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II. — Sainte-Marie de Madagascar

Sainte-Marie est encore appelée par les indigènes Nossi-Ibrahim. Elle forme à elle seule une colonie indépendante dont le commandant réunit tous les pouvoirs et dépend directement du ministre de la marine. Elle est située sur le flanc oriental de Madagascar, et séparée par un canal large de 5 kilomètres dans sa partie la plus étroite et de 8 dans sa partie la plus large. Au sud, Sainte-Marie est traversée par un bras de mer et divisée ainsi en deux îles. La plus petite a 8 kilomètres de tour. Réunies, elles ont 48 kilomètres de long sur 8 à 12 de large. Leur superficie est de 90,975 hectares. Le sol est généralement mauvais. Une zone intérieure, d’une contenance de 20,000 hectares environ, est assez bonne et seule cultivée. L’île est constituée par un ensemble de monticules formant quatre chaînes principales, dont deux basaltiques et deux sablonneuses. On peut les cultiver dans presque toute leur hauteur, qui varie entre 50 et 60 mètres. De ces quatre chaînes sortent de nombreux ruisseaux formés par des sources abondantes et de bonne qualité. Le plus important de ces petits fleuves débouche directement au port de Sainte-Marie, formé par un enfoncement dans les terres de 2 kilomètres de profondeur sur une largeur de 1 kilomètre, et accessible aux plus grands bâtiments. L’entrée de la baie est défendue par File Madame , qui porte quelques fortifications ainsi que les bâtiments du personnel civil et militaire.

Le climat de Sainte-Marie est humide et malsain. Dès 1722, Carpeau de Saussay en parlait en termes peu flatteurs : « Nous

appelons l’île Sainte-Marie le cimetière des Français, parce qu’il xi’v va aucun navire qui n’y laisse bon nombre de personnes, pour peu de séjour qu’il y fasse. » Les écarts de température sont considérables dans les mois les plus chauds, car le thermomètre, de 37° 1/2 pendant le jour, descend à 20° pendant la nuit. La saison pluvieuse dure six mois, de mars à août; mais la saison sèche n’est pas exempte de pluies. Aussi Sainte-Marie est-elle un des points du globe où les pluies sont les plus abondantes. Les côtes orientales de l’île sont fréquemment assaillies par des ras de marée, mais le canal qui les sépare de l’île n’en éprouve pas l’atteinte. En résumé, c’est là un triste séjour, et, sans les nécessités politiques, on ne comprendrait pas pourquoi la France s’est décidée à prendre officiellement possession, en 1821, de ce poste sans grand avenir.

Nous avons une première fois occupé Sainte-Marie, en 4 750. La reine Béti avait cédé File à la Compagnie des Indes, qui y fonda un établissement, bientôt abandonné. Un simple soldat de la Compagnie des Indes, Labigorne, le fonda de nouveau, et, cette fois, il demeura en bonne voie de prospérité jusqu'en 1810, époque à laquelle la prise de la Réunion arrêta cet essor. Après le traité de 1814, comme la perte de l’île de France nous enlevait tout abri par delà le cap de Bonne-Espérance, Sainte-Marie fut choisie en 1818, à raison de sa situation et de la beauté de sa rade, comme siège d’un établissement maritime. Ici se place, dans l’histoire de notre petite colonie, un curieux épisode, qui nous prouvera une fois de plus la singulière aptitude de la race française au labeur énergique de la colonisation. Un jeune Marseillais, élève de l’ancienne Ecole normale, Fortuné Albrand, avait quitté la France en 1815 pour organiser à Bourbon une maison d’éducation publique. Trompant non pas sa vocation, mais ses projets, il devint en peu de temps, grâce à sa singulière aptitude à parler et à écrire tous les idiomes de l’Orient, le principal négociateur commercial et politique de l’océan Indien. Chargé à plusieurs reprises de missions délicates, il s’en acquitta toujours à son honneur : à Madagascar, il rendit de véritables services, car il fit craindre et respecter le nom français par ces peuples barbares, que frappait d’admiration son éloquence à s’exprimer dans leur langue. C’est lui qui réussit à faire comprendre au gouvernement la nécessité de s’éta-

blir à Sainte-Marie, et qui, joignant l’exemple au conseil, devint le premier colon de l’île. Un établissement à Sainte- Marie ne pouvait en effet avoir quelque chance de durée qu’autant qu’une colonie agricole, fondée tout auprès, lui fournirait les ressources indispensables tout en contribuant à assainir le territoire. Sans se préoccuper du caractère défiant et vindicatif des indigènes, et de la malheureuse issue des tentatives faites à diverses reprises depuis cent cinquante ans, Albrand se mit résolument à la besogne. En trois années, il défricha un terrain immense, bâtit une habitation commode et salubre, et créa un excellent noyau de colonie. Les rapides progrès et la marche régulière de cet établissement décidèrent la France à fonder à Sainte-Marie l’abri militaire qu’elle projetait depuis longtemps. Albrand vit arriver avec bonheur les soldats et les officiers qui allaient consolider son œuvre; mais il n’eut pas la satisfaction d’assister au succès définitif de ses travaux, car il mourut au mois de décembre 1826.

Depuis cette époque, et malgré les hostilités des chefs madécasses, qu’inquiète notre voisinage, l’autorité de la France a été maintenue à Sainte-Marie. Cette colonie n’est pas sans utilité pour nous. Plusieurs milliers d’émigrés, qui fuient la tyrannie des Howas, sont venus demander à notre drapeau la .protection qui leur manquait au pays natal. Aussi notre présence à Sainte-Marie peut-elle devenir, d’un instant à l’autre, une revendication de nos droits sur Madagascar. De plus, nos navires non seulement y trouvent les aménagements et les secours qui leur sont nécessaires dans cette mer battue par les tempêtes, mais encore les bois, dont la majeure partie de file est couverte, approvisionnent les chantiers de réparation, et la présence de nos colons a développé ses richesses naturelles. La culture locale commence à être active. Si les insulaires ne cultivent encore que les fruits ou légumes nécessaires à leur subsistance, quelques établissements ont été fondés par des colons français et consacrés au café, au giroflier et à la canne à sucre. Peut-être que Sainte-Marie dédommagera prochainement de leurs efforts les courageux pionniers qui ont osé les tenter.

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