‹ Colonies françaisesChapitre 21 sur 111 · II. — Géographie physique · texte numérisé non relu

II. — Géographie physique

Une objection se présente tout d’abord à l’esprit : Le climat de la Guyane ne s’oppose-t-il pas à toute tentative de colonisation européenne? — La Guyane est, il est vrai, située en pleine zone torride, presque sous l’équateur; mais les chaleurs ne sont pas aussi accablantes qu’on le croirait au premier abord. Le thermomètre ne s’élève jamais au-dessus de 32°. Il est vrai qu’il ne s’abaisse pas au-dessous de 18°, et c’est cette continuité dans la température qui fatigue plus que l’excès de chaleur.. Le climat de la Guyane ressemble donc à tous les climats tropicaux, et, s’il exige de la part des nouveaux venus quelques, précautions spéciales, là s’arrête sa rigueur. Par malheur, les conditions climatériques dépendent non seulement de la position géographique, mais aussi des influences locales inhérentes à la nature du sol : or il y a en Guyane surabondance d’humidité. Les vapeurs de l'Atlantique se heurtent au massif de montagnes qui forme le centre du pays, s’y condensent dans les forêts épaisses qui couvrent ce massif, et coulent de toutes parts en sources et en rivières. On a calculé que la masse des

eaux qui tombent chaque hiver en Guyane couvrirait le pays d’une nappe liquide de 4 à 5 mètres de hauteur, si par bonheur elles ne trouvaient une issue dans de nombreux canaux ou fleuves, qui portent ce trop-plein à la mer. Tant que ces eaux s’écoulent régulièrement, la salubrité générale n’est pas compromise; mais, quand elles s’arrêtent et se corrompent dans de vastes marécages, elles forment de véritables foyers d’infection, dont l’influence délétère se fait sentir au loin. C’est ainsi qu’en Guyane certaines localités sont inhabitables sans que la cause du mal soit immédiate. Mais de l’insalubrité indéniable de certains cantons il serait injuste de conclure à l’insalubrité absolue et universelle du pays. En France, n’avons-nous pas en Sologne, en Corse, et ailleurs, des régions malsaines? En Italie les marais Pontins, en Autriche la Puzta hongroise, en Roumanie la Doborutscha, en Russie le Pripet sont également de véritables laboratoires de maladies et de mort. Pourtant jamais personne ne s’est avisé de soutenir que la France entière, que l’Italie, l’Autriche, la Roumanie ou la Russie étaient inhabitables. En Guyane, comme partout ailleurs, il y a des cantons insalubres et d’autres qui ne le sont pas. Il s’agit de borner la colonisation à ces derniers points et de n’attaquer les autres que partiellement et avec une extrême réserve. On peut donc vivre à la Guyane comme ailleurs. D’après les observations faites sur la garnison française, la mortalité annuelle ne dépasse pas 2,53 0/0, et cette statistique est très-favorable. Aussi bien on voit en Guyane des vieillards dans toutes les classes de la société. La Guyane ne mérite donc pas sa réputation. Que l’Européen de son côté aide la nature par l’hygiène, la sobriété et la régularité, et peu à peu ses organes s’assoupliront aux exigences locales. Le climat n’est donc pas un obstacle à la colonisation.

L’absence de bons ports est un obstacle plus sérieux. Qu’on se figure une côte presque droite, qui ne se découpe jamais en une de ces échancrures profondes, si recherchées des navigateurs. Vers le continent, deux ou trois lieues de terrains fangeux et noyés ; vers la mer, des bancs de vase qui se prolongent au large et communiquent à l’Océan une teinte jaunâtre. Sur la ligne de séparation entre les eaux de la mer et le continent se dresse une forêt de palétuviers. On appelle

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ainsi de grands arbres de haute futaie, attachés au sol par d’énormes et profondes racines, et baignés à chaque marée par 3 ou 4 mètres d’eau, suivant le niveau du terrain, en sorte qu’on aperçoit pendant le flot d’immenses forêts au milieu de la mer. A intervalles inégaux, cette épaisse bordure de palétuviers s’ouvre pour laisser passer quelque fleuve, dont les bouches sont obstruées presque toutes par des bancs de sable ou fermées par des barres. A vrai dire, le seul port, et ce n’est qu’un mouillage peu sûr, est celui de Cayenne. On y arrive avec peine. En cas de mauvais temps, les grands navires sont obligés de s’arrêter en pleine mer, aux îles du Salut. Les navires d’un plus faible tonnage sont réduits à s’avancer en sondant le terrain, qui varie constamment, à cause des bancs de vase apportés par les fleuves de Guyane. En tout temps, par suite de la rencontre des lames de l’Atlantique avec le limon bourbeux des rivières, s’opèrent des ressacs tumultueux qui se traduisent en ras de marée. La Guyane n’est donc pas d’un abord facile, et le port de Cayenne est insuffisant pour toute cette étendue de côtes. C’est là un inconvénient sérieux et réel, que nous sommes les premiers à reconnaître.

Un autre inconvénient, plus grave encore, est l’isolement géographique de la Guyane. Rien n’aboutit à ce pays, et il ne conduit à rien. L’examen de la carte semblerait pourtant indiquer qu’au delà de. la zone littorale s’étendent à Finfini des champs immenses ouverts à la colonisation. Par malheur, les fleuves de la Guyane, qui seraient en quelque sorte les voies naturelles vers ces solitudes inexplorées, sont brusquement interrompus à quinze ou vingt lieues de leur embouchure par des rochers qui arrêtent toute navigation intérieure. Au delà s’étendent à l’infini des forêts immenses et inextricables que ne traverse aucun sentier. La course la plus lointaine entreprise dans ce labyrinthe de troncs et de lianes le fut par les jésuites Bechamel et Grillet, qui, en 1674, pénétrèrent à 80 lieues dans l’intérieur. De nos jours, le docteur Crevaux s’est enfoncé plus loin encore. On a beaucoup parlé, dans ces derniers temps, de ce courageux explorateur. Sa fin tragique l’a fait connaître plus encore que ses voyages. Il ne sera peut-être pas sans intérêt de résumer ici au moins celles de ses expéditions qui eurent pour théâtre la Guyane et les contrées voisines.

Le docteur Jules Crevaux fut chargé par le ministère de l’Instruction publique, en 1876, d’aller de Cayenne à l’Amazone en remontant le Maroni et en descendant le Yari. Personne encore n’avait visité les montagnes qui séparent ces cours d’eau. Crevaux partit en juillet 1877, et remonta le Maroni en pirogue. Atteint par la maladie et abandonné par ses compagnons chez les nègres Bonis, il inspira confiance à l’un d’entre eux, Apatou, j qui, depuis cette époque, a partagé sa bonne et sa mauvaise for- ( tune, et lui a rendu de grands services par son dévouement à toute épreuve. Apatou le conduisit dans les montagnes, où le bon air le rétablit promptement. Il y trouva des indigènes qui s’enduisent les cheveux et le corps de sable micacé luisant au soleil. C’est peut-être à cette confusion entre l’éclat du sable et de l’or quJest due la légende de YEldorado. Au débouché des montagnes, Crevaux descend un des affluents du Yari, l’Apaouani, sur une pirogue creusée dans un tronc d’arbre, puis il remonte le Yari tout près de ses sources, reconnaît qu’il est navigable dans la partie supérieure de son cours, mais obstrué en aval par des chutes effroyables. Crevaux n’hésite pas à s’engager dans ces rapides, les franchit avec bonheur, et réussit à descendre le fleuve jusqu’à son confluent avec l’Amazone.

Enhardi par le succès, Crevaux résolut d’entreprendre pour l’Oyapock et pour le Parou, autre affluent de l’Amazone, ce qui lui avait si bien réussi pour le Maroni et pour le Yari. Il remonta l’Oyapock sans trop de difficultés (août 1878), mais ce ne fut qu’après vingt jours de fatigues intolérables qu’il put franchir le pays intermédiaire, et encore, sans l’aide des sauvages Rocouyennes, ni lui, ni son escorte n’auraient pu se frayer un chemin à travers les forêts. Quelques jours de repos étaient indispensables. Ce fut pour le docteur l’occasion d’étudier sur place les mœurs indigènes. Il assista aux émouvantes cérémonies du maraké, c’est-à-dire aux épreuves imposées aux jeunes gens qui aspirent au mariage. Ces infortunés sont piqués par des centaines de guêpes et de fourmis, puis suspendus audessus de feux allumés et attachés dans leurs hamacs où ils se débattent dans d’atroces convulsions. Crevaux eut aussi l’heureuse chance de rencontrer la liane urari, qui sert de principe actif au poison des flèches. Cette plante ayant la propriété d’arrêter ou du moins d’entraver la circulation du sang, on l’utilisera peut-être en médecine.

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Après avoir parcouru 420 kilomètres en pays inconnu, le docteur arriva enfin dans le bassin du Parou, vierge de toute exploration depuis ses sources jusqu’à son confluent avec l’Amazone. La descente fut difficile, car des chutes sans nombre entravent la navigation et cinq sur six des canots chavirèrent dans les sauts. Avant d’arriver à l’Amazone (29 décembre 1880), il fallut 41 jours de canotage.

