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I. — L’Inde de 1503 à

La question coloniale a toujours été traitée en France avec une regrettable légèreté. Le gouvernement s’est, pendant plusieurs siècles, désintéressé de toute expédition d’outre-mer, et l’opinion publique n’a jamais prêté qu’une attention distraite aux découvertes et aux exploits de nos marins. L’Inde française a été l’objet particulier de notre indifférence systématique. Nous ignorons presque le nom des vaillants soldats et des habiles diplomates qui fondèrent notre puissance dans cette magnifique région. Nous ignorons absolument que nous avons jadis possédé cet empire, qui compte aujourd’hui plus de deux cents millions de sujets, et que les Anglais doivent leurs succès uniquement à la continuation de la politique française, qu’ils ont adoptée pour leur propre compte. Puisque notre bonne fortune nous présente en ce moment l’occasion inespérée de relever notre drapeau dans les mers orientales, et peut-être d’y créer un nouvel empire franco-indien, ne serait-il pas temps de remettre en pleine lumière Martin, Dumas, Dupleix, Bussy et tant d’autres pour lesquels n’a pas encore sonné l’heure de la justice, et de raconter, enfin, l’histoire de l’Inde française?

L’Inde a toujours exercé sur les Européens un invincible attrait. Sans remonter jusqu’à la conquête d’Alexandre, il eslj certain que les peuples occidentaux ont été de tout temps entraînés par une force mystérieuse vers ces régions heureuses, où la vie s’écoule si douce et si facile. A peine nos capitaines

du moyen âge avaient-ils à leur disposition la boussole, cet admirable instrument de découvertes, qu’ils songèrent à retrouver le chemin de cette Inde, dont les richesses fabuleuses hantaient leur imagination. Vers l’Inde se dirigeaient les Portugais qui longeaient péniblement les côtes africaines. Vers l’Inde s’élançait Colomb, quand il rencontra sur son chemin l’Amérique; il croyait si bien, lui et ses contemporains, avoir découvert le Cathay, le Cipangu et les autres pays qu’il cherchait, qu’il imposa le nom d’Inde et d’indiens à un pays et à des habitants qui ne ressemblent en rien à l’Hindoustan ou aux Hindous. C’est encore vers l’Inde que Diaz et Gama traçaient une route nouvelle, quand iis découvraient le cap de Bonne-Espérance et doublaient l’Afrique. A leur suite, l’Europe entière se précipitait dans cette direction. L’Inde était reconnue, visitée, explorée de tous les côtés à la fois : ce n’étaient pas seulement des négociants qui venaient y fonder des comptoirs de commerce, c’étaient aussi des soldats et des marins qui s’y établissaient à poste fixe, et prenaient possession de l’immense contrée ouverte à leurs convoitises.

Au moment où parurent les Européens, FHindoustan appartenait aux descendants de Tamerlan, le conquérant mogol. Ils y avaient fondé, aux dépens des princes indigènes, une puissante dynastie qui atteignit son apogée avec Akbar le Grand. Il faut lire, dans les naïves relations de l’époque, les descriptions enthousiastes de la cour et des fêtes du Grand Mogol. C’est un amoncellement fantastique de richesses inouïes, un chatoiement perpétuel de diamants et d’émeraudes. Ici brille la Montagne-de- Lumière, ce fameux diamant de 180 karats qui orne aujourd’hui le diadème de la reine d’Angleterre. Là s’élève le trône du Paon, ainsi nommé de l’oiseau qui le surmontait, en or massif, semé de pierres précieuses, avec un énorme rubis à la poitrine. Plus loin, nous suivons le maître de l’Inde dans les trois palais mobiles, qu’il traînait à sa suite, et dont les pièces se démontaient, pour qu’il trouvât à chaque relais une somptueuse installation. Nous voyons défiler les chameaux qui transportent ses trésors, les chiens et les panthères dressées à chasser la gazelle, les éléphants de guerre ou de parade, sans parler d’un monde de serviteurs occupés à prévenir les désirs de ce demi-dieu.

