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III. — Géographie économique

Malgré les dangers qui les menacent, malgré les effroyables catastrophes qui les bouleversent, mais dont elles se sont toujours relevées, nos Antilles françaises sont encore florissantes. Il suffît, pour s’en convaincre, de passer en revue leurs principales productions. On a remarqué que l’humidité, qui est le trait caractéristique du climat des Antilles, avait pour résultat de tout détendre, de tout amollir, les hommes comme les animaux, les animaux comme les plantes : c’est ainsi que les plantes européennes y sont bientôt privées de la faculté de production, que nos bois les plus durs y pourrissent; rien de plus vrai ; mais nos colonies fournissent d’autres bois, d’autres plantes et d’autres animaux capables de les remplacer avantageusement.

Il n’y aurait rien à dire du règne minéral, puisqu’on n’a encore découvert dans nos îles américaines ni une mine ni une carrière qui valût la peine d’être exploitée, si la nature et les siècles n’avaient pris le soin d’accumuler au centre de la Guadeloupe sinon un trésor, du moins une source intarissable de richesses. De la gigantesque solfatare qui domine l’île se sont échappés de tout temps des flots d’un soufre excessivement fin, qui s’est déposé dans les grottes, dans les vallons, dans toutes les anfractuosités. L’exploitation en serait facile. Il suffirait de se baisser, de ramasser et d’expédier. La France ce^se-

rait par là d’être tributaire de l’Italie pour le soufre. Un colon avait demandé l’autorisation d’entreprendre cette exploitation : on la lui a refusée. Ne croirait-on pas que c’est la Compagnie des îles d’Amérique qui gouverne encore les Antilles?

Nous signalerons encore, pour mémoire, les salines de Saintitfartin.

Le règne végétal aux Antilles est admirablement représenté, surtout dans les forêts. Ce qui étonne le nouveau débarqué, c’est la fécondité et la variété des plantes. Pas une place ne reste libre. Un arbre tombe-t-il de vieillesse, aussitôt des pousses nouvelles se développent avec une incroyable activité, et l’arbre mort semble renaître et sortir de sa propre dépouille. Entrelacés dans les replis des mêmes lianes vivent côte à côte les arbres les plus utiles et les plantes les plus vénéneuses. Le fruit rouge du caféier s’unit à la pomme du mancenillier. Le cacaoyer est comme enlacé par les mille vrilles de la liane puante. Pourtant les arbres utiles prédominent. On rencontre en effet le palmiste au bourgeon terminal, si apprécié sous le nom de chou, V arbre à pain , le fromager , le cocotier , le sagoutier , dont les fruits s’étalent en grappes gracieuses, le flamboyant au feuillage rouge, et Y arbre des voyageurs , ainsi nommé parce qu’une simple incision fournit un jet abondant d’eau fraîche. Les mangliers et les palétuviers entrelacent leurs racines le long des côtes et dans les terrains inondés. Le bois de fer} Y acajou , le gaïac, le sandal, le campèche , le myrte , Y acacia et le bambou fournissent à tous les besoins de la charpente et de l’ébénisterie. Citons encore le caoutchouc , dont le tronc atteint parfois deux mètres de circonférence, le cannellier, le patchouli , et les diverses fougères arborescentes, dont quelques-unes atteingent des proportions gigantesques. Parmi les fruits des différents arbres, ceux qui servent à l’alimentation sont la sapotille , le coco , la mangue , la pomme d'acajou , le tamarin , la pomme cannelle , Yorange , Y abricot, Yavocat, la goyave , la papaye , le corossol , la grenadille, Y ananas et la vanille .

Ce n’est pas seulement dans les forêts que l’homme trouve des aliments tout préparés par la nature. Il cultive lui-même diverses productions indigènes ou exotiques. Les principales sont le gingembre y le manioc y les patates y les ignames y les bananes, le maïs, le piment, et les épices importées au xvme siècle,

girofle , muscade, cannelle , etc. De toutes les importations européennes, celles qui ont le mieux réussi sont les plantes potagères : aussi trouve-t-on aux Antilles toutes les variétés de légumes ou de racines alimentaires. L’herbe de Guinée, sorte de grand millet, sert de fourrage aux chevaux, toujours au vert. Parmi les plantes médicales, nous citerons la casse , le copahu et le ricin.