Ce ne devait pas être le dernier des voyages de notre héroïque compatriote, mais c’est dans le bassin supérieur de l’Amazone, dans ceux de l’Orénoque et de la Plata, et non plus dans la Guyane qu’il dirigea dorénavant ses expéditions. Ce conquistador pacifique a bien mérité de la Guyane et de la France. Aux détracteurs ou aux ignorants qui nieraient l’esprit d’initiative, l’énergie ou les infinies ressources que trouvent en euxmêmes les Français à l’étranger, il suffit d’opposer son exemple.

La grande reconnaissance géographique de Grevaux a modifié nos connaissances et redressé bon nombre d’erreurs sur l’intérieur de la Guyane, mais elle n’a pas encore eu de résultats pratiques, et, sur d’énormes espaces, les géographes sont encore forcés d’inscrire la fatale légende de terra incognita.

Rappelons toutefois que les dangers que courent les explorateurs dans ces contrées ont été singulièrement exagérés.

L’homme a toujours aimé à peupler de monstres et d’épouvantails les régions qu’il ne connaissait point. L’Atlantique avant Colomb n’était-il pas le séjour des monstres marins? Avant Speke, Livingstone ou Stanley, que ne racontait-on pas de l’intérieur de l’Afrique? A mesure que le mystère se dissipe, les dangers disparaissent et la nature seule révèle sa magnificence. Peut-être en sera-t-il de même pour la Guyane dans ses plus impénétrables profondeurs.

Quoi qu’il en soit, à l’heure actuelle, la Guyane n’est qu’une étroite lisière de terrain marécageux, d’un accès difficile, et rigoureusement limitée par des forêts inexploitées. Aussi n’a-tedle pas vu s’élever sur ses rivages une de ces cités maritimes telles que Marseille ou Carthage, New-York ou Calcutta, qui enri chissent toute une contrée. Ce n’est pas une de ces terres bénies où l’homme n’a qu’à paraître pour prospérer. Les inconvénients que nous venons de signaler, climat, absence de bons ports, isolement géographique, ne doivent cependant pas nous aveugler sur les avantages qu’elle présente.

Le premier de tous, et il est immense, est celui de posséder un système hydrographique admirablement combiné. Des fleuves et des canaux sillonnent le pays dans tous les sens, et forment ainsi, sans- frais et sans encombrement, un réseau de chemins naturels aussi développé que celui de nos routes de terre ou de fer. Sur un littoral de 125 lieues de longueur, du Maroni à FOyapock, on compte en effet vingt-deux fleuves, parallèles entre eux, dont les nombreux affluents se croisent et s’entre-croisent. Au delà de ce premier groupe des fleuves littoraux, un réseau secondaire des affluents de l’Orénoque au nord et de l'Amazone au sud s’alimente par les pluies tropicales et les neiges des Cordillères. Comme les montagnes qui séparent ces affluents des fleuves littoraux sont peu élevées, il est fort aisé d’établir des communications entre les deux versants. A l’époque des grandes pluies, il arrive même que ces divers cours d’eau se mêlent entre eux. Peu de contrées sont donc aussi bien partagées comme abondance et distribution des eaux, et cette facilité des communications intérieures présente les conditions les plus favorables pour la création de cultures florissantes. Il est vrai que ces fleuves sont resserrés entre de nombreux rochers et coupés par des rapides. De plus, ils se transforment en véritables torrents, à cause de la grande quantité de pluie qu’ils reçoivent, et, comme ces eaux ne trouvent pas toujours d’écoulement, elles forment des lacs ou des marais, d’où se dégagent des effluves délétères ; mais, dès que l’homme aura rectifié et amélioré le cours de ces fleuves, tous ces inconvénients disparaîtront. Le plus septentrional des fleuves guyanais, celui qui sert de limite aux deux Guyanes hollandaise et française, est le Maroni. Quoique son entrée soit obstruée par des bancs de sable, ces bancs n’empêchent pas les navires d’un fort tonnage d’entrer dans le fleuve et de le remonter une quinzaine de lieues, jusqu’au saut San-Hermina. En septembre 1861, une commission hollandaise explora le cours entier de ce fleuve et de ses deux grands affluents, le Tapanahoni et l 'Awa, dont la réunion forme le Maroni proprement dit. Les explorateurs reconnurent la communication qui existe d’un côté entre ce fleuve et de l’autre avec le Yari , affluent de l’Amazone. L’entrée du Maroni et la partie supérieure de son cours offrent donc à la navigation de grandes facilités. C’est le plus important des

fleuves guyanais par le volume de ses eaux et rétendue de son bassin.

Vient en seconde ligne, et en descendant la côte du nord au sud, la Mana . Ce fleuve peut recevoir les grands bâtiments jusqu’à 16 kilomètres de son embouchure, et les petits jusqu’à 60. Au delà commencent les bancs de roche, que les pirogues seules peuvent franchir.

A la Mana succèdent le Sinnamary et le Kourou , sur les rives desquels périrent, en 1798 et en 1763, tant de victimes de nos fureurs politiques ou de notre imprévoyance administrative. Le cinquième et le plus connu des fleuves guyanais a donné son nom à la capitale du pays : c’est le Cayenne , qui doit son importance à la rade formée à son embouchure par la grande île sur laquelle est bâtie Cayenne.

Le dernier fleuve qui mérite une mention spéciale est YOya pock. Il sert de frontière provisoire entre la France et le Brésil. Depuis le traité d’Utrecht, en 1713, la question des limites n’a pas encore été réglée entre les deux pays. Ce traité assignait pour limite méridionale à notre colonie la rivière reconnue par Vincent Pinçon dans son voyage de découverte. Or les Portugais prétendent que cette rivière est l’Oyapock et les Français FArouari. La question a son importance, car le territoire contesté comprend des vallées fertiles et des terres vierges. Mais les diplomates connaissent le prix du temps, et bien des notes et des protocoles, bien des livres même ont déjà été échangés, sans que le procès ait été jugé définitivement. Peutêtre sera-t-il brutalement tranché quelque jour par le canon, cette ultima ratio regum et nationum.

La Guyane est également favorisée pour la distribution des terres. On distingue à la Guyane les hautes terres, les basses terres et les savanes, Les hautes terres sont à peu près stériles; les savanes sont encore presque inexplorées; les basses terres sont seules fertiles, et d’une fertilité qui permet à la Guyane de lutter avec les pays les plus favorisés. Les savanes occupent à peu près le tiers du sol. Ce sont d’immenses pâturages naturels, assez semblables aux steppes russes ou plutôt aux pampas argentines, qui s’étendent entre la mer et les montagnes. Elles se déploient en terrains découverts, légèrement ondulés. On les rencontre surtout entre le Maroni et le Kourou et sur le

territoire contesté entre l’Oyapock et l'Arouari. La surface de ces plaines offre une pente générale fort douce vers la mer, ce qui permet aux eaux d’y vaguer. Sous ce trop-plein d’irrigation, plusieurs de ces savanes se convertissent alors en marécages qu’on nomme des pripris , et, quand à leur tour les marécages se dessèchent, en prairies qu’on nomme des pinotières , à cause de l’abondance des palmiers pinots. Or les savanes, pripris ou pinotières semblent être préparées par la nature pour l’élève et la production du bétail. Ce sera sans doute leur destination quand elles seront conquises par la civilisation.

Le second tiers est occupé par les hautes terres, ou prolongement du massif montagneux jusque sur le rivage de la mer. Elles.se détachent en collines, en buttes et en mornes isolés. Suivant leur point d’attache, on les distingue en terres hautes des montagnes et terres hautes de la plaine. Les unes et les autres sont couvertes d’une abondante végétation, qui a longtemps, et fort à tort, fait croire à leur fertilité. Ce ne sont pas en effet les éléments constituants du sol qui créaient cette fertilité, mais uniquement les détritus séculaires des plantes et des animaux. Les premiers colons, séduits par les apparences, s’attaquèrent d’abord aux terres hautes; mais ils eurent le tort de remplacer les arbres à racines traçantes qu’ils avaient rencontrés par des arbres à racines pivotantes, qui ne trouvèrent dans le sol qu’une épaisseur insuffisante. Les pluies achevèrent le travail des hommes, A une couche superficielle d’humus succéda rapidement un sous-sol argileux, puis un noyau granitique. Les hautes terres perdirent leur parure verdoyante, et les colons durent les abandonner, en sorte que le défrichement des forêts, qui partout ailleurs amène la richesse, fut pour les hautes terres guyanaises une cause immédiate d’épuisement et de stérilité.

