‹ Colonies françaisesChapitre 4 sur 111 · LE SÉNÉGAL BIBLIOGRAPHIE · texte numérisé non relu

LE SÉNÉGAL BIBLIOGRAPHIE

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1« — Géographie historique,

*Le Sénégal est la première en date de nos possessions d’outremer, et il a pris depuis quelques années une telle importance, que la nécessité s’impose à tous ceux de nos compatriotes qui s’intéressent à la prospérité de leur patrie, de connaître et son histoire, et ses ressources, et son avenir probable.

On appelle Sénégal, ou Sénégambie, la région située sur la limite du désert et des terres fertiles, au point précis où s’arrête la race blanche et où commencent à se montrer les nègres. Au nord, sables brûlants; au sud, pays fertile, mais malsain; à l’est, massif montagneux qui n’a pas encore de nom; à l’ouest, l’Atlantique. De grands fleuves, parmi lesquels on distingue

le Sénégal, la Gambie et le Rio Grande, parcourent et fertilisent la région. Ce sont des voies toutes tracées pour le commerce de l’Afrique intérieure. Les voyageurs européens connaissent depuis longtemps les avantages de cette position. Ils ont rivalisé entre eux pour attirer à leurs comptoirs les indigènes du littoral ou les caravanes de l’intérieur. On ne saurait dire avec précision à quelle époque a été fondé le premier poste français du Sénégal, mais il est certain que cette fondai tion est antérieure au xvne siècle, et probable que ce sont des 'Normands de Rouen qui, chassés des côtes de Guinée par la jalousie portugaise et la coupable indifférence du gouvernement, se formèrent en compagnie, vers 1582, et concentrèrent leurs efforts sur un établissement qu’ils fondèrent à l’embouchure du Sénégal, d’abord dans une petite île nommée Bocos, puis dans une autre île qui prit le nom de Saint-Louis. Ces marchands portèrent sur les rives du Sénégal leur expérience des affaires et leur caractère loyal et sympathique. La première date certaine de l’histoire du Sénégal français est celle de 1626, époque à laquelle fut nommé directeur de la compagnie Thomas Lombart. De 1626 à 1664, nouveau silence. On possède pourtant deux relations sur cette période, celle de Jannequin Rochefort, et celle des capucins rouennais Alexis et Bernardin de Renouard; mais elles ne présentent qu’un intérêt médiocre. En 1664, la petite colonie fut donnée, moyennant indemnité, à la Compagnie des Indes occidentales, que venait de fonder Colbert. Bien qu’on ignore la nature précise et l’importance du commerce fait par les Normands dans ce pays, il semble néanmoins que leurs affaires prospéraient, car ils abandonnèrent leurs exploitations fort à contre-cœur, et seulement quand ils y furent contraints. Dès lors commence l’histoire officielle du Sénégal.

On peut diviser cette histoire en trois périodes distinctes. La première, la plus longue, mais la moins remplie, s’étend de 1664 à 1815. Le Sénégal n’est alors qu’un comptoir d’échange. Dans la seconde période, de 1815 à 1854, on essaya mal à propos d’y établir une colonie agricole. De 1854 à nos jours, dans la troisième période, le Sénégal subit une nouvelle transformation et devient un foyer d’influence d’où rayonnent, dans toutes les directions, notre civilisation et notre prépondérance.

LE SÉNÉGAL

Le Sénégal fut d’abord administré par des compagnies dont les opérations étaient purement commerciales. De 1664 à 1758, sept de ces compagnies se succédèrent; mais aucune d’elles ne réussit. Nous n’insisterons pas sur cette' lamentable énumération de fautes et d’imprudences, de faillites et de banqueroutes. Un seul de nos gouverneurs fait exception. Par la largeur de ses vues et la fertile ingéniosité de ses plans, André Brue était tout à fait à la hauteur de ses fonctions. Si nous étions plus attentifs aux découvertes géographiques de nos compatriotes, il occuperait une place éminente dans notre histoire coloniale, car il a donné à nos possessions sénégaliennes des limites qui n’ont pas encore été dépassées, et il a dirigé des explorations sur des contrées qu’on n’a pas encore toutes revues depuis l’époque où il vivait. De 1694 à 1721, il administra le Sénégal à divers titres, et, pendant cette longue carrière, malgré la mauvaise volonté ou les absurdes instructions des diverses compagnies dont il fut l’agent, il ne cessa de se conduire d’après un plan bien arrêté, et il aurait certainement réussi, si on lui avait permis de l’exécuter. A lui seul remontent les premiers projets de colonisation sérieuse du Sénégal, projets dont les hésitations et la faiblesse des gouvernements ou le malheur des temps firent ajourner pendant près d’un siècle la réalisation.

En 1758, pendant la déplorable guerre de Sept Ans, les Anglais nous enlevèrent une première fois le Sénégal. Ils furent obligés de nous le rendre en 1783, lors de la guerre d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique ; mais ils nous le reprirent une seconde fois pendant les guerres du premier Empire, pour nous le rendre définitivement en 1817. La Méduse, cette frégate de sinistre mémoire, portait les fonctionnaires et les soldats chargés de la recevoir de la main des Anglais, quand elle périt dans un naufrage tristement fameux , symbole néfaste de l’avenir réservé à notre établissement sur la terre sénégalaise.

De 1817 à 1854, en effet, trente-sept gouverneurs généraux ou intérimaires se succédèrent au Sénégal, sans y apporter de changements marquants. En dépit de ses riches productions et de sa réelle fécondité, le Sénégal semblait une terre maudite. Aucun colon ne venait s’y installer à demeure. Les rares Européens qui l’habitaient, entasssés sur un îlot malsain, sans

verdure, sans arbres et presque sans eau potable, n’y venaient que pour s’enricher et retourner au plus vite en France. Quant aux fonctionnaires, ils se croyaient en disgrâce quand on les envoyait au Sénégal; ils n’aspiraient qu’au moment de le quitter. Il est vrai que la position de nos administrateurs n’avait alors rien d’attrayant. A l’exception de Saint-Louis près de l’embouchure du fleuve, de Bakel dans le haut Sénégal, de Senoudébou dans la Falémé, et de Gorce sur la côte, nous n’étions nulle part les maîtres. Aucun terrain ne nous appartenait en droit et d’une manière définitive. Même à Saint-Louis, nous étions censés sur le territoire du roitelet de Sor. Comme nous ne nous étions encore révélés aux indigènes que comme des marchands, ils nous traitaient en marchands. Les Maures nous méprisaient, et les nègres, qui nous croyaient anthropophages, nous détestaient. Les uns et les autres ne perdaient aucune occasion de nous témoigner leur dédain ou leur haine. Le plus singulier, c’est que pas un de nos gouvernements ne protesta contre ces humiliations pour ainsi dire quotidiennes. Sous forme de cadeaux, la France payait de véritables tributs à ces misérables souverains, et ce n’étaient pas seulement les rois sénégalais, mais encore des personnages secondaires et jusqu’à des esclaves, qui vivaient ainsi à nos dépens. Ces tributs avaient cessé d’être de notre part de simples complaisances. Ils étaient bel et bien consentis à perpétuité, avec toutes les formes les plus solennelles, et sanctionnés par des lois spéciales. Si, du moins, ces rois africains, qui exploitaient notre faiblesse, avaient eu pour eux le prestige delà force; mais iis ressemblaient étrangement à ces pasteurs des peuples dont parle Homère, qui ne dédaignaient pas de se servir à eux-mêmes de cuisiniers et de maîtres d’hôtel. Quant à leurs compagnes, on ne pouvait, il est vrai, les comparer à la Nausicaa, lavant elle- même à la rivière le linge sale de sa famille, et cela par la meilleure des raisons, — elles possèdent fort peu de linge, — mais elles remplissaient des offices analogues et n’avaient pas plus de majesté. Ces grotesques tyranneaux s’étaient arrogé le droit de permettre ou de défendre aux négociants français d’entrer en relations commerciales avec leurs sujets. Nous avions beau redoubler à leur égard de complaisances et de douceur, ils se permettaient encore contre nous