Il est vrai que cette grandeur n’était qu’apparente : ce luxe cachait mal une profonde décadence. Les Hindous ne supportaient qu’avec peine la tyrannie du Grand Mogol. Indolents et mous, trop pusillanimes pour essayer de secouer un joug abhorré, ils n’attendaient que l’occasion de chasser ces conquérants, qu’ils n’avaient pas cessé de considérer comme des usurpateurs. Plus encore que la tyrannie du Grand Mogol, ils détestaient sa religion ; car ils étaient restés fidèles au vieux culte des brahmanes, tandis que Akbar et ses successeurs étaient de rigides musulmans. De plus , bon nombre de leurs anciens princes, tout en consentant à payer tribut aux envahisseurs, avaient gardé les privilèges de leur rang et entretenaient dans le cœur de leurs anciens sujets le désir de revendiquer la vieille indépendance. Aussi, soit par animosité nationale, soit par haine religieuse, régnait entre le Grand Mogol et les Hindous une profonde désaffection.

Tant que les successeurs d’Akbar furent énergiques et intelligents, les révoltes partielles furent comprimées, et les Hindous, maintenus par une main de fer, s’inclinèrent devant le fait accompli. Mais la décadence commença bientôt. Au dixhuitième siècle, en 1707, à la mort du Mogol Aureng-Zeb, elle fut irrémédiable. Un éminent historien, Macaulay, a comparé , non sans raison , les troubles qui marquèrent, pour l’Hindoustan, les premières années du dix-huitième siècle, à l’anarchie qui signala, en France, la mort de Charlemagne. Les deux empires mogol et carolingien entrent, en effet, dans une décomposition analogue. Au pouvoir central se substituent une foule de principautés locales. A l’unité impériale succède la féodalité. Les vice-rois, d’abord vassaux, fondent bientôt des dynasties indépendantes. Les peuples voisins profitent de cette faiblesse pour insulter les frontières de l’empire. Enhardis par l’impunité, les Persans et les Afghans, de même que chez nous les Northmans ou les Hongrois, ravagent les plus riches des provinces mogoles, et finissent pas imposer un tribut au fantôme impérial qui n’exerce plus à Delhi que les apparences du pouvoir. A vrai dire, l’Hindoustan, au dix-huitième siècle, est une proie offerte aux aventuriers du monde entier.

Il n’en fallait pas tant pour exciter la cupidité des Européens, qui, depuis deux siècles déjà, exploitaient la situation. Les Por-

HISTOIRE DE L’INDE FRANÇAISE m

tugais avaient donné le signal. Grâce aux conquêtes d’Almeïda et surtout d’Albuquerque, ils s’établirent solidement sur la côte du Malabar et dominèrent dans l’océan Indien. Le Siam, le Japon, la Perse et la Chine contractèrent alliance avec eux. Mais cette prospérité ne dura pas. Les Portugais n’étaient pas assez nombreux pour la soutenir. D’ailleurs, au lieu de coloniser, ils se contentaient d’exploiter, c’est-à-dire que leur domination ne reposait pas sur des fondements solides.

Les Hollandais n’eurent, pour ainsi dire, qu’à paraître, au dix-septième siècle, pour se substituer aux Portugais, et remplacer leur prépondérance aux Indes par une domination autrement sérieuse, car elle était plus rationnelle. Les Portugais, en effet, n’avaient été que des négociants. Les Hollandais furent, en même temps, des maîtres. Les premiers n’avaient eu que des clients; les seconds eurent des sujets. Aussi les Portugais n’ont-ils conservé de leurs immenses possessions orientales que quelques villes, Goa, entre autres, tandis que les Hollandais régnent encore sur plus de vingt millions d’Orientaux.

La domination française fut plus lente à s’établir. Peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt d’en suivre la marche et les progrès, depuis le jour où nos compatriotes parurent pour la première fois dans les mers de l’Inde, jusqu’à la nomination, comme gouverneur général, de l’illustre Dupleix, qui devait porter à son comble la puissance française en Hindoustan (1503-1741).