Restent heureusement les basses terres, qui occupent le der~ nier tiers du territoire, et qui, exploitées convenablement, assureraient à la Guyane des revenus inépuisables. Les basses terres, qui s’étendent du littoral aux premières cataractes des fleuves, se composent en premier lieu d’alluvions formées par les débris de montagnes et les détritus des végétaux entraînés par les pluies et chassés à la mer par les fleuves. Cette zone littorale est couverte d’épaisses forêts de mangliers et de

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palétuviers. Les vagues de l’Océan réunissent incessamment ces alluvions en bancs de vase molle, les solidifient, les fixent au continent et les élèvent peu à peu au-dessus des eaux. En second lieu, les basses terres proprement dites, anciennes alluvions délaissées par les eaux, mais noyées de temps à autre par les pluies hivernales ou le débordement des fleuves. Ces basses terres sont partagées par des ondulations sans importance en une multitude de petits bassins. L’intendant Malouet, un des hommes qui ont le mieux compris les intérêts de la Guyane, comparait ces bassins à un plat d’œufs au miroir. Le jardinier Guisan employait une comparaison de même ordre, quand il écrivait « qu’en coupant par le milieu des poires de toutes grandeurs et figures, les unes dans leur largeur, les autres en travers, et qu’en les posant sur leur coupe, en les disposant sur un plan incliné vers la mer, on se formerait en petit une idée exacte de la plupart des cantons de la Guyane française, dans toute la partie qui borde la mer, jusqu’à douze ou quinze lieues dans les terres. »

Toutes les basses terres sont d’une fertilité extraordinaire, car elles se prêtent à une succession presque indéfinie de cultures. Il est vrai qu’il faut se précautionner contre la surabondance des eaux par de nombreux travaux d’art ; mais les résultats obtenus compensent et au delà cette première appropriation. De l’eau à volonté, une température constamment chaude, que taut-il de plus à l’agriculteur pour qu’il réussisse au delà de ses désirs? Pourtant les efforts de la colonisation ont été longtemps détournés des basses terres par une injuste défaveur. Des colons hollandais, préparés par l’éducation du pays natal aux travaux hydrauliques, introduisirent ce genre de culture aux environs de Cayenne. L’intendant Malouet sut les y fixer par de sages concessions, et dès lors la culture s’est concentrée dans les basses terres, au grand profit de tous les colons qui ont bien voulu s’y appliquer sérieusement.

Savanes réservées au bétail, hautes terres aux forêts , basses terres aux cultures industrielles, telle est la triple division que la nature impose aux colons guvanais. Notre colonie présente donc une admirable variété, et une administration prévoyante, secondée par des colons laborieux, réussirait promptement à faire de la Guyane le modèle des colonies agricoles. Nous nous

en convaincrons en énumérant les ressources économiques et les productions diverses de la contrée.

III, — Géographie économique.

Nous commencerons par le règne animal. Les animaux nuisibles sont nombreux et fort redoutables. Ia jaguar dans les forêts et le caïman dans les cours d’eau sont les plus dangereux. Tout récemment, au pénitencier de Gasfésoca, île minuscule à peine élevée de quelques centimètres au-dessus des eaux, et qui a fourni juste assez d’espace pour bâtir une maison, vingt transportés et leur surveillant, attaqués par deux énormes caïmans, n’eurent que le temps de se réfugier dans la maison, où ils subirent un siège en règle. Quant au jaguar, une fois qu’il a goûté de la chair humaine, cette chair a pour lui tant d’attraits qu’il méprise dorénavant tout autre gibier. On a remarqué qu’entre deux hommes de couleur différente, un blanc et un nègre, le jaguar préférait le nègre ; mais cette circonstance n’est atténuante que pour nos compatriotes. Parfois ces animaux poussent l’audace jusqu’à venir dans les rues de Cayenne, et l’un d’entre eux fut récemment tué par le soldat de garde à la porte de la prison.

Par bonheur, caïmans et jaguars sont assez rares. Ce ne sont pas des ennemis dont le contact quotidien deviendrait réellement dangereux. Il n’en est pas de même pour les serpents. La Guyane en possède toutes les variétés, depuis le boa constrictor, qui avale un bœuf, jusqu’à l’imperceptible corail, dont la morsure amène la mort en quelques minutes. Le serpent est partout, dans l’herbe ou sous la pierre, caché dans les meubles, blotti dans les vêtements. Tous, il est vrai, ne sont pas venimeux, mais il est difficile de les reconnaître au premier abord, et, en ce cas, mieux vaut suivre le conseil de l’Ecriture, et leur écraser la tête quand on les rencontre. Le serpent à sonnettes , le corail , le liane , le perroquet , le trage et Xaye-aye sont les plus dangereux. Les indigènes possèdent, paraît-il, d’infaillibles spécifiques contre leurs piqûres. Ils enseignent même une science occulte, qu’ils nomment le lavage contre les serpents. C’est une sorte d’inoculation qui se fait aux deux chevilles et aux deux poignets. On boit en même temps un dégoûtant breuvage, qui donne la fièvre pour plusieurs jours.

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Après les serpents, le premier rang parmi les animaux nuisibles appartient aux insectes, et surtout aux moustiques. Leur présence dans certaines localités les rend inhabitables; aussi la moustiquaire est-elle un meuble indispensable, qu’on rencontre dans les plus humbles ménages. Nos anciens planteurs condamnaient parfois ceux de leurs esclaves dont ils étaient mécontents à un affreux supplice : ils les exposaient, après les avoir enchaînés, aux piqûres des moustiques. La plupart des patients devenaient fous; quelques-uns mouraient de rage. Il y a des moustiques de diverses espèces. Les plus petits se nomment maringouins , les plus grands maques. Ces derniers font jaillir le sang à chaque coup de leur lancette.

Depuis peu, un nouvel ennemi s’est acclimaté à la Guyane : c’est la mouche hominivore. Inoffensive en apparence, elle n’a ni dard ni venin ; en réalité, la dent d’un jaguar est moins redoutable. Cette mouche s’introduit dans le nez ou les oreilles de l’homme endormi et y dépose ses larves. Aussitôt se déclare une méningo céphalite qui emporte le malade au bout de quelques jours d’intolérables souffrances. Il n’existe pas encore de remède contre ces mouches, car elles ont résisté à la vertu corrosive des agents chimiques les plus énergiques.

Mentionnons encore le scorpion , qui atteint presque la taille d’une écrevisse et dont la blessure, sans causer la mort, entraîne de graves désordres. La scolopendre ou mille-pattes est extrêmement commune. Sa piqûre, par bonheur, est peu dangereuse et n’occasionne qu’une douleur passagère , qui peut se guérir par une simple lotion ammoniacale. Il en est de même d’un myriapode très commun, non moins répulsif à la vue, la yule de Cayenne.

Que dire des araignées, et spécialement de l 'araignée- crabe, le géant de l’espèce? Le capitaine Bouvier en a vu une qui mesurait, les pattes étendues, près de huit pouces de diamètre. « Son corps est composé de deux parties distinctes, écrit-il, également couvertes de poils, d’où partent cinq paires de pattes à quatre articulations. Le tout est velu, noirâtre, semblable à une réunion de chenilles. Chaque jambe est armée d’une griffe jaune et crochue. De la tête sortent deux pinces recourbées en dedans comme celles d’un crabe et qui lui servent à déchirer sa proie. » Cette monstrueuse araignée ne se contente pas des in-

sectes. Elle s’attaque à l’oiseau-mouche et au colibri. Sa morsure cause la fièvre, et le seul contact de ses poils brûle comme de l’ortie.

Nous citerons encore parmi les animaux nuisibles les fourmis , les vampires et les gymnotes. Les fourmis guyanaises se rassemblent en noirs bataillons, et ravagent tout sur leur passage. Il faut leur céder la place. L’eau ne les arrête pas. La poudre seule a la vertu de préserver de leur agression. On les nomme fourmis de feu, à cause de la brûlure que cause leur venin. Le vampire est moins dangereux, mais tout aussi désagréable. C’est une sorte de chauve-souris, d’un brun sombre, un peu plus clair sous le ventre. Le vampire suce le sang des bestiaux ou des hommes endormis. Pendant la succion, il ne cesse d’agiter les ailes, dont le mouvement rafraîchit et endort la douleur. Quant à la gymnote, c’est une anguille électrique, qui hante les ruisseaux et les marais de notre colonie. L’eau transmet le choc, et le fluicfe que la gymnote dirige à volonté lui sert à la fois de défense et d’attaque. Quand on passe à portée des anguilles électriques, on peut être frappé, renversé, et se noyer avant d’avoir repris ses sens.