Les cultures qui font la richesse et alimentent en partie le commerce de nos Antilles sont celles de la canne à sucre , du café', de Yindigo, du cacao et du coton . La canne à sucre, introduite par les Hollandais, a longtemps assuré à nos colons de magnifiques bénéfices ; mais les conditions économiques se sont modifiées dans ces dernières années, et nos colons ont peut-être le tort de s’entêter à cette culture. En effet, malgré la liberté commerciale qui leur a enfin été accordée, ils seront toujours vaincus sur les marchés de la métropole par les sucres de betterave, et il est même à craindre pour eux que la concurrence leur ferme les marchés des Etats-Unis, leur dernier débouché. Ils auraient alors à supporter une crise effroyable. La canne donne quelquefois mais rarement deux récoltes par an, car aux Antilles la végétation ne s’arrête jamais ; la première récolte a lieu de février à juin ; la deuxième, moins abondante, d’octobre à novembre. Dépouillée de son panache, qui sert de nourriture aux bestiaux, la canne est débitée en tronçons On réserve les nœuds, qu’on replante isolément pour la récolte suivante. Dans nos Antilles, il faut labourer et replanter tous les ans ; dans d’autres contrées plus favorisées, on ne le fait que tous les trois ans. Les débris de la canne servent d’engrais aux plantations ou parfois de combustibles. De la canne, on tire différents produits : le sucre, que, jusqu’en 1863, nos colons n’avaient pas le droit de raffiner, les sirops, les mélasses, le tafia et le rhum. Le sucre constitue à lui seul les cinq sixièmes de la récolte. En 1863, 38,000 hectares étaient consacrés à la culture de la canne. On en comptait 40,370 en 1873, et 41,813 en 1877.

La culture la plus en honneur après celle de la canne est celle du café. Le café de la Martinique a une réputation universelle. En 1863, 2400 hectares étaient plantés en caféiers. On eu comptait 4115 en 1873 et 4203 en 1877. La culture du cacao a passé par de singulières alternatives. Introduit en 1630 aux An-

tilles par le juif Dacosta, le cacao fut d’abord la principale richesse des colons qui n'avaient pas de capitaux suffisants pour entreprendre des plantations de cannes. L’ouragan de 1718 détruisit tous les cacaoyers; il fallut songer à remplacer ce produit, désormais perdu. Vers 1830, on songea à en planter de nouveaux. Ils ont parfaitement réussi. En 1863, 800 hectares étaient consacrés à cette culture, en 1875 1,603 et en 1877 1,091. Cet arbuste est peut-être appelé à un grand avenir économique. Le coton et le tabac sont déjà singulièrement distancés, puisqu’on ne compte (1875) que 823 hectares plantés en coton et 38 en tabac. En résumé, sur près de 270,000 hectares, il n’y en a encore que 70,000 mis en culture. Le reste est à peu près improductif. Ce sont des forêts inexploitées, des savanes et des friches. L’agriculture a encore bien des progrès à réaliser dans nos Antilles. Il est certain que nos colons n'ont tiré qu’un médiocre parti des ressources que la nature avait placées sous leur main. Les forêts par exemple sont encore vierges, et à peine sillonnées par quelques sentiers. On se croirait encore, surtout à la Martinique, au temps où les Caraïbes disputaient la possession de leur île aux compagnons d’Esnambuc.

Ce sont peut-être les hôtes de ces forêts qui en ont défendu et en défendent encore les approches. Elles sont en effet hantées, surtout celles de la Martinique, par une incroyable variété de serpents. Le plus terrible de tous est le trigonocéphale tête de lance , dont la morsure suffit à étourdir à l’instant, puis à tuer en quelques minutes l’homme le plus vigoureux. On a vainement essayé de le détruire. Tant qu’il aura un refuge impénétrable dans la forêt vierge, il s’y reproduira en toute sécurité. D’ailleurs les colons, malgré la peur qu’il leur inspire, ne désirent pas le voir disparaître, car c’est le terrible ennemi du rat, qui dévore les plantations de cannes. La Guadeloupe est plus heureuse. Par un singulier hasard, elle ne possède pas un seul serpent. Il est vrai qu’on y rencontre en abondance, ainsi que dans nos autres Antilles, d’énormes araignées venimeuses , des scolopendres , et des guêpes dont la piqûre est dangereuse. Quant aux moustiques , maringouins et à l’innombrable légion des insatiables diptères, elle se gorge de sang humain. Enfin les fourmis et les termites ravagent les plantations et les maisons.

