grand palmier dont le fruit sec et huileux est d’une médiocre ressource pour l’indigène, mais qui lui fournit des planches toutes faites pour construire sa maison et des tuiles pour la couvrir. Ces planches sont les branches mêmes de l’enimha, et ces tuiles les folioles, qu’on n’a plus qu’à disposer les unes à côté des autres. La race des Bakalais est peu nombreuse : « Avant-garde arrêtée dans sa marche d’une grande tribu, qui habite sur les bords de l’Ogowaï, elle rétrograde aujourd’hui sous la pression des Pahouins, qui s’infiltrent au milieu d’elle. Ce n’est pas une perte. Les Bakalais, qui semblent participer des Boulons par la laideur, paraissent avoir aussi leurs défauts. Ils ont les mêmes goûts nomades et aussi peu de respect pour la propriété d’autrui ; mais iis sont plus industrieux, car ils fabriquent des tissus en fibre végétale d’une bonne confection, plus solides et plus durables assurément, et pourtant moins prisés que la plupart des cotonnades européennes, dont ils font leurs pagnes. Ils ont aussi, plus que leurs voisins, le sentiment de la musique, et font plusieurs instruments qui tiennent, les uns de la harpe, les autres de la guitare. » (G. du Bellay, p. 303.)
Arrivons à ces mystérieux Pahouins, entre les mains desquels repose aujourd’hui la destruction ou la régénération de notre colonie.
D’où viennent les Pahouins? On l’ignore. Pourquoi ont-ils quitté en masse leur pays natal, et quelle force inconnue les pousse sans cesse vers l’est? Ce problème est encore à résoudre. Il y a environ trente ans, leurs avant-gardes sont arrivées près de notre frontière, et, depuis ce temps, les tribus se sont rapidement succédé, balayant tout sur leur passage, chassant les indigènes terrifiés, qui ne songent même pas à leur disputer la possession du sol, et avançant en masses serrées. Les Pahouins sont des cannibales; non seulement ils mangent leurs ennemis tués et pris dans le combat, mais encore leurs propres morts.
Il est vrai qu’ils ne mangent pas dans un village les morts de ce village, mais ils vont les vendre à côté, et c’est à ce simple ménagement que se bornent leurs scrupules. Pourtant, à mesure que les Pahouins se rapprochent de nous et arrivent à jouir d’un certain bien-être, les cas de cannibalisme sont moins fréquents et surtout mieux cachés.
Les Pahouins forment une belle race. Les enfants sont vifs, espiègles, intelligents; leur tête est allongée, leur front proéminent, leurs yeux grands et doux. Vers quinze à seize ans, le type s’accentue, les pommettes deviennent saillantes, et les tempes se creusent. Les femmes ont la tête allongée et le front bombé, mais elles sont loin d’être maigres. Leur coquetterie ne recule devant aucun ridicule, pas même devant celui de l’imitation des Gabonnaises. Comme elles, elles couvrent leur poitrine de colliers et leurs jambes d’anneaux de cuivre ou de fer poli. Les jeunes mères s’enlaidissent à plaisir en se barbouillant d’une décoction de bois rouge. Elles n’ont d’autre vêtement que Yito, morceau d’écorce rouge qui passe sous la ceinture et dont l’extrémité s’étale en éventail au milieu du dos. Cette écorce est de figuier. Cet arbre, qui, d’après la tradition, forma le vêtement de nos premiers pères, habille encore aujourd’hui des gens presque aussi voisins qu’eux de l’état de nature.
Les armes des Pahouins sont singulières. Habiles forgerons, ils fabriquent des sagayes, des couteaux de combat à pointe aiguë, enfin une arme bizarre, qui rappelle le profil d’une tête d’oiseau emmanchée sur un cou fortement cambré. Un coup de pointe appliqué sur la tempe fait une blessure mortelle, et la partie courbe sert ensuite à décapiter. Toutes ces lames sont d’un bon travail, très-supérieures à la plupart des sabres ou couteaux que le commerce fournit habituellement aux tribus africaines. Elles sont en outre ornées de dessins et de ciselures. L’arme la plus dangereuse des Pahouins est une arbalète, avec laquelle ils lancent de petites flèches empoisonnées. Le poison est extrait d’une plante grimpante, Yinée ou Yonaye, qui, par bonheur, est fort rare autour de nos établissements.
Peuple guerrier, les Pahouins ont des danses d’un effet saisissant. Deux d’entre eux s’avancent l’un vers l’autre, armés de toutes pièces et la tête couronnée d’une large aigrette en
COTE OCCIDENTALE D’AFRIQUE plumes. Quand ils se livrent â leurs passes d’armes, les narines dilatées, l’œil étincelant, la bouche entr’ouverte et meublée de dents acérées, on comprend qu’on est en présence d’une population vraiment énergique.
Leur organisation ressemble à celle des tribus voisines. Gomme chez les Germains, c’est un système de composition qui est la base de leur code criminel. Le sang ne se paye pas par le sang, mais par une amende. La polygamie est moins effrénée chez eux que chez les Gabonnais, les mariages moins précoces et les mœurs moins relâchées. Leur religion paraît être un fétichisme modéré. La chasse est leur principale ressourcé et leur plaisir favori; ils sont pourtant très-habiles à défricher une forêt et à obtenir sur l’emplacement défriché une plantation de bananiers assez productive.