La Guyane est donc riche en animaux malfaisants de tout genre; mais il ne nous faudrait pas oublier les espèces vraiment utiles, qui ne manquent pas. En premier lieu, le bétail. Les savanes guyanaises semblent la terre promise du bétail. Des milliers ou plutôt des millions de bêtes à cornes pourraient y vivre et s’y multiplier indéfiniment, mais on n’en prend aucun soin. Le peu qu’on en élève autour de fermes spéciales, nommées hattes ou ménageries , se réduit à quelques milliers de bœufs ou de vaches dispersés sans soin et sans secours. Comme ces animaux n’ont ni hangars pour s’abriter, ni fourrage pendant la saison sèche, tous ceux qui échappent aux intempéries ou à la famine retournent promptement à l’état sauvage. Aussi, dans un pays qui devrait fournir de bétail et de fourrage toutes les contrées voisines, on est obligé de faire venir des bœufs du Sénégal pour alimenter les colons, et du fourrage de France pour nourrir les chevaux de la garnison. Il y a quelques années, les chevaux de la gendarmerie n’étaient-ils pas encore nourris avec du foin expédié de Bordeaux et revenant à 32 francs les 100 kilogrammes?

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Ainsi donc, peu ou point de bétail. Les autres animaux domestiques, volailles, vers à soie, abeilles, sont nombreux et de bonne qualité.

On trouve encore dans les bois le tapir ou maipouri , qui a la grosseur d'un veau et le museau en forme de trompe., la bicbe blanche et rouge, les porcs sauvages, Y agouti, le chevreuil, le tatou à écailles , etc., tous animaux qui peuvent servir à l’alimentation.

Les animaux particuliers à la Guyane appartiennent presque tous au genre des singes. Ce sont : le ouistiti , le tamarin, le sapajou , le singe roux ou hurleur , etc. Les oiseaux et les insectes présentent une inépuisable variété. On trouve, en effet, à Cayenne et sur tout le littoral, les nombreuses tribus des passereaux, parmi lesquels on distingue les papes , les évêques , les cardinaux à robe étincelante, et surtout les oiseaux-mouches et les colibris , dont les plumes changent de nuances selon les jours et les positions. Mentionnons encore parmi les oiseaux utiles à la colonie les ibis à aigrettes , qui font une guerre acharmée aux insectes, et surtout les urubus , vautours noirs d’un aspect dégoûtant, qui sont les récureurs patentés de la voie publique. Il faut les voir dans les rues de Cayenne procéder majestueusement à leurs fonctions municipales, qui consistent à débarrasser les rues publiques des immondices qui les obstruent. Assurés qu’ils sont de l’impunité, car il est défendu de les molester, ils ne se dérangent pas, même pour les chiens, qui voudraient partager leurs repas. Les nègres les respectent tout particulièrement, car ils prétendent n’avoir jamais trouvé ni nids, ni œufs, ni petits d’urubus, et affirment que des cadavres des vieux urubus naissent spontanément, comme les phénix de la légende antique, d’autres urubus adultes et déjà vigoureux.

Quant aux insectes, il est impossible de les énumérer dans une revue aussi rapide. La Guyane les produit tous. C’est le paradis des entomologistes. Fulgores porte-croix et fulgores p or te~ lanterne, arlequins , dont le nom indique l’habit, moucheséléphant, actéons, papillons et mouches à feu , toutes les variétés . de l’immense famille des coléoptères s’y rencontrent. Formes étranges, couleurs brillantes, tout est réuni pour séduire les regards et captiver l’attention.

En résumé, le règne animal est richement représenté à la

Guyane, mais par malheur les espèces nuisibles l’emportent sur les espèces utiles. Espérons que la proportion sera renversée un jour ou l’autre, quand l’œuvre de la colonisation sera sérieusement entreprise.

Du règne animal, passons au règne végétal. Tout d’abord, les cultures alimentaires. Le manioc , en Guyane comme dans toute l’Amérique du Sud, est la principale ressource pour l’alimentation de l’homme. On en compte six espèces ; la rouge est la plus estimée; ses tiges sont hautes de près de deux mètres et grosses comme le bras. On arrache le manioc après un an de culture : on le râpe, et avec cette farine on fait la cassave, qui est une galette, et le tapioca, dont l’usage est général en Europe. Avec cette plante, on pourrait presque se passer de riz et de froment, ainsi que de presque tous les fruits ou racines qui servent à nourrir l’espèce humaine. Sa présence à la Guyane est donc un bienfait pour la colonisation.

La culture du riz a pris également une grande importance dans ces dernières années. Grâce aux nombreux cours d’eau, qui traversent le pays en tous sens, il n’a pas été difficile d’installer des rizières naturelles, dont les productions sont généralement fort estimées.

Après le manioc et le riz, et en ne citant que pour mémoire les légumes et les fruits, qui ressemblent à tous ceux des pays tropicaux, nous arrivons aux cultures industrielles. En vertu du monstrueux égoïsme de la métropole, qui a entendu ne faire des colonies qu’un simple débouché d’articles manufacturés, on a longtemps préféré ces cultures aux cultures alimentaires, c’est-à-dire qu’on a recherché le superflu avant d’être assuré du nécessaire. Ges réserves une fois faites, énumérons les principales de ces cultures industrielles. On peut en compter jusqu’à six : cannes à sucre , rocou , cotonnier , café , cacao , épices. L’introduction de la canne à sucre remonte aux premiers âges de la colonie. Cultivée d’abord dans les hautes terres, elle a trouvé de meilleures conditions dans les basses terres. Comme le capital nécessaire à l’installation d’une sucrerie est considérable, et que les capitaux et le crédit ont toujours manqué à la Guyane, le nombre de ces établissements est fort restreint. En 1726, on en comptait vingt; en 1837, seulement quarantequatre, et ce fut l’apogée. 11 n’en reste plus aujourd’hui qu’une

LA GUYANE FRANÇAISE

' quinzaine et ils végètent. On ne comptait en 1877 que 135 hectares consacrés à la culture de la canne. Telle usine de la Réunion produit à elle seule autant et plus que toutes les sucr eries guyanaises.

Le rocouyer, qui croît spontanément à Cayenne, est devenu le rival heureux de la canne à sucre. Les indigènes extrayaient de son fruit une pâte tinctoriale rouge, dont les vertus trouvèrent en Europe un prompt débouché. En 1863, 985 hectares étaient plantés en rocouyers.

Le coton, plus encore que le rocouyer, a été l’objet des prédilections administratives. Quand les pays producteurs étaient encore peu nombreux et que la concurrence des États-Unis n’écrasait pas les autres marchés, le coton guyanais était fort recherché. On espéra un moment que cette faveur reprendrait, lorsque la guerre de sécession ferma les ports américains. Mais ce fut peine perdue. Le coton n’a pas réussi, soit que les espèces qu’on voulait acclimater fussent mauvaises, soit que les cultivateurs n’aient pas donné de soins assez minutieux.

Le café, importé de Surinam en 1716, croît à merveille dans les terres hautes. Les colons lui préfèrent néanmoins le cacaoyer, qui forme dans l’intérieur du pays de véritables bois, entre en plein rapport à sept ou huit ans, et dure une quarantaine d’années.

Les arbres à épices ont joui d’une faveur inégale. Le muscadier, le cannellier et le poivrier ont successivement décliné, et ne sont plus cultivés aujourd’hui que par exception. Reste le giroflier : le Lyonnais Poivre, intendant des îles de France et de Bourbon, passe pour avoir dérobé aux Hollandais ce précieux arbuste. Les premières plantations furent faites au milieu des montagnes incultes d'e la Gabrielle. On voulait en effet le soustraire aux recherches des Hollandais. Peu à peu, le giroflier s’acclimata en Guyane. Sur la fin de l’Empire et dans les premières années de la Restauration, il rapporta des sommes importantes à ceux qui le cultivaient. La beauté et la vigueur de ces arbres indiquent suffisamment qu’il ne faudrait que des bras pour que la Guyane fournît de clous de girofle tous les marchés européens. Le cannellier, introduit à la Guyane en 1772, rivaliserait facilement avec le giroflier. C’est un arbre fort vivace. Toutes les terres et toutes les expositions lui con-

viennent; et pourtant il n’est pas considéré à Cayenne comme article d’exportation. On s’explique peu cette injuste défaveur. Les racines du cannellier produisent par la distillation un camphre excellent. Les vieux troncs fournissent des nœuds résineux, qui ont l’odeur du bois de rose et peuvent être employés avantageusement par l’ébéniste. Les feuilles donnent une essence estimée des parfumeurs. L’eau distillée des fleurs ranime les esprits, et la décoction des fruits donne une cire très recherchée. Ces avantages permettent d’espérer que bientôt le cannellier sera cultivé autrement que par exception. Nous devons une mention spéciale aux matières oléagineuses, dont les principales sont le ricin, le patarwa , le sésame , et surtout les carapas. Dans le district de Cachipour, les carapas, tombés à terre à l’époque de la maturation, forment, sur une étendue de plusieurs kilomètres, une couche épaisse d’un décimètre. Cette huile peut servir au graissage des machines et à la fabrication des savons.

