L’île de Madagascar
Madagascar a été entrevue par les anciens et en partie peuplée par les Arabes. Les Portugais la découvrirent au commencement du xvie siècle, mais ne s’y établirent pas. Les trésors
de l’Inde excitaient alors leurs convoitises, et l’ambition de leurs princes et de leurs marchands se portait uniquement vers les rivages enchantés de l’Asie méridionale. Les Français, au contraire , qui eurent comme le pressentiment des ressources et de l’avenir de Madagascar, en prirent officiellement possession vers le milieu du xvne siècle, y bâtirent des postes fortifiés et y ébauchèrent quelques cultures. Il est vrai que ces premiers germes ne furent jamais fécondés, et que notre occupation de Madagascar fut plus souvent nominative que réelle; mais aucun des gouvernements qui se sont succédé dans notre pays n’a négligé d’affirmer ces droits. Aucune puissance européenne ne les a jamais contestés, et les petites îles que nous possédons encore sur les rivages, ainsi que les divers points de la côte que nous avons successivement occupés, sont comme autant de pierres d’attente pour une colonisation future. Il importe donc d’esquisser à grands traits l’histoire de nos établissements.
On ne connaît que par tradition les voyages isolés que firent à Madagascar, dès la fin du xvie siècle, plusieurs capitaines français. C’est seulement en 1642 qu’un certain Rigault ou ÏUcault obtint de Richelieu le privilège exclusif, pour lui et ses associés, d’expédier des navires à Madagascar et aux îles adjacentes. Pronis fut expédié par Rigault avec douze Français, qui devaient former le noyau de la nouvelle colonie. Après quelques hésitations, il s’établit dans la presqu’île de Tholongav, où il bâtit le fort Dauphin. Ce nom resta à la presqu’île, et Fort-Dauphin devint comme la capitale de nos établissements dans la grande île africaine.
Les fautes de Pronis, son union impolitique avec la fille d’un chef indigène, sa déloyauté auprès de ces mêmes indigènes, qu’il vendait comme esclaves, tout, jusqu’à sa qualité de huguenot, empêcha les progrès de la petite colonie. Son successeur* Flacourt, ne fut pas plus heureux ; mais on connaît mieux son administration, car il nous a laissé la relation de son séjour à Madagascar. Grâce à lui, nous savons que les Français créèrent de nouveaux postes à Sainte-Luce, à Antongil, à Sainte-Marie, à Ténériffe, à la baie dé Saint-Augustin, et même sur l’île Mascarnênhas, quç reçut alors le nom de Bourbon. Pour marquer de leur vrai nom ces comptoirs, Flacourt appela Madagascar
la France orientale. Pendant sept années, il présida à son développement et crut à son avenir. Il s’était pris d’amour pour ce ciel limpide et clément, et croyait à la perpétuité de l'occupation française. Au milieu d’aventures plus monotones, détachons de son livre un épisode qui mérite d'être distingué. Il s’agit de la retraite héroïque d’une poignée de Français à travers une multitude d’ennemis acharnés. Treize soldats, commandés par le sergent Laroche et accompagnés de douze nègres et d’une négresse esclaves, tombèrent au milieu de 6,000 Madécasses, qui les entourèrent en poussant des cris et se disposèrent à les massacrer. Français et nègres se mirent alors à genoux, répondirent par des cantiques aux hurlements des barbares, se demandèrent pardon de leurs torts réciproques, puis, encouragés à la défense, ouvrirent le feu. Pendant cinq heures, ils battirent en retraite et se servirent si à propos de leurs armes que tous leurs coups portaient. Les uns chargeaient les fusils pendant que les autres tiraient. Les nègres jetaient des pierres aux ennemis, ou leur renvoyaient leurs propres javelots. La négresse elle-même remplissait de pierres son tablier et le portait à ses compagnons. Vers le soir, comme là poudre commençait à manquer, ils se retirèrent sur une petite colline pour y passer la nuit. Le chef des nègres leur expédia un parlementaire avec des vivres, que nos Français acceptèrent, mais sans écouter ses propositions. Ils lui décla- | rèrent qu’ils étaient disposés à vendre chèrement leur vie, et j que le combat allait recommencer si les nègres ne se retiraient j pas. Le chef barbare, étonné de tant de courage, donne alors Il aux siens l’ordre de laisser la voie libre et vient en personne ■ s’excuser.' « Vous ne ressemblez pas, leur dit-il, aux étrangers que nous avons connus, et j’admire d’autant plus votre courage que vous êtes tous bien jeunes, puisque deux d’entre vous portent seuls de la barbe. Vous n’êtes pas des hommes, mais des lions. » Cette poignée de braves rentra enfin au fort Dauphin, où l’on commençait à désespérer de les revoir.