LE SÉNÉGAL

des vols et des violences de toute nature. Non-seulement les Européens n’avaient pas le droit de remonter le Sénégal, mais les habitants de Saint-Louis, qui seuls jouissaient de ce privilège, ne pouvaient s’arrêter devant le moindre village sans payer auparavant ce qu’on appelait la coutume. Avant même de savoir si l’on ferait ou non des affaires, il fallait s’exécuter et payer la coutume. Malheur à qui tentait de se dérober à cet humiliant usage! On saisissait à bord des navires portant notre pavillon les marchandises qui ne provenaient pas directement des escales autorisées, et qui, par conséquent, n’avaient pas payé la coutume. Le roi des Maures Trarzas, le plus puissant des monarques sénégalais, avait fini par tarifer comme il suit ses prétendus droits aux escales de son territoire : deux pièces d’une cotonnade bleue, nommée guinée , par mille kilogrammes de marchandises achetées, et deux autres pièces pour la même quantité de marchandises portées à Saint-Louis. Outre les droits, les coutumes lui réservaient deux pièces de guinée pour son repas, deux autres pièces pour sa bagatelle , c’est-à-dire pour son plaisir, une pièce et demie pour la bagatelle de la reine, une demi-pièce pour la bagatelle du ministre. En outre, l’acheteur européen devait chaque soir envoyer au ministre un plat de riz, sous peine d’une amende de deux francs cinquante centimes par plat. En cas de refus, on fermait la traite , c’està-dire que les relations commerciales étaient brusquement interrompues.

En résumé, vexations de tout genre, outrages quotidiens, menaces d’expulsion, telle fut, jusqu’en 1854, la situation de la France au Sénégal. Le rôle ne convenait ni à notre dignité ni à nos intérêts; aussi quelques fonctionnaires demandaient-ils, à se soustraire aux exactions de ces roitelets et conseillaient-, ils au gouvernement une politique plus conforme à son honneur et à ses traditions. Tout à coup, un nouveau danger menaça la colonie et ne nous laissa plus d’autre alternative que de plier bagage ou de repousser la force par la force.

A l’heure actuelle s’opère dans le mahométisme une sorte de renaissance. Il semble que la foi des croyants se ranime et que leur ancienne ardeur se réveille. Des missionnaires, que l’on croit partis de Bokhara ou de Samarkand, parcourent en tous sens l’Afrique, qui jusqu’alors était restée à peu près

LES COLONÏES FRANÇAISES

fermée à leurs prédications. Leur parole brûlante, l’austérité de leur vie et plus encore la conformité de leurs préceptes avec les instincts et les nécessités des races africaines, produisent sur ces peuples encore enfants la plus vive impression. Les Africains se convertissent en masse au mahométisme. De proche en proche, les missionnaires musulmans font des prosélytes. Ils sont déjà parvenus à l’Atlantique, et une partie des tribus sénégalaises a rompu avec son grossier fétichisme et embrassé, avec toute l’ardeur qui caractérise les néophytes, leur religion nouvelle. Or, entre chrétiens et musulmans, il n’y a pas de conciliation possible. Depuis le jour où se heurtèrent pour la première fois les deux croyances, et quel que soit l’endroit où se rencontrèrent les disciples du Christ et ceux de Mahomet, aux rives du Jourdain ou à celles du Chéliff, dans les plaines du Danube ou sur les sierras espagnoles, une lutte inexpiable s’est engagée entre les deux croyances. C’est un duel à mort. Il faut que les uns ou les autres cèdent ou soient anéantis. Lorsque les tribus sénégalaises se furent converties au mahométisme, elles continuèrent cette tradition déjà plusieurs fois séculaire, et cherchèrent à jeter à la mer les colons français, non pas seulement à cause de leur nationalité, mais bien plus encore à cause de leur religion. Dès 1826, les chefs maures, récemment convertis, de la rive droite du Sénégal, essayèrent de surprendre Saint-Louis. Ils renouvelèrent leur tentative en 1830, 1832 et 1843. Sans doute, ils échouèrent constamment; mais, s’ils ne réussirent pas à nous enlever les postes occupés par nous, au moins firent-ils plier sous leur joug les populations noires, trop éloignées de notre main protectrice. Bientôt toute la vallée du Sénégal fut le théâtre de scènes odieuses. Sous prétexte de croyances religieuses, les ambitieux et les bandits de tout genre se partagèrent le pays conquis et le découpèrent en véritables fiefs. La France tolérait ces désordres, mais cette indifférence passait aux yeux des indigènes pour de la faiblesse, et nos gouverneurs, qui se rendaient compte de la situation, prévoyaient déjà le jour prochain de notre expulsion définitive.

En 1854, le danger devint sérieux. Un marabout sénégalais, Omar, qui revenait d’un pèlerinage à la Mecque et à Médine, d’où il rapportait le titre vénéré de Al-Hadji, « le pèlerin, » vou-

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lut jouer dans son pays natal le rôle fructueux de successeur illuminé de Mahomet. Il avait entendu parler d’Abd-el-Kader et de la longue résistance qu’il nous opposa en Algérie. Il espéra que, dans la riche vallée du Niger, à Ségou et à Tombouctou, il parviendrait, en jouant le même rôle, à se créer un véritable empire. Aussi n’hésita-t-ii pas à proclamer sa mission divine, et, après s’être assuré le concours de ses amis, se mit-il en campagne, prêchant la guerre sainte contre les infidèles chrétiens, et aussi contre les populations encore adonnées au fétichisme. Gomme il promettait à ses soldats les biens de ce monde et, s’ils venaient à succomber dans la lutte, les délices du paradis musulman, il eut bientôt réuni les fanatiques et les bandits de l’Afrique occidentale. Tous les déclassés, dont les dernières guerres avaient singulièrement augmenté le nombre, grossirent ses bandes, La terrible horde se jeta d’abord sur les Malinkès du Bambouk. On nomme ainsi la riche et fertile région qui s’étend entre le Sénégal et le plus important de ses affluents, la Falémé. Pas une chaumière ne resta debout. Tout fut rasé ou brûlé, et la population détruite ou emmenée en captivité. Al-Hadji avait divisé son armée en trois corps : le premier, remontant le Sénégal, le second, la Falémé, et le troisième, au milieu du pays, entre les deux fleuves, de manière que pas une case, pas un être vivant ne pût leur échapper. Quelques années plus tard, en 1859, un de nos officiers les plus distingués, M. Pascal, parcourait le Bambouk et retrouvait encore les traces de ces dévastations systématiques. Du Bambouk, Al-Hadji passa dans la vallée du Niger. Il voulait s’emparer de Ségou, le centre de la résistance fétichiste. Repoussé de ce côté, le prophète se rejeta au nordest, sur le Kaarta, dont il fit un désert. Il traita de même le Kassou. Après ces exploits trop faciles, mais qui lui avaient fait une sinistre réputation, il menaça directement nos postes et vint mettre le siège devant le petit fort de Médine, récemment construit par l’homme qui fut le véritable créateur de notre puissance au Sénégal. Sous les murs de ce fortin allait se briser sa puissance!