Telle est cette race pahouine, la plus intéressante du Gabon et bientôt la plus importante, car elle s’avance à grands pas vers nos comptoirs. Il est certain que ce peuple est doué d’une vitalité puissante, qu’il ne connaît pas l’esclavage, et que la fécondité de ses femmes est extraordinaire. Quelques-uns de nos officiers de marine, qui les ont étudiés sur place, les voient avec plaisir se substituer aux Gabonnais, race usée, gangrénée de vices, incapable d’un labeur sérieux. D’autres, au contraire, n’éprouvent pour les Pahouins qu’une médiocre sympathie. S’ils sont habituellement doux et hospitaliers, ils ont aussi un caractère ombrageux et versatile. Us ont commencé par dévaliser les noirs, ils attaquent aujourd’hui même les blancs, et nos commandants du Gabon ont été obligés de diriger contre eux plusieurs petites expéditions. Si jamais ils deviennent nos sujets immédiats, ce seront des sujets remuants et difficiles à manier.
Le peu de ressources que présentent les Gabonnais et les défiances qu’inspirent les Pahouins ont failli entraîner, il y a quelques années, l’abandon de notre colonie. A la fin de 1873, l’évacuation était décidée en principe; elle était même annoncée par les journaux, et les officiers de la station en avaient reçu l’avis officieux. Cette détermination était précipitée; car, ne serait-ce qu’au point de vue militaire, la baie du Gabon offre un port spacieux et magnifique; mais il est une question de justice et d’humanité qui prime toutes les autres. En pre-
nant possession du Gabon, nous avons contracté des engagements vis-à-vis des indigènes : aussitôt les Français partis, les Gabonnais seraient exterminés par les Pahouins. De plus, nous avons appelé des missionnaires et des étrangers : notre devoir est de les protéger. Aussi bien, le gouvernement l’a compris, et l’évacuation a été différée.
Il a été également question d’un échange de territoires avec l’Angleterre. Nous lui donnerions le Gabon, et elle nous céderait ses établissements de Gambie. Mais il paraît que l’opinion publique s’est émue en Angleterre contre cet échange qu’on trouvait désavantageux pour les intérêts britanniques. La transaction proposée n’a pas eu lieu, et le Gabon nous est resté.
Il est probable qu’il nous restera longtemps encore, et, pour notre part, nous l’espérons de tout cœur. S’il en était autrement, c’est nous qui du moins aurons eu le mérite de l’initier à la civilisation; et qui sait, dans quelques siècles d’ici, si les descendants des Gabonnais actuels ne s’en souviendront pas avec reconnaissance î
!ïï L’Ogoouô.
Au sud du Gabon se jette à la mer par plusieurs embouchures un grand fleuve, dont on ne connaît pas encore la source. Il se nomme l’Ogooué ou Ogowaï. Les deux principaux bras de son delta sont la rivière Wango qui se déverse dans la lagune de Fernand Yaz et la rivière Nazareth. Ces deux bras enferment un delta de 80 milles de largeur, au milieu duquel est projeté le cap Lopez. Le Gabon n’est peut-être qu’une des branches de ce delta, et communiquerait avec lui par des infiltrations souterraines. C’est Duchaillu, le voyageur qui se fit une réputation par ses chasses plus ou moins fantastiques au gorille, qui, le premier, en 1859, dans son livre de l’Afrique équatoriale, appela l’attention sur le fleuve Ogooué. Il n’avait pu y pénétrer, car les Cammas et les Ouroungous, tribus jalouses de leur monopole commerciale, en interdisaient l’entrée, mais il avait rapporté les récits des noirs, d’après lesquels on commença à en soupçonner l’importance. Le premier blanc qui vit le fleuve fut un officier de notre marine, le lieutenant Serval. Il l’atteignit par terre, à 180 milles de son embouchure. Il fut bientôt suivi
L’OGOOUÉ
dans cette voie par M. Walker, négociant et explorateur anglais, et par M. Génoyer, officier de marine. L’expédition de M. Walker fut féconde en résultats. Trahi par ses guides Bakalais qui pillèrent ses bagages, il aboutit à Adanlinanlago, au confluent de l’Ogooué et du N’Gounié, et, comprenant tout de suite les avantages de cette situation, résolut d’y fonder une importante factorerie. Après lui, le lieutenant Aymès reconnut le Fernand Vaz dans un premier voyage, et dans un second remonta le fleuve jusqu’à Adanlinanlago, et dépassa la fameuse pointe Fétiche, si vénérée des noirs, et qui, d'après eux, ne pouvait être franchie impunément par un blanc. L’Ogooué était désormais ouvert au commerce et à la civilisation.
