II. — Dupleix et La Bourdonnais
L’histoire de la domination éphémère de la France dans l’Hindoustan est concentrée tout entière dans la noble carrière de Dupleix. Par une cruelle injustice du sort, ce grand citoyen non seulement fut, pendant sa vie, critiqué et attaqué par ses compatriotes, mais encore son nom est tombé dans un oubli immérité. Nous possédons pourtant aux archives nationales son énorme correspondance; la Société asiatique de Paris a hérité de la précieuse collection Ariel, qui est remplie de documents inédits relatifs à son administration; enfin sa
propre famille a conservé bon nombre de ses papiers. Il semblerait donc, puisque les matériaux ne manquent pas, que quelque écrivain français aurait eu la noble pensée de rendre à la mémoire de Dupleix l’hommage qui lui était dû. Mais Dupleix n’a pas obtenu cette simple réparation, et c’est aux ouvrages de trois auteurs anglais, Robert Orme, Cartwright et Malleson, que nous sommes obligé de recourir pour esquisser à grands traits la vie si bien remplie de notre illustre compatriote.
Sans un document officiel conservé aux Archives de la marine à Paris, on ne connaîtrait ni la date exacte, ni même le lieu de la naissance de Dupleix. On sait aujourd’hui que François-Joseph Dupleix naquit le 1er janvier 1797 , à Landrecies, dans le Hainaut. Son père était fermier général et, comme la plupart de ses collègues, s’occupait de spéculations commerciales. La fortune qu’il avait amassée ne diminuait ni son avarice, ni sa maussaderie de caractère, qui, dans la vie de famille, dégénérait en véritable tyrannie. Dupleix, au contraire, se montra de bonne heure généreux et prodigue, de plus fort peu disposé à supporter le despotisme paternel. De là, entre le père et le fils, de sérieux désaccords. Le vieux financier lui donna pourtant une excellente instruction; mais il recommanda à ses maîtres de lui présenter chaque chose au point de vue strictement matériel et commercial. Le jeune François-Joseph s’intéressa vivement aux sciences , surtout aux mathématiques et à l’art des constructions. En même temps, par un singulier contraste, tant cette mobile nature avait de ressort, il aimait passionnément la musique. Plus tard, même aux heures d’angoisse, il consacra toujours quelques instants à sa chère musique. Ces goûts artistiques révoltaient le vieux Dupleix, qui espéra les anéantir en envoyant de bonne heure son fils en Amérique et en Hindoustan , mais il ne rapporta de ses voyages qu’un redoublement d’amour pour les beautés de la nature, et une ample moisson de notions nouvelles. Le beau et l’utile, le sentiment et l’intérêt, ce qu’il devait à lui-même et ce qu’il devait à son éducation se confondaient ainsi en lui
dans un harmonieux équilibre. A la fois artiste et négociant, rêveur et calculateur, Dupleix ressemblait à ces Athéniens d’autrefois, qui trouvaient le temps, sans négliger leurs affaires, d’admirer les chefs-d’œuvre de l’art et de la poésie. Ainsi s’expliquent les ardentes sympathies que valurent à notre éminent compatriote ces qualités diverses, si rarement réunies chez la même personne.
Le fermier général de Landrecies était un des directeurs de la Compagnie des Indes. Fidèle à son système de rigueur paternelle, il voulut se séparer définitivement de son fils, et, en 1720, le fît nommer membre du Conseil supérieur et commissaire des guerres à Pondichéry. Les titres étaient ronflants, mais les fonctions aussi modestes que peu rétribuées ; le jeune fonctionnaire ne pouvait pas compter, pour améliorer cette position précaire, sur la générosité paternelle. On conserve une lettre dans laquelle le vieux financier, écrivant à un ami de s’occuper du trousseau du nouvel employé de la Compagnie, en détermine soigneusement chaque article, et recommande de ne pas acheter trop de linge fin, « pareille prodigalité étant tout à fait hors de saison à la mer. » Tels furent les humbles débuts d’un administrateur qui allait bientôt avoir à sa disposition plusieurs millions de revenus, et régner en maître absolu sur trente-cinq millions de sujets !