Dès les premières années du seizième siècle, sous le règne de Louis XII, nos compatriotes se dirigeaient vers l’Hindoustan. En 1503, un capitaine de Honfleur, Paulmier de Gonneville, jaloux des profits que retiraient les Portugais du commerce des épices de l’Inde, s’entendit avec quelques armateurs de sa cité natale et , de concert avec eux, équipa un navire dont on lui confia la direction. Afin d’assurer le succès de l’entreprise, il engagea deux pilotes portugais qui avaient déjà navigué dans ces parages. Les débuts du voyage furent heureux ; mais, à peine Y Espoir avait-il gagné l’Atlantique, que la tempête l’assaillit et que le scorbut se déclara à bord. Gonnevilie, dont

rien ne lassait la persévérance, aurait voulu lutter encore et continuer sa route ; mais il ne put doubler le cap de Bonne- Espérance et fut jeté sur la côte brésilienne. La première expédition française, dans la direction de l’Hindoustan, avait donc échoué.

Le signal était donné ; malgré l’insuccès de Gonneville, d’im trépides négociants renouvelèrent sa tentative. Leur persévérance était d’autant plus méritoire que le gouvernement ne les soutenait pas, et qu’ils avaient à lutter contres les jalousies mercantiles et même contre l’hostilité déclarée des Portugais. On ignore le nom de ces hardis marins. On sait seulement, par le témoignage non suspect de l’historien portugais Barros, que trois vaisseaux français naviguaient dans la mer des Indes, en 4527. Est-ce à dire que ces trois vaisseaux étaient les seuls qui eussent alors doublé le cap de Bonne-Espérance et eussent navigué dans l’océan Indien? Ce qui nous ferait supposer le contraire, c’est que nous devons tous nos renseignements, sur cette époque, au hasard qui les a conservés. L’indifférence de nos pères égalait presque la nôtre. En voici une preuve entre mille : Nous lisons, dans le Recueil des voyages de Ramusio, la relation fort intéressante du voyage entrepris, en 1529, par un capitaine dieppois, dans la direction de l’Hindoustan. On a longtemps ignoré le nom de ce capitaine. En 1838, M. Estancelin retrouva par hasard la relation originale du voyage, et on sait maintenant que ce capitaine se nommait Parmentier. Avec Gonneville, il faut donc le citer parmi les navigateurs français qui, dans les premières années du seizième siècle, allèrent chercher fortune en Hindoustan.

Aussi bien le grand nombre de ces expéditions est encore attesté par un très curieux bas-relief qui se trouve dans l’église Saint-Jacques de Dieppe. Le fameux armateur dieppois, Jean Ango, dont les navires parcouraient le monde alors connu, voulait laisser un monument de sa foi et en même temps une marque indélébile de l’immensité de ses relations. Dans une des chapelles de l’église Saint-Jacques, sur le mur qui la séparait de la nef principale, il fit sculpter une série de personnages, représentant les uns des Africains et des Brésiliens, les autres des Hindous, reconnaissables à leurs turbans et à leurs draperies. C’étaient les peuples que fréquentaient ses pilotes.

Or ce bas-relief est de l’année 1530, et les détails du costume et de la physionomie sont exécutés avec une précision qui démontre que le sculpteur chargé de ce travail connaissait le pays dont il représentait si fidèlement les types, ou peut-être même avait à sa disposition des modèles vivants. Les sculptures de Saint-Jacques prouvent donc que, dès la première moitié du seizième siècle, nos ancêtres connaissaient la route de l’Hindoustan et fréquentaient ces parages.

Nous serons moins affirmatif pour la seconde moitié du seizième siècle. La France traversait alors une crise dangereuse. Elle dépensait dans ses fureurs intestines le trop-plein d’activité et l’exubérance de forces qui débordaient en elle. Comme la Normandie et la Bretagne, d’où sortaient presque tous nos capitaines ou matelots, furent à cette époque le théâtre de luttes ardentes, nos entreprises commerciales furent toutes abandonnées et nos relations extérieures interrompues ou brisées. Il se peut que, malgré nos guerres civiles, quelques négociants, plus hardis que leurs confrères, aient cherché, pendant cette triste période de nos annales, à reprendre ces relations; mais ou bien le fait est ignoré, ou bien ce voyage ne fut qu’une exception.

Avec le règne réparateur de Henri IV recommencent les expéditions françaises dans l’Hindoustan. Le 1er juin 1604, le roi accordait à une Société rouennaise le privilège exclusif du commerce, pendant quinze années, dans cette région. Bien que les associés se fussent assuré le concours d’un certain Gérard Leroy, Flamand, qui avait déjà fait aux Indes plusieurs voyages pour le compte des Hollandais , iis ne parvinrent pas à s’entendre. D’ailleurs, la pénurie des fonds entravait tout effort sérieux , et cette première Compagnie échoua.