Ce furent des négociants qui s’emparèrent les premiers de la voie nouvelle. MM. Walker, Schulz et Holtz fondèrent à Adanlinanlago des factoreries desservies par de petits vapeurs. Dès lors, il s’exporta de l’Ogooué de grandes quantités d’ivoire, d’ébène, surtout de caoutchouc, et les affaires prirent un énorme développement. Après les négociants, ce fut le tour des explorateurs. Partout où des explorations avaient été tentées sur la côte occidentale, les voyageurs s’étaient vus brusquement barrer la route par des tribus hostiles. Dans l’Ogooué, au contraire, les indigènes appelaient à grands cris les blancs qui n’avaient à redouter d’autres obstacles que ceux qui résultent de l’insalubrité du climat. De plus, ce grand fleuve versait à l’Océan un énorme tribut. Il était sans doute alimenté par ces grands lacs, par ces mers intérieures, dont parlaient avec admiration les Africains, et, si on parvenait à remonter jusqu’à sa source, on aurait sans doute découvert le moyen de pénétrer jusque dans les profondeurs les plus mystérieuses de l’Afrique centrale. En dehors de ces grands problèmes géographiques, l’Afrique équatoriale présentait un grand intérêt comme étude de mœurs, et d’ailleurs c’était pour les Français en quelque sorte un point d’honneur que de ne pas se laisser devancer dans un pays dépendant d’une colonie française. Ces diverses considérations décidèrent en 1872 deux jeunes et énergiques voyageurs, le marquis de Gompiègne et M. Alfred Marche, à entreprendre une expédition dont le but était de pénétrer par l’Ogooué jusqu’aux grands lacs découverts par Livingstone, et de rejoindre, si c’était possible, le célèbre docteur, alors encore vivant. Gomme les res-
sources manquaient à nos jeunes compatriotes, et que, au lendemain de nos désastres, on ne prêtait qu’une attention médiocre aux lointains voyages, ils résolurent d’utiliser leur goût pour la zoologie et leur adresse à manier le fusil, et obtinrent d’un naturaliste de Paris, M. Bouvier, un crédit illimité, à la seule condition de lui réserver les produits de leur chasse et leurs collections d’histoire naturelle.
Dès leur arrivée au Gabon, Gompiègne et Marche se trouvèrent en face de difficultés inattendues. Ils apprirent que l’Ogooué au delà d’Ananlinanlago était obstrué, sur une étendue considérable, par des rapides, des tourbillons et des cascades qu’on ne pouvait franchir qu’avec des pirogues spéciales, montées par des hommes nombreux et pris dans le pays même. Or, il était impossible de rassembler des piroguiers en nombre suffisant, d’abord parce que les tribus riveraines étaient en guerre, et surtout parce que des Cannibales redoutés, les Osyébas, occupaient une partie du fleuve et défendaient le passage. Nos compatriotes s’armèrent de patience. Ils utilisèrent leurs loisirs forcés en apprenant le gabonnais, qui devait leur être fort utile pour leurs relations avec les indigènes, et en s’initiant peu à peu aux mœurs locales. Ils firent aussi de nombreuses excursions dans le delta du fleuve, explorèrent ses affluents et reconnurent les grands lacs Zonangué, Azingo, Awanga et Mpindi, qui doublent en le prolongeant le cours du fleuve. Dans cette période d’initiation, qui se prolongea pour eux au delà de toute attente, ils firent la connaissante des deux principaux chefs du pays. Le plus âgé des deux se nommait Rénoqué. Il était aveugle et ne s’habitua que tard à nos compatriotes. Le second, N’Gombé, était un grotesque tyranneau, que nos compatriotes surnommèrent le roi Soleil, parce que le chapeau à haute forme dont il aimait à couvrir sa tête était orné d’une plaque en fer blanc, provenant sans doute de quelque boîte de conserve alimentaire, et représentant le soleil. Ge N’Gombé, malgré sa gloutonnerie, sa bestialité et son ivrognerie, comprenait d’instinct qu’en s’alliant aux blancs, il acquerrait la suprématie sur tous les roitelets du bord du fleuve : aussi s’était-il empressé de signer un acte de concession de son territoire à la France. Le vieux Rénoqué avait déjà signé un pacte semblable, en sorte que, légalement, nous possédons aujourd’hui tout le bas Ogooué.
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Grâce à Rénoqué et à N’Combé, Compiègne et Marche réussirent à équiper quatre pirogues montées par trente Inengas et cinquante Gallois, et partirent le 9 janvier 1873 pour leur grand voyage d’exploration. Le 15 janvier, ils arrivaient à Adeké, au pied des premiers rapides de l’Ogooué. Alors commença pour eux une navigation dont les dangers et les difficultés étaient encore augmentées par les continuelles révoltes de leurs équipages. Après être arrivés le 19 au pays des Okôtas et le 21 à celui des Apingis, ils atteignaient, le 26 janvier, au milieu de cérémonies de toute sorte, la passe étroite appelée par les noirs la porte de l’Okanda, et arrivaient à Lopé, point extrême où devaient les conduire les Gallois et les Inengas, et qui n’avait jamais été franchi par les blancs. Ils passèrent à Lopé cinq semaines qui furent consacrées à l’étude du pays et à des excursions chez les Bangouen ou chez les Cannibales Osyébas, dont ils cherchèrent en vain à se concilier l’amitié. Le 28 février ils repartaient, accompagnés par cent vingt Okandas, pour le pays des Madoumas, éloigné de vingt journées de pirogue de celui des Okandas. Ces peuples appelaient les blancs à grands cris, espérant que leur protection les préserverait de l’attaque des Osyébas. Il n’en fut rien. Après treize jours de navigation dans l’Ogooué, au moment où ils venaient d’atteindre la fin des rapides, ils furent attaqués par les Osyébas et obligés de lâcher pied. Aussitôt commença la poursuite, impitoyable, sans rémission. Le feu de l’ennemi partait de derrière les rochers, du haut même des arbres. Nos compatriotes n’échappèrent à la mort que par miracle. G’està grand’peine qu’ils revinrent à Adanlinanlago. La partie était manquée. L’Ogooué n’avait pas encore révélé ses secrets.