Sous les successeurs de Flacourt, l’influence française ne cessa de grandir à Madagascar. Peu à peu, nos relations avec les indigènes devinrent plus sûres. Chacun de nos postes était comme un refuge, d’où rayonnait au ù?jn notre influence. Fouquet et surtout Colbert, qui voulait faire de la grande île
africaine le centre de nos possessions orientales, ne cessait d’encourager les colons et les fonctionnaires qu’il y envoyait. Il accordait même aux gouverneurs le titre de vice-roi; mais ses choix ne furent pas toujours heureux. En 1670, un certain Delahaye, qui ne connaissait ni le pays ni ses habitants, commit tant de maladresses à Madagascar, que les insulaires exaspérés se soulevèrent contre sa tyrannie, se ruèrent sur nos établissements et massacrèrent nos malheureux compatriotes. Delahaye abandonna traîtreusement le fort Dauphin et passa à Surate avec ses troupes. C’était un véritable désastre, et, par malheur, la France était alors engagée dans une série de guerres impolitiques qui lui ôtèrent toute liberté d’action au delà des mers. En effet, pendant tout le reste du règne de Louis XIV, aucune expédition nouvelle ne fut envoyée à Madagascar : il est vrai que nulle puissance européenne ne chercha à infirmer ou à menacer nos droits sur la grande île africaine.
Sous le règne de Louis XV, et malgré l’abandon dans lequel tombèrent les affaires coloniales, les droits de la France furent soigneusement réservés et même revendiqués par une série d’actes et de décrets. On reprit même les projets de colonisation. En 1768, sous le ministère du duc de Praslin, un officier distingué, M. de Mandane, prit, au nom du roi, le commandement de Fort-Dauphin. Ses instructions lui prescrivaient de renouer et d’entretenir constamment des relations amicales avec les insulaires. Ce plan échoua par l’insuffisance des ressources allouées à son exécution. Il échoua surtout parce que le gouvernement, au lieu de concentrer ses ressources à Fort-Dauphin, eut le tort d’en distraire la majeure partie pour tenter un nouvel établissement à la baie d’Antongil, et d’en confier la direction à un homme qui fut sans doute un héros dans la lutte de la liberté polonaise contre la Russie, mais qui n’était qu’un vulgaire aventurier. Il se nommait Beniowsky. A peine débarqué, il fit une guerre atroce à ces peuplades demi-barbares et ne réussit à conquérir que de nouvelles haines au nom français.
Malgré l’insuccès de cette double tentative, nos droits étaient encore intacts, et, lorsque commença la Révolution française, aucune prescription , aucune contestation ne les avait compromis. En vertu des principes généralement admis du droit des gens, Madagascar était si bien possession française qu’aucun
établissement européen n’avait été fondé près des nôtres pour diviser les sympathies des indigènes. Jamais cette île n’avait été le prétexte d’une difficulté diplomatique. Les droits de la France étaient tellement reconnus qu’en 1815, lors des traités de Paris et de Vienne, un des articles des traités ayant cédé à l’Angleterre l’île de France et ses dépendances, sir Robert Farquhar, gouverneur de l’île de France devenue anglaise, expliqua le mot dépendances en prétendant que nos comptoirs madécasses se trouvaient implicitement compris dans la cession. Après une laborieuse négociation, le gouvernement anglais reconnut ses torts et nous restitua Madagascar.