Le général Faid herbe a rendu à son pays, dans la funeste guerre de 1870, de réels services. Si pourtant la postérité conserve le nom du commandant de l’armée du Nord, ce sera

surtout parce qu'il a donné à la France un véritable empire en Afrique. Faidherbe s’était pris d’affection pour le Sénégal. Il résolut de consacrer à sa rénovation sa vive intelligence et son énergique activité. Nommé gouverneur en 1854, et comprenant que tolérer la continuation d’un pareil état de choses et laisser se prolonger la domination et les ravages de Al-Hadji, c’était renoncer à tirer le Sénégal de l’état de torpeur où il languissait depuis deux siècles , il se décida à substituer peu à peu l’influence française à la domination indigène, en passant brusquement de la défensive à l’offensive et en montrant aux Africains que la France était résolue à faire respecter son pavillon. Il voulait en un mot fonder notre prépondérance politique et militaire sur les deux rives du fleuve. Il consacra douze ans à cette tâche ardue et eut la gloire de la mener à bonne fin.

Il fallait en premier lieu cantonner sur la rive droite du Sénégal trois grandes tribus de Maures nomades, Braknas , Trarzas et Douaiches , et empêcher leurs incessantes razzias sur la rive gauche. Trois années de luttes assurèrent ce résultat, le plus durable peut-être qui ait été obtenu. 11 fallait ensuite imposer nos volontés aux différents Etats nègres échelonnés le long du fleuve et sur la côte. L’annexion du Oualo et de divers territoires aux environs de Saint-Louis, la construction des postes de Matam et Médine , l’occupation de Rufisque , Soal et Kaolacky et la conquête du Diander réalisèrent cette seconde partie du programme. Une suite non interrompue d’opérations de guerre, de traités et de missions politiques étendit nos possessions, affermit notre influence et consolida le cercle de nos relations commerciales. Peu à peu, à l’écho de ces lointains succès, se modifia l’opinion publique. On commença à se rendre compte en haut lieu de l’importance des résultats acquis ; on ne marchanda plus au gouverneur les renforts et les subsides qu’il réclamait. Pourtant il lui manquait encore le prestige d’une éclatante victoire. Al-Hadji le lui fournit fort à propos en venant mettre le siège devant Médine.

Ce fort avait été fondé par Faidherbe dans une admirable position, à une lieue en aval de la grande cataracte du Félou. C’était à la fois un poste de défense et un poste d’observation. A l’abri de nos canons, plusieurs milliers de malheureux Afri-

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cains, échappés aux massacres du prophète, avaient bâti un village et un tata, sorte de citadelle en pierre et en terre. Le commandant de Médine, Paul Holl, prévoyant l’orage qui allait fondre sur lui, avait relié le fort au tata par un double terrassement. Il s’était assuré du concours des indigènes, qui avaient réclamé sa protection, et le chef de ces derniers, un certain Sambala, lui avait promis de mourir à ses côtés plutôt que de se rendre. La garnison régulière se composait de 64 personnes dont 11 Européens seulement, mais elle était brave et résolue. Le 19 avril 1857 paraissait l’avant-garde d’Al-Hadji. Le marabout avait confié les échelles d’assaut aux plus fanatiques de sa troupe et ne leur avait épargné ni les encouragements ni les promesses. C’était pour lui une partie décisive. Vainqueur des chrétiens, il pouvait tout attendre de l’avenir ; vaincu au contraire, la croyance à son apostolat était sinon détruite, au moins fort ébranlée. Aussi était-il résolu aux derniers sacrifices pour s’emparer de Médine. Le lendemain 20 avril, 20,000 musulmans se ruaient à la fois contre le fort de Médine et le tata de Sambala. Contrairement à l’habitude africaine, ils s’avançaient silencieusement et en masses profondes. Le prophète ne leur avait-il pas annoncé que les canons des blancs ne partiraient pas ! Pendant plusieurs heures, le feu de nos soldats ouvrit de larges trouées dans leurs rangs; mais ils ne reculaient pas. Ils bravaient la mort le sourire aux lèvres. L’attaque, commencée au point du jour, ne se termina que vers les onze heures, et encore les Al-Hadjistes cédèrent plutôt à la fatigue qu’au découragement.

Pendant le combat, Àl-Hadji, entouré de ses femmes, était resté en vue du fort, attendant sa prise pour y faire son entrée solennelle. On raconte qu’il pleura de rage, quand ses soldats l’entraînèrent avec lui dans leur retraite. Telle était sa fureur, qu’il essaya de renouveler l’assaut de la place, bien que convaincu de l’inutilité d’une attaque de vive force. Deux fois repoussé avec des pertes énormes, il se décida enfin à convertir le siège en blocus, espérant que la famine ou le manque de munitions auraient bientôt raison des défenseurs de la place. Cette tactique était la meilleure. Notre commandant, qui en connaissait tous les dangers, avait expédié des courriers à tous les postes ; il avait également écrit pour demander des approvi-

sionnements, mais aucun secours ne lui était annoncé. Les assiégeants avaient resserré leurs lignes d’investissement et coupaient toute communication avec le dehors. Dès la fin de mai, les vivres étaient rares à Médine, et la nombreuse population du tata commençait à souffrir de la faim. M. Holl mit en commun toutes les subsistances et réduisit tout le monde à la ration. Les arachides constituaient la principale ressource; mais, comme le bois manquait, au lieu de les brûler, il fallait se résigner à les manger pilées et mouillées. Depuis longtemps, le vin et l’eau- de-vie avaient disparu, la farine et le biscuit étaient avariés. Chaque jour, les assiégeants se rapprochaient des murs et s’efforçaient par leurs promesses et leurs menaces de décourager les intrépides défenseurs du fort. Ils cherchaient aussi à semer la division et la défiance, en promettant la vie sauve à tous, sauf à Paul Holl, aux Européens et à Sambala. Ce n’étaient pas de vaines menaces. On connaissait, pour l’avoir éprouvée, la férocité des Al-Hadjistes, et, pour peu que les renforts espérés tardassent davantage, Médine succomberait fatalement.

La poudre manqua bientôt. On s’en procura de fort mauvaise en vidant un certain nombre d’obus. Les soldats étaient pour la plupart réduits à un seul coup. Les volontaires et Sambala lui-même venaient fréquemment demander des munitions à M. Holl, et le commandant se contentait de leur répondre : « J’ai là , dans ce magasin, beaucoup de poudre; mais n’avons-nous pas tué assez d’ennemis? L’air en est empesté. Attendez le jour du combat, et n’ayez peur; la délivrance approche. » Cependant, à part lui, notre commandant reconnaissait que le fort, dépourvu de vivres et de munitions, ne tiendrait plus longtemps. Déjà ses hommes ne pouvaient plus supporter les gardes et les veilles, et près de 6,000 Africains, entassés dans le tata, mouraient de faim et de misère. Déterminé à ne pas capituler, Holl fît part de sa résolution au sergent Desplat, et tous deux convinrent de mettre le feu aux dernières munitions, quand ils verraient l’ennemi pénétrer dans la place.

Le 18 juillet, il n’y avait plus à Médine de vivres que pour quelques heures, et quels vivres! lorsque de sourdes détonations retentirent au loin. La petite garnison courut aux murs,

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tout enfiévrée d’espoir. Bientôt on croit voir des costumes européens. Plus de doute. Ce sont les libérateurs. C’étaient eux en effet, et Faidherbe à leur tête. Le général, à la première nouvelle de l’investissement, avait donné ordre au vapeur le Guet-dnar de porter à Médine des renforts et des munitions; mais les eaux du fleuve étaient basses, et le navire ne pouvait avancer. Faidherbe réunit alors deux à trois cents hommes, quitte Saint-Louis sur le Basilic , rallie, en passant, le Guet-dnar et couru à Médine. Par bonheur, les eaux avaient monté, et les paquebots passèrent. C’était un acte singulièrement hardi que de se heurter ainsi avec une poignée d’hommes contre toute une armée, que les calculs les plus modérés portaient au moins à 25,000 hommes. En aval de Médine, face à face, sur les deux rives du fleuve, se dressent deux gigantesques rochers, les Kippes, qui semblent comme une écluse, dans l’ouverture béante de laquelle le fleuve se précipite avec rapidité. Al-Hadji avait fait occuper ces roches par un corps nombreux, dont les feux plongeants arrêteraient tout navire en marche. Tenter de forcer ces deux redoutes naturelles était bien dangereux. Faidherbe imagina de débarquer tout son monde sur la rive droite et d’attaquer le Kippe de cette rive. Les Al-Hadjistes, qui ne s’attendaient pas à cette attaque audacieuse, s’enfuirent en désordre. Aussitôt le général installe un obusier, dont les coups bien dirigés vont frapper le Kippe de la rive gauche et en chassent l’ennemi.