Compiègne aurait certainement recommencé une campagne à laquelle le préparait une expérience chèrement achetée ; mais il mourut dans une obscure rencontre, tué en duel par un Allemand. Son compagnon Marche, plus heureux, fut prié de vouloir bien se joindre à une expédition que préparait un jeune Romain, naturalisé Français, M. Savorgnan de Brazza.
M. Savorgnan de Brazza, alors enseigne de vaisseau, venait en effet d’obtenir du ministère l’autorisation, ardemment désirée. de recommencer le voyage de MM. de Compiègne et Marche. C’était une mission officielle. En conséquence, on lui avait
adjoint comme auxiliaires AI. Alfred Alarche, le docteur Ballay, le contre-maître Hamon, treize Sénégalais et quatre Gabonnais. L’expédition, partie de Bordeaux en août 1875, ne revint en Europe que trois ans plus tard, mais après avoir fait des découvertes importantes, dont le retentissement fut considérable. Il y a deux parts à faire dans les résultats de ce voyage; la première est relative au cours de l’Ogooué proprement dit, et la seconde aux régions où conduit l’Ogooué : examinons-les successivement.
Aussi loin que se sont avancés les explorateurs français, l’Ogooué leur a paru à peu près navigable. De temps en temps, surtout à partir du village de Lopé, des rapides en obstruent le cours, mais ils disparaissent en partie quand les eaux sont hautes, et d’ailleurs il sera facile de les aplanir ou de les faire sauter, quand les navires à vapeur auront définitivement pris possession du fleuve. Dans toute la partie basse, la navigation est triste, les deux rives ne sont bordées que de palétuviers, mais, à mesure que l’on avance, le tableau change et devient plus pittoresque. Le fleuve s’élargit et atteint parfois une largeur de 1000 à 1200 mètres. Bientôt les collines apparaissent. Elles sont bordées de palmiers et de cotonniers, arbres splendides qui atteignent jusqu’à 25 et 30 mètres de hauteur. Seulement, le paysage manque de profondeur. Derrière ce rideau trompeur, s’étendent d’immenses marécages qui exhalent des émanations fétides, ou même des lacs dont quelques-uns assez étendus (Zonangué, Ogoonémeu, Asingo) qui paraissent servir de déversoir au trop plein des eaux du fleuve. Les principaux affluents sont le N’Gounié, le Ghibé et l’ivindo. G’est au confluent de ces rivières avec le fleuve principal que sont d’ordinaire bâtis les villages indigènes et que commencent à s’établir les factoreries européennes. Ges établissements, dont les principaux sont Adanlinanlago, Samquita et Lopé, centralisent tout le commerce de la région. Ge commerce ne se fait que par échange. Les principaux produits du pays sont les arachides, et surtout l’ébène, le caoutchouc et l’ivoire. L’arbre, dont on fait les boîtes d’ébène, croît en abondance dans tous les pays riverains de l’Ogooué et spécialement sur le bord des lacs. Le caoutchouc semble inépuisable malgré les procédés destructeurs des indigènes, qui coupent les lianes au lieu d’y faire des incisions pour en
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extraire le suc. L'ivoire devient de plus en plus rare. On donne, 'pour se procurer ces objets, de l’eau-de-vie ou alougou que les nègres aiment follement, de la poudre, des armes, et surtout de la cotonnade européenne, pourtant moins forte et moins durable que le tissu national, qu’ils fabriquaient jadis avec des fils d’herbe desséchés.
L’Ogooué, comme direction générale, ressemble à notre Loire, c’est-à-dire qu’il va d’abord du sud-est au nord-ouest, puis, après un coude très marqué près du village de Lopé, prend, pour ne plus la quitter, la direction du sud-ouest. Voici, à partir de la mer, les principales tribus, dont il parcourt successivement le territoire : 1° les Gabonnais, nous les connaissons déjà ; 2° les Gallois. Ce sont les sujets de Rénoqué et de N’Gombé. Le roi Soleil pourtant n’existait plus à l’époque du voyage de M. de Brazza. Il avait succombé à une vengeance privée, et était mort empoisonné, après d’horribles souffrances, mais sa politique n’a pas été abandonnée, et toute la région reconnaît aujourd’hui la suprématie française. Après les Gallois viennent : 3° les Bakalais, qui chaque année s’approchent de la côte, poussés en avant par la marche envahissante des Pahouins. Le principal de leurs villages est Samquita. 4° Les Okandas sont en quatrième ligne. On trouve sur leur territoire Lopé, le grand marché des esclaves et de l’ivoire pour tous les noirs du bas Ogooué. Les Okandas ont une passion désordonnée pour le sel, qui leur manque. Un jour, Gompiègne avait fait mettre devant une femme Okanda un chaudron plein de sel. Elle se mit à l’œuvre sans perdre un instant, et, pendant une heure et demie, ne cessa d’en manger. De temps à autre, elle jetait de côté des regards inquiets, pour voir si on n’allait pas l’arrêter.