Quand Dupleix arriva dans FHindoustan, en 1724, la situation commerciale de la Compagnie n’était pas brillante. La banqueroute de Law, sans la ruiner, l’avait ébranlée. Au lieu de rompre avec la routine et de s’engager résolument dans une voie nouvelle, les directeurs de la Compagnie s’étaient jetés avec avidité dans une série de spéculations, qui leur assuraient des bénéfices immédiats, mais aux dépens de l’avenir. Ils avaient contracté l’habitude des faux calculs et des gains usuraires, qui compromettaient leur crédit. Les Hindous, qui les avaient d’abord accueillis avec sympathie, commençaient à ne plus voir dans nos négociants que d’avides colporteurs, et peu à peu se retiraient. Le vide se faisait autour de nos établissements. La situation politique était pire encore. A l’exception de Pondichéry, qui, grâce à Martin, était devenue une vraie capitale, nos autres possessions n’étaient que de simples factoreries, et beaucoup d’entre elles purement nominales. Au Ben-
gale, nous avions Chandernagor et quelques entrepôts, Mazulipatam sur la côte d’Orissa; mais nous avions été obligés de renoncer à Surate. De plus, nous étions directement menacés par les Mahrattes, brigands dangereux, qui se souciaient peu de l’honneur et de la gloire, mais se livraient au pillage avec une ardeur qui ressemblait parfois à de l’héroïsme. Ainsi que les Normands du moyen âge, dans notre France carolingienne, ils ravageaient successivement toutes les provinces qui reconnaissaient l’autorité du Grand Mogol. On les voyait fondre comme un tourbillon sur les riches plaines de THindoustan, et, au terrible bruit de leurs timbales battant la charge, les populations effarées s’enfermaient dans les villes fortifiées. Nous avions à redouter encore la concurrence bien autrement dangereuse des Anglais. L’Angleterre n’avait dirigé que fort tard son activité vers les contrées de l’extrême Orient; mais, dès qu’elle eut compris les avantages de ce commerce, elle s’y engagea avec ardeur. Nous n’avons pas à raconter ici la création et les progrès de la puissance anglaise dans l’Hindoustan. Il nous suffira de rappeler que la Compagnie anglaise des Indes orientales, fondée à Londres, en 1599, sous le règne d’Elisabeth, végéta pendant tout le dix-septième siècle et ne devint réellement importante qu’après la mort de Louis XIV. Les Anglais possédaient à cette époque Bombay sur la côte occidentale, Saint-David et Madras au sud-ouest et au nord de Pondichéry sur la côte de Coromandel, et quelques autres comptoirs moins importants. Ils n’étaient ni plus puissants ni mieux organisés que nos compatriotes, mais ils les jalousaient, ils surveillaient leurs progrès , ils excitaient sous main les défiances des indigènes ; en un mot, ils cherchaient à contrebalancer notre influence. Les hostilités pourtant n’étaient pas encore déclarées : c’était plutôt une rivalité commerciale qu’une rivalité politique.
Telle était la situation financière et politique de l’Inde française lorsque Dupleix débarqua à Pondichéry en 1721. Direction mesquine et maladroite, territoire exigu, menaces des Mahrattes et concurrence anglaise. Les premiers jours furent douloureux, mais il ne se découragea pas. Il se mit à étudier avec ardeur les merveilles du pays où il se trouvait, et aussi les intérêts de la Compagnie. Il n’eut pas de peine à faire com-
prendre au gouverneur général, Lenoir, que la Compagnie avait tort de borner ses entreprises à l’achat de quelques cargaisons, toujours payées avec des fonds venus d'Europe. Il 1’engagea à ne pas négliger le commerce des côtes et de l’intérieur, ou, pour employer une expression technique, le commerce d'Inde en Inde. Lenoir, négociant fin et avisé, comprit tout de suite les avantages de la proposition de Dupleix, mais n’osa prendre sur lui d’outre-passer ses instructions; seulement, comme les règlements de la Compagnie ne défendaient pas à ses fonctionnaires de commercer pour leur propre compte, il autorisa, son jeune subordonné à tenter l’aventure. Dupleix, en effet, ouvrit directement avec les indigènes des relations qui lui donnèrent bientôt une grande fortune. Il est vrai de dire que son père, cette fois clairvoyant, s’était associé à ses entreprises et lui avait envoyé des fonds considérables, en sorte que Dupleix, tout en faisant ses propres affaires, ne négligeait pas celles de la Compagnie. Bien au contraire, notre influence grandissait peu à peu ; le nombre de nos vaisseaux augmentait, et les Compagnies rivales, ce qui était le meilleur indice de notre succès, frémissaient de jalousie.