Aussitôt notre drapeau reparut à Fort-Dauphin, à Sainte- Luce, à Tamatave, dans la baie d’Antongil et le pays de Ténériffe. Un grand nombre de chefs reconnurent notre autorité; mais il s’en rencontra un qui la repoussa obstinément, secondé qu’il fut par sir Farquhar, qui n’avait pu oublier sa déconvenue de 1815 et voulait à tout prix remplacer à Madagascar l’influence française par l’influence anglaise. Ce fut le chef des Howas, Radama, qui prétendit assujettir à ses lois tous les insulaires et expulser les Français. Entre lui et nos commandants s’engagèrent des conflits et des luttes qui se prolongèrent quelques années, mais sans infliger aucun désaveu à notre souveraineté. La plus connue des expéditions tentées par la France à cette époque est celle de Foulpointe, en 1829. Radama venait de mourir. Sa veuve, Ranavalo, toujours conseillée par les Anglais, continuait son œuvre et achevait la conquête de l’île. Le roi Charles X, excité par son ministre de la marine, Hyde de Neuville, résolut d’arrêter les progrès menaçants de Ranavalo et confia au capitaine Gourbeyre la mission de reprendre sur les Howas nos établissements, de les agrandir et de les conserver. Les débuts de l’expédition furent heureux. En juillet 1829, nos soldats débarquèrent dans la presqu’île de Tintingue et la fortifièrent, grâce au concours d’un grand nombre de Madécasses, qui fuyaient la tyrannie des Howas. De toutes parts arrivaient de nombreuses familles d’émigrants, qui recouraient à la protection de notre drapeau. Les uns s’installèrent dans les deux villages improvisés à Tintingue; les autres se répandirent dans les bois voisins ou sur le littoral de la baie. Aux protestations de Ranavalo, le commandant Gour-
beyre répondit par la prise de Tamatave et du fort Larrée. Tout donc s’annoncait parfaitement; mais l’imprévoyance des chefs de l’expédition, le gaspillage des ressources, la prompte démoralisation des esprits et des courages ne permirent pas de neutraliser les désastreux effets d’une insalubrité inévitable. La famine éclata, et elle fut terrible : non-seulement les Français en souffrirent, mais plus encore les indigènes, qui avaient embrassé notre cause, car ils n’osaient s’écarter de nos établissements pour quêter leur nourriture. « On ne rencontrait plus sur les chemins, écrit un témoin oculaire, dans les villages et à l’intérieur même du fort, que des spectres ambulants. Beaucoup de cadavres, trouvés dans les bois et dans les cases, obligèrent de prendre des mesures contre l’infection. Les malheureux chefs malgaches cherchèrent à vendre, ou plutôt à donner leurs esclaves, pour avoir de quoi satisfaire l’impérieux besoin de la faim qui les minait. Ils cédaient des hommes et des femmes dans la force de l’âge pour un sac ou deux de riz. On avait la douleur de voir des enfants arracher aux chiens et se disputer entre eux les os que l’on jetait. Les casernes étaient encombrées de ces malheureux, avec qui nos soldats voulaient bien partager leurs aliments. » On reconnut enfin la nécessité de céder aux circonstances, et l’évacuation fut décidée. Tous nos forts furent minés, les magasins et les chantiers brûlés, et les débris de l’expédition s’embarquèrent sans avoir été inquiétés par les Howas; mais tous les insulaires qui s’étaient compromis par leurs sympathies françaises furent abandonnés et payèrent de la vie le crime d’avoir été nos partisans. La dernière expédition que la France ait tentée sur le sol dévorant de Madagascar se terminait dans la honte et le sang!
Malgré nos insuccès répétés, malgré les tentatives avortées de Pronis, Flacourt, Belahaye, Mandane, Beniowsky et Gourbeyre, nos droits sur la grande île africaine n’ont jamais été constestés. Le gouvernement de Juillet, quoique forcé d’ordonner l’évacuation de Tintingue, réserva notre possession légitime ; les établissements de la France à Madagascar, bien qu’inoccupés, ne cessèrent pas de figurer dans la liste officielle de nos colonies. A diverses reprises, nos ministres ont renouvelé les antiques déclarations, et d’aucun pays d’Europe n’est jamais survenue la moindre protestation. Ce n’est pas devant une récla-
mation diplomatique, mais, hélas! devant l’hésitation des Chambres et l’indifférence du pays qu’échoua, en 1847, le projet d’une expédition que devait commander le général Duvivier. La république de 1848 transmit au second Empire cet héritage colonial. L’empereur Napoléon III, lié par des promesses antérieures, ou plutôt mal renseigné sur l’historique de cette affaire, ou bien encore cédant à des vues philanthropiques, commit l’insigne maladresse de renoncer aux droits séculaires de la France sur Madagascar. Il reconnut au roi des Howas le titre de roi de Madagascar, contre lequel avaient protesté tous les gouvernements antérieurs. Il signa même avec lui un traité de paix et de commerce. Peu à peu, silencieusement et sans explication , la dénomination officielle d’établissements français à Madagascar disparut des documents, des cartes et des rapports, et fit place à celle de « Mayotte et dépendances. » Ce fut un malheur et une faute, mais non pas une faute irréparable !