Une seconde Compagnie fut constituée en 1611 ; mais les mêmes causes produisirent les mêmes effets, et, pour la seconde fois, l’entreprise avorta.

En 1615, deux négociants de Rouen, plus audacieux ou plus riches, demandèrent au roi de leur transférer les privL lèges de la seconde Compagnie et s’engagèrent à envoyer, l’année même, plusieurs navires en Hindoustan. La Compagnie protesta aussitôt contre cette atteinte portée à un privilège

dont elle ne jouissait pas, mais qui, légalement, lui appartenait. Afin de concilier ces prétentions contradictoires, le roi se décida en faveur d’une association entre les parties opposées, et, par lettres patentes du 2 juillet 1615, constitua une troisième Compagnie. Cette Compagnie tint à honneur de justifier la faveur royale. Dès 1616, deux navires partaient, commandés par de Netz et de Beaulieu. En 1619, de Beaulieu retournait avec une seconde escadre, et, bien que contrariée par les Hollandais, les profits de cette double expédition indemnisaient largement les actionnaires de leurs avances. Malgré ce premier succès, les directeurs de la Compagnie ne tentèrent de nou- > veau la fortune qu’en 1635, et l’unique résultat de ce nouveau voyage fut de prendre une haute idée de Madagascar, qu’ils avaient trouvée sur leur chemin, et qui, jusqu’alors, avait été négligée par les Portugais et les Hollandais.

Le 24 juin 1642, quand expira le privilège de la Compagnie, Richelieu en créa une quatrième , qui essaya, mais en vain, avec de Pronis et de Flacourt, de coloniser Madagascar. On eût dit que la route de PHindoustan se fermait aux Français. Des quatre Compagnies successivement autorisées depuis le commencement du dix-septième siècle pour le commerce des Indes, aucune n’avait réussi. Les deux premières n’avaient même pas envoyé de navires hors de France ; la troisième s’était bornée à quelques envois; la quatrième s’arrêtait à Madagascar. Nous étions encore à l’heure des tâtonnements et des hésitations. Heureusement, Colbert arrive au pouvoir, et, sous sa féconde impulsion, tout se renouvelle ou se transforme.

Colbert n’était resté ni aveugle ni indifférent aux avantages que les Portugais et les Hollandais avaient recueillis de leurs possessions indiennes. Comme il était alors généralement reçu qu’un privilège exclusif pouvait seul conduire à bonne fin des opérations délicates et compliquées, et que, d’un autre côté, le tout-puissant ministre désirait garder la haute main sur ces opérations, il résolut de créer une cinquième Compagnie , mais en intéressant la couronne à sa création. La Compagnie des Indes, telle fut son nom, fut donc instituée en 1664. On lui accorda tout de suite de grands privilèges : commerce exclusif pendant cinquante années, abolition des droits d’entrée et de

sortie pour tout ce qui servirait à la construction ou à l'armement de ses vaisseaux, protection royale, escorte de ses convois, etc. De plus, comme les négociants ne pouvaient fournir les quinze millions qui devaient former le fonds de la nouvelle Société, Colbert fit l’avance d’un cinquième, et engagea les nobles, les magistrats et les citoyens de tout état à prendre part au reste. En effet, la nation se joignit avec empressement à la couronne dans une entreprise qui paraissait offrir de sérieuses garanties.

Les premiers actes de la Compagnie ne furent pourtant ni bien conçus ni heureux : elle échoua de nouveau à Madagascar. Le gouverneur de La Haye vit périr presque tous ses hommes, massacrés au fort Dauphin. C’est en 1665 seulement qu’on se décida à aborder directement THindoustan. François Caron, d’origine française, mais Hollandais de naissance, possédait alors une grande réputation d’expérience pour les affaires orientales ; mais c’était un homme d’expédients plutôt qu’un politique à larges vues. Il croyait avoir à se plaindre des Hollandais, qui ne l’avaient pas traité selon ses mérites. Colbert lui proposa d’entrer au service de la France, et Caron, qui accepta, reçut le titre de gouverneur général du commerce français dans l’Hindoustan. On lui donna pour collègue le Persan Marcara, dont les connaissances spéciales promettaient de grands avantages. Caron débarqua à Surate, au commencement de 1668, et y fonda la première factorerie française. L’année suivante, Marcara obtenait le môme succès à Mazulipatam. C’était un excellent début. Par malheur, les deux chefs ne purent s’entendre. Caron ne supportait pas l’idée que son collègue s’attribuât l’honneur exclusif de certaines opérations. Au lieu de le féliciter de son succès à Mazulipatam, il le desservit auprès de Colbert. Après une enquête sérieuse, Marcara fut complètement justifié; mais il garda contre son supérieur hiérarchique un tel ressentiment qu’il renonça à servir la France. Dès cette époque, la jalousie entravait les efforts de nos compatriotes; elle sera une des causes de l’insuccès final.