Il est temps de passer aux animaux utiles ou agréables, pour ne point présenter nos Antilles sous des couleurs trop noires. La plupart d’entre eux ont été importés d’Europe. Quelquesuns y ont parfaitement réussi, le porc par exemple. Les autres au contraire y dégénèrent; ainsi les essais de magnaneries tentés à diverses reprises ont toujours échoué. Quant aux animaux indigènes, ils sont peu nombreux. Nous citerons, parmi les mammifères, les agoutis et les sarigues; parmi les oiseaux, des perroquets de toute couleur, qui peuplent les bois de leur plumage et de leur babil; parmi les insectes, l’abeille, qui compose un miel délicieux.

Telles sont les principales productions de nos Antilles. Leur récolte ou leur mise en œuvre produit un mouvement commercial de 55 millions pour la Martinique et de 47 millions pour la Guadeloupe et ses dépendances. Vu la différence des époques, ce mouvement est fort inférieur à celui de 1790, époque à laquelle la Martinique faisait 44 millions d’affaires et la Guadeloupe 62. Néanmoins la métropole n’a pas à se plaindre de ces colonies, qui, malgré d’injustes attaques, constituent pour elle une source de revenus. Ainsi la Martinique, qui coûte à la France 3 millions par an, fait rentrer dans les caisses de l’Etat 13 millions de douanes, sans tenir compte des bénéfices que retirent les particuliers. Quant à la Guadeloupe, qui impose à la France les mêmes dépenses, elle ne fait rentrer que 9 millions de douanes ; mais n’est-ce pas encore un excédant considérable de recettes ?

Pourtant le régime économique de nos Antilles , a presque toujours, été déplorable. Depuis la création de la Compagnie des îles, nos colonies américaines n’ont pas réussi à se débarrasser des mille entraves d’une protection qui dégénérait trop souvent en tyrannie. Les colons n’ont cessé de protester et de | réclamer contre les tarifs qui les accablaient. La métropole n’a ; jamais consenti à les écouter, que lorsqu’une catastrophe impré- ï vue menaçait de tarir les sources de leur prospérité. C’est seu- 1 lement en 1861 que triompha la bonne cause, et qu’au régime de la protection fut substitué celui de la liberté commerciale. Encore ce progrès fut-il théorique, car il n’existait pas en réalité. Les droits étant les mêmes pour la métropole que pour les colonies, les produits étrangers, inutiles en France, mais GAFFAREL 15

indispensables aux colonies, étaient fortement taxés, et, de la sorte, le commerce des colonies avec l’étranger demeurait illusoire. Le résultat immédiat de cette erreur économique fut de diminuer d’un huitième les importations coloniales. On reconnut heureusement la faute commise, et, dès 1866, les conseils coloniaux furent investis du privilège de fixer euxmêmes le tarif des douanes. Ils le firent en connaissance de cause, et dès lors nos colonies purent librement commercer avec l’étranger. Sans doute, les importations françaises diminuèrent à cause de la concurrence étrangère, mais beaucoup moins qu’on ne l’aurait cru, et les importations doublèrent d’une année à Fautre. Or, comme le gouvernement, en accordant ce privilège à nos colons des Antilles, leur avait imposé certaines dépenses qui lui incombaient auparavant, comme de plus il avait réalisé de notables économies par la suppression de la prime accordée aux sucres coloniaux, aux cafés, aux cacaos et aux vanilles, cette sage mesure a satisfait tout le monde : la métropole, qui y a trouvé son avantage, et les colons, auxquels la liberté du commerce a donné comme une vitalité nouvelle.

Il nous faudra pourtant reconnaître que nos Antilles n’ont pas atteint le degré de prospérité auquel elles auraient le droit de prétendre. On peut s’en rendre compte en les comparant aux colonies anglaises ou même espagnoles qui les entourent. La faute doit en être imputée aux maladresses et aux hésitations de la métropole, mais aussi aux exigences et peut-être aux secrets désirs des habitants français des Antilles. Nous nous en convaincrons en étudiant la situation politique de ces habitants.

