INTRODUCTION
tLa colonisation commence avec l’histoire. Aussi loin que remontent les souvenirs ou les traditions de l’humanité, à peine les sociétés sont-elles constituées, qu’il s’en détache des rejetons. Grâce à cette incessante expansion, la terre s’est peuplée peu à peu. L’Asie centrale a dégarni ses plateaux pour animer les solitudes européennes ou les rivages de la Chine et des Indes. L’Europe, à son tour, a tiré de son sein les races diverses qui se partagent aujourd’hui l’Amérique, et voici que de nouveaux continents sont entamés, et que, lentement mais sûrement, les déserts australiens et les profondeurs mystérieuses de l’Afrique s’ouvrent à la dévorante activité de nombreux colons. C’est ainsi que l'homme prend possession de son domaine, qu’il dompte et assouplit la nature, qu’il propre la civilisation. Il n’est pas de plus noble spectacle dont il lui soit donné d’être à la fois le témoin et l’agent. Bacon l’écrivait avec une conviction émue, comme s’il pressentait que la grandeur future de son pays reposait sur la colonisation : « Parmi les œuvres anciennes et héroïques, brillent au premier rang les colonies. » Colonise eminent inter antiqua etheroica opéra.
4 L’histoirc de la colonisation est toujours une histoire intéressanté : nous pouvons ajouter que l’histoire de la colonisation
française est particulièrement intéressante. Néanmoins telle est la force du préjugé ou plutôt de la routine nationale, que, dans notre pays, l’attention publique s’est toujours portée de préférence sur les affaires d’Europe. Même à l’époque où nos colonies furent très prospères, on n étudia guère leur histoire. A peine connaissait-on leur origine, et on se souciait peu de leur développement. Nous connaissons dans leurs plus infimes détails les faits et gestes de tel ou tel grand seigneur, et nous ignorons presque le nom de Champlain, fondateur du Canada; d’André Brue, créateur du Sénégal; de Dupleix, qui fonda aux Indes un empire de trente-cinq millions de sujets. Nous ignorons même ce qui se passe de nos jours. Combien d’entre nous connaissent le nom des généraux qui ont conquis l’Algérie, de l’amiral qui donna à la France la Nouvelle-Calédonie, ou des audacieux explorateurs qui viennent de parcourir l’Indo-Chine, en faisant respecter et aimer notre pavillon, non point par des milliers, mais bien par des millions d’indigènes ? Puisque nous sommes de tous les peuples de l’Europe celui qui s’élève avec le plus de véhémence contre les idées antiques et les institutions surannées, bien qu’en réalité il n’en soit aucun qui reste attaché plus obstinément à ces idées et à ces institutions, n’est-ce pas, dans la limite de nos forces, rendre service à notre pays que de laisser de côté, pour quelque temps, la vie de nos souverains, les victoires ou les défaites de nos généraux, les habiletés ou les maladresses de nos diplomates, et de nous attacher de préférence aux exploits de nos découvreurs, a la description des pays qui reconnaissent notre influence, à l’étude de leurs ressources et de leurs richesses?