Au même moment, le Basilic forçait le passage et, à la vue de nos soldats, Holl et Sambala ordonnaient une sortie générale. « De la poudre ! De la poudre ! réclame le chef nègre. Il y a longtemps que je n’en ai plus, réplique le commandant de Médine. — Et ce magasin qui en était plein? — Qu’aurais-tu fait si je t’avais avoué ma pénurie? — Les blancs sont habiles; tu as bien fait. Je te remercie. » Quelques instants après, les assiégeants, pris entre les baïonnettes des assiégés et les balles de l’armée libératrice, se débandaient dans toutes les directions, et Faidherbe, pénétrant dans le fort, s’assurait par lui-même de ce qu’il avait fallu d’énergie aux défenseurs de la place pour résister 95 jours, du 19 avril au 18 juillet, à un ennemi si déterminé. Le prestige d’Al-Hadji était à tout jamais détruit. Celui de la France, au contraire, ne cessa pas de

grandir. Ce siège et cette résistance héroïque avaient fondé la puissance de la France dans ces lointains parages.

Ce n’est pas tout que de vaincre. Il faut encore consolider, c’est-à-dire négocier des alliances. Le 20 mai 1858, un de nos adversaires les plus résolus, Mohammed-el-Ilabib, signait un traité par lequel il reconnaissait notre double autorité de souverains et de protecteurs. Le 10 juin, Mohammed-Sidi, roi des Braknas, suivait son exemple. En même temps, notre influence se consolidait dans le Bambotik par la construction du fort de Kéniéba. L’année 1859 fut signalée par la création du comptoir de Saldé , dans le Fouta, et par l’annexion du Dimar. Les rois du Baol, du Sine et du Saloum , en vertu d’anciens traités, reconnurent la suzeraineté de la France sur le littoral compris entre le cap Vert et la rivière de Saloum. Nous nous établîmes à Rufisque, Portudal , Joal , Kaolak; enfin le Toro et le Damga s’ajoutèrent à nos possessions. C’est ainsi que la politique à la fois ferme et prudente de Faidherbe dompta, sur tous les points, les ennemis de la colonie et rétablit partout nos relations interrompues.

Au commencement de 1860, cette pacification universelle fut l’occasion de plusieurs missions vers les chefs voisins, qui produisirent les meilleurs résultats tant pour consolider notre influence que pour étendre nos connaissances géographiques. Nous devons une mention particulière à celles de MM. Mage, Vincent, Bourrel et Lambert dans les diverses régions occupées par les Maures, et surtout au dramatique voyage de MM. Mage et Quentin vers notre ancien ennemi, Al-Hadji, qui, plus heureux dans l’Afrique centrale qu’au Sénégal , venait de fonder un grand empire dans la vallée du Niger. Le général Faidherbe aurait voulu, par leur entremise, relier les deux fleuves par des postes fortifiés, afin d’attirer vers Saint-Louis le commerce de l’Afrique intérieure. Cette mission rencontra plus d’un obstacle. Il ne fut pas donné à M. Mage de contracter l’alliance projetée; au moins son voyage dans ces contrées inexplorées augmenta-t-il singulièrement la somme des connaissances géographiques. Il l’a raconté lui-même, et nous ne pouvons que renvoyer les amateurs de récits à la fois pittoresques et dramatiques à cette relation insérée d’abord dans le Tour du Monde et publiée plus tard par la maison Hachette.

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En 1861 3 un traité nous céda toute la côte entre Saint-Louis et Gorée sur une profondeur de trois lieues. Les habitants du Cayor avaient trouvé dans notre voisinage immédiat des avantages et des dangers. Leurs chefs, qui s’exagéraient leur puissance, voulurent nous empêcher de mettre en communication Saint-Louis et Gorée et nous obligèrent à recourir à une intervention armée. A la suite de plusieurs expéditions, conduites par MM. Faidherbe et Jauréguiberry en 1861 et 1862, le Cayor tout entier fut annexé.

En même temps que notre autorité s’affirmait ainsi avec une puissance qui frappait Maures et nègres d’une terreur salutaire^ à Saint-Louis même, d’autres mesures destinées à compléter cette œuvre de transformation se succédaient, à la grande satis^ faction des colons. Une banque, un journal, une imprimerie étaient fondés ; un pont sur pilotis mettait en communication Saint-Louis et Guetdnar, et un autre pont, de 680 mètres de longueur, reliait l’île à la rive gauche du fleuve. Faidherbe consacra douze années de sa vie à cette œuvre multiple. Il s’y était dévoué de tout cœur. Rappelé en France par les nécessités du service, il put se vanter d’avoir plus fait pour le Sénégal, en dix ou douze années, que tous ses prédécesseurs réunis.

La tâche de ses successeurs était facile. Us n’avaient qu’à se conformer à cette politique à la fois ferme et prudente. Ils n’avaient surtout qu’à aimer le Sénégal. Peut-être n’ont-ils pas tous aussi bien réussi que Faidherbe. D’ailleurs les circonstances furent plus difficiles. Au moment où la métropole se débattait contre l’invasion étrangère, la colonie ne pouvait que se suffire à elle-même. L’impulsion donnée avait été pourtant si vigoureuse, que les progrès continuèrent. Plusieurs reconnaissances heureuses, entreprises par MM. Penaud, Protêt et Pinet-Laprade, valurent à la France la vallée de la Casamance , où Sedhiou devint le centre d’un commerce important (1863). En 1866, les vallées du Rio Nunez et du Rio Pongo acceptèrent notre protectorat.

A partir de 1879 la situation changea brusquement, car Fidée avait été lancée, et elle fut acceptée par tout le monde, de relier le Sénégal au Niger, non seulement par une chaîne de postes fortifiés, mais aussi par une grande voie de communication internationale, par un chemin de fer en un mot. Au premier

abord, ce projet semblait inexécutable. Ne s’agissait-il pas de créer en pleine barbarie le plus merveilleux, mais aussi le plus coûteux des instruments de la civilisation? Les auteurs de ce projet n’avaient-ils pas à lutter contre les méfiances et la mauvaise volonté d une partie de leurs compatriotes et aussi contre la résistance désespérée des Africains? Pourtant tous les obstacles ont été renversés ou tournés; les Chambres françaises ont voté les crédits demandés; les tribus sénégalaises ont fini par reconnaître les bienfaits de la mesure projetée, et, à l’heure actuelle, non seulement le drapeau français flotte sur le Niger, mais déjà retentissent les sifflets des locomotives dans ce pays, qui naguère était comme abandonné.