IV, — Géographie politique.

Les anciens insulaires, les Caraïbes , ont complètement disparu dans les Antilles. Ils ont été exterminés par les colons européens, ou lentement absorbés par eux, en vertu de la loi de concurrence vitale, qui veut que les races inférieures soient anéanties par les races supérieures. Nous ne les citons ici que pour mémoire. Nous ne comptons pas non plus les engagés chinois ou hindous , fort peu nombreux encore, et qui, d’ail-

leur?,- n’ont qu’une médiocre importance, puisqu’ils ne jouissent pas des droits et prérogatives du citoyen.

Deux races seulement sont en présence, les blancs et les noirs , et, entre eux, les gens de couleur de toute nuance. Les gens de couleur, que nous désignons en Europe sous le nom général de mulâtres , se subdivisent en une infinité de catégories. Le vrai mulâtre est l’enfant d’un blanc et d’une négresse ; la mulâtresse et le noir produisent le câpre ; la capresse et le nègre, le griffe ; au contraire, la mulâtresse et le blanc produisent le mestif; la mestive et le blanc, le quarteron , qu’il est fort difficile de distinguer du blanc. En règle générale, l’enfant se rapproche toujours davantage du type le plus foncé, c’est-à-dire que, livrée à elle- même, et ne se renouvelant pas par des unions avec d’autres races , ^une population qui a dans les veines ne serait-ce que quelques gouttes de sang noir redeviendra forcément noire au bout de quelques générations. Ceci n’est pas un fait avancé à loisir : on en a fait l’expérience.

Ainsi s’explique, jusqu’à un certain point, la répugnance qu’éprouvent pour les nègres nos blancs des Antilles. Ils redoutent d’être absorbés quelque jour par eux. Cette répugnance fut en quelque sorte patronnée parle Code noir; mais elle est plutôt morale que matérielle, car les deux races continuent à s’unir fréquemment. Presque tous les mulâtres sont des enfants naturels ou descendent d’enfants naturels. C’est encore ce qui explique pourquoi les familles blanches hésitent tellement à recevoir les mulâtres, non pas dans leur intérieur, car ils sont au contraire tout à fait les bienvenus, mais dans leur famille. A la Martinique, sur 4 naissances il y en a à peine une de légitime. A vrai dire, en dehors de quelques privilégiés de la couleur, la famille légale n’existe pas dans nos Antilles.

Cette question des gens de couleur est fort grave pour nos colonies, où elle a remplacé celle de l'esclavage. L’esclavage fut en effet aboli en 1848. La mesure fut peut-être trop précipitée, dans l’intérêt des colons comme dans celui des esclaves eux-mêmes, dont un grand nombre sont retournés à la vie quasi sauvage ; mais c’était une crise à traverser, et elle est aujourd’hui terminée. Les colonies n’ont pas péri, et le principe a été sauvé. Restent les gens de couleur qui ont succédé

aux nègres dans les antipathies que leur vouait la race blanche; mais ils sont autrement dangereux, car ils sont bien plus intelligents et plus ambitieux. Presque tous les écrivains qui ont agité cette question ou bien sont des blancs, ou bien n’ont étudié les gens de couleur qu’à travers les préjugés des blancs : aussi leur sont-ils en général peu favorables. L’un d’entre eux, M. Meignan, ne prétend-il pas que tous les mulâtres sont séparatistes et ne cherchent qu’une occasion favorable pour proclamer leur indépendance ? Il les accuse d’être paresseux et d’avoir conservé tous les défauts de la race nègre. Il donne même le conseil fort peu humain de s’en débarrasser, en les forçant à retourner à leur origine nègre, puis à la vie sauvage, où ils ne tarderont pas à disparaître. Ne vaudrait-il pas mieux, en favorisant les libertés locales ou plutôt en abolissant les lois d’exception, qui continuent le régime normal de \nos colonies, satisfaire en partie ces tendances autonomistes, dont on a fort exagéré l’importance?