L’étude historique et géographique des colonies françaises nous permettra encore de détruire quelques-uns de ces préjugés fortement enracinés, qui font le désespoir des économistes et des philosophes, et auxquels pourtant nous nous attachons en France avec toute la vivacité de notre ignorance. Combien de fois par exemple n’avons-nous pas entendu dire, ou n’avons-nous pas répété nous-mêmes : « La France n’a pas le génie colonisateur?» Nous pouvons, au contraire, affirmer que
peu de peuples en Europe ont, plus que le peuple français, une aptitude aussi prononcée au labeur énergique et persévérant de la colonisation. Nous avons sans doute éprouvé de nombreux déboires aux colonies; nous avons occupé bien des points que nous ne possédons plus aujourd’hui, et où nos suceesseurs ont fondé des établissements de premier ordre. Mais la responsabilité de ces désastres et de ces pertes ne doit pas retomber uniquement sur nos colons. Sans doute on peut leur reprocher leur goût exagéré pour les aventures ou leur trop grande facilité à adopter les mœurs et les idées des populations primitives; mais les échecs que nous avons éprouvés, il faut les imputer encore aux fautes des gouvernements qui se sont succédé en France et surtout à l’ignorance de la nation et à son indifférence pour ces lointains succès. La meilleure preuve que nous avons le génie colonisateur, c’est qu’il existe en ce moment toute une nation, le Canada, qui nous doit son origine, qui parle encore notre langue, et qui resterait partie intégrante de la nation française sans la déplorable politique de Louis XV.^Une autre preuve, c’est que celles de nos colonies où nous avons sérieusement et résolument pratiqué la colonisation, Martinique, Guadeloupe, Réunion, sont enviées par les autres nations. Au Sénégal, depuis les quinze à vingt années qu’on s’en occupe d’une façon active, les progrès sont continus. De même en Cochinchine, de même et surtout en Algérie, car le nombre des immigrants augmente singulièrement dans cette France africaine. Aussi bien les étrangers nous rendent la justice que nous nous refusons à nous-mêmes. Voici en effet ce que nous lisons dans l’ouvrage du colonel Malleson, un Anglais qui vient de consacrer un intéressant ouvrage à l’histoire des Français en Inde, car ceci est un des traits de notre caractère que nous soyons réduits à chercher à l’étranger des renseignements sur notre histoire coloniale : « On admire beaucoup et on cite souvent l’Angleterre pour avoir résolu ce grand problème de gouverner à quatre mille lieues de distance, avec quelques centaines d’employés civils et quelques milliers d’employés militaires, ses immenses possessions de l’Inde. S’il y a
quelque nouveauté, quelque hardiesse et quelque génie politique dans cette idée, il faut reconnaître que l’honneur en revient à Dupleix, et que l’Angleterre, qui en recueille aujourd’hui le prolit et la gloire, n’a eu qu’à suivre les voies que le génie de la France lui avait ouvertes. » Il ne faudrait donc pas adopter les conclusions vraiment par trop faciles de ces prétendus sages, qui aiment à expliquer le présent par le passé et à prouver à un peuple qu’il ne pouvait pas réussir, puisqu’il n’a pas réussi. L’étude attentive des faits nous démontrera au contraire que, malgré l’insuccès final, la colonisation en France n’a pas été si inutile ou si malheureuse qu’on veut bien le dire.
Une autre opinion fausse, mais celle-là bien plus dangereuse et contre laquelle on ne saurait trop s’élever, c’est qu’il ne faut pas coloniser, parce que la colonisation est pernicieuse. Cette fois encore, nous n’hésiterons pas à le proclamer bien haut : au contraire, il faut coloniser, coloniser à tout prix, et la colonisation non seulement n’est pas dangereuse, mais encore patriotique et de première nécessité.
Certains économistes prétendent, il est vrai, que la colonie la plus florissante est toujours une charge et souvent un danger pour la métropole. Ils rappellent avec amertume que les colons, devenus riches et puissants, grâce aux sacrifices répétés de la mère patrie, ne cherchent qu’à rompre violemment les liens qui les rattachaient à elle. Ils répètent volontiers le mot de Montesquieu : « Les princes ne doivent pas songer à peupler de grands pays par les colonies... L’effet ordinaire des colonies est d’affaiblir le pays d’où on les tire, sans peupler ceux où on les envoie. » L’opinion diamétralement opposée est la vraie. Les divers partis qui nous divisent, tout en s’étonnant de ce que la France n’exerce plus en Europe son influence d’autrefois, aiment à rejeter les uns sur les autres la responsabilité de notre décadence. Peutêtre ont-ils tous également raison, car nous avons tous bien des fautes à nous reprocher; mais ce qu’aucun de ces partis ne semble soupçonner, c’est que cette décadence tient pour beaucoup à la ruine de notre empire colonial. Personne en
effet ne peut contester que non seulement nous n’occupons plus le premier rang parmi les peuples qui possèdent des colonies, mais encore que nous sommes presque les derniers parmi les peuples qui colonisent. Si nous ne considérons que les principaux éléments qui mesurent l’importance politique et économique, tels que l’étendue, et la population, nous ne venons qu’après l’Angleterre, la Hollande, l’Espagne et même le Portugal. On évalue en bloc la superficie de nos colonies à
60.000. 000 d’hectares, habités par six millions de sujets. Or l’étendue territoriale des colonies anglaises paraît dépasser
2.000. 000.000 d’hectares, la sixième partie du monde habitable, quarante fois plus que la France, et plus de deux cent millions de sujets asiatiques, africains ou américains reconnaissent la suzeraineté anglaise, ce qui fait à peu près le sixième de la population totale du globe. En Hollande, les proportions relatives sont à peu près aussi considérables. En effet, ses trois millions d’habitants régnent sur 170,000 000 d’hectares et vingt millions d’âmes. L’Espagne a conservé de son ancienne souveraineté de splendides débris, qui lui assurent encore 30,000,000 d’hectares et sept millions de sujets. Le Portugal lui- même est proportionnellement mieux doué que la France, bien que son infériorité absolue ne lui assigne que le cinquième rang. Il possède en effet plus de 100,000,000 d’hectares et trois millions de sujets. De tous ces chiffres, il résulte que l’Angleterre compte sept colons pour un métropolitain, la Hollande cinq pour un, le Portugal à peu près un colon pour un métropolitain, l’Espagne un colon pour deux métropolitains, et la France seulement un colon pour six métropolitains. Il n’y a pas à se le dissimuler, notre infériorité est flagrante et elle s’accuse tous les jours davantage.