Les voisins immédiats des Okandas sont les terribles et redoutés Osyebas. Ils passent pour anthropophages et le sont certainement, mais ils n'en font pas montre. Quand on les interroge à ce sujet, leur réponse est toujours évasive ou négative. Leurs dents sont limées en pointe, leurs cheveux tressés en petites nattes, et entremêlés de fils de cuivre. Ils portent par devant un petit tablier fait avec de l’écorce, et par derrière une peau de chat tigre. Us ont une singulière manière de traiter les affaires. Ils commencent par offrir l’objet qu’ils vendent à des conditions assez raisonnables. Quand on leur a donné le prix,
ils demandent quelque chose de plus, et vont jusqu’à quadrupler progressivement la valeur d’abord fixée. Ils se défient des Européens, et leur opposeront de la résistance lorsque sérieusement on voudra pénétrer dans leur pays : pourtant ils laissèrent passer M. de Brazza. Il est vrai que ce dernier se présentait à eux les mains pleines de cadeaux, et fermement décidé à ne pas sortir des voies pacifiques.
Les dernières peuplades que l’on rencontre en continuant à remonter le fleuve sont les Adoumas, les Oudoumbos et les Batékès. Les uns et les autres sont de vrais sauvages. Ils ne se doutent seulement pas des bienfaits de la civilisation. On aura fort à faire pour les initier à nos usages. Toujours en guerre les uns avec les autres, cherchant à se réduire mutuellement en esclavage, ils sont placés au dernier degré de l’échelle humaine. Pourtant ils ont de la bravoure, de la dignité et une certaine loyauté; mais ces qualités natives demandent à être singulièrement développées. Par instants, ils s’inclinent devant la supériorité des blancs. Ils admirent surtout nos connaissances médicales. Il est vrai que d’affreuses épidémies les déciment, et que contre la plus terrible de ces maladies, la petite vérole, ils ne connaissent qu’un traitement : les bains froids. Aussi la mortalité est-elle effrayante. Ces malheureux ne savent seulement pas ce que c’est que la reconnaissance. Un jour que le docteur Ballay venait de soigner deux enfants malades de la petite vérole, et demandait un peu d’eau à leur mère pour se laver les mains : « Que me payeras-tu, lui répondit celle-ci, si je t’apporte de l’eau? »
En résumé, notre nouvelle possession de l’Ogooué est peutêtre une possession d’avenir, mais elle est encore en ce moment dans la période toujours pénible de l’enfantement : ce qui pourtant nous donne bon espoir, ce sont les découvertes géographiques dont l’exploration du fleuve a été l’occasion.
Le grand problème africain dont on recherche la solution est de trouver une voie commode, qui permette de pénétrer profondément dans l’intérieur de l’Afrique. Heureuse la nation qui, par la découverte de ce chemin, ouvrira d’immenses débouchés à son industrie nationale. Nous avions pensé que l’Ogooué serait cette voie si recherchée, mais le compagnon de Brazza, M. le docteur Ballay, est arrivé en juillet 1877 aux chutes qu’on
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appelle de Pombara. Un peu avant ces chutes, ce fleuve se di-» vise en deux branches, l’Ogooué proprement dit et la Passa. Les deux cours d’eau, interrompus par des cascades et des rapides rapprochés, n’ont plus d’importance et ne servent plus de voie de communication. C’est à peine si l’on y voit encore quelques pirogues petites et mal faites, qui d’ailleurs ne servent qu’à transporter d’une rive à l’autre. Bientôt on peut les franchir à gué, et leur source se trouve dans une chaîne de montagnes dont on voit les sommets pointer à l’horizon. Ce n’est donc pas par l’Ogooué qu’on pourra pénétrer dans l’intérieur de l’Afrique.
Mais, à défaut de l’Ogooué, nos explorateurs n’auraient-ils pas l’heureuse fortune de trouver dans le voisinage un autre cours d’eau navigable? Était-il décidément impossible de soulever le voile sous lequel se cachait encore l’immense contrée qui les séparait de la région du haut Nil ou du Tanganika? Savorgnan de Brazza et Ballay ne l’ont pas cru. Malgré leur fatigue et leur dénuement, malgré leur désir bien naturel de revenir en Europe pour y rendre compte de leurs premières découvertes, ils n’ont pas voulu s’arrêter en si beau chemin, et, avec un courage et une obstination qu’on ne saurait trop louer, se sont mis à la recherche du grand fleuve, dont tous les indigènes ne cessaient de leur parler.