Le 21 septembre 1879 arriva l’autorisation demandée par le gouverneur, M. Brière de l’Isle. Aussitôt on se mita la besogne. Gr ace aux reconnaissances opérées par MM. Walter dans le Cayor, Jacquemart sur la rive gauche du Sénégal de Mérinaghen à Médine, et Monteil et Sorlin dans le Ferlo, on fut bientôt d’accord sur le tracé à exécuter entre la côte et Médine. Mais à partir de Médine et jusqu’au Niger, on entrait dans l’inconnu. Or cette section du futur chemin de fer entre Médine et le Niger est de beaucoup la plus intéressante, car elle servira de trait d’union entre les pays qui reconnaissent aujourd’hui notre domination et ceux que nous voudrions y rattacher. En outre, elle traversera un pays riche, fertile et peuplé. Par malheur, il était en pleine dislocation depuis la mort d’Al-Hadji en 1865. Son fils Ahmadou s’était bien maintenu dans le Bambarra, à Ségou, sur le Niger, mais son neveu Tidiani s’était installé dans le Macina. La guerre civile était en permanence, et la guerre religieuse compliquait encore la situation, car les néophytes musulmans poursuivaient de leur haine ceux de leurs compatriotes, qui étaient restés fidèles au fétichisme. Aux horreurs qu’entraîne toujours avec lui le fanatisme surexcité, se joignaient les haines de race et les animosités locales. A vrai dire, le pays entre Médine et Ségou présentait l’image du chaos. C’est dans cette mêlée confuse de religions et de nationalités que nous allions nous engager, sans seulement connaître nos amis et nos ennemis. En effet, le plus puissant de ces souverains indigènes, Ahmadou, nous accablait de ses protestations d’amitié, et ne négligeait aucune occasion de faire savoir à Saint-Louis combien il

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nous était dévoué, mais au fond il nous détestait. En 1878, il avait même excité, contre nous, une dangereuse sédition dans le Logo, et il avait fallu envoyer contre Sabouricié, la principale cité de la région, une colonne expéditionnaire sous le commandement des colonels Raymond et Bourdiaux. Sabouricié fut pris et détruit, et le chef du Logo périt dans la lutte. Quant à Ahmadou, il ne bougea pas, soit qu’il ait eu le sentiment de son impuissance, soit que réellement il n’ait pas eu l’intention de se joindre à nos ennemis. D’un autre côté les chefs indigènes, les Malinkès, qui presque tous sont restés fétichistes et détestent Ahmadou, ces chefs qui, par conséquent, sont nos alliés naturels, se défiaient de nos relations avec le souverain de Ségou, et se tenaient sur une réserve qui, d’un jour à l’autre, pouvait se convertir en hostilité. Dans ces conjectures, il était difficile de savoir quelle politique adopter. N’importe! le temps était venu de l’action, on se décida à aller de l’avant.

Un simple particulier avait déjà frayé la voie. M. Paul Soleillet avait consacré sa vie à la grande idée de relier l’Algérie au Sénégal. Il avait échoué au nord : il espéra réussir à l’est, et se rendit à Saint-Louis (8 avril 1878), avec l’intention de gagner Alger en passant par le Niger. Il partait seul, sans autre escorte qu’un tirailleur, accompagné de trois bœufs pour transporter son bagage. Aucune arme, au moins apparente. Aucun appareil. Il poussait la simplicité jusqu’à adopter le costume du pays, persuadé que la confiance qu’il témoignait aux indigènes en venant ainsi au milieu d eux flatterait leur amour-propre et faciliterait la tâche qu’il s’était imposée. Ses prévisions se réalisèrent. Partout il reçut un accueil empressé, même de la part des populations notoirement hostiles, même dans des contrées qui ne reconnaissaient pas notre suprématie. On se pressait autour de lui; on le consultait, car tous les nègres croient à la supériorité médicale des Européens ; on subvenait à tous ses besoins. Un seul jour, le 6 août, dans le village de Djiongo, il fut brutalement repoussé par le chef indigène qui ne voulut ni lui fournir une case, ni lui donner de vivres. Soleillet se dirigea tranquillement vers le tata du chef, y choisit une case, qui lui parut en bon état, donna l’ordre de la balayer et s’y installa. Le chef surpris se rendit aussitôt près de lui, et dès ce moment se montra plein de prévenances. « Le Toubach* c’est-à-dire l’Eu

ropéen, raconta-t-il plus tard aux notables, est un chef; vous l’avez vu sans armes agir comme s’il était chez lui, sans se fâcher, sans crier. Nous avons eu tort envers lui, et cependant il m’a bien reçu. »

Malgré la fatigue du voyage, malgré la fièvre qui brisait ses forces, malgré les lenteurs qui entravaient sa marche, Soleillet se rapprochait chaque jour de Ségou, la capitale d’Ahmadou, Le 30 septembre il arriva sur le Niger, à Yamina, et s’embarqua aussitôt pour descendre le fleuve. Le lendemain, il était en vue de Ségou. « Je me préparai avec émotion, écrit M. Soleillet, à entrer dans cette grande ville. Je crus que le moment était venu de déployer le drapeau de la France sur un fleuve où aucun pavillon européen n’a encore été vu... Je fis donc arborer à l’arrière de ma barque un drapeau tricolore que mon interprète avait confectionné. On tire un coup de fusil pour le saluer et je m’incline avec respect et attendrissement devant le pavillon national. » Ahmadou, prévenu de son arrivée, envoya aussitôt « pour faire honneur au drapeau » 1 200 à 1 500 soldats qui le saluèrent en déchargeant leurs armes et en poussant des cris. Ce bon accueil dura les 112 jours du séjour de notre voyageur à Ségou. Il est vrai qu’Ahmadou, jaloux de conserver dans tout le Soudan oriental le prestige que lui valaient ses relations avec la France, ne voulut pas lui permettre d’aller à Tombouctou, mais il le laissa librement circuler dans ses États, prendre des notes, recueillir des observations, et former avec ses sujets des relations qui ne pourront être, un jour ou l’autre, que très utilesànos négociants. Soleillet, en effet, estrevenude son voyage à Ségou, persuadé que rien ne sera plus facile que d’établir une route entre les deux fleuves. « Le coût de l’établissement de cette route est insignifiant, écrivait-il ; il n’y aurait qu’à débroussailler sur une largeur donnée. Les marchandises pourraient arriver de Saint-Louis à Médine par eau; là, sans être obligé de rompre les balles, on les chargerait sur des chars, et on les transporterait à Bamakou, où on les embarquerait sur de nouveaux chalands. Le Niger, libre jusqu’à Boussa, offrirait en échange ses produits à nos négociants. »

Soleillet ne pensait encore qu’à une route ordinaire, mais il est probable qu’un chemin de fer sera construit avant cette route; de même que dans les États-Unis de l’Amérique du Nord*

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bien avant que des routes frayées traversassent les montagnes Rocheuses, le chemin de fer du Pacifique avait déjà réuni les deux océans.

En 1879 le gouvernement français chargea un capitaine d’infanterie de marine, M. Gallieni, d’étudier sérieusement le terrain, et de continuer ce qu’avait si bien commencé M. Soleillet. Gallieni devait, sur son chemin, pacifier les tribus du Logo et du Natiaga, tâcher de conclure avec leurs chefs des traités avantageux, et étudier le prochain emplacement de la voie. Le 12 octobre 1879, il arrivait à Bafoulabé, au confluent du Bakoy et du Bafing, et y trouvait tous les chefs Malinkès de la région, assemblés pour assiéger le château d’Ouliba, où était renfermé le renégat Tiecoro, vassal d’Ahmadou. Gallieni pria ces chefs de venir le trouver : ils répondirent à son appel. Le capitaine leur exposa ses projets, leur parla non seulement de s’établir à poste fixe, au milieu d’eux, à Bafoulabé même, mais aussi ne leur cacha pas qu’il s’agissait d’établir un chemin de fer entre Médine et le Niger. Les chefs Malinkès accueillirent avec empressement cette double proposition, quelques-uns d’entre eux s’offrirent même pour l’accompagner jusqu’au Niger. Gallieni accepta fleurs offres et signa avec eux une série de traités, qui consolidaieut notre domination et préparaient notre puissance future.

En vertu de ces traités, le capitaine du génie Monnier, le lieutenant Marchi, cinquante tirailleurs sénégalais, 110 ouvriers venus de Saint- Louis, et 40 ouvriers Malinkès s’installèrent à Bafoulabé le 21 décembre 1879, et commencèrent immédiatement les travaux de construction d’un fort. Ils furent poussés avec tant d’activité que, le 30 janvier 1880, tout était prêt : c’està-dire que les fossés étaient creusés, les murailles debout, les magasins et les casernes construits. Bafoulabé en un mot pouvait résister à une attaque de vive force. C’était une prise de possession complète; et nous nous trouvions, par cette rapide occupation, à mi-chemin du Niger.