Or il devient évident que, dans la politique comme sur les champs de bataille, si le nombre n’est pas le seul élément de puissance, il devient de plus en plus le principal; et il n’aura échappé à personne que l’équilibre de la population entre les peuples européens a été détruit au détriment de la France à partir du jour où la France a cessé de coloniser.
Une objection se présente : Est-il vrai de dire que la population d’un pays peut s’augmenter à la laveur d’une émigration considérable sortie de ce pays? Assurément, et nous allons essayer de le prouver. L’Angleterre a peuplé l’Amérique du Nord et l’Australie; elle a envoyé aux Indes et en Afrique des milliers d’émigrants, et néanmoins sa population a triplé depuis un siècle. La Russie s’étend silencieusement sur la moitié dé l’Asie, de l’Oural au Pacifique, de l’océan Glacial au Plateau central, et le czar a maintenant plus de quatre-vingt millions de sujets, tandis que son grand-oncle Alexandre Ier n’en avait que quarante. L’Allemagne n’a pas de colonies directes, mais ses habitants émigrent facilement et en grand nombre aux Etats-Unis, à la Plata, en Orient, partout, jusqu’au Japon ; pourtant , malgré cet exode continuel , la population de l’Allemagne double tous les quarante-trois ans, c’est-à-dire que nous sommes comme débordés par le flot toujours montant des populations voisines, et que si nous ne prenons pas des mesures énergiques, si en un mot nous ne nous efforçons pas de rétablir l’équilibre rompu à nos dépens , nous cessons de compter parmi les grandes nations. Il n’y a qu’un moyen de rétablir cetéquibre : coloniser de nouveau.
Nous ne sommes plus une nation dans l’enfance : nos ennemis nous accusent même d’avoir atteint la vieillesse. Sans être aussi énergique dans nos appréciations, avouons au moins que nous avons atteint l’âge mûr. Or, dans les nations déjà mûres une des causes principales qui arrêtent le développement de la colonisation, c’est la crainte de voir un peuple trop nombreux encombrer un sol trop étroit. Mais, sous ce rapport, nous n’avons aucune crainte à concevoir. En France même, l’espace ne manque pas. En Sologne, dans la Brenne, dans les Landes, dans la région des Alpes et dans bien d’autres endroits, on se plaint du manque de bras. Nous ne sommes donc pas ^encombrés, loin de là; et le serions-nous que nous avons à nos portes de gigantesques territoires qui n’attendent pour être fécondés que la présence des colons. L’Algérie par exemple, qui nourrissait au temps de la domination romaine de quinze à vingt
millions d’habitants, n’en compte plus aujourd’hui que trois à peine. Nos colons présents et futurs peuvent donc se rassurer. L’espace ne leur manquera pas de sitôt.