Débarrassé de son rival, Caron voulut au moins prouver qu’il était capable de concevoir et d’exécuter des projets grandioses. Persuadé qu’il fallait s’assurer la possession absolue de quelque territoire à l’abri des attaques des indigènes et des

Européens, il s’empara de San Tomé, sur la côte de Coromandel; mais il ne put jouir de son œuvre. Il s’était attiré de nombreux ennemis. Les uns jalousaient sa position, les autres détestaient son caractère, ceux-ci déclamaient contre ses projets. Les directeurs de la Compagnie, qui demandaient surtout des dividendes et se souciaient peu des résultats politiques, prêtèrent l’oreille à ces plaintes intéressées et prononcèrent le rappel de Caron. Les lettres de rappel étaient conçues en termes flatteurs. Caron, qui espérait revenir dans l’Hindoustan, obéit sans murmurer; mais il apprit en mer les intentions du gouvernement à son égard et se dirigea aussitôt sur Lisbonne. En entrant dans le port, son navire toucha sur un rocher et sombra. Caron périt dans la catastrophe. C'est le premier de nos gouverneurs de l’Inde qui ait péri de mort violente.

En quittant l’Asie, Caron y laissait le futur fondateur de notre puissance, François Martin. On sait peu de chose sur ce dernier avant 1672, si ce n’est qu’il avait débuté au service des Hollandais et les quitta de bonne heure pour passer au service de la France. Il était connu à Surate et à Mazulipatam comme un homme d’énergie et de discrétion, et allait justifier cette bonne opinion qu’on avait de sa valeur. Louis XIV était alors en pleine guerre de Hollande. Après avoir conquis les Provinces-Unies, il se voyait obligé de défendre ses propres frontières contre la coalition européenne. Les Hollandais cherchaient à se venger de la France, et, comme ils avaient encore la supériorité dans les mers orientales, ils voulurent enlever ou détruire les établissements de la Compagnie. Ils commencèrent par s’emparer de San Tomé, en 1674, malgré la belle résistance de Martin, qui s’était jeté dans la place; mais ils commirent la faute de permettre à la garnison française de sortir avec les honneurs de la guerre en prenant la direction qu’elle voudrait. Ils ne prévoyaient pas les conséquences de cet acte de courtoisie. Martin, quelques mois auparavant, avait acheté de Sheer Khan Lodi, gouverneur des possessions du roi de Bedjapoor dans le Carnatic, un terrain sur le littoral de Oingi, près de l’embouclmre de la rivière du même nom et au

nord du Coleroon. Il décida soixante des défenseurs de San Tomé à le suivre sur ce terrain, et y jeta les fondements d’une ville que les Hindous appelèrent d’abord Poolchery , nom qui se transforma bientôt en celui de Pondichéry , sous lequel les Européens l’ont toujours désignée. Pondichéry allait devenir et est encore la capitale de l’Inde française. Voici déjà deux siècles que Martin a fondé cette ville, destinée à tant de péripéties et de tragiques aventures : il en est peu qui soient restées plus françaises et plus attachées à la France,