La grande difficulté pour eux comme pour tous les voyageurs dans l’Afrique centrale, c’est le transport des bagages. Les bagages sont indispensables. Partout où s’arrêtent les établissements européens, on ne peut se procurer à prix d’or ou d’argent les objets ou les aliments les plus nécessaires. Tout se paye avec des étoffes, des, verroteries, de la poudre, des armes et autres marchandises plus ou moins encombrantes, auxquelles les indigènes attachent une valeur arbitraire et variable. Il faut donc beaucoup de marchandises et par conséquent beaucoup de porteurs : mais les tribus ont leurs exigences et prétendent rançonner les blancs que la Providence leur envoie. En outre, elles sont en guerre ou tout au moins en querelle les unes contre les autres, de sorte qu’il faut continuellement changer de porteurs, aucun d’eux ne voulant pénétrer sur un territoire ennemi. De là, des lenteurs qui fatiguent, des retards qui énervent, des négociations qui épuisent, ou même des refus brutaux et de lâches défections. Tant que nos voyageurs ne
quittèrent pas la vallée du fleuve, tout marcha à peu près bien. Il n’en fut plus de même quand ils s’engagèrent dans une région où les relations commerciales et le transport des marchandises par des porteurs n’a jamais existé, et où il est rare de voir un homme ayant franchi l’horizon de son village natal. Aussi Brazza et Baliay avaient-ils grand’peine à réunir des bandes de douze à quinze hommes, et encore étaient-ils souvent abandonnés et pillés. Un jour, ils furent entourés par une bande menaçante. C’était une peuplade nommée lesBatékès. Un instant de faiblesse eût tout perdu, car ces sauvages n’attendaient qu’une occasion pour se jeter sur les bagages. Par bonheur, la contenance ferme de nos compatriotes les tint en respect. Un autre jour, ils entourèrent dans un village M. de Brazza, alors séparé du docteur Baliay, et on comprit à leur attitude qu’ils n’attendaient que la nuit pour attaquer. Brazza n’avait alors auprès de lui que trois hommes. Il improvisa un retranchement avec ses caisses, et enterra un petit baril de poudre auquel il se réservait de mettre le feu, quand il se verrait sur le point de tomber entre les mains des sauvages. Les Batékès, intrigués par ses allures, crurent à quelque exorcisme, et, saisis d’une frayeur superstitieuse, se dispersèrent dans toutes les directions. Le lendemain matin, Baliay rejoignit son compagnon, et, cette fois encore, l’expédition fut sauvée.
Gomme il fallait avancer à tout prix, nos deux explorateurs recoururent à un moyen que réprouvait leur conscience, et qu’ils avaient jusqu’alors repoussé : ils achetèrent des esclaves et utilisèrent leurs services. Dès lors tout alla mieux, mais, le nombre des porteurs même esclaves étant toujours insuffisant, on n’avançait encore qu’avec lenteur, car il fallait faire trois voyages pour un, c’est-à-dire ne transportera la fois que le tiers des marchandises. On arrivait cependant, non sans peine, à faire deux étapes en cinq jours.
Un autre tourment s’ajouta à tous ceux qui assaillaient l’expédition. Une caisse de chaussures de rechange, mal soudée, avait laissé pénétrer l’eau dans son intérieur, et ne contenait plus que des objets hors de service. Il fallut se résigner à marcher pieds nus à la mode des noirs, mais ce genre de locomotion fut pénible à nos compatriotes, qui, ayant déjà leurs vêtements en lambeaux, les abritant mal contre les ardeurs du soleif, se
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virent déchirer .es jambes par les broussailles et les épines, à travers lesquelles ils se frayaient un chemin. Il leur fallut plusieurs mois pour s’habituer à ce nouvel état.
Enfin on atteignit, près du village d’Obanda, une nouvelle ligne de partage des eaux, à environ 700 mètres d’altitude audessus du niveau de la mer. Bientôt on rencontra une petite rivière, appelée par les indigènes N’Gambo, profonde et large d’environ vingt mètres. On la descendit et on arriva à un cours d’eau plus important, l’Alima. L’Alima est profonde d’environ cinq mètres et large d’une centaine. Les Batékès affirment qu’elle ne présente ni chutes, ni rapides, et qu’elle conduit à un fleuve où l’on trouve des Européens vendant de la poudre et des fusils. Brazza croyait que l’Alima le conduirait à quelque grand lac intérieur. Il ne connaissait pas le voyage de Stanley, de cet intrépide Américain qui, parti des bords de J/Océan indien, atteignit l’Atlantique en descendant le Congo; il ne pouvait, par conséquent, savoir qne le grand fleuve dont lui parlaient les iudigènes était précisément le Congo, et que ces Européens vendant de la poudre et des armes étaient des traitants anglais ou portugais. Certes, si Brazza avait seulement soupçonné les découvertes de Stanley, il aurait résolument continué son chemin, passé de l’Alima dans le Congo, et démontré de la sorte la praticabilité de la voie découverte : mais, depuis trois ans, il n’avait reçu aucune nouvelle des pays civilisés et ne se croyait pas si près du Congo. D’ailleurs l’attitude des riverains commençait à l’inquiéter, et il craignait de ne pouvoir traverser impunément leur territoire. Aussi n’avançait-il qu’avec circonspection.
On nomme ces peuplades riveraines de l’Alima les Apfourous. Ce sont des conquérants établis depuis quelques années dans la région, et qui Y exploitent au gré de leurs passions et de leurs caprices. Comme ils se sont procuré des armes européennes, ils terrorisent les populations au milieu desquelles ils se sont établis. La concurrence des blancs les réduirait à l’impuissance, aussi sont-ils résolus à s’opposer à leur entrée dans le pays. Les premiers Apfourous que rencontra Brazza s’enfuirent précipitamment à son approche. D’autres, plus hardis, consentirent à lui céder quelques pirogues, mais ne voulurent pas qu’ils s’en servissent. Comme Brazza et ses compagnons
GAFFAREL. g
étaient au contraire enchantés de se reposer en descendant l’Alima, et de faire en quelques jours plus de chemin qu’en plusieurs mois, ils passèrent outre et s’embarquèrent.