Aussi bien ce n’est pas cette crainte chimérique qui arrête l’essor de la colonisation. C’est un mal plus grave encore, et nous demandons ici la permission de mettre à nu une de nos plaies sociales les plus aiguës et les plus dangereuses : Si nous ne colonisons plus, c’est surtout parce que le sentiment mal compris des intérêts de la famille diminue chaque jour la population et empêche par conséquent la colonisation. Il n’est malheureusement que trop vrai que nos familles n’augmentent plus, et que nous ne pouvons envoyer nos enfants hors de France, parce qu’ils sont à peine assez nombreux pour continuer et perpétuer la famille. Un philosophe anglais, dont les théories immorales ont eu un sinistre retentissement, Malthus, prétendait que les peuples heureux étaient ceux où le nombre des décès l’emportait sur celui des naissances, car, disait-il, les chances de richesses et le bien-être augmentaient incessamment pour les survivants. Il semble que la France, depuis quelques années, ait cherché à s’appliquer ces lugubres et désespérantes théories. Est-il besoin de citer l’exemple si connu du département du Calvados, dont la population diminue chaque année en raison inverse de la richesse qui augmente? S’il nous est permis d’apporter ici un argument personnel, n’avons-nous pas entendu des paysans de ce département se désoler comme d’un malheur de la naissance d’un nouveau-né, attendu qu’il faudrait partager l’héritage et diminuer la fortune? Au nom de la morale honteusement violée, au nom de L'intérêt bien entendu de la patrie, il nous faut protester contre ce honteux exemple. On a dit avec raison que les grandes familles prospéraient toujours : on 1e dira également des nations dont la population augmente incessamment. Sparte a péri par le manque d’hommes, écrivait Polybe, cet appréciateur si éminent des causes de la décadence de son pays. Gardons-nous de laisser dire, dans quelques siècles d’ici, que la France a également péri par le manque d’hommes!
Il faut donc encourager la colonisation par tous les moyens possibles. Recommencer tout de suite cette grande œuvre, semer autour de notre pays des Frances nouvelles, qui resteront unies à la métropole par la communauté du langage, des mœurs, des traditions et des intérêts; dépenser au dehors l’exubérance de forces et la fièvre d’activité qui nous dévorent au dedans ; profiter de l’occasion inespérée que nous présente la fortune pour envoyer en Algérie, en Indo-Chine ou au Sénégal les déshérités et les déclassés, c’est là peut-être la suprême ressource et la condition de notre régénération future. Plaise à Dieu que ceux de nos compatriotes auxquels les malheurs et les angoisses de l’heure présente n’ont pas encore enlevé tout espoir ouvrent enfin les yeux à l’évidence et, retournant le mot fatal : « Périssent les colonies plutôt qu'un principe ! » s’écrient avec tous les vrais citoyens : « Périssent toutes les utopies et tous les prétendus principes plutôt quune seule colonie ! »
Nous avons pourtant déjà perdu de belles et magnifiques colonies. C’est une histoire lamentable, que nous n’avons pas le courage d’entreprendre ici ; nous nous contenterons d’en exposer à grands traits les principaux épisodes, comme la préface indispensable à l’étude de nos colonies actuelles.
Passons rapidement sur les premiers siècles de notre histoire, non sans faire remarquer que nos ancêtres, les Gaulois, ont laissé dans le monde antique le renom d’une race à la fois turbulente et sociable, et qu’ils ont fondé presque autant de villes et de royaumes qu’ils en ont détruit. Les Francs et les Normands, qui, d’abord conquérants de la Gaule, finirent par se fondre avec les Gaulois et formèrent un peuple nouveau, ne passent Das non plus pour avoir été sédentaires. L’Angleterre, le Portugal, la Hongrie, Naples, Jérusalem, Antioche, Constantinople, Chypre et l’Egypte, vingt autres Etats, en obéissant à des princes français, devinrent autant de colonies françaises. Ce n’étaient pas, il est vrai, des colonies dans le sens moderne du mot, car l’esprit de colonisation ne ressemble pas à l’esprit de conquête. Il nous faut reporter nos
premières véritables colonies à l’époque où nos pères renoncèrent à leur humeur guerroyante pour songer aux entreprises productives, et cette époque remonte à cinq siècles seulement, au règne de Charles Y le Sage. L’Asie n’était encore accessible que par terre. L’Amérique et l’Océanie n’étaient pas découvertes. L’Afrique seule étendait ses côtes au sud et invitait aux lointaines pérégrinations par l’attrait de richesses mystérieuses plutôt désirées qu’entrevues. C’èst par l’Afrique que commencèrent les véritables voyages de découverte, et c’est en Afrique que nos compatriotes les Normands fondèrent la première colonie française.