La Compagnie aurait dû soutenir Dupleix ; mais le Conseil supérieur était composé en partie de spéculateurs incapables de voir dans une affaire autre chose que des dividendes à partager. Ils ne comprirent pas les projets grandioses de leur subordonné, et, en 1726, prononcèrent sa destitution. Dupleix indigné refusa d’obéir. Il n’obtint que quatre ans plus tard la justice qui lui était due. Le 30 septembre 1730, la sentence de destitution fut rapportée, et, comme compensation, il fut nommé directeur à Chandernagor.
Chandernagor, sur l’Hougly, non loin de l’embouchure du Gange, avait été occupée par la France, en 1676, et fortifiée dès 1688. Ce poste était destiné à concentrer le commerce du Bengale et à devenir comme le premier anneau d’une chaîne qui s’étendrait peu à peu sur la plus riche région de l’Hindoustan. En effet, le drapeau français s’était montré à Cassimbazar, à Dacca, à Balassor et à Patna; mais les agents de la Compagnie, à peu près délaissés par la métropole , s’étaient habitués à un doux farniente et ne se préoccupaient plus que de vivre au jour le jour. Aussi Chandernagor était-elle en pleine déca-
dence, et la situation misérable de cette factorerie s’était encore aggravée par les convulsions politiques dont le Bengale était alors le théâtre, quand Dupleix en fut nommé directeur. A vrai dire, tout était à refaire. Sans perdre son temps à de stériles démonstrations, Dupleix se mit résolument à l’œuvre et donna l’exemple du travail. Son père venait de mourir en lui laissant une grande fortune. Il en consacra tout de suite la majeure partie au commerce d’Inde en Inde, qui lui avait si bien réussi à Pondichéry. Il acheta et nolisa des navires, se procura des chargements, ouvrit des communications avec l’intérieur et attira les marchands indigènes. Animés par son exemple, les agents inférieurs secouèrent leur nonchalance. Dupleix avait pour tous de bonnes paroles et des secours effectifs. Aux uns il avançait de l’argent; il s’associait aux autres; il les encourageait tous. Chandernagor devint promptement un comptoir florissant. De 1731 à 1741, pendant les dix années de l’administration de Dupleix, plusieurs milliers de maisons furent bâties, et soixante-quatorze bâtiments appartenaient, quand il partit, aux négociants de Chandernagor. Ces vaisseaux portaient les marchandises du Bengale à Surate, à Yeddo dans le Japon, à Djedda et à Moka sur la mer Rouge. Ils ranimèrent le commerce, jadis actif, de Bassorah. Ils pénétrèrent même dans les ports encore fermés de la Chine. Dupleix ne négligea pas non plus le commerce continental. Il établit des relations avec les principales villes de l’intérieur, même avec le Thîbet. Chandernagor, sous sa vigoureuse impulsion, devint en peu d’années le plus florissant des comptoirs européens du Bengale. Les directeurs de la Compagnie appréciaient vivement l’avantage d’avoir investi de leur confiance un homme qui n’hésitait pas à associer sa propre fortune à celle de l’établissement qu’il dirigeait, et, à plusieurs reprises, il lui témoignèrent leur satisfaction. Lorsque le conseil supérieur de Pondichéry, jaloux de ces progrès, prétendit exercer sur Chandernagor une autorité dictatoriale, Dupleix refusa d’obéir et en appela aux directeurs. Ceux-ci non seulement lui donnèrent raison, mais encore le nommèrent, en remplacement de Dumas, qui demandait son rappel, gouverneur général de l’Inde française.