Le premier village Apfourou les laissa passer sans les inquiéter, mais bientôt le cri de guerre retentit et plusieurs pirogues se mirent à leur poursuite. En même temps, on en apercevait d’autres qui venaient à leur rencontre. Le doute n’était plus permis. Il fallait livrer bataille. Pendant toute la journée, sur les deux rives bordées d’assaillants, on échangea des coups de fusil. La nuit n’arrêta pas la poursuite, et il fallait s’engager dans une passe formidable, dominée par de nombreux villages. Les habitants poussaient des clameurs furieuses, et, depuis longtemps, semblaient prêts à l’attaque. Ils avaient même allumé des feux pour que les pirogues ne s’échappassent pas à la faveur des ténèbres. La nuit fut troublée par leurs clameurs et le son des tam-tam d’appel. On entendait même le bruit des pirogues snnemies qui remontaient le fleuve pour prendre part à la lutte. Les Apfourous chantaient à l’avance leur chant de triomphe et proclamaient que les blancs allaient leur servir de pâture. Au point du jour l’attaque se dessina. Les fusils à tir rapide eurent vite raison des Africains, mais les munitions devenaient rares, et il était évident qu’elles seraient rapidement épuisées. L’ignorance du pays et la faiblesse de l’escorte ne permettaient pas à nos compatriotes de se frayer un passage de vive force le long du fleuve. Ce n’eût plus été du courage, mais une folle témérité. La retraite fut décidée, et la retraite par terre. On noya sept caisses de marchandises, parmi lesquelles les précieuses collections du docteur Ballay, on ne garda que le strict necessaire, et on se mit en marche avec les premières ombres de la nuit.
Les débuts de la retraite furent pénibles. Il fallait traverser une forêt marécageuse, un véritable bourbier, où ils manquèrent tous de rester. Au point du jour, nos explorateurs avaient atteint le pied des collines les plus rapprochées, et le soir ils étaient hors de la portée des Apfourous. Les Batékès, sur le territoire desquels ils entraient, se montrèrent satisfaits de la conduite que l’expédition avait tenue contre leurs mortels ennemis, les Apfourous, et furent dès lors plus hospitaliers. Nos compatriotes purent sortir du bassin de l’Alima et pénétrèrent
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dans celui d’un autre cours d’eau plus important qu’on appelle la Licona. La Licona reçoit un certain nombre d’affluents (Libaï- N’gonco, Oba). Au point où la rencontrèrent nos compatriotes, sa largeur était de cent mètres et sa profondeur variait de trois à cinq mètres. Au dire des indigènes, elle devient bientôt si considérable qu’il faut une demi-journée pour la traverser. Elle suit approximativement la direction de la ligne équatoriale de l’ouest à l’est. Il est probable qu’elle reçoit les eaux de toute la région, y compris celle de l’Alima, et les porte au Congo. Les bords de la Licona sont habités par les Anghiès , tribu belliqueuse, armée de fusils, vêtue d’étoffes européennes, et redoutée de tous ses voisins, chez qui elle fait de fréquentes razzias pour se procurer des esclaves qu’elle vend ensuite à des marchands du bas de la rivière. Ces esclaves sont menés si loin qu’on n’a pas souvenir d’en avoir vu un seul revenir.
Brazza et ses compagnons n’auraient pas mieux demandé qu’à explorer la Licona, malgré l’hostilité des Anghiès, mais la saison des pluies était arrivée : il fallut songer à rejoindre l’Ogooué, pour de là gagner la côte où l’expédition arriva en 1878, après avoir fait connaître et respecter le nom français à tous les peuples qui habitent les bords de ce fleuve. Cela est si vrai que, longtemps après leur départ, notre pavillon, arboré sur les pirogues d’une tribu, les protégeait contre les tribus ennemies.
La découverte la plus importante est le voisinage de la Licona et de l’Alima d’un côté, de l’Ogooué de l’autre. Le Congo en effet est barré assez près de la mer, et au-dessus du point où il reçoit les eaux de la Licona et de l’Alima, par des rapides qui rendent son cours impraticable, au moins pour de longues années; mais l’Alima et la Licona peuvent être parcourues par des steamers, et la distance qui les sépare de l’Ogooué n’est pas considérable, à peine une cinquantaine de milles, dans un terrain propre au transport des marchandises, à travers des collines sablonneuses qui partout offrent des passages faciles. Il est relativement aisé soit de creuser un canal, qui fera communiquer l’Ogooué avec l’Alima et la Licona et par conséquent avec le Congo, au-dessus des rapides, soit, en attendant mieux, de tracer une route qui permettra de s’enfoncer facilement dans l’Afrique centrale. C’est là toute l’importance de la découverte
de MM. Savorgnan de Brazza et Ballay : une voie nouvelle ouverte au commerce de l'humanité, et une voie dont la France possède l’entrée.
En résumé, nous venons de prendre possession, au sud de ^équateur, du bassin d'un grand fleuve qui n’est pas éloigné du Congo, et qui par conséquent nous ouvrira le commerce de l’Afrique centrale. Or, nous sommes déjà installés en Algérie et au Sénégal, et, de deux côtés à la fois, nous marchons à la conquête du Soudan : nos nouveaux comptoirs du Gabon et de l'Ogooué nous permettront en outre d’entrer en relations avec des peuples encore inconnus, de pénétrer dans des régions mystérieuses, mais qui nous réservent plus d’une surprise. Il nous faut donc rendre hommage à ces courageux pionniers de la civilisation, à ces braves et héroïques Français, qui vont, par le monde entier, essaimant des Frances nouvelles. Notre rôle en Europe est, pour de longues années, sinon terminé, au moins affaibli; grâce à eux, nous pouvons tourner nos forces et concentrer notre activité vers ces contrées vierges qui n’attendent pour les illustrer que nos soldats, pour les enrichir que nos négociants.