En résumé, la Guyane ne réalise pas à l’heure actuelle l’idéal d’une colonie agricole. Heureusement, il lui reste une source, encore mal exploitée, mais qui paraît inépuisable, de richesses : ce sont ses forêts. Sur ce sol largement chauffé par le soleil et fortement détrempé poussent et se développent tous les arbres de la création. Les côtes et les rivières où monte l’eau salée sont couvertes de palétuviers. A peu de distance du littoral paraissent les nombreuses variétés de palmiers : cocotier, chou-palmiste, dattier, paripou et maripa, qui don-1 nent une alimentation végétale, et bâche, qui produit de gros» vers, que les nègres font frire ou bouillir. Après la zone des palétuviers et celle des palmiers commencent les forêts proprement dites, qui s’étendent jusque dans les profondeurs encore inconnues du continent. La Guyane n’est à vrai dire qu’une immense forêt, qui présente quelques éclaircies cultivées; mais l’exploitation de ces trésors est malaisée, car les routes font défaut, ce qui entraîne la cherté des transports et des ravitaillements; de plus, les essences sont confondues, au lieu d’être groupées par espèces et par genres : en sorte que, pour abattre un arbre, il faut également détruire ceux qui l’entourent. Enfin l’État, au lieu d’encourager les bûcherons, a cru devoir limiter leurs permis à trois ans ou cinq ans. Aussi

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les capitalistes ne se hasardent-ils pas à créer des chantiers, auxquels ils devraient trop vite renoncer. Malgré ces imperfections et ces entraves, les forêts de la Guyane sont tellement riches que tous ceux de nos colons qui ont sérieusement voulu les exploiter y ont trouvé plus que leur compte.

Il est difficile d’énumérer tous les bois précieux que produit la Guyane. En 1866, le ministère de la marine en a publié un catalogue fort complet. En 1872, un colon, M. Chaton, dans une brochure intitulée Y Avenir de la Guyane , compte quatorze essences de première qualité, et quarante-quatre de seconde pour la charpente et la construction. Quelques-uns de ces arbres sont d’une dureté qui les recommande pour les traverses de chemins de fer ou les constructions maritimes. On commence à les entasser à fond de cale des navires, où ils forment un lest excellent. Parmi les essences les plus répandues, on peut citer l’angélique, le bois de fer, l 'ébène, le gaïac , le sassafras, Y acajou et tontes les variétés du cèdre.

Sans parler des grandes ressources que les forêts guyanaises présentent à nos ports, elles produisent, en outre, des bois dont les couleurs vives et variées offrent les nuances les plus recherchées. Ces bois, au nombre de dix ou douze ( ébène , boco, satiné rouge , satiné jamet, maria congo , moucheté , etc.), sont connus sous le nom générique de bois de couleur. Ce sont les transportés qui les ont fait connaître et apprécier. Aussi bien on a pu admirer, à nos diverses Expositions, les échantillons de ces bois, dont les teintes parcouraient la gamme presque entière des couleurs. Ils conviennent aux travaux les plus délicats d’ébénisterie, de tabletterie et de menuiserie.

A l’industrie forestière se rattachent quelques autres industries, qui pourront prendre un grand développement : résines , gommes , aromates , etc. La sève de balata rivalise déjà avec le caoutchouc et la gutta-percha, dont elle a les propriétés combinées. Le quinquina, trouvé par La Condamine sur la rive droite de l’Amazone, dans des forêts qui ressemblent à celles de la Guyane, existe probablement dans ces dernières, où l’on récolte déjà la salsepareille et l’huile de carapa.

Il nous reste à énumérer les produits du règne minéral. Jusqu’à présent, le plus précieux de tous les métaux, l’or, a letrl été sérieusement recherché à la Guyane. Les profondeurs

inconnues et mystérieuses de l’intérieur recèlent peut-être des trésors. En 1700, le marquis de Férolle avait rapporté en France deux quintaux de minerai d’argent, qu'il avait trouvé à 80 lieues de Cayenne. Il en fit faire l’essai à Paris et constata qu’ils rendaient 40 0/0. Cette découverte resta stérile. Personne ne s’aventura sur les traces de l’audacieux explorateur. On ne retrouvera sans doute cette mine d’argent que lorsque le pays sera peuplé. On sait aussi qu’il existe à la Guyane des mines abondantes de fer, et il faut espérer qu'on rencontrera, à mesure qu’on pénétrera dans l’intérieur des terres, la topaze et le diamant. En 1798, un certain Jacquemin écrivait qu’il avait ramassé des calcédoines dans l’Oyapock et le Maroni, et du grenat dans le Sinnamary. Mais toutes ces mines sont encore inexploitées et , d’ici à longtemps, resteront stériles. Un seul métal fait exception : l’or. Attachons-nous donc à l’or, et étudions les placers guyanais.

Depuis longtemps, les tribus indiennes croyaient à l’existence des mines d’or. Cette croyance avait même revêtu la forme mythique de l’Eldorado, et à plusieurs reprises des aventuriers partirent à la recherche de ces mines. Parmi les tentatives infructueuses faites dans ce but, il faut citer celles des Jésuites Grillet et Béchamel, qui pénètrent fort avant dans l’intérieur, mais sans rien trouver. Ces insuccès répétés découragèrent les Français; mais les indigènes faisaient de temps en temps quelques échanges de pépites avec les établissements de la côte. De plus, deux savants illustres, Buffon et Humboldt affirmaient l’existence de l’or en Guyane, attendu qu’il en existait tout à l'entour dans des contrées identiques comme constitution géologique. Malgré les apports des Indiens, et les prévisions de Buffon et Humboldt, l’or n’avait pas encore été rencontré par un colon, lorsque, en 1819, un Indien portugais, nommé Paoline, qui avait vécu longtemps au Brésil et y avait appris la manière de récolter la poudre d’or, prétendit qu’il avait trouvé des parcelles d’or dans le haut Approuague, et s’offrit à conduire les Français à un gisement du précieux métal. Il communiqua sa conviction et son ardeur au commandant du quartier, Félix Couy, qui vint à son aide. Quelques mois plus tard, le premier placer de la colonie était fondé. Paoline mourut à l’hôpital, soigné aux frais de la ville de Cayenne, et Félix Couy

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périt assassiné. Telle fut la triste fin des deux inventeurs de la future fortune de la colonie. A partir de cette époque, les entreprises de mines se multiplièrent. On constata sur plusieurs points la présence de l’or; mais presque toutes les entreprises particulières échouèrent. En 1856 fut constituée, au capital de vingt millions, la Compagnie de l’Approuague. De 1857 à 1860, les quatre placers d’Aicoupaïé, Madeleine, Chicdagona et Gonnamaré produisirent 179,209 grammes; mais l’activité du début se ralentit bien vite, et la Compagnie fut bientôt obligée de laisser son œuvre inachevée. Les placers de la Compagnie d'Approuague, après avoir appartenu à un financier parisien, ont été récemment concédés à une seconde Compagnie, celle du Mataroni, qui a résolument repris les travaux abandonnés. Sur les terrains délaissés, on récolte jusqu’à 70,000 francs d’or par mois, et cette somme sera prochainement augmentée par l’introduction de travailleurs hindous . La production n’était en 1863 que de 132 kilogrammes : elle s’est élevée en 1872 à 726 kilogrammes, sans parler de l’or non déclaré et( passé en fraude, qu’on évalue au quart. Du Maroni àl’Oyapock,’ toutes les -rivières roulent de l’or. Ce sont comme les artères par lesquelles, tout en recherchant les gisements aurifères, l’homme s’avance au cœur du pays.

On affirme que les placers guyanais seraient mortels aux pionniers européens et multiplieraient les catastrophes qui ont discrédité la colonie. Il est vrai que les ouvriers de race blanche supportent mal le travail sous ce brûlant climat ; mais on peut toujours les utiliser comme surveillants. Le gros des ateliers se compose d’émigrants hindous, engagés pour une période déterminée. Ils sont intelligents et dociles, et ces qualités compensent la vigueur qui leur fait défaut, a Au lendemain d’un désastre national, écrit avec raison l’ingénieur en chef du Mataroni, M. de La Bouglise, alors que le souvenir est encore vivant de l’énorme indemnité de guerre qu’un impitoyable ennemi nous a imposée, enlevant à notre pays une partie de sa réserve métallique, pour emplir des caisses d’autant plus avides qu’elles étaient plus pauvres, n’est-il pas consolant de penser qu’il existe au delà des mers une terre française qui porte dans son flanc l’or dont on fait les milliards? »

Ce qui augmente pour nous l’importance de cette question

aurifère, c’est que l’histoire démontre que, partout où les métaux précieux ont été librement exploités, s’est rapidement développée une société agricole. Dans l’antiquité, les régions explorées par les Phéniciens et les Carthaginois furent initiées à la civilisation par ces ancêtres de nos chercheurs d’or. La Californie et l’Australie n’étaient, il y a une vingtaine d’années, que des régions stériles. Dès qu’on y signala la présence de l’or, des nuées d’immigrants se ruèrent vers ces régions favorisées. À peine les nécessités de l’alimentation eurent-elles amené d’autres travaux que ceux des mines qu’on comprit que les véritables trésors étaient non pas trouvés par le mineur, mais créés par l’agriculteur ; voici que la Californie et l’Australie sont devenues des centres de production de premier ordre. A la richesse minière, toujours aléatoire, a succédé la richesse agricole, toujours sûre et solide. N’en sera-t-il pas de même pour la Guyane, et n’avons-nous pas le droit d’affirmer que les placers aurifères annoncent une ère de progrès et d’amélioration dans une région jusqu’alors bien éprouvée?