En 1364 et les années suivantes, quelques marchands de Dieppe et de Rouen parcoururent les côtes de Guinée et y fondèrent des comptoirs, nous dirions plutôt des loges, qui facilitèrent le trafic avec les indigènes ; mais les désastres qui signalèrent le règne de Charles VI, les guerres de revendication nationale soutenues par Charles VII, et les pénibles débats qui marquèrent le commencement du règne de Louis XI arrêtèrent ce premier essor de la colonisation. Quand recommencèrent les expéditions à la côte d’Afrique, les Normands y trouvèrent installés en maîtres les Portugais. Notre première domination sur les côtes africaines fut donc éphémère.
Avec le xvie siècle s’ouvre une ère nouvelle dans l’histoire des découvertes maritimes. Colomb trouve à l’est un continent; Yasco de Gama trace vers l’Inde un chemin direct. Sur leurs traces s’élance toute une légion d’héroïques aventuriers, surtout espagnols et portugais. La France ne joue qu’un rôle effacé dans ces croisades d’un nouveau genre. Nos rois, occupés à de stériles guerres d’ambition, perdaient en Italie leur temps et leurs ressources et se souciaient peu des découvertes maritimes. Cette indifférence royale explique comment d’autres peuples, à cette époque, se partagent sans nous les territoires, les populations et les richesses. Nos marins et nos négociants n’avaient pourtant pas renoncé à tenir la mer ; mais, comme ils ne prenaient conseil que d’eux-mêmes et
n’agissaient qu’en leur nom privé, ils ne se préoccupaient pas de conserver le souvenir de leurs expéditions. On sait pourtant que nos Basques pénétraient dans les mers septentrionales et jusque sur le banc de Terre-Neuve dès le commencement du siècle; on a gardé le nom de Denis de Honfleur, qui reconnut la côte du Brésil en 1503, de Paulmier de Gonneville, qui, la même année, fut jeté par la tempête sur les rivages de l’Amérique du Sud. On connaît également les frères Parmentier, qui, en 1528, débarquent à Sumatra, visitent les Moluques, les Maldives, et montrent le pavillon français à Madagascar ; mais ce n’étaient là que des entreprises isolées et sans avenir. Enfin le roi François Ier, jaloux des prétentions exclusives des rois d'Espagne et de Portugal, après avoir demandé, non sans esprit, qu’on lui montrât l’article du testament d’Adam qui l’excluait d’Amérique, envoya à deux reprises un marin florentin, Giovanni Verazzano, explorer les régions boréales de l’Amérique et prendre possession de Terre-Neuve. Ce fut notre première colonie officielle. Quelques années plus tard, en 1535, un Malouin, Jacques Cartier, retournait à Terre-Neuve, remontait le Saint- Laurent jusqu’à l’endroit où s’élève aujourd’hui Montréal , et faisait partout reconnaître l’autorité de la France. Dès lors, le Canada — ainsi se nommait le pays — devint pour nos colons en Amérique un centre de ralliement. Par malheur, ce beau feu ne dura pas. Notre infortunée patrie fut, pour de longues années, plongée dans toutes les horreurs de la guerre religieuse , et , jusqu’au rcgne réparateur de Henri IV, ses rivaux s’étendirent à leur aise au delà de l’Océan.
Un homme pourtant s’était rencontré, qui aurait voulu diriger sur ces terres vierges l’exubérance brutale de forces qui débordait en France. L’amiral Gaspard de Coligny, vaste intelligence et noble cœur, essaya à diverses reprises de fonder en Amérique comme autant de Frances nouvelles, qui étendraient au loin l’influence de la patrie ; mais, si son génie conseillait ces expéditions, sa présence ne les animait
pas. Elles échouèrent misérablement. Villegaignon au Brésil, Ribaut et Laudonnière en Floride, ne réussirent qu’à ajouter quelques pages glorieuses à notre histoire d’outre-mer, mais leurs efforts n’aboutirent qu’à de sanglantes catastrophes. En dehors de Terre-Neuve êt du Canada, il n’y a dans tout le xvie siècle qu’un seul établissement français qui se maintienne. Encore est-il bien faible! En 1560, deux simples négociants de Marseille, Thomas Lynch et Carlin Didier, fondent dans la régence d’Alger, pour l’extraction du coraiÇ le Bastion du Roi, quelque temps après transféré à La Calle.