Dupleix était arrivé dans l’Hindoustan en 1720. Vingt et un
ans plus tard, en 1741, il était le chef suprême et le représentant officiel des intérêts de la Compagnie. Sa carrière avait donc été rapide et brillante, puisque, à l’âge de quarantequatre ans, il occupait une des plus hautes positions que pût rêver son ambition. De plus, il avait si activement travaillé à l’édifice de sa fortune, qu’il avait à peu près décuplé son héritage, et dans des opérations commerciales parfaitement légitimes. Aussi bien nul ne s’avisa jamais de l’accuser de corruption ou de péculat, même quand ses ennemis, conjurés pour sa perte, ne reculèrent pas devant la calomnie. Ce n’est pas un médiocre honneur, pour un homme qui mania des centaines de millions , que d’avoir imposé silence sur ce point à ses adversaires les plus déclarés. Dupleix prenait donc possession de sa nouvelle dignité avec la double autorité de fonctions honorablement remplies et de grandes richesses acquises au su de tous. Administrateur éminent et artisan de sa propre fortune, il inspirait une égale confiance. Essayons de montrer comment il la justifia.
L’empire du Grand Mogol était alors en pleine dissolution. Le shah de Perse venait de prendre et de piller Delhi, et d’imposer un tribut annuel de soixante et dix millions au successeur dégénéré de Tamerlan. Aussitôt, les provinces vassales s’étaient insurgées. Les Mahrattes avaient profité de la désorganisation générale pour piller indistinctement amis ou ennemis. Le Dekkan tout entier, et surtout la province de Carnatic, dans laquelle est enclavé Pondichéry, était ravagée par leurs hordes indisciplinées. La Compagnie anglaise profitait du désordre pour nous desservir auprès des indigènes, en leur persuadant que nous ne pensions qu’à les conquérir. Mais Dupleix ne redoutait ni les incursions des Mahrattes ni la concurrence anglaise. Il avait, sur la politique à suivre, des idées nettes et bien arrêtées, et il eut le mérite de s’y conformer rigoureusement. Le plan de Dupleix mérite d’autant plus notre attention que les Anglais l’ont adopté et n’ont eu qu’à s’en louer.
Dupleix pensait que les sociétés stationnaires de l’Orient
doivent être détruites ou absorbées par les sociétés toujours en progrès de l’Europe. Or, parmi les Européens, les Portugais ne comptaient plus, les Hollandais étaient en décadence. Restaient la France et l’Angleterre. Dupleix résolut de neutraliser l’Angleterre et de fonder un empire français dans l’Hindoustan. Gomme il savait que les négociants pusillanimes qui composaient le conseil de la Compagnie étaient incapables de le comprendre, il ne chercha même pas à leur communiquer ses projets ; car il était évident qu’ils l’auraient impitoyablement sacrifié, s’ils avaient seulement soupçonné, pour employer le belle expression de M. Henri Martin, que le génie d’un Richelieu avait mûri dans un comptoir. Avec une audace que le succès pouvait seul excuser, il prit sur lui d’entreprendre ce qu’on lui aurait formellement interdit même de tenter, s’il avait fait étalage de ses grandioses conceptions. Il entendait ne point procéder par la conquête brutale, car il aurait mis contre lui tous les intérêts opposés, mais prétendait s’immiscer dans la hiérarchie politique de l’Inde, sous le double titre de feudataire du Grand Mogol et de chef d’une colonie indépendante. Il avait l’intention de devenir Hindou sans cesser de rester Français , et il espérait bien saisir ou faire naître , en se mêlant aux affaires indiennes , de nombreuses occasions d’agrandissement. Telle était la pensée dominante : les moyens à employer varieraient suivant les circonstances.