ÏV. — Géographie politique,

Après le sol et les productions du sol, étudions les hommes qui y trouvent leur subsistance.

Trois races diverses occupent la Guyane. La première est la race rouge ou indigène, établie depuis les temps les plus reculés dans le pays et qui s’y est maintenue malgré les invasions et les attaques étrangères. La seconde, la race noire, et la troisième, la race blanche, sont au contraire nouvellement installées dans la région et ne l’occupent encore qu’en partie.

Il est impossible d’écrire l’histoire des Indiens : il n’y a ni mémoires ni traditions qui éclairent sur les peuplades qui habitaient le pays avant l’arrivée des Européens. Il est vrai que leurs mœurs n’ont pas changé et que nous les voyons aujourd’hui ce qu’elles étaient autrefois. En quel nombre se présentèrent ces Indiens, pour défendre leur territoire contre les envahisseurs étrangers? Quels combats leur livrèrent-ils? Autant de questions qui resteront insolubles, car. on ne possède aucun document authentique , et , même à l’heure actuelle, on manque de renseignements précis. Voici pourtant les données approximatives les plus sérieuses.

Les Indiens de la Guyane se divisent en Indiens du littoral et Indiens de l’intérieur. Les premiers portent le nom de Galibis , et les seconds d ’ Émerillons, Approuagues , Arouacas et Rocouyennes. Les Galibis ont avec nos colons des relations assez suivies ; les autres n’entrent en rapport avec nous que tout à fait par hasard et nous sont à peu près complètement inconnus. Il n’est même pas possible de fixer leur nombre.

Le médecin Leblond, qui visitait la Guyane vers la fin du dernier siècle, écrivait que ces peuplades de l’intérieur occupaient 32 villages, et que leur nombre s’élevait à 4,000 personnes. A la même époque, un utopiste allemand, Bessner, qui voulait fonder en Guyane un État modèle, affirmait qu’il était possible de réunir au moins 100,000 Indiens, mais il a pris sans doute pour des réalités les chimères de son esprit. L’intendant Malouet croyait qu’on ne rencontrerait pas plus de 20,000 indiens entre l’Amazone et l’Orénoque. Crevaux luimême n’a donné que des chiffres approximatifs. A vrai dire, nous ne sommes pas plus avancés qu’au siècle dernier. Mieux vaut avouer notre ignorance et constater que nous ne connaissons pas le chiffre et à peine le nom des tribus indiennes de l’intérieur qui sont censées dépendre de notre colonie.

Nous serons plus affirmatifs au sujet des Indiens Galibis. Ils habitent les côtes, surtout à l’embouchure des fleuves. On en compte à peu près 7,000, tous soumis à la France ; mais cette reconnaissance de notre autorité ne se manifeste guère qu’au moment où ils élisent un capitaine chef de tribu, dont le grade est soumis à la confirmation du gouverneur.

Les Galibis, en effet, sont encore des nomades. Se jugent -ils lésés dans l’exercice de ce qu’ils appellent leur liberté? femmes, enfants, bagages, ils embarquent tout dans une pirogue et vont construire ailleurs leur cabane. Parfois même, ils déménagent par pur caprice. Il est vrai de dire que leurs frais d’ins* lallation sont médiocres, la plupart d’entre eux ayant pour demeures des ajoupas, toits de feuilles soutenus par des piquets fourchus, ou des carbets , cabanes supportées par des piquets de quatre mètres de haut. On y monte par des poteaux entaillés en forme d’échelle. Élevés ainsi en l’air, ils sont logés plus sainement et ne craignent ni les insectes dangereux ni les bêtes féroces. Leur mobilier consiste en quelques hamacs,

des instruments aratoires, des bancs de bois et des pots vernissés. Nos missionnaires ont réussi à en faire des êtres doux et sociables; mais ils n’ont ni intelligence, ni énergie, et jamais ils ne s’élèveront au-dessus de la satisfaction de leurs besoins matériels.

Il y a bientôt un siècle, c’était la mode parmi les philosophes et les économistes de vanter l’état de nature. Malouet, dans ses Mémoires , d’ailleurs intéressants, consacre plusieurs pages à vanter leurs vertus, et présente presque leur genre de vie comme un idéal à poursuivre. Cette admiration rétrospective nous fait sourire aujourd’hui. Aussi bien, pour nous convaincre de leur infériorité réelle, nous n’avons qu’à suivre ces Galibis dans leurs actes religieux, dans leur famille, dans leur gouvernement et dans leur vie de tous les jours.

Leur religion est le manichéisme, ou du moins la croyance à l’existence de deux principes, le bon et le mauvais. Ils cherchent à apaiser l’un et à se rendre l’autre favorable. En cas de malheur ou d’accident, ils s’inclinent sans mot dire. Leur seule philosophie est la résignation. A en juger par le respect avec lequel ils traitent les morts, ils paraissent disposés à croire à une autre vie ; mais comme ils n’ont ni annales, ni traditions, ni corps de doctrine, ils ne s’expliquent jamais sur cette croyance. On a maintes fois essayé de les convertir au christianisme, mais il y a tels dogmes qui leur répugnent. Malouet raconte qu’un Jésuite essaya de les sermonner en sa présence. Ils l’écoutèrent avec respect tant qu’il leur parla de Dieu et de ses attributs, mais éclatèrent de rire quand le Révérend voulut leur persuader qu’ils seraient punis éternellement s’ils mouraient sans baptême. Aussi les pratiques de leur religion sont-elles à peu près nulles. Pourtant ils ont grande confiance en leurs sorciers ou piayes , qui exploitent en grand leur crédulité, en se faisant passer à la fois comme prêtres et comme médecins. Les piayes débitent leurs prières et leurs drogues d’un air si convaincu, et leurs clients ont une foi si robuste, que leurs prescriptions, si puériles ou repoussantes qu’elles soient, sont toujours exécutées à la lettre. Tant que les piayes ne s’adresseront qu’aux propriétés inoffensives des plantes ou de l’atmosphère, tant qu'ils ordonneront par exemple, pour faire passer le mal de tête, d’apposer sur le

front le goulot d’une bouteille remplie d’eau aux trois quarts, avec trois grains de maïs, et de la tenir sur le front jusqu’à ce que l’eau entre en ébullition, on pourra se contenter de sourire : mais leur science toxicologique est parfois effrayante, et, sur ce point, ils en remontreraient à tous les La Pommeraye de F univers. Tels prêtres, telle religion. Ils sont réfractaires à tous progrès; elle ne répond à aucune des nobles aspirations du cœur humain. Ce n’est donc point chez les Galibis qu’il faut chercher le modèle de toutes les vertus.

Que dire de la constitution de la famille? L’homme est tout, la femme moins que rien. A lui le repos, à elle toutes les fatigues, tous les travaux rebutants, les lourdes charges, les semailles, les récoltes, la préparation des aliments ou des vêtements. Quand, sur le soir, le maître du logis daigne y rentrer, les femmes s’empressent autour de lui et se mettent en devoir d’extraire de ses jambes les insectes parasites qui pourraient s’y être logés. Comme elles sont plus que légèrement vêtues, n’ont-elles pas imaginé de se percer la lèvre inférieure et de placer dans cet étui d’un nouveau genre les épingles et les aiguilles dont elles se servent pour cette opération délicate? Ces infortunées n’ont d’ailleurs rien de bien séduisant. Elles font consister toute leur coquetterie en colliers, en bracelets, et surtout en jarretières, bandes d’étoffes serrées au-dessus de la cheville et du genou et qui font outrageusement ressortir le mollet.

Une coutume étrange, pratiquée chez les Galibis, nous prouvera encore combien étaient peu fondés les éloges qu’on leur décernait jadis. A peine la femme a-t-elle donné naissance au fruit de ses entrailles, qu’elle se lève et donne à son enfant tous les soins dont il a besoin. Quant au père, il se met tout de suite au lit et y passe une dizaine de jours à geindre et à se faire soigner. Il reçoit visites sur visites, et répond à tous ceux qui s’informent de sa santé qu’il est bien malade, car il vient d’avoir un enfant. Cet usage, aussi grotesque qu’odieux, est encore pratiqué par nombre de tribus américaines. Si même on en croit le témoignage de Strabon, les Corses de son temps ne manquaient pas de s’y conformer, et même, pendant tout le moyen âge, sur les deux versants des Pyrénées, les Basques gardaient également le lit. C’est ce qu’on appelle encore, dans tout le pays, faire la couvade.