Le xvne siècle est l’époque de nos grands succès coloniaux® Nous n’avons plus à lutter désormais contre l’Espagne et le Portugal, qui ont achevé leurs conquêtes maritimes, mais contre l’Angleterre et la Hollande, déterminées à compenser leur longue inaction par une énergie et une obstination à toute épreuve. Deux grands rois, Henri IV et Louis XIV, et deux grands ministres, Richelieu et Colbert, tous les quatre pénétrés du vif sentiment de l’honneur et de l’intérêt national, se mettent résolument à la tête du mouvement colonial, et, grâce à leur féconde initiative, la France déborde de tous les côtés à la fois.
Sous Henri IV, La Ravardière et Rasily reconnaissent la Guyane et en prennent possession au nom de la France. De Mont et Poutrincourt font de l’Acadie (aujourd’hui Nouvelle-Ecosse) une annexe du Canada. En 1608, Champlain, reprenant la route ouverte par Cartier, remonte de nouveau le Saint-Laurent et fonde Québec. Aussitôt les colons affluent. Ce ne sont plus seulement des chasseurs ou des pêcheurs, mais de véritables colons, adonnés aux travaux de la terre. Des villes se fondent, des forêts sont remplacées par des champs fertiles, et le Canada devient réellement la Nouvelle-France.
Richelieu, continuateur de la pensée et des projets de Henri IV, ne ménagea à la Nouvelle-France ni les encouragements ni la protection royale. On trouve dans sa Correspondance les preuves répétées de son intelligent dévouement aux matières coloniales. Le Canada, grâce à lui, recule ses limites
dans tous les sens, autour de la région des grands lacs, et sur le cours des fleuves. Les Indiens, attirés et séduits par la facilité de nos mœurs, acceptent avec plaisir notre souveraineté et deviennent nos plus fermes appuis. Belain d’Esnambuc, de 1625 à 1635, occupe dans les Antilles Saint-Christophe, la Martinique, la Guadeloupe et Marie-Galante. Quelques aventuriers débarquent à la Tortue et de là passent à Saint-Domingue, dont bientôt la moitié nous appartiendra. En 1635, Cayenne est fondée et devient la capitale d’une nouvelle colonie, la Guyane, qui porta d’abord le beau nom de France équinoxiale. Richelieu ne se contentait pas de disputer l’Amérique à l’Espagne; il cherchait aussi à l’extrême Orient, dans les mers indiennes, à arracher au Portugal sa suprématie. Depuis quelque temps, nos marins et nos négociants appréciaient l’heureure position de Madagascar. En 1643, Pronis en prend possession au nom de la France, et la grande île africaine, devenue la France orientale , est choisie pour être le foyer de rayonnement de l’influence française dans l’Orient asiatique.
Les premières années du règne de Louis XIV sont marquées, à cause des troubles incessants de la Fronde et des préoccupations extérieures, par un ralentissement dans notre extension coloniale. Si nous ne fondons pas de colonies nouvelles, toutes nos anciennes grandissent et étendent leur cercle d’action. Ainsi nos colons canadiens découvrent les sources du. Mississipi et les montagnes Rocheuses. Aux Antilles, les Saintes, la Désirade, Grenade, Sainte-Lucie, Saint-Martin, Saint-Barthélemy, Sainte-Croix, la Dominique et Tabago deviennent possessions françaises. A Madagascar, Flacourt, le successeur de Pronis, annexe les Mascareignes et nomme Bourbon l’une d’entre elles. Enfin Colbert arrive au ministère, et, comme il comprenait l’importance économique des colonies, il applique toute sa vigueur de volonté à consolider et à augmenter celles que possédait déjà la France. Grâce à lui, sont constituées deux puissantes Compagnies, soutenues directement par la famille royale et par les plus grands seigneurs et les plus riches capi-