Ce naissant établissement ne grandit pas sans de rudes épreuves. La prudence de Martin le rendit viable. Il se concilia d’abord les bonnes grâces des souverains indigènes du voisinage, auxquels il démontra que les colons français ne cherchaient qu’à garantir leurs intérêts commerciaux. Il eut même l’adresse de les intéresser à la conservation de Pondichéry en leur prêtant des sommes assez fortes, pour lesquelles il se contentait du taux, alors modéré, de dix-huit pour cent. Sans se préoccuper des guerres intestines qui ravageaient l’Hindoustan, il augmentait chaque jour le nombre des colons. Il attirait à lui les populations voisines et bâtissait maisons et magasins. Il obtenait même de Sheer Khan Lodi, en échange des sommes qu’il lui avait prêtées, le revenu des terres du district de Pondichéry et la cession de la ville elle-même. En 1689, il arrachait au représentant du Grand Mogol la permission de transformer en fortifications régulières les ouvrages de campagne qui entouraient la ville. Aussi Pondichéry, quinze ans après sa fondation, était déjà plus importante que Surate ou Mazulipatam. Il lui manquait encore le baptême de l’adversité : elle allait le recevoir.

La guerre venait d’éclater de nouveau en Europe. Les Hollandais avaient pris parti pour leur stathouder, devenu roi d’Angleterre sous le nom de Guillaume III, et s’étaient joints à la coalition contre la France. Ils voulurent profiter de cette occasion pour réparer la faute qu’ils avaient commise en 1674, quand ils avaient permis aux Français de se retirer librement de San Tomé. D’ailleurs la prospérité de Pondichéry les alarmait. Gomme ils avaient des forces considérables dans les mers d’Orient, ils résolurent d’en faire usage en étouffant, à son berceau, le jeune 'établissement. A la fin d’août 1689, dix-neuf

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vaisseaux de ligne et un grand nombre de transports parurent en rade de Pondichéry. Quinze cents soldats et deux mille matelots européens les montaient, sans parler des auxiliaires indigènes. Pour résister à cette formidable attaque, Martin était littéralement sans ressource. Les directeurs de la Compagnie, égoïstes et sans intelligence, taxaient volontiers de folie ses projets politiques, et lui avaient nettement signifié qu’il ne comptât pas sur leur concours. Il n’avait à sa disposition que six canons, trente à quarante Européens et quatre cents soldats hindous. Il se prépara, néanmoins, à tenir tête à l’orage ; mais, après douze jours d’une héroïque résistance, il se vit forcé de capituler (6 septembre 1689). Les Hollandais lui accordèrent les honneurs de la guerre, mais exigèrent que la garnison et son chef fussent transportés en Europe.

La première tentative de la France pour s’établir d’une manière permanente sur la côte du Coromandel venait d’échouer : mais n’est-il pas étonnant qu’une poignée d’hommes, ils étaient soixante, ait pu si rapidement créer une ville, s'y maintenir et se concilier l’affection des indigènes ? Le caractère de Martin expliquera, sans doute, ce phénomène. C’était un vrai patriote, sans une arrière-pensée d’envie, et qui n’avait d’ambition que pour son œuvre. Tels sont les hommes qui fondent les empires.

Aussi bien l'accueil qu’il reçut en France, même après la capitulation, le dédommagea amplement. Le ministre et les directeurs le comblèrent de prévenances. Louis XIV lui conféra l’ordre de Saint-Lazare, et, tout en lui faisant décrire les merveilles d’un pays qu’il se repentait d’avoir trop négligé, lui promit de réparer son indifférence. En effet, un des articles de la paix de Rvswick (21 septembre 1697) porta qu’il y aurait restitution mutuelle des places fortes, soit en Europe, soit au dehors, et une clause spéciale stipula la restitution de Pondichéry dans son état actuel, sauf indemnité pour les fortifications qu’y auraient élevées les Hollandais. Ceux-ci en effet connaissaient la valeur de leur conquête. Ils avaient considérablement augmenté ses défenses , et voulaient en faire la citadelle européenne la plus redoutable de l’Orient. Ce fut pour eux un véritable crève-cœur que de rendre cette place; mais ils ne pouvaient, réduits à leurs propres forces, soutenir

la lutte contre la France. Ils se résignèrent donc et abandonnèrent leur éphémère conquête.