Les Galibis n’ont donc ni famille ni religion. Nous ajouterons volontiers qu'ils n’ont pas de gouvernement. Bien qu’ils reconnaissent des chefs de tribus, ils ne leur laissent exercer qu’une suprématie d’honneur. Dans leur farouche amour de l’indépendance, ils ne se plaisent qu’au milieu des forêts. On n’en voit jamais à Cayenne servir comme domestiques ou se livrer à quelque travail salarié. Leur vie est misérable, car ils n’ont pour subsister que des racines, des fruits sauvages, et les produits de leur chasse ou de leur pêche. Leurs procédés agricoles sont plus que rudimentaires. Une fois qu’ils ont planté le manioc, ils abandonnent le champ à la garde de Dieu et ne reparaissent plus que pour la récolte. Ils réservent leur activité et leur adresse pour la chasse et la pêche. Ils manient aussi bien la lance que la flèche. Quand ils se servent de flèches ordinaires, ils lancent leurs projectiles au moyen de l’arc. Quand ce sont des flèches empoisonnées, ils se servent de sarbacanes de six à sept pieds de longueur. Ces flèches ont une vertu foudroyante. Un animal de petite taille meurt en moins d’une minute et sans douleur apparente. L’homme et les animaux de grosse taille résistent davantage, mais ce n’est qu’une question de temps.

En résumé, les Galibis sont, jusqu’à présent, restés sauvages. Au contact de la civilisation, ils languissent et meurent. Si l’on parvenait à éveiller en eux quelques notions justes, ils viendraient peut-être à nous, et ce serait un précieux appoint pour une colonisation future; mais l’histoire est là pour prouver que les races inférieures ont toujours été ou absorbées ou détruites par les races supérieures, et dès lors il est facile de prévoir l’avenir des Galibis. Il en sera d’eux sans doute comme des Polynésiens et Australiens. De jour en jour, leur nombre diminue, et, bientôt peut-être, ils n’existeront plus qu’à l’état de curiosité ethnographique ou même de souvemr.historique.

^ La race noire, au contraire, bien que d’origine étrangère et acclimatée depuis peu à la Guyane, est déjà plus nombreuse et réservée à de tout autres destinées que la race rouge. C’est au xvïie siècle, quand nos premiers colons s’établirent à poste fixe dans le pays, qu’ils firent venir d’Afrique des nègres, habitués déjà à un ciel torride et capables de supporter le travail et les fatigues de la vie agricole. En 1848, la proclama-

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tion de l’abolition de l’esclavage produisit une vive fermentation. On craignit un instant de voir se renouveler les scènes sauvages et les atroces représailles dont l’île de Saint-Domingue avait été le sinistre théâtre en 1793. Les nouveaux affranchis, dans Fivresse de leur libération, n’avaient eu rien de plus pressé que d’abandonner tous les travaux. Gomme les colons voulurent alors leur imposer de force une collaboration qu’ils auraient dû obtenir par la seule persuasion, les anciens esclaves se détachèrent de plus en plus du travail. Le danger était imminent, car déjà les champs étaient en friche, et la famine menaçait. Le gouvernement fut forcé d’intervenir. On imagina un système bâtard, dit de l’association pour les bénéfices entre le travailleur nègre et le propriétaire blanc ; mais on en reconnut bien vite tous les inconvénients, et à l’association fut substitué le salariat pur et simple. Rien de mieux en équité; mais certains propriétaires, qui n’avaient pu se résigner à la perte de leurs prétendus droits et dont l’influence était grande dans les conseils du gouvernement, firent décréter contre les affranchis une série de mesures vexatoires. Ainsi, pour les empêcher de bâtir des cases et des villages loin des habitations, on leur refusa toute concession de territoire, et cela dans un pays où le sol cultivé est à peu près sans valeur. Pour leur interdire l’acquisition des petites propriétés, on imagina un impôt énorme sur les mutations immobilières. On leur a défendu de quitter leur résidence sans un passeport. On a même supprimé les écoles ouvertes dans les campagnes pour leurs enfants. Ges mesures déplorables indiquent les tendances, hostiles à l’émancipation de la race noire, qui prévalaient alors au sein de l’administration.

Enfin est venue l’heure tardive de la justice. La génération qui n’avait accepté qu’à contre-cœur l’émancipation de 1848 commence à disparaître. Les passions s’apaisent, l’équilibre se rétablit. Le préjugé de la couleur disparaît même peu à peu, non pas que la fusion entre blancs et nègres puisse être considérée comme un fait accompli, car les maîtres n’ont pas oublié, et les serviteurs se souviennent encore; mais de grands progrès se sont accomplis. Nègres et blancs vivent en bonne intelligence. Il est vrai que les blancs ont leurs nourrices, leurs sœurs et frères de lait, et leur§ maîtresses dans la race

noire. Des liens de famille fort embrouillés se sont établis. Voici déjà que blanches et négresses portent le même costume, robe d’indienne montante, sans ceinture, appelée gaule , pièce d’étoffe nommée camiza qui entoure les reins, et, en guise de coiffure, le madras à couleurs voyantes coquettement posé sur l’oreille. Plus encore que la similitude des costumes, l’habitude émousse les préjugés irritants et détruit les anciennes lignes de démarcation. Il est probable que l’influence et la fortune sont réservées en Guyane à la race métisse, issue à la fois des blancs et des nègres, héritière par son origine des qualités et des aptitudes des deux races, intelligente et active comme le sont toujours les sangs mêlés.

En dehors des anciens esclaves nègres, aujourd’hui travailleurs libres et bientôt citoyens actifs, il nous faut encore mentionner un certain nombre de tribus nègres, qui mènent dans les grands bois du Maroni la vie que leurs ancêtres menaient jadis dans les forêts équatoriales. Ce sont les descendants d’esclaves évadés, de nègres marrons , comme on les appelait, de la Guyane hollandaise. On les désigne sous le nom générique de nègres Boshs ou Boîiis . Leur nombre n’a jamais été bien connu, et de grandes inégalités se produisent dans leur appréciation. Les uns les évaluent à 25,000, et les autres donnent un chiffre bien inférieur. D’après le dernier recensement, ils étaient 17,000. C’est une sorte de fédération obéissant à un chef suprême et électif, le grand Man . Chaque village est commandé par un capitaine. Les affaires correctionnelles sont de sa juridiction. Les causes plus graves sont déférées à un jury des capitaines présidé par le grand Man. Les villages boshs ressemblent aux villages africains. Les nègres se conduisent des huttes closes et dérobent leur intimité à tous les regards. On ne voit chez eux aucun signe de travail, d’industrie et de relations utiles. Ils ne travaillent que pour vivre et passent le reste du temps à danser et à boire. Ils vivent si bien à l’état- de nature, et sont tellement revenus à la superstition de leurs ancêtres, que, lorsque meurt un des leurs, les autres passent la nuit à pousser des cris sauvages, afin d’empêcher les mauvais esprits de venir enlever leur compagnon. En 1862, le grand Man est venu à Cayenne. Ce sont nos costumes qui l’ont le plus vivement frappé. Il a fallu céder à son

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caprice et lui donner un uniforme, qu’il porte dans les grandes occasions avec une majesté bouffonne. Gomme ses ministres ont, eux aussi, réclamé pour eux cette parodie grotesque, nos officiers ont renouvelé pour eux l’éternelle plaisanterie des boîtes de conserves distribuées en guise d’ornement. Le ministre des affaires étrangères ou tel autre haut dignitaire bosh porte avec gravité sur son couvre-chef ou son cœur une plaque en enivre doré où on lit : « Bœuf à la mode de Villeen-Bois à Nantes, ou sardines à l’huile de La Rochelle. »

Quant à la race dominante ou blanche, on distingue les créoles , les fonctionnaires et les transportés. Les créoles ne sont que 2,000 environ. C’est bien peu ! Il est vrai que ces colons sont en général fort aisés, grands propriétaires, industriels ou négociants. Us ont entre les mains toute la fortune de la colonie; mais il est profondément regrettable que leur nombre n’augmente pas. Pendant qu’à Surinam, dans la Guyane hollandaise, la population double tous les 25 ans, et à Georgetown, dans ia Guyane anglaise, tous les 33 ans, à Cayenne elle reste sensiblement stationnaire. Constatons le fait sans en rechercher les causes, et déplorons-en les conséquences. Il est vrai que rien en Guyane n’attire les colons. L’administration semble avoir pris à lâche de les décourager en les astreignant à mille minuties. Elle ne réclame d’eux que l’obéissance passive et fait tout pour arrêter l’essor de la libre initiative. Pendant de longues années, les Guyanais n’ont même pas eu la permission de gérer eux-mêmes les affaires de leurs communes, car tous les pouvoirs étaient concentrés entre les mains de quatorze commissaires-ordonnateurs, plus absolus dans leurs districts que les pachas du Kurdistan ou d’Erzeroum. Il y a mieux : par un privilège sans précédent, le gouverneur avait le droit de régler à son gré la nature et l’assiette de l’impôt. L’un d’entre eux ne s’avisa-t-il pas, pour simplifier la surveillance, de décréter que tous les colons seraient installés près de Cayenne en groupes compacts ! Certes, ce n’est pas ainsi que colonisent les Anglais. Iis ouvrent le pays tout entier aux hardies explorations et aux libres entreprises. Aussi quelle rapide transformation! on dirait un coup de baguette magique. Ici régnait la solitude : un pionnier s’établit avec sa famille dans cette solitude, et, quelques années après, la région tout entière GAFFAREL. 13

est conquise à la civilisation. La liberté seule accomplit ces merveilles. Les Anglais ont aujourd’hui 220 millions de colons. Les Américains n’étaient en 1776 que 3 millions : ils dépassent aujourd'hui 40 millions. Nous qui possédons la Guyane depuis bientôt trois siècles, nous n’avons pu encore y acclimater que 2,000 de nos compatriotes. Ces chiffres se passent de tout commentaire !