En inaugurant dans l’Inde le système de colonisation que devait suivre plus tard l’Angleterre, Dupleix déploya une prodigieuse activité et un véritable génie. Sans perdre un seul instant de vue son titre de citoyen français, et sans oublier qu’il était le représentant officiel de son pays, il trouva le moyen de jouer un rôle prépondérant dans la politique orientale. Il est vrai de dire que sa femme fut pour lui le plus dévoué et le plus utile des auxiliaires. Fille d’un Français et d’une Portugaise, mais née dans l’Hindoustan, elle joignait au charme fascinateur de l’Indienne la souplesse et la ténacité de sa double origine. Elle possédait tous les dialectes du pays et rendit à son mari, surtout dans les moments critiques, des services dont personne ne pouvait mieux s’aquitter. Elle est restée célèbre dans la légende sous le nom de Joanna Béguin,
la princesse Jeanne. Les premiers actes de Dupleix montrèrent qu’il voulait à la fois se maintenir comme gouverneur de Pondichéry et comme vassal du Grand Mogol. Il revêtit les insignes de la dignité de nabab, autrefois conférée à Dumas, et reçut en cette qualité les hommages des petits chefs du voisinage. Revenu à Pondichéry, il s’y entoura d’un grand luxe, car il n’ignorait pas combien les imaginations orientales sont accessibles au côté brillant et matériel des choses. En effet, les Hindous du Carnatic s’habituèrent à le considérer comme un des fonctionnaires du souverain résidant à Delhi. Dupleix voulait en même temps leur prouver qu’il était le chef d’une colonie indépendante. Persuadé que le meilleur moyen de le leur persuader était d'occuper une position à peu près inexpugnable, il fit travailler en toute hâte aux remparts de Pondichéry . Ces fortifications étaient en mauvais état ; elles n’existaient même pas du côté de la mer, et la Compagnie, qui jugeait de pareilles dépenses inutiles, avait défendu non seulement d’en élever de nouvelles, mais même, de réparer les anciennes : Dupleix osa désobéir. Il se crut responsable devant son pays de la conservation d’une place de cette importance. Il fit réparer les anciens murs et construire des bastions et des forts du côté de la mer. Comme la Compagnie le laissait sans argent, il sut faire face à ces prodigieuses dépenses avec sa bourse et son crédit. Combien est-il de gouverneurs qui auraient ainsi engagé leur propre fortune au service de l’État?
Dupleix avait eu raison d’enfreindre les ordres absurdes de la Compagnie. Les remparts de Pondichéry assuraient sa retraite en cas d’insuccès. Ils lui permettaient en outre de tenter, sous le couvert du Grand Mogol, un établissement territorial. Ces précautions étaient d’autant plus nécessaires que la guerre menaçait, et que nos ennemis les Anglais essayeraient à la première occasion de ruiner une ville dont ils jalousaient la prospérité. Cette guerre ne tarda pas à éclater : ce fut la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748).
Les directeurs de la Compagnie française apprirent avec terreur l’ouverture des hostilités, et crurent en prévenir le désastreux effet en proposant à la Compagnie anglaise de garder la neutralité. La Compagnie accepta, mais déclara
qu’elle ne prenait aucun engagement pour la marine royale. Cette longanimité cachait un piège, car la marine royale française n’avait alors aucun vaisseau dans les mers d’Asie , tandis que les Anglais y possédaient une petite escadre, qui prit aussitôt la mer, enleva tous ceux de nos navires marchands qu’elle rencontra, et menaça Pondichéry. Les directeurs auraient dû s’engager énergiquement dans la lutte et le gouvernement envoyer dans ces parages des forces imposantes. Il n’en fut pas question. On ne prévint même pas Dupleix de ce qui se passait en Europe, en sorte qu’il se trouva bientôt réduit à une position presque désespérée. Ce fut dans ces circonstances critiques qu’il se montra ce qu’il était, un génie de premier ordre. Sa fermeté d ame ne fut surpassée que par son habileté. Tout en soutenant le moral de ses compatriotes, il persuada aux Hindous que leur intérêt était de soutenir la France contre l’Angleterre. Il fit servir à sa protection le respect traditionnel qu’éprouvaient les Hindous pour la majesté mogole, et les amena à menacer les Anglais du sac immédiat de Madras, s’ils se risquaient à assiéger Pondichéry. Comme les multitudes qui composaient les armées asiatiques imposaient encore un certain respect aux Européens, et que, d’un autre côté, les boutiquiers du conseil supérieur de Madras n’étaient ni plus intelligents, ni animés de sentiments plus patriotiques que les directeurs de Paris, les Anglais acceptèrent l’avertissement et se tinrent immobiles. Pondichéry était sauvé par la diplomatie de son gouverneur et la protection très inattendue des nababs hindous. Dupleix ne se faisait pourtant aucune illusion. Il savait que la politique asiatique est variable. Il n’ignorait pas que les Anglais pouvaient se raviser d’un moment à l’autre, et que, en ce cas, sa situation serait de nouveau compromise. Aussi reçut-il, avec des transports de joie, la nouvelle que le pavillon français s’était enfin montré au large, et qu’une escadre arrivait à son secours sous le commandement d’un amiral, nommé Mahé de La Bourdonnais.