Il fallait, avant tout, assurer les communications entre la nouvelle citadelle française et Médine; il fallait en un mot con-? struire une route, et, en attendant le chemin de fer, installer un télégraphe. Le lieutenant Yallière avait, pendant la mission Gallieni, soigneusement étudié le terrain. Il avait même à peu

près tracé la voie et constaté avec plaisir que, s’il fallait construire quelques travaux d’art, au moins on trouverait en abondance des matériaux de construction; il avait même signalé près du mont Moumania des vestiges de mines de fer. Enfin le pays était fort peuplé : toutes circonstances précieuses pour le futur chemin de fer. Il nous faudra cependant reconnaître que les ouvriers indigènes ne nous seront pas d’une grande utilité. On a essayé d’utiliser leurs loisirs et de les intéresser à notre entreprise, mais ils sont d’une indolence inouïe. On a calculé que 71 journées d’indigènes valaient à peine une journée d’Européen. Après une campagne de six mois et un total de 1600 journées d’ouvriers, on n’a réussi à construire que 4800 mètres de route. Il faudra, quand commenceront les vrais travaux, s’adresser aux ouvriers européens, et peut-être à ces fameux coolies chinois, si sobres, qui ont déjà construit tant de chemins de fer en Amérique et aux Indes. Quant au télégraphe, il a été installé rapidement. Les indigènes ont coupé et apporté sur leurs têtes plus de 3 000 poteaux. La flottille du Sénégal en a amené 2 800. Le télégraphe s’enfoncera dans le Soudan, en même temps que nous. Seulement par une anomalie singulière, si on peut aujourd’hui expédier une dépêche de Saint-Louis à Bafoulabé, on ne peut pas encore en expédier de Saint-Louis en France. Il n’est que temps de relier à la métropole cette capitale de nos établissements africains.

Ce n’est pas tout que d’être installés à Bafoulabé. Il s’agit maintenant de gagnerle Niger, et, sur le Niger, le point le plus rapproché, Bamakou. M. Gallieni avait si bien réussi dans sa première mission qu’on n’hésita pas à lui en confier une seconde. MM. Piétri et Vallière, capitaine et lieutenant d’infanterie de marine, les docteurs Bayol et Tautain, 20 tirailleurs et 7 spahis lui furent adjoints. En outre un nombre assez considérable d’indigènes furent chargés de porter les bagages et, au besoin, de frayer la route. L’expédition comptait en tout 150 personnes. Le capitaine Pietri préparait le terrain, le lieutenant Vallière dirigeait l’itinéraire topographique, le docteur Bayol était chargé de la météorologie et le docteur Tautain de l’astronomie. Le but de la mission était d’explorer le pays entre Bafoulabé et Bamakou, et de se mettre en relations avec les chefs indigènes, surtout avec Ahmadou.

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Le 30 janvier 1880, départ de Saint-Louis; le 22 mars, arrivée à Médine, puis à Bafoulabé. Les chefs Malinkès paraissaient satisfaits de l’établissement du fort. Tous ils signèrent une série de traités qui les soumettaient au protectorat exclusif de la France. A partir de Bafoulabé on entra en pays inconnu. A cause de la guerre qui la ravage depuis si longtemps, la contrée offrait peu de ressources : néanmoins les populations se montraient sympathiques, et partout nos compatriotes étaient les bienvenus. Chemin faisant, ils étudiaient le futur tracé de la voie, et signaient des traités avec les petits rois indigènes, ceux de Fangalla (10 avril), de Gouniokoro (14 avril) , et de Makadambougou (19 avril). Sur le parcours on retrouvait les traces et le souvenir de l’expédition de Mungo-Park, en 1805. Dans un de ces villages, le chef réclama un cadeau à Gallieni, sous prétexte que son père en avait jadis reçu un de l’illustre Écossais : c’était tout le contraire, comme Gallieni le découvrit en lisant l’itinéraire de Mungo-Park. Aussi les indigènes furent-ils stupéfaits de voir nos compatriotes si bien renseignés.

Le 20 avril, on arriva à Kita. C’est un poste stratégique et commercial, le point de convergence de toutes les routes de la contrée. Kita est bâti sur un plateau assez élevé, dont la température ressemble, à s’y méprendre, à celle du midi de la France. Or, le principal obstacle à notre domination dans le Sénégal ayant été jusqu’à présent la rigueur du climat et la difficulté pour nos fonctionnaires et pour nos soldats de résister aux ardeurs dévorantes du soleil, il sera facile, dès que le chemin de fer sera établi, de transporter en quelques heures nos malades à Kita. Un simple changement d’air les guérira sur-le-champ. C’est ainsi que les Anglais établis dansl’Hindoustan parviennent à se maintenir en bonne santé en se transportant à l’Himalaya ou dans les monts Vindhya, dès qu’ils ressentent les premières atteintes de la maladie. Kita de la sorte deviendra le grand hôpital, le sanitarium du Sénégal. De plus, à cause de sa situation géographique, il sera facile d’y établir des marchés et des foires : Ce sera une ville de transit. Nous en ferons le centre de notre système d’approvisionnement et de défense dans la région. M. Gallieni ayant signé le 25 avril 1880, après force palabres, '* un traité avec le maître de Kita, il est probable que cette place va devenir entre nos mains une nouvelle étape vers le Soudan. On avance de la sorte lentement, mais sûrement.

L’expédition entra alors dans le Bambarra. Gallieni aurait voulu atteindre le Niger par Nioro, mais le pays était en guerre; il lui fallut se rabattre vers le sud-est, et se frayer un chemin dans la vallée du Bandingo. Afin de ménager ses ressourcesj Gallieni détacha son lieutenant Yallière au sud, avec mission de reconnaître le cours du Bakoy. La population est en grande majorité composée de fétichistes, qui ont eu beaucoup à souffrir des musulmans et de leur chef Ahmadou. Or, les nègres, ainsi que tous les hommes primitifs, n’admettent ni tempéraments, ni accommodements; qui n’est pas pour eux, est contre eux. Ces Français qui entraient ainsi dans leur pays se prétendaient leurs amis, et pourtant ils avouaient que le but de leur voyage était la capitale d’Ahmadou. Était-il donc possible d’être à la fois leur ami et celui de leur ennemi? Bien évidemment ces étrangers étaient des traîtres ou des espions, et il fallait à tout prix s’en débarrasser. Peu à peu l’attitude des indigènes devint hostile. Le 5 mai, à Guisoumalé, ils ne consentirent à fournir des vivres que parce que le docteur Bayol leur donna des consultations gratuites et excita leur étonnement par les décharges d’une pile électrique. Le lendemain 6, à Ouoloni, l’accueil était froid et embarrassé. Le vieux chef aveugle — car, dans ce singulier canton, les indigènes, afin d’être plus libres, choisissent toujours pour rois des impotents — refusa des guides, et sur le soir une rixe éclata entre les habitants du village et l’arrièregarde commandée par le docteur Tautain. Le 7 juillet, il fallut camper dans une forêt. Le 8 à Guinina, femmes et enfants avaient disparu. Seuls restaient les hommes, et ils étaient tous armés. Gallieni fit une reconnaissance pendant la nuit. Une attaque prochaine était imminente; mais elle n’eut pas lieu, tant nos compatriotes en imposèrent aux indigènes par la fermeté de leur attitude. Le 11, ils venaient de quitter le village de Dio et de s’engager dans un terrain fourré. Le guide marchait en avant, mais on remarquait que souvent il faisait changer de direction à la colonne, contrairement à l’usage des nègres qui vont toujours droit devant eux. De plus, un sourd grouillement sortait des villages, et des deux côtés de la colonne en marche on voyait s’agiter les herbes. Tout à coup, sur les derrières des Français, alors espacés sur une longueur de 600 à 700 mètres, éclate une vive fusillade. C’étaient les gens de Dio,