D’autres temps sont venus. L’empereur des Français et le roi de Madagascar ont disparu. Une politique nouvelle s’est introduite. Nous avons repris, avec notre liberté d’action, la plénitude de nos droits. En vertu des nombreux postes par nous construits et longtemps occupés, en vertu de traités solennels contractés à diverses reprises avec les princes indigènes, en vertu des sympathies de la plupart des Madécasses pour la France, et surtout en vertu de la paisible jouissance des droits que nous assurent depuis plus de deux cents ans nos entreprises, nos négociations et le consentement universel des puissances européennes, Madagascar est à nous et doit rester à nous. C’est la France orientale, gardons-lui ce beau nom, qui tôt ou tard sera en effet une France nouvelle et le siège d’une puissante colonie.
Aussi bien, à l’heure actuelle (1884), de graves difficultés ont été soulevées par le gouvernement de Madagascar, et le canon seul pourra sans doute les résoudre. Excité par des conseillers, dont on soupçonne la nationalité, le souverain de cette île a rendu un décret aux termes duquel aucun Français n’a le droit de posséder des terres à Madagascar. Cette spoliation déguisée cache mal une arrière-pensée d’expulsion prochaine. Nos négociants et nos résidents ont, comme de juste, protesté. Le commandant des forces navales françaises dans ces parages les a énergiquement soutenus. Des ambassadeurs howas sont
allés à Paris. Promptement éconduits, ils ont cherché à Londres des promesses et à New-York des encouragements matériels qu’on ne leur a pas épargnés. La France de son côté a renforcé la station navale de la mer des Indes. Le canon a déjà retenti. L’amiral Pierre, qu’une mort prématurée vient d’arracher au théâtre de ses exploits, a bombardé les ports d’Auroron, de Sangana et de Passandava, sur la côte nord-ouest, de Majunga à l’entrée de la baie de Bombetock où se jette la rivière qui passe à Tananarive, la capitale madécasse. Il s’est ensuite emparé de Tamatave, et a détruit Foulpointe, Mohamba et Fenarios. C’està-dire que les Howas sont maintenant refoulés dans l’intérieur des terres, et que nos soldats n’attendent plus que l’ordre de marcher en avant pour confirmer leurs premiers succès par la prise de la capitale ennemie.
La possession de cette belle et splendide colonie serait pour nous comme le prélude d’une renaissance maritime et commerciale. Madagascar est dans une admirable situation. Elle surveille les côtes orientales d’Afrique et commande l’océan Indien. 350 lieues du sud au nord, 100 à 120 de l’est à l’ouest, c’est-àdire 7 millions d’hectares de plus que la France, une population de 4 millions d’âmes qui pourrait être décuplée, un sol fertile, des productions variées, des côtes sûres et bien dessinées, ne sont-ce pas autant d’avantages sérieux qui assureraient à cette Ue de magnifiques destinées, si elle était réellement occupée par la France? Avec les navires à vapeur, et depuis le percement de l’isthme de Suez, Madagascar a pris une grande importance économique. De tous côtés défendue par la mer, commandant le passage d’Europe en Asie par Suez et par le Gap, elle présente une admirable position militaire, et pourrait, en cas de guerre, abriter nos escadres. En temps de paix, Madagascar deviendrait vite le plus important des débouchés pour nos produits naturels ou fabriqués. De grands marchés et des comptoirs s’établiraient sur le littoral, rivaux de ceux de l’Hindoustan et de la Malaisie. Mise en valeur même sur une petite partie de son étendue, Madagascar remplacerait avec avantage nos colonies perdues. D’ailleurs, à l’exception des contrées encore inconnues de l'Afrique centrale ou des régions mystérieuses des deux pôles, il n’y a plus sur le globe d’autre terre vacante à occuper. Des ruines d’un passé glorieux et des irrésolutions
gaffarel. 10
de l’heure actuelle pourrait jaillir un avenir prospère ! En attendant cet avenir, arrachons-nous à ces rêves, qui deviendront sans doute, un jour ou l’autre, des réalités, et voyons quels sont au jourd’hui les humbles débris de notre puissance; étudions, en un mot, les modestes possessionsde laFrance autour de la grande île, qui ne nous appartient encore qu’en droit et non en fait.
Autour de Madagascar, sur la côte orientale et au nord-ouest, nous possédons encore quelques petites îles, importantes par leur position stratégique, et qui sont comme les pierres d’attente de notre domination future. Ces îles forment trois groupes; elles se nomment : Sainte-Marie. Mayotte et Nossi-bé.