talistes de l’époque, la Compagnie des Indes orientales et la Compagnie des Indes occidentales, qui se partagent la France d’outre-mer. Aussitôt les colonies font d’immenses progrès. Ogeron de La Boire fonde à Saint-Domingue un établissement modèle. Nos Antilles passent à l’état de mines précieuses. Au Canada, Pile Saint- Jean et l’Acadie étendent le territoire de la Nouvelle* France. Deux intrépides découvreurs, Cavelier de la Salle et Yberville, explorent le cours entier du Mississipi et constituent, sous le nom de Louisiane, une nouvelle et im* mense province française. A l’exception des côtes de l’Atlantique comprises entre la mer et les Alleghanys, depuis la pointe de Floride jusqu’au cap Saint-Jean, nous étions alors les maîtres incontestés de toute l’Amérique septentrionale. Cette grandeur passée ne saurait nous inspirer trop de regrets. Quarante millions d’hommes vivent aujourd’hui dans cette région qui a été française et qui le serait encore sans nos fautes! Est-il donc vrai que la France n’ait pas le génie colonisateur ? et quel est le peuple qui, en moins d’un siècle, a reconnu, défriché, peuplé et civilisé une aussi énorme étendue de terrain? Nos efforts ne se bornaient pas à l’Amérique. L’amiral d’Estrées s’emparait en Afrique d’Arguin, de Portendick et de Gorée, qu’il annexait au Sénégal. En Asie, nous prenions pied aux Indes par la création de comptoirs à Surate (1663) , Ceylan et San-Tomé (1677), et par la fondation en 1683 de Pondichéry et Chandernagor. Notre position coloniale était alors unique. Dans toutes les parties du monde, nous possédions ou des positions stratégiques ou de véritables provinces, peuplées et exploitées par des Français. Alors on était sûr de faire rapidement fortune, et tous ceux qui se sentaient au/œur de l’énergie et de la décision n’hésitaient pas à faire leur tour hors de France. Aussi quelle perspective indéfinie de puissance et quelles sources inépuisables de richesses! Mais, en fait de progrès colonial comme de tout autre, ne pas avancer, c’est reculer. Toute stagnation présage la décadence, et celte décadence n’arriva que trop promptement. Nous n’avons pas ici à en rechercher les causes. Il nous suffira de constater le fait dans sa doulou-
reuse réalité et de déplorer les conséquences de la ruine de
notre empire.
Avec le xvin0 siècle commencent les désastres. Louis XIV, engagé dans l’impolitique succession d’Espagne, est forcé, par le traité d’Utrecht, de céder aux Anglais Terre-Neuve et l’Acadie, ces deux avant-postes du Canada, et Saint-Christophe, la plus ancienne de nos colonies sous la zone torride. Il achète par ces dommages certains des avantages bien aléatoires (1713). Son successeur, Louis XV, est plus malheureux encore, mais aussi plus coupable, car il ne se rendit même pas compte de l’étendue de ses pertes, et ses contemporains l’aveuglèrent également sur les conséquences de ce désastre national. Après les guerres que nous soutînmes contre l’Angleterre, il nous fallut signer le honteux traité de Paris en 1763 et renoncer à tout espoir d’être désormais puissance prépondérante au delà des mers. Par ce traité, nous cédions aux Anglais tout le Canada et aux Espagnols la Louisiane, c’est-à-dire que nous abandonnions la Nouvelle-France tout entière. Nous renoncions encore à la Grenade, à Saint-Vincent, à la Dominique et à Tabago, dans les Antilles; au Sénégal, sauf Gorée, en Afrique; à l’Hindoustan, en Asie. La monarchie perdait ainsi par sa faiblesse, par ses erreurs et par ses vices, la meilleure part des territoires acquis en deux siècles de labeurs incessants et de conquêtes prodigieuses. Le traité de 1763 est pour la France une honte et un désastre. Nous n’avons pas encore réussi à nous relever de ce coup terrible, dont nous subissons encore les conséquences.
La guerre d’indépendance d’Amérique, qui marqua les premières années du règne de Louis XVI, releva sans doute notre honneur militaire, mais notre gloire fut stérile. Do tous nos sacrifices, nous n’emportâmes en effet comme unique compensation que la restitution du Sénégal et de Tabago.