Le nom de La Bourdonnais est resté populaire. Son souvenir a été immortalisé par le poétique roman de Paul et Virginie ,
Aux yeux de ceux qui se contentent des notions courantes, il passe non seulement pour un brave à toute épreuve et un administrateur éminent, mais aussi pour une victime des injustices de son collègue. On ne peut que souscrire à la première partie de cet éloge. Certes La Bourdonnais fut un de nos meilleurs amiraux, et fît preuve, à diverses reprises, d’une capacité administrative peu commune. Mais, loin d’être le type de l’honneur, il fut au contraire entaché de corruption et de fourberie. Les documents anglais le prouvent surabondamment.
La Bourdonnais naquit à Saint-Malo en 1699. Il était tout à fait le contemporain de Dupleix, né en 1697. A peine âgé de dix ans, il s’embarquait pour les mers du Sud, et, depuis, ne cessa de naviguer. En 1722, il entra au service de la Compagnie, et s’empara en 1726 de la ville indienne de Maihi, à laquelle il imposa le nom qu’elle porte aujourd’hui, et qui était le sien. En 1735, nommé gouverneur des îles de France et de Bourbon, il les administra avec le plus grand soin. A la première nouvelle de la guerre, comprenant d’instinct qu’il fallait à la France une flotte dans les mers indiennes, et que le gouvernement ne se déciderait jamais à défendre ces possessions lointaines, il conçut le projet extraordinaire d’improviser une escadre et de l’amener au secours de Dupleix. Tour à tour charpentier, mécanicien, forgeron, tisserand, il réussit à créer de toutes pièces, et rien qu’avec ses ressources, une flotte importante montée par des matelots exercés. On ne saurait trop admirer son incomparable énergie. Par malheur, ces qualités précieuses cachaient un honteux égoïsme. Tout seul, et maître absolu de ses hommes, il aurait sans doute rendu à sa patrie des services éclatants. Subordonné à un homme qu’il jalousait, il allait commettre fautes sur fautes. Tant qu’il ne fallut point partager l’autorité, il déploya l’indomptable ardeur de son caractère; mais, dès qu’il se crut amoindri par la présence d’un supérieur, l’amour-propre, ou plutôt l’envie, étreignit son cœur et obscurcit son intelligence.
Le 8 juillet 1746, l’escadre de La Bourdonnais jetait l’ancre devant Pondichéry, après avoir dispersé la flotte anglaise. Dupleix, qui avait admirablement accueilli son libérateur, le pria de couronner son triomphe en assiégeant Madras. Ce projet était depuis longtemps arrêté entre eux. Leur correspondance
officielle en fait foi, et, ne l’eût-il pas été, c’était l’occasion de l'exécuter. Pourtant La Bourdonnais refusa. Il répondit à Dupleix que ses navires n’étaient pas assez forts pour attaquer Madras, que le moment de l’année était mal choisi, et il allégua d’autres prétextes aussi médiocres. Quelle est donc la cause d’un pareil changement chez un homme qui avait jusque-là donné de si admirables exemples de hardiesse et de résolution? La nature humaine est ainsi faite, que les hommes d’action, habitués à commander et à exécuter, ne cèdent qu’avec une extrême répugnance à une autorité supérieure. La Bourdonnais ne voulait plus obéir à Dupleix, et il n’hésita pas à sacrifier à sa jalousie les intérêts immédiats de la France. Dupleix, étonné d’une résistance dont il ne soupçonnait pas le motif, essaya de prendre La Bourdonnais par la douceur. Il répondit à ses aigres missives par des lettres flatteuses. Il poussa la condescendance jusqu’à priver Pondichéry d’une partie de sa garnison, qu’il embarqua sur le vaisseau de l’amiral. Voyant enfin qu’il ne pouvait triompher de son mauvais vouloir, il finit par lui intimer des ordres et le somma de partir.