Aussi bien, encouragé par le succès de son premier voyage, M. de Brazza a cru devoir continuer ses découvertes. Noblesse oblige : à peine avait-il recueilli en Europe et en. France les légitimes récompenses qui lui étaient dues, à peine avait-il recouvré la santé qu’il partait de nouveau. En 1879, il a été mis à la tête d’une seconde mission, et chargé par le comité français de l’association internationale africaine de choisir l’emplacement d’une station scientifique et hospitalière sur le haut Ogooué. Son voyage fut heureux. Il fut bien accueilli par les riverains et fonda au confluent de la rivière Passa, affluent de gauche de l’Ogooué, une station à laquelle il donna le nom de Franceville.
En juillet 1880, désireux de trouver la solution du problème géographique qu’il cherchait avec tant d’ardeur, M. de Brazza se remit en route. De Franceville il arrive en quatre jours à l Alima, cette rivière qu’il avait découverte lors de son voyage avec le docteur Ballay. Le pays traversé forme un vaste plateau, habité par des populations relativement civilisées. Le sol est fertile. On trouve en abondance du manioc, du maïs, des hari-
L’OGOOUÉ
cots et des arachides. Avec le maïs les indigènes fabriquent une sorte de bière assez bonne. Le souverain de la contrée se nommait Makoko. Il éprouvait une vive sympathie pour notre compatriote , aussi lui promit-il de l’aider dans ses entreprises, et même il permit à quelques-uns des membres de sa famille de l’accompagner jusqu’au Congo. M. de Brazza sans hésiter se dirige alors vers le grand fleuve. Il lui fallait traverser le territoire des Apfourous, ses ennemis d’autrefois. Résolu à négocier avec ces belliqueuses populations une entente pacifique, il réussit, au milieu de circonstances émouvantes, à mener à bien cette difficile négociation. Un traité de paix et d’amitié durable fut conclu avec une de leurs tribus les plus redoutables, les Oubandfis, et le pavillon tricolore fut arboré sur leurs pirogues et dans leurs villages.
C’était un premier succès. Quelques jours plus tard, après une marche pénible dans une contrée abandonnée, notre heureux explorateur arrivait sur les bords du Congo, et y fondait une nouvelle station à N’tamo. Le roi Makoko lui cédait, par un traité solennel, le territoire de N’tamo, et c’est ainsi que notre pavillon flotte aujourd’hui sur les rives du Congo. Or le pays à travers lequel on communique de Franceville sur l’Ogooué à cette station de N’tamo est découvert, salubre, et se prêterait facilement à la construction d’une route, en attendant l’établissement d’un chemin de fer, qui ne rencontrerait pas autant de difficultés que celui du Sénégal au Niger. C’est là un résultat des plus remarquables, atteint rapidement, et dont les conséquences peuvent être incalculables. Aussi, lorsque M. de Quatrefages proposa à la Société géographique de Paris de donner à la nouvelle station française du Congo le nom de Brazzaville, cette proposition fut accueillie à l’unanimité.
Après avoir préposé à la garde du pavillon français le sergent Malamine et trois hommes, Brazza s’embarque sur le Congo, où il rencontre Stanley, descend ce fleuve sur le vapeur anglais Kouanzaet débarque à Libreville (16 décembre 1880). Vivement contarié de ne pas y rencontrer le docteur Ballay et l’enseigne de vaisseau Mizon, qu’il croyait arrivés depuis un mois, Brazza repart pour le haut Ogooué où ses hommes pouvaient se croire abandonnés, n’ayant reçu aucune nouvelle depuis six mois. Il les réconforte, explore de nouveau le pays entre les deux fieu-
ves, fonde une troisième station, dite du haut Alima, au confluent de l’Obia et de la Lékiba, tributaires de l’Alima, et se décide à revenir en France, moitié pour réclamer des secours, moitié pour lutter contre les intrigues et l’hostilité, qu’il ne prévoyait que trop, de son concurrent Stanley. Seulement, pour faire profiter la science de son retour, il se dirige droit sur la côte, traversant ainsi la région inexplorée comprise entre le Congo et l’Ogooué, et il rencontre sur son chemin un beau fleuve, dont, paraît-il, il sera facile de suivre le cours pour arriver, plus directement que par FOgooué ou le Gabon, aux contrées qui reconnaissent aujourd’hui notre influence.
Arrivé à Paris, et accueilli avec enthousiasme, M. de Brazza n’a pas perdu de vue ses grands projets. Malgré les attaques passionnées de Stanley, malgré les protestations sans fondement du Portugal, malgré la défiance de quelques personnages haut placés mais mal instruits, il a obtenu une subvention considérable du gouvernement français; il a eu la satisfaction de voir ratifier le traité conclu avec le roi Makoko, et est reparti pour un nouveau voyage, mais cette fois investi de pouvoirs extraordinaires et plein de confiance en l’avenir.
Aux dernières nouvelles, les lieutenants de Brazza s’étaient emparés d’un port sur la côte du Congo. D’ici à peu nous apprendrons sans doute que notre heureux explorateur aura définitivement fondé une France équatoriale. Aussi ne saurions-nous être trop reconnaissants pour ces hardis pionniers qui découvrent de nouvelles sources de richesses, et augmentent si démesurément notre domaine colonial.