Dès lors nous n’avons plus à enregistrer, jusqu’en 1815, que des revers. En 1783, Saint-Domingue proclame son indépendance, et une expédition coûteuse ne réussit pas à nous rendre cette reine des Antilles. En 1800, la Louisiane nous est resti-
tuée; mais le premier Consul la vend trois ans plus tard aux États-Unis pour une somme dérisoire. L’Égypte, Corfou et Malte, qui nous avaient quelque temps appartenu, nous échappent bientôt. Aux traités de 1815, nous perdons l'île de France dans l’océan Indien, Tabago et Sainte-Lucie dans les Antilles. Ces pertes cruelles n’ont pas encore été réparées.
Heureusement pour la France, une ère nouvelle commence pour nos colonies avec le xixe siècle. Il semble que nos divers gouvernements aient renoué la tradition du xvne siècle et essayé de reconstituer notre empire colonial. La Restauration fait reconnaître nos droits sur Madagascar et colonise sérieusement le Sénégal. L’armée du dernier Bourbon prend Alger en 1830 et, par ce brillant succès, prépare la conquête du pays. Cette conquête fut l’œuvre principale de la dynastie d’Orléans. Notre bonne fortune nous a donné l’occasion inespérée de réparer toutes nos pertes, et de fonder à quarante-huit heures de la France une France africaine, qui, tôt ou tard, prolongera le territoire national, et nous consolera de pertes récentes, dont le souvenir ne s’éteindra pas de sitôt. A cette grande conquête, la dynastie d’Orléans ajouta quelques petites acquisitions, le Gabon, Assinie, Grand-Bassam sur la côte occidentale d’Afrique, Nossi-Bé et Mayotte près de Madagascar, les Marquises et Taïti en Océanie, mais elle commit la faute de se laisser devancer par les Anglais à la Nouvelle-Zélande.
Le second Empire a occupé la Nouvelle-Calédonie en 1853, les îles Tuamotu en 1859, achevé la conquête de l’Algérie par la soumission de la Kabylie en 1854, singulièrement agrandi le Sénégal de 1855 à 1870, acheté sans l’occuper Obock au sudouest du détroit de Bal-el-Mandeb; enfin nos soldats et nos marins, après plusieurs années de lutte, ont occupé six des provinces de la Cochinchine, soumis le Cambodge à notre protectorat, et rétabli l’influence française dans l’extrême Orient.
La troisième République vient de soumettre i’Annam à notre protectorat, de racheter Saint-Barthélemy à la Suède, de convertir en sujétion le protectorat que nous exercions à Taïti, d’augmenter notre domaine colonial au Sénégal et au
Gabon, et dans le bassin de l’Ogooué, d’étendre à la Tunisie le protectorat français, et elle est à la veille de conquérir le Tongking et peut-être de s’établir à poste fixe à Madagascar et aux Nouvelles-Hebrides.
Depuis 1815 et surtout depuis 1871, nous assistons donc à une véritable renaissance coloniale. Quelles que soient nos opinions politiques, nos sympathies et nos antipathies, il nous faudra rendre justice à tous les gouvernements qui ont eu le bon sens de distraire une partie des ressources de la France pour cette œuvre honorable et utile de la colonisation. Des hommes et de l’argent que nous avons dépensés depuis 1815 en guerres insensées ou en entreprises maladroites, que reste-t-il? Que l’on calcule au contraire le peu qu’on a dépensé pour les colonies, et que les résultats soient comparés! Ce rapide examen nous convaincra que ceux-là seuls ont sérieusement travaillé à la grandeur, à la puissance extérieure et à la richesse de la patrie, qui ont ouvert à son industrie et à son commerce de nouveaux débouchés, qui lui ont donné la faculté de se retremper et de se régénérer par le travail, qui en un mot ont fondé de nouvelles colonies.
Nos colonies actuelles sont aujourd’hui : en Afrique, Sénégal, comptoirs de Guinée, du Gabon et de l’Ogooué, Réunion, annexes de Madagascar, Obock, Algérie et Tunisie; en Asie, établissements indiens, Cochinchine, Cambodge etTong-King; en Océanie, Taïti, Tuamotu, Marquises et Nouvelle-Calédonie; en Amérique, Saint-Pierre et Miquelon, Martinique, Guadeloupe et Guyane. Ce sont ces colonies, à l’exception de l’Algérie et de la Tunisie, dont nous allons résumer l’histoire, présenter la description et énumérer les richesses.