Une autre question fort grave, qui s’impose à l’examen attentif de nos hommes d’Etat, est la question du travail. Les bras manquent aux Antilles. Les nègres, depuis qu’ils sont libres, ne travaillent plus qu’à leur fantaisie. Les esclaves ont été remplacés par des engagés libres, tirés de l’Afrique, de PHindoustan et de la Chine. Il paraîtrait, et c’est vraisemblable, que ces engagés sont traités beaucoup plus durement que l’étaient jadis les esclaves ; mais, puisque le Code noir a réglementé autrefois la condition des esclaves, une série de mesures législatives pourrait tout aussi efficacement protéger les engagés. Aussi bien des travailleurs blancs vaudraient bien mieux que tous ces travailleurs exotiques. Les spécialistes sont unanimes à cet égard. Mais les ouvriers blancs, les petits blancs , comme on les appelait jadis, ne sont pas assez nombreux aux Antilles. Certains écrivains ont prétendu que le blanc ne pouvait pas supporter le travail aux Antilles; d’autres, au contraire, ont affirmé qu’il lui suffisait, pour s’acclimater, de débarquer dans la bonne saison, c’est-à-dire d’octobre à avril. Nous pensons comme eux que le travailleur blanc s’acclimaterait facilement aux Antilles. D’ailleurs les premiers émigrants, au xvne siècle, n’ont-ils pas commencé par défricher le soi? Ils en ont si bien et si vite pris possession

que leurs descendants directs l’occupent encore à l’heure actuelle. Cet important problème de l’immigration européenne pourrait donc être résolu dans un sens favorable à nos Antilles. Ne semble-t-il pas facile de détourner vers nos îles américaines le flot des Basques, colons excellents, qui émigrent au Brésil ou à la Plata? Ce serait du reste le meilleur1 moyen de détruire chez les gens de couleur leurs tendances séparatistes, si toutefois ces sentiments antipatriotiques existent chez eux.

La population de nos Antilles françaises se répartit ainsi (1876) : à la Martinique, 161,991 habitants, sur lesquels les fonctionnaires et les employés avec leurs familles comptent environ pour un millier, les soldats et marins pour 3,500, les créoles pour 10,000, les nègres et gens de couleur pour 130,000, les nègres immigrants d’Afrique pour 8,000, les coolies hindous pour 10,000 et les Chinois pour 1,500. La population de la Guadeloupe était en 1877 de 180,879 habitants, parmi lesquels les diverses races figurent dans la même proportion qu’à la Martinique. Aux Saintes, on compte 1,500 habitants, 1,800 à la Désirade, 13,000 à Marie-Galante, 3,200 à Saint-Martin, et 9,000 à Saint-Barthélemy.

Cette population est distribuée dans les différentes habitations agricoles, ou groupée dans les villages, bourgs et villes. Voici les principales de ces villes : à Saint-Martin, le Marigot; à Saint-Barthélemy, Gustavia ; à la Guadeloupe, Pointe-à- Pitre (20,000 h.), une des plus belles villes des Antilles avant le tremblement de terre del843, le Moule (10,000 h.), le Lamentin , la Basse-Terre (10,000 h.), qui est le chef-lieu du gouvernement, la résidence du gouverneur, le siège d’une cour d’appel et d’un évêché, et Capesterre (7,300 h.) ; à Marie-Galante, nous signalerons le Grand-Bourg (7,000 h.) et Saint-Louis ; à la Martinique, Fort-de-France , jadis Fort-Royal (15,000 h.), capitale du gouvernement. Son port est le mieux abrité de tous ceux des Antilles. Il sert de relâche aux paquebots transatlantiques. En cas de guerre maritime, Fort-de-France serait un point statégique de première importance, entre les deux Amériques, et en tête de l’isthme de Panama, dont le chemin de fer et le canal bientôt percé seront les grandes artères commerciales, que les croiseurs auront à surveiller pendant la guerre. Saint- Pierre (26 000 h.) n’a qu’une rade foraine, inhospitalière pen-

dant l’hivernage ; pourtant elle a accaparé presque tout le commerce de la colonie. Les autres villes sont : Macouba la Trinité , le Lamentin (12,000 h.), les Trois-Ilets , les Ansesd'Arlet (3,350 h.) et le Marin (4,100 h.).