La Bourdonnais se décida, tout en maugréant, à obéir. A peine en campagne, il redevint lui-même. Il fit avancer ses vaisseaux jusque sous les murs de Madras, et prit pour bombarder la ville des mesures si énergiques que le gouverneur anglais, terrifié, demanda à se rendre, avant même que le feu eût sérieusement commencé. Deux mille Français venaient ainsi de s’emparer d’une grande ville défendue par de formidables remparts (15-21 septembre 1746). La Bourdonnais exigea que les Anglais fussent tous prisonniers de guerre, et que tous les biens meubles, soit delà Compagnie, soit des particuliers, fussent livrés aux Français; mais il promit également de restituer la ville et les prisonniers moyennant une rançon de neuf millions. Dupleix ne voulait à aucun prix restituer Madras, car la possession de cette place assurait à tout jamais la puissance française dans l’Hindoustan. Il refusa donc de reconnaître la validité d’un acte contraire à ses ordres, et déclara qu’il ne ratifiait pas la capitulation. Il écrivit en même temps à La Bourdonnais pour le rappeler au sentiment du devoir et lui démontrer ses torts politiques. L’amiral répondit à ces avances par une explosion de fureur. 11 se répandit en grossières in-
jures et se permit des licences pour lesquelles il aurait dû passer devant un conseil de guerre. Ainsi ne s’avisa-t-il pas, pour avoir le champ libre, d’embarquer sur son escadre le contingent de Pondichéry, qu’il menaça de transporter à l’île de France, si Dupleix ne revenait pas sur ses déterminations. Quand les commissaires du gouverneur arrivèrent à Madras pour lui signifier rultimatum de son supérieur hiérarchique, il les traita avec un insolent mépris et les fit arrêter. Il eut même l’audace, à l’aide de documents tronqués, de faire croire qu’il était investi de l'autorité suprême. Les Anglais, joyeux de cette querelle, cherchèrent à en tirer parti. Sur tous les points, ils donnèrent raison à La Bourdonnais. Ils allèrent même plus loin. Ils achetèrent sa connivence. Le fait est aujourd’hui prouvé. On a démontré, pièces en main, que La Bourdonnais s’était vendu, pour un million, aux membres du conseil de Madras. L’amour du lucre aurait donc fait un traître d’un homme éminent, et l’aurait poussé à méconnaître l’autorité suprême de Dupleix et à compromettre les intérêts de la France !
Pendant que se prolongeaient ces tristes débats, approchait l’époque de la mousson. On nomme ainsi un brusque changement de température qui bouleverse l’océan Indien et oblige les navires à rentrer dans leurs ports ou à prendre la haute mer. La Bourdonnais connaissait la mousson et savait que ses navires étaient fort exposés sur cette côte inhospitalière; mais il s’obstina à rester devant Madras, soi-disant pour rendre la place aux Anglais. Dans la nuit du 13 au 14 octobre éclata l’ouragan. Des huit vaisseaux qui avaient jeté l’ancre, un mois auparavant, dans la rade de Madras, quatre furent perdus corps et biens, deux rendus tout à fait incapables de naviguer, et les deux derniers tellement endommagés qu’ils ne purent qu’à grand’peine reprendre la mer. Douze cents hommes avaient disparu. La flotte française avait soudain cessé d’exister. C’était le naufrage de la fortune de La Bourdonnais.