Martin avait été à la peine : il fut à l’honneur. C’est lui qui eut la satisfaction de relever à Pondichéry le drapeau de la France. Louis XIV l’avait nommé commandant de la place et lui avait donné deux cents soldats, plusieurs canons, un grand approvisionnement de munitions de guerre et des ingénieurs. Martin se mit à l’œuvre avec ardeur. Il agrandit et consolida les fortifications et dressa le plan d’une grande ville, qu’il s’occupa d’édifier sans retard. Un an à peine s’était écoulé, et déjà l’aspect de la cité s’était modifié à son avantage. De nombreux Hindous, attirés par la douceur et la loyauté de Martin, étaient venus s’y établir. En 1706, quand il mourut, Pondichéry comptait déjà 40,000 habitants. Depuis 1701, elle était devenue la capitale officielle de nos établissements dans l’Hindoustan.

Au commencement du xvme siècle, tout semblait prendre une bonne tournure. Pondichéry grandissait, le commerce avec la métropole augmentait, l’influence française se répandait peu à peu dans l’intérieur de la péninsule, et nous avions comme une clientèle de petits souverains amis de notre pays. Mazulipatam devenait l’annexe de Pondichéry. Chandernagor, dans le Bengale, qui nous avait été cédé par Aureng-Zeb en 1688, prenait de l’importance, et fondait à son tour Gassimbazar et Balassor. Les Français étaient alors en grand renom parmi les indigènes. On aimait leurs lévenances; on se fiait à leur parole. Martin ne cessait de répéter à ses agents que la seule politique à suivre consistait à adopter les usages locaux, sans pourtant renoncer à la dignité nationale, et il avait si bien réussi à inspirer la confiance, que les progrès de Pondichéry ne causèrent jamais la moindre appréhension. Les canons qui garnissaient ses remparts étaient regardés cc mme un moyen de défense contre les Européens, et non comme une menace pour les puissances indigènes. Toutes les fois qu’un prince hindou visitait la ville, on le recevait avec empressement et on le priait de prolonger son séjour. Aussi les Français étaient-ils souvent choisis comme arbitres par ces princes. Cette entente cordiale était surtout l’œuvre de Martin, et pourtant les histoires de l’Inde française accordent à peine quelques lignes dédaigneuses au fondateur de Pondichéry. Telle est la

justice distributive des jugements humains! Si les successeurs de Martin n’avaient pas risqué et perdu ce qu’il avait créé avec tant de soin et de prudence, s’ils avaient fidèlement suivi sa politique, le succès aurait répondu à leurs efforts. Ils ne le firent pas, et la France expia leurs erreurs.

En 1706, lorsque mourut Martin, le moment semblait bien choisi pour étendre notre puissance. La guerre civile ravageait l’Hindoustan. A la mort du Grand Mogol Aureng-Zeb (1707), les princes indigènes avaient essayé de recouvrer leur indépendance, et, pour mieux la consolider, avaient cherché à s’assurer le concours des étrangers, surtout des Français, dont ils estimaient la loyauté. Les successeurs de Martin n’auraient eu, pour ainsi dire, qu’à prendre ce qu’on leur offrait ; mais ils ne furent jamais soutenus par les directeurs de la Compagnie. Ces banquiers et ces négociants se méprirent sur leurs véritables intérêts. Uniquement préoccupés de leurs dividendes, ils repoussèrent toute intervention politique. Ils auraient pu fonder un empire : ils préférèrent augmenter leurs bénéfices. L’opinion publique, il est vrai, se prononça contre ce méprisable égoïsme, et réclama l’action énergique du gouvernement. Par malheur, le gouvernement n’était pas mieux renseigné que la Compagnie. Au lieu de soutenir nos intérêts compromis en Orient par sa négligence, il s’avisa de les confier au célèbre aventurier Ecossais, dont la fertile imagination enfantait alors de si séduisants projets. Law, qui connaissait la fascination mystérieuse exercée sur les masses par les richesses orientales, conçut le hardi projet d’intéresser la France entière à l’exploitation de ces prétendues richesses. Il obtint de la couronne le droit de fondre les privilèges de l’ancienne Compagnie, créée par Colbert, avec ceux d’une nouvelle, dont il promettait monts et merveilles. Les actions, émises à 500 francs, atteignirent jusqu’à quarante fois leur valeur primitive, tant l’audacieux Ecossais inspirait de confiance! L’heure de la désillusion sonna bientôt. Quand les actionnaires, au lieu de fantastiques dividendes, ne récoltèrent que des promesses, les actions baissèrent tout à coup. La panique s’en mêla. Ce fut un sauve-qui-peut général. La Compagnie des Indes faillit sombrer dans la débâcle. Par bonheur, pendant sa courte période de prospérité, les directeurs avaient eu la prévoyance d’envoyer à Pondichéry

des approvisionnements considérables, grâce auxquels, quand la Compagnie se trouva de nouveau dénuée de ressources, nos établissements indiens purent se maintenir.