Les événements de 1870 ont en partie fait rentrer notre colonie dans le droit commun; mais il semble que certains de nos législateurs se soient repentis de leur sagesse, car l’Assemblée nationale, avant de se séparer, a enlevé à la Guyane française la première et la plus importante de ses libertés, le droit d’être directement représentée à la Chambre issue du suffrage universel. Heureusement notre colonie vient de recouvrer, pour la seconde fois, l’exercice de ce droit imprescriptible.

A défaut de représentation directe, la Guyane serait, à tout le moins, administrée dans les formes. Ne compte-t-elle pas en effet, pour une population de 2,000 blancs, près de 1,800 fonctionnaires ou soldats? Il est vrai que ces fonctionnaires ne sont que des oiseaux de passage, qui n’aspirent qu’au moment du retour. Ils considèrent leur séjour en Guyane comme une disgrâce ou comme un temps d’épreuve nécessaire à leur avancement; mais ce renouvellement perpétuel des fonctionnaires est un danger pour la colonie. Ceux qui sont animés de bonnes intentions partent au moment où ils commencent à acquérir l’expérience des affaires. Les autres, fatigués et découragés à l’avance, abandonnent à des subalternes les soins étrangers à la politique. Aussi l’esprit de routine triomphe-t-il toujours de l’esprit de progrès, et les pessimistes ont beau jeu de s’écrier que la Guyane est condamnée.

Frappé de ces inconvénients : stagnation de la population blanche, et antipathie ou tout au moins indifférence des fonctionnaires, le gouvernement français a cru trouver dans ces dernières années un moyen infailliblede régénérer la colonie. A l’exemple des Anglais, qui transportèrent en Australie leurs conmcts ou Condamnés, il espéra qu’il attacherait au sol les condamnés transportés en Guyane et les moraliserait par le travail en leur ouvrant des perspectives indéfmies^de réhabilitation et même de libération.

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Diverses lois réglèrent l’envoi et les conditions de séjour des transportés. Le premier établissement, créé par décret du 8 décembre 1851 , reçut deux espèces de transportés. Les premiers étaient des condamnés politiques, suspects ou délinquants incriminés d’insurrection, de participation aux sociétés secrètes, de rupture de ban de surveillance, etc. La plupart d’entre eux ou bien expièrent leurs erreurs par la mort, ou bien furent graciés. Il n’y a plus aujourd’hui de transportés politiques à la Guyane. La seconde classe de transportés, la seule qu’on continue à envoyer dans les pénitenciers, se recrute : 1° parmi les condamnés aux travaux publics; 2° parmi les forçats des anciens bagnes de Brest, Rochefort et Toulon ; 3° parmi les condamnés coloniaux d’origine asiatique ou africaine; 4° parmi les étrangers expulsés qui ne peuvent être rapatriés. Tout individu subissant la transportation, à quelque titre que ce soit, est soumis à la juridiction et à la discipline militaires, ainsi qu’à l’obligation du travail. Seulement les condamnés des deux sexes qui, après avoir subi deux ans de peine, se sont rendus dignes d’indulgence par leur bonne conduite, obtiennent l’autorisation de travailler à leur compte, de contracter mariage et d’avoir une concession de terrains. C’est là que commence la véritable réforme pénitentiaire, celle qui repose sur la famille et la propriété.

Le nombre des pénitenciers a varié. On les distingue en pénitenciers insulaires, littoraux et continentaux. Les pénitenciers insulaires sont les trois îles du Salut, où débarquent tous les transportés, que l’on dirige ensuite, suivant leurs aptitudes, sur divers points du territoire, et l’îlot la Mère , qui sert de résidence aux vieillards, aux infirmes et aux convalescents de toute catégorie. On a compté jusqu’à six pénitenciers littoraux : Cayenne, Bourda , Baduel , Mont-Joly , le Kourou et le Maroni. A Cayenne, trois navires de guerre hors de service, la Chimère , le Grondeur et la Proserpine , recevaient autrefois les condamnés ; mais ils sont aujourd’hui internés dans une vaste caserne dominant la mer et exposée aux vents alizés. Bourda, Baduel et Mont- Joly présentaient des inconvénients à cause de leur proximité de la ville, et on les a supprimés. Le Kourou et le Maroni sont en pleine prospérité. Quant aux pénitenciers continentaux, ainsi nommés parce qu’on a essayé de les établir dans

l’intérieur du pays, on en compta quatre : la Montagne-ci' Argent, Saint-Georges , Saint- Augustin et Sainte-Marie-de-Lacomté. Mais leur emplacement avait été mal choisi. L’intoxication paludéenne et la fièvre jaune forcèrent l’administration à les évacuer. Il ne subsiste, en réalité, que les quatre pénitenciers insulaires et les trois littoraux de Cayenne, du Kourou et du Maroni. En 1873, on comptait dans ces établissements 4,477 transportés et environ 3,000 libérés.

Les espérances de l’administration sont jusqu’à présent peu fondées. Notre Botany-Bay n’a, en effet, que médiocrement réussi ; mais une œuvre de cette importance ne se fonde pas du jour au lendemain. Certains publicistes, plus mal intentionnés que véridiques, ont prétendu que l’administration, en écoulant les condamnés à la Guyane, avait cherché à s’en débarrasser honnêtement. La mortalité est pourtant au niveau de celle de la France, et l’état sanitaire s'améliore de jour en jour. C’est donc ailleurs qu’il faut chercher les causes de cet insuccès relatif.

Aussi bien, est-il vrai que les pénitenciers de la Guyane aient si mal réussi? Est-il vrai que la présence de nombreux transportés ne suffira pas pour donner à cette colonie la prospérité, que lui promettent en vain depuis trois siècles l’étendue et la fécondité de ses domaines? Si pourtant nous visitons le principal des établissements pénitentiaires du Maroni, Saint-Laurent, nous y trouverons tous les éléments d’une société constituée. Au provisoire a déjà succédé le définitif. Les cabanes ont fait place aux maisons. Quelques transportés sont devenus propriétaires. S’ils ont des capitaux en France, ils peuvent les utiliser. S’ils ont une famille, ils peuvent la faire venir. S’ils n’en ont pas, ils s’en créent une, et, quoique la plupart de ces épouses improvisées aient subi leur condamnation pour crime d’infanticide, il n’y a pas de meilleures mères qu’elles. Qu’adviendra-t-il de ces unions? Jusqu’à présent, les enfants issus de ces mariages n’ont rien laissé à désirer sous le rapport de la constitution physique. Espérons qu’il en sera de même pour leurs dispositions morales. La question a son importance, car ces enfants sont les citoyens de demain. Saint-Laurent a déjà 2,000 âmes de population, presque autant que le reste de la Guyane. Qui sait si, dans

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un siècle d’ici, à la place de cet humble village, ne s’élèvera pas l’une de ces cités splendides, comme on en voit sortir de terre en Australie et aux États-Unis? Sans nous laisser prendre follement à toutes les chimères, espérons donc que la Guyane, grâce aux transportés, et surtout grâce à leurs descendants, verra luire enfin des jours meilleurs. Elle ne sera jamais un paradis terrestre, et on ne déplorera jamais trop aue nos divers gouvernements aient attaché plus de prix à ce coin de terre qu’à la riante vallée du Mississipi ou aux plaines fécondes de l’Hindoustan ; mais au moins les émigrants ne s’en détourneront plus comme d’une terre maudite. Aussi bien la Guyane doit être gardée par nous en vue de l’influence française dans l’avenir. Située à l’entrée du riche bassin formé par l’Orénoque et l’Amazone, elle donne accès dans cette magnifique région qui sera certainement dotée, un jour ou l’autre, de grands centres de population. Gomme l’écrivait l’illustre auteur du Cosmos , « l’imperfection des institutions politiques a pu, pendant des siècles, convertir en déserts des lieux sur lesquels le commerce du monde devrait se trouver concentré, mais le temps approche où ces entraves cesseront. La civilisation va se porter irrésistiblement dans ces contrées, dont la nature elle-même annonce les grandes destinées par la configuration du sol et l’embranchement prodigieux des fleuves qui la parcourent. » Puisse la prophétie de Humboldt devenir une réalité! Puisse notre Guyane mériter bientôt le nom, qu’elle portait jadis, de France équinoxiale!

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