Il semble en effet que l’amiral, au désespoir de cette catastrophe, dont il était le principal auteur, n’ait plus eu d’autre pensée que de se retirer, sans plus s’inquiéter de ce qu’il laissait après lui. Pourtant il eut encore l’audace , malgré les ordres formels de Dupleix , de confirmer la capitulation de
Madras. Après une station de deux jours dans les eaux de Pondichéry, il partait pour l’île de France, où il arrivait le 15 décembre. Il avait manqué sa destinée, et son crime nous coûtait l’empire de l’Inde. Conquérant de Madras et maître de l’Océan, soutenu par Dupleix, encouragé par l’opinion, il aurait pu en effet prendre Calcutta et ruiner la puissance anglaise. Il ne sut pas se vaincre lui-même. Aussi bien la punition l’attendait. A peine arrivé à l’île de France, il y trouva un successeur installé. Il voulut retourner en Europe pour se justifier. En doublant le cap de Bonne-Espérance, il iut assailli par une tempête et obligé de se réfugier à la Martinique. Apprenant que la route était obstruée par des croiseurs anglais, et impatient d’arriver en France pour se disculper, il se rendit sous un nom supposé à Saint-Eustache, y convertit sa fortune en bijoux et prit passage sur un vaisseau hollandais. Le navire qu’il montait fut pris et conduit dans un port anglais. La Bourdonnais fut reconnu et déclaré prisonnier de guerre, mais on l’accueillit avec distinction. Il aurait pu rester à Londres, où la cour et le public le comblaient de prévenances; mais, en agissant ainsi, il reconnaissait implicitement les accusations lancées contre lui. En effet une instruction judiciaire avait été commencée. Il était prévenu d’avoir méconnu les ordres du roi, d’avoir fait des conventions secrètes avec l’ennemi, et d’avoir détourné les fonds de la Compagnie. La Bourdonnais demanda et obtint l’autorisation de se rendre en France pour se justifier.
A peine arrivé, on le conduisit à la Bastille. Telles étaient alors les lenteurs de la justice qu’il resta trois ans dans cette sombre prison, où on le traita avec une sévérité fort déplacée. On ne lui permit en effet ni de voir sa famille, ni de se servir de papier et d’encre. Il fut obligé d’écrire ses mémoires avec du vert-de-gris et du marc de café sur des mouchoirs blancs empesés avec du riz et séchés au feu. Ces rigueurs le posèrent en victime. Dès qu’il put se faire entendre, comme l’opinion publique s’était prononcée en sa faveur à cause de l’injuste traitement qu’il venait de subir, il n’eut pas de peine à se disculper. D’ailleurs l’accusation de trahison n’était pas soutenable; il n’avait qu’à rappeler ses états de service. L’accusation de désobéissance était plus sérieuse; mais il exhiba les
instructions ministérielles qu’il avait reçues et qui manquaient en effet de précision. Restait l’accusation de péculat : mais on manquait de preuves. Seuls les directeurs de la Compagnie anglaise ou les membres du Conseil de Madras auraient pu démontrer sa culpabilité. Ils se gardèrent bien de le faire. La Bourdonnais fut donc acquitté; mais sa santé était ruinée par la captivité, et la Compagnie lui disputait les débris de sa fortune. Il mourut ruiné par le chagrin le 10 novembre 1753, Son habile justification et le traitement immérité qu’il avait subi lui valurent le rôle sympathique de victime. La France entière le pleura, sans savoir la vraie cause de ses malheurs, et Dupleix passa pour un rival jaloux et égoïste. Les Anglais, dont l’intérêt était d’accréditer cette légende , ne cessèrent dans leurs ouvrages et par leurs actes de protester en faveur de La Bourdonnais, et, presque jusqu’à nos jours, la postérité a ratifié cet arrêt, sans même le discuter.
Ce fut un grand malheur pour la France que cette rivalité. Si ces deux hommes, si bien faits pour se compléter l’un l’autre, avaient combiné leur action au lieu de compromettre leur succès par de mesquines questions d’amour-propre, l’Hindoustan tout entier nous appartiendrait peut-être à l’heure actuelle. Dupleix eût été la tête, et La Bourdonnais le bras, mais il ne sut pas ou ne voulut pas sacrifier son égoïsme à l’intérêt général, et les Anglais restèrent maîtres du sol de l’Inde.