Les conséquences de la crise furent môme moins désastreuses qu’on ne l’aurait supposé, à cause des qualités pratiques déployées sur place par les agents de la Compagnie. Parmi eux se distingua Dumas. Entré tout jeune au service de la Compagnie, il s’élèva, par degrés, jusqu’à la haute position de gouverneur général de nos possessions indiennes. Adroit, clairvoyant, jaloux de l’honneur national et connaissant à fond le caractère hindou, Dumas acquit une grande influence politique, surtout lors de l'invasion des Mahrattes. On nommait ainsi des bandes de pillards musulmans qui profitaient de la dissolution de l’empire mogol pour ravager à leur aise les provinces les plus riches de l’Hindoustan. En 1739, ils étaient entrés dans le Dekkan, avaient tué le vice-roi du Garnatic, Dost-Ali, et forcé les princes de sa famille à s’enfermer dans leurs forteresses. Deux d’entre eux, Sufder-Ali et Chunda-Sahib, demandèrent alors à Dumas la faveur d’envoyer à Pondichéry leurs femmes, leurs enfants et leurs trésors. Repousser cette demande, c’était s’aliéner la confiance des indigènes; l’accueillir, c’était provoquer le ressentiment des Mahrattes. Dumas n’hésita pas, et ouvrit aux princesses les portes de la forteresse française. Cet acte chevaleresque lui fit le plus grand honneur. Tous les Hindous qui fuyaient devant les Mahrattes coururent s’enfermer à Pondichéry, et y apportèrent avec leurs richesses leur reconnaissance et leur résolution de résister à outrance. En effet, quand les Mahrattes sommèrent Dumas de leur livrer ses protégés, celui-ci, qui se sentait soutenu, répondit avec noblesse par un refus absolu. C’était la première fois qu’on résistait en face au chef de ces hordes fanatiques, au cruel Ragoghi. De plus, tous ceux de ses officiers qu’il avait envoyés à Pondichéry ne tarissaient pas en descriptions enthousiastes de la puissance et des ressources de l’établissement français. Aussi le barbare était-il indécis. Il craignait presque de s’exposer à quelque grave échec sous les murs de la citadelle. Une circonstance fortuite acheva de le décider. Un officier mahratte avait reçu en présent, de Dumas, une caisse de liqueurs. Il en offrit quelques bouteilles à Ragoghi, qui lui-même en fit oart à sa favorite. La

liqueur dorée de Cognac donna tout à coup à la France un allié inattendu et irrésistible. La sultane en effet trouva le cordial tellement de son goût qu’elle en exigea d’autre. Prévenu à temps, Dumas s’empressa de satisfaire ce caprice féminin, et Ragoghi, charmé de la prévenance, ne menaça plus nos possessions.

L’avantage immédiat que la France retira de ce succès sur un ennemi jusqu’alors invaincu, et la profonde impression produite sur les indigènes par la fermeté de Dumas consolidèrent notre influence. Les princes hindous le traitèrent de héros. Le Grand Mogol lui conféra, à lui et à ses successeurs, le titre de nabah et le commandement de 4,500 hommes. Du jour au lendemain, Dumas acquérait ainsi le prestige de la légitimité, car il n’acceptait cette dignité que comme un témoignage de reconnaissance, et, sans avoir tiré l’épée, il faisait de la France une puissance indienne. Lorsque, fatigué de ses travaux incessants, il demanda et obtint, en 1741, la permission de rentrer en France, il avait donc le droit de se vanter d’avoir rehaussé la position de la Compagnie, et son successeur n’avait qu’à se conformer à sa politique, à la fois prudente et hardie, pour faire de Pondichéry la capitale de l’Hindoustan méridional.

Ce successeur fut Dupleix, le plus illustre et le plus méconnu de tous ceux de nos compatriotes qui, sans la déplorable incurie et les fautes répétées du gouvernement, auraient pu faire si grande la France d’outre-mer.

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