Au point de vue administratif, nos Antilles sont divisées en deux gouvernements : celui de la Martinique et celui de la Guadeloupe, qui comprend toutes nos autres possessions. Le gouvernement de la Martinique se divise en deux arrondissements : Fort-de-France (5 cantons, 14 communes) et Saint- Pierre (4 cantons, 11 communes). Le gouvernement de la Guade * loupe se divise en trois arrondissements : Basse-Terre (4 cantons, 14 communes et, en plus, Saint-Barthélemy), Pointe-à-Pitre (5 cantons, 15 communes) et Marie-Galante (1 canton, 3 communes). Chacun des deux gouverneurs est assisté d’un conseil général auquel le sénatus-consulte de 1866 accorde d’assez grandes libertés; le mode de recrutement n’est pas le même qu’en France, car le gouverneur décide le nombre des conseillers à nommer par canton, proportionnellement au nombre des habitants. Les conseils municipaux, dont les attributions sont à peu près les mêmes que dans la métropole, sont présidés par des maires et des adjoints choisis dans leur sein par les gouverneurs.

Le suffrage universel a été établi; mais il paraît que peu de citoyens s’acquittent de leurs devoirs électoraux. Les noirs s’en abstiennent par ignorance ou par méfiance, les blancs par rancune ou dédain, en sorte que les gens de couleur occupent peu à peu toutes les positions politiques, y compris les deux sièges de députés et les deux sièges de sénateurs aux assemblées de Versailles.

Tous les services administratifs sont représentés aux colonies. Pour ce qui est du régime financier, le budget colonial subvient à certaines dépenses, mais la métropole y contribue pour sa bonne part. Les relations régulières sont assurées par un service mensuel de paquebots; un autre service, également mensuel, a son siège en Angleterre. Enfin, par un décret de février 1879, les colonies font dorénavant partie de PUnion postale.

Il nous reste à exposer brièvement les réformes que réclament les gens compétents en cette matière. Ce sera la conclusion naturelle et nécessaire de cette étude.

On s’accorde à regarder comme désastreuse la mesure qui consiste à rappeler le gouverneur et tous les fonctionnaires, dès qu’ils ont appris à connaître les intérêts de la colonie. Il est vrai que souvent ce sont eux qui sollicitent leur rappel ou leur changement. Il faudrait, pour les maintenir à leur poste, leur assurer de grands avantages. Les Anglais ou les Hollandais ne procèdent pas autrement, et ils s’en trouvent bien.

Dans le même ordre d’idées, peut-être serait-il opportun d’augmenter les libertés coloniales, ce que nos voisins d’outre- Manche nomment le self-government. Ce serait le meilleur moyen de prévenir toute arrière-pensée séparatiste.

Pour combattre ces tendances, il faudrait encore augmenter l’instruction qui est fort arriérée, et surtout créer des établissements sérieux d’instruction secondaire et même primaire.

Diminuer les taxes imposées par la métropole sur les produits coloniaux serait une excellente mesure, car ces taxes sont un obstacle à la consommation. En Angleterre, où l’impôt sur le sucre est presque nul, on en consomme annuellement 28 kilogrammes par tête; en France, où cet impôt est énorme, on ne consomme que 7 kilogrammes par tête.

Étudier soigneusement la question du travail libre et des engagements; favoriser l’émigration des Français aux Antilles; créer de nombreuses écoles d’agriculture, comme la Guadeloupe en possède déjà une; créer un réseau de routes et de chemins de fer économiques facilitant l’exploitation des richesses de l’intérieur , qui demeurent inactives et dont l’exploitation ne peut être que démesurément augmentée par l’ouverture du canal de Panama ; enfin, à propos de la réalisation de cette gigantesque entreprise, organiser à Fort-de- France un arsenal maritime appelé à jouer un grand rôle : telles sont les principales réformes réclamées par l’opinion publique aux Antilles et qui, espérons-le, seront exécutées les unes après les autres.

Aux Antilles en effet, comme partout ailleurs, nos excellents alliés les Anglais et nos voisins les Allemands nous épient et cherchent à profiter de nos fautes. Les Anglais surtout, qui déjà sont presque les maîtres à Suez, voudront également dominer à Panama. Or, en matière coloniale, n’est-ce pas être en retard que de ne pas prendre l’avance?

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