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de Guinina, d’Ouoloni et de vingt autres villages qui nous attaquaient dans l’espoir de nous exterminer et surtout de piller nos bagages. Le premier choc fut rude. Par bonheur M. Tautain, qui commandait l’arrière-garde, se réfugia dans des ruines, y organisa la résistance, parvint à rallier tout son monde et rejoignit Gallieni, mais quatorze hommes manquaient à l’appel, et presque tous les autres étaient blessés. On les hissa sur les bêtes de somme, au détriment des bagages, et on précipita la marche dans la direction du fleuve. On en était éloigné de 70 kilomètres, et la retraite était difficile dans un pays accidenté et peu connu. Par bonheur, les indigènes ne se battent pas pendant la nuit, mais ils suivirent la colonne jusqu’au moment où elle aperçut le Niger, et cela sans cesser de tirailler. Gallieni ne fut sauvé que par le dévouement des Sénégalais qui, à diverses reprises, le couvrirent de leurs corps. M. Pietri et Vallière étaient déjà arrivés à Bamakou. Ils coururent à la rencontre du chel de l’expédition. La colonne présentait alors un aspect peu triomphal. Tous les bagages étaient perdus. On n’avait plus de médicaments; plus de vêtements de rechange. Le docteur Bayol n’avait plus qu’un méchant canif pour extraire les projectiles. Il était donc nécessaire de hâter la marche sur Ségou, puis de rentrer à Saint-Louis. Aussi bien, malgré la débandade de Dio, on avait de beaux résultats. Les vallées du Bakoy et de la Baoulé étaient reconnues, Kita avait accepté notre protectorat, et, jusqu’au dernier moment, la mission avait conservé son caractère pacifique.

Le 15 avril, le Niger fut franchi, non loin de Nafadié. G’est alors un beau fleuve de 750 mètres de large, rempli d’îles, et bordé sur les deux rives de magnifiques plantations. Gallieni espérait arriver jusqu’à Ségou, mais Ahmadou était prévenu contre lui : ne lui avait-on pas fait croire que le capitaine avait le mauvais œil! La jettatura napolitaine existe en effet surle bord -du Niger. Au moins si l’entrée de la capitale lui fut interdite, on lui donna tout ce dont il avait besoin, et on le nourrit, lui *et ses hommes. On ne lui refusa que du papier, car Ahmadou ne voulait pas que les Français prissent des notes ou des levés de terrain. G’est dans le village de Nango que nos compatriotes furent obligés de passer l’hiver, et il fut terrible, à cause des fièvres et du dénuement général. Enfin, après quatre

mois d’hésitation, impressionné par la nouvelle que les Français s’établissaient décidément à Kita, Ahmadou se décida à signer avec notre représentant un traité, qui doit opérer une révolution dans la nature de nos relations avec les peuples du Niger. En voici les clauses principales :

1° Les Français auront le droit, à l’exclusion de toutes les nations européennes, de s’établir et de fonder des comptoirs dans tout l’empire de Ségou; 2° Ils pourront améliorer les routes et ouvrir des voies commerciales vers le haut Niger; 3° Le Niger est placé sous le protectorat exclusif de la France depuis ses sources jusqu’à Tombouctou; 4° Les Français auront seuls le droit de naviguer et de créer des établissements sur le Niger; 5° Après le payement de la première annuité de la rente, la France pourra, s’il lui convient, entretenir un résident à Ségou, représentant du protectorat français; d’un autre côté, nous donnons à Ahmadou quatre pièces de canons de montagne, mille fusils à pierre, une rente annuelle d’environ 25,000 francs.

C’est là un fait important et qui favorisera singulièrement notre influence et nos intérêts dans cette partie de l’Afrique, oc C’est seulement guidés par l’intérêt du pays que nous avons pu franchir le Niger, s’écriait Gallieni dans la première conférence sur son voyage qu’il fit à Bordeaux en juin 1881. C’est en n’ayant en vue que la patrie que nous avons pu rendre nos efforts utiles. » Certes le capitaine a bien mérité de son pays, et lorsque le chemin de fer du Sénégal au Niger traversera les pays qu’il a le premier explorés et signalés, ce ne sera que justice si la reconnaissance nationale conserve son nom.

La France avait été gravement insultée dans le Bambarra. Avant de profiter du traité Gallieni, et pour conserver notre prestige, au moment où on se lançait dans une entreprise nouvelle, il fallait une répression immédiate. Le colonel Borgnis Desbordes arrivait à Bafoulabé, le 17 janvier 1881, et le 7 février à Kita, où il s’occupa de construire un fort. Les indigènes firent d’abord bonne figure, mais bientôt ils coupèrent les convois de vivres, et engagèrent les hostilités. Il fallut marcher contre eux et s’emparer d’un poste qu’ils avaient fortifié, Boubanko. Dès lors, les travaux d'installation continuèrent, et ce n’est plus de Kita, c’est déjà de Bamakou sur le Niger que rayonne aujourd’hui notre influence. Le colonel Borgnis-Desbor-

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des en effet, poursuivant le cours de ses succès, vient de prendre possession au nom de la France de ce poste important (5 février 1883). Nous connaissons même le texte de la patriotique allocution qu’il a prononcée à cette occasion. « Je ne crains pas d’affirmer, a-t-il dit, que le chemin de fer du Sénégal est nécessaire, si on ne veut pas que le Soudan, dès aujourd’hui sous notre protectorat, soit un jour dévasté, brûlé, ruiné à tout jamais par quelque conquérant musulman. La France ne peut pas entretenir dans ce pays un millier d’hommes, dont la moitié de race française. Gela lui coûterait trop d’hommes et trop d’argent. Elle ne peut défendre économiquement et avec peu de combattants une pareille étendue de territoire qu’à la condition d’avoir des postes communiquant rapidement entre eux, et se prêtant appui mutuellement.... J’ai foi dans l’œuvre entreprise. Nous tirerons onze coups de canon pour saluer les couleurs françaises flottant sur les bords du Niger. Le bruit que font nos petites bouches à feu ne dépassera pas les montagnes qui sont à nos pieds; et cependant, soyez-en convaincus, on en entendra l’écho bien au delà du Sénégal. Tous les Français, qui mettent au-dessus de tout la grandeur et l’honneur de leur pays, applaudiront sans réserve à ceux de leurs compatriotes qui, à force d’énergie, d’abnégation, de courage, de discipline, se sont montrés, malgré toutes les difficultés qu’ils ont rencontrées, à la hauteur de la grande œuvre de civilisation, dont l’exécution, décidée par le Parlement, leur a été confiée. » Nous ne pouvons que nous associer à ces nobles paroles. Il est certes ridicule de se poser en prophète, et nous n’avons, ni n’aurons jamais cette prétention. Au moins, nous sera-t-il permis d’espérer qu’une voie nouvelle reliera bientôt le Soudan au Sénégal, et que nous trouverons ainsi l’occasion d’augmenter singulièrement notre domaine colonial, et d’assurer à notre pays l’espace auquel nous donne droit le rôle historique de la France dans le partage du globe entre les diverses races européennes.

£1. — Géographie physique.

Notre colonie du Sénégal n'a pas de limites Fixes, sauf à l’ouest, où l’Atlantique lui sert de frontière naturelle. A l’est se dresse un massif montagneux qui n’a pas encore de nom, mais que Jomard proposait d’appeler les Alpes africaines . Nous sommes arrivés au pied de ce massif; nous l’avons meme franchi; mais, comme nous ne sommes pas encore les maîtres incontestés de la région qui le sépare de l’Océan, nous sommes forcés de dire que notre colonie aura sans doute un jour pour limite, dans la direction de l’est, ces Alpes africaines. Au nord s’étendent les sables brûlants et les populations maures, au sud les forêts équatoriales et les populations nègres; mais où commence et où finit notre domination, nul encore ne peut le déterminer avec précision. Le noyau central de la colonie a été Saint-Louis, à l’embouchure du Sénégal : elle s’étend aujourd’hui, au nord, dans la direction du Maroc, jusqu’au cap Blanc, à l’est au delà de Médine dans le haut cours du fleuve et, depuis peu, jusqu’à Bamakou sur le Niger; au sud enfin, par postes intermittents, jusqu’à l’embouchure de la Mellacorée. Seulement le territoire compris entre ces points extrêmes, Saint-Louis et Bamakou, le cap Blanc et la Mellacorée, ne nous appartient pas tout entier; nous y avons seulement échelonné des postes, centres futurs de colonisation. Voici les principaux, le long du fleuve : Merinaghen , Richard Toll , Dagana , Podor, Saldé , Matam, Bakel , Médine , Senoudébou , Keniéba , Bafoulabé et Kita. Une zone littorale de deux lieues de large a été acquise de Gandiole à Dakar , en face de Gorée. A partir de ce point jusqu’à la rivière de Saloum, cette zone s’élargit jusqu’à une profondeur de six lieues, avec les postes de Rufisque et Portudual. Plus loin, il n’y a que des comptoirs épars en territoire indigène, dont les plus importants sont ceux de Carabane et Sedhiou , dans la vallée de la Casamance. Telle est notre colonie actuelle, c’est-à-dire qu’il est impossible de fixer ses limites et d’évaluer sa superficie.

Même incertitude pour la géographie physique proprement dite. Bien que traversé à diverses reprises par nos officiers et nos négociants, le massif montagneux d’où sort le Sénégal

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n’est encore connu que par endroits. Deux des contreforts qui se détachent de la chaîne ont été plus souvent visités : le premier, le Tamba-Oura , sépare le Sénégal du premier de ses affluents, la Falémé. C’est un système de montagnes à crête continue, qui paraît avoir été coupée dans sa longueur par un plan vertical,, et dont la partie antérieure s’est éboulée. La pente du talus ainsi formé étant au moins dans le rapport de trois de hauteur sur deux de base, la montagne est généralement inaccessible. Un seul défilé traverse le Tamba-Oura. On le nomme le Kourondaba ou Porte des roches. Ses flancs ressemblent à des murailles construites de main d’homme; les étages supérieurs surplombent les premiers, et les blocs qui se sont détachés encombrent le fond de la gorge et la rendent peu praticable. Le second contrefort est celui des monts longue , qui sépare la Falémé de la Gambie.

Le plus important des fleuves qui descendent de ce massif est le Sénégal. Ce n’est pas seulement son nom qu’il donne à la colonie, mais aussi la vie et la fortune. Depuis sa source jusqu’à son embouchure, dans un cours de plus de 1,600 kilomètres, il détermine en grande partie « les caractères physiques et même les conditions sociales du pays qu’il traverse.’ C’est lui en effet qui forme la grande ligne de séparation entre les deux races principales d’indigènes, les Maures sur la rive droite, les noirs sur la rive gauche. Pour les Européens, il est la seule voie de transport de leurs marchandises, qui courraient de graves risques à circuler par terre. Dans cette admirable alliance des forces de la nature et des besoins de l’homme, tout vient du fleuve ou s’y rattache : le sol, la culture, le commerce, les mœurs, la misère et la richesse, la paix et la guerre. Cette harmonie doit toujours être présente à l’esprit de quiconque veut comprendre l’histoire du Sénégal. Elle seule en donne le clef. » (Duval, Colonies françaises , p. 29.) Deux fortes rivières, le Bafmg et le Bakoy , se réunissent à Bafoulabé pour former le Sénégal. Le fleuve coule d’abord du sud au nord dans une région montagneuse et descend par plusieurs cataractes, dont les plus célèbres sont celles de Gouïna et du Félou. A Gouïna, sur une largeur de plus de 400 mètres, le fleuve s’échappe tout à coup du terrain qui manque à la masse de ses eaux, et la nappe tombe

en bouillonnant à 50 mètres de profondeur. c< Pendant les liantes eaux la chute a une largeur double, et sa hauteur, sur la rive gauche, atteint soixante mètres. En effet, sur cette rive, de larges tablettes, d’un grès très-lin, d’un mètre d’épaisseur, s’avancent sur l’abîme en formant un plan horizontal élevé de 10 mètres au-dessus du niveau supérieur de l’eau. Comme rien ne les soutient, il semble qu’en s’y aventurant on s’expose à rouler avec elles dans le gouffre du bassin inférieur. » ( Tour du monde, 1861, p. 47.) Aux abords de la cataracte se trouvent des trous, en forme d’entonnoirs, dans lesquels l’eau s’engouffre en tourbillonnant. On pourrait les comparer aux yeux de la Valserine, non loin de Bellegarde, dans le département de l’Ain. La cascade de Gouïna demande à ne pas être examinée en détail, car son aspect est régulier, et, d’un seul regard, on peut en embrasser l’ensemble. La cascade du Félou, au contraire, est remarquable par ses bizarres découpures et ses singuliers appendices. On dirait une série de pyramides coniques, terminées par des calottes sphériques dont la base est baignée par les eaux. Après cette seconde chute, le Sénégal change brusquement de direction et va du sud-est au nord-ouest jusqu’à la mer, à travers un pays de plaines. A Saldé, un des bras du fleuve, le Doué, forme une longue île de 150 kilomètres de longueur, Yîle à Morfil ou des Eléphants. Dans la partie inférieure de son cours, il se partage en plusieurs bras qu’on désigne sous le nom particulier de marigots. Arrivé tout près de la mer, il est arrêté par une digue étroite de sable, coule alors vers le sud, se divise en deux larges bras, au milieu desquels est Saint-Louis, et finit, au-dessus de cette ville, en formant une barre mobile qui gêne beaucoup la navigation.

Le passage de cette barre est un jeu pour les bateaux à vapeur; mais, de janvier à mars, il est d’une extrême difficulté pour tous les navires à voiles, et parfois des bâtiments séjournent plusieurs mois sans pouvoir pénétrer dans le fleuve. Des allèges viennent alors les décharger et leur apporter des marchandises de retour. Il existe à Saint-Louis une corporation de pilotes, ou plutôt de piroguiers chargés de ce service. Chaque matin, ils vont sonder la barre, armés de longues gaffes avec lesquelles ils interrogent le terrain. Si la barre est belle,

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les pirogues sont lancées à l’eau; quand elle est mauvaise et qu’il faut rentrer à tout prix, les piroguiers ont besoin de toute leur audace et aussi de beaucoup de présence desprit. Ils savent le moment précis où ils pourront confier leur esquif à une lame. Une fois engagés dans le brisant, ils font volte-face et attendent, au bas du plan incliné formé par la vague, qu’une nouvelle chance se produise. Us font, en se déplaçant sans cesse, contre-poids à la lame, et parviennent ainsi à se maintenir en équilibre.

Le matelot du fleuve, qui porte le nom particulier de laptot , est un type aussi curieux que le piroguier de la barre. Jamais il ne s’aventure sur la mer. Il préfère les eaux tranquilles. C’est un rameur infatigable : il s’aide de la voile quand le vent est favorable, ou marche à la cordelle quand les berges du fleuve le lui permettent. La navigation du Sénégal n’est pas en effet toujours facile. Comme presque tous les fleuves qui prennent leurs sources dans le voisinage de l’équateur, il est sujet à des crues périodiques. La crue a lieu de juillet à novembre. Elle se fait avec une étonnante rapidité. En quelques semaines, les endroits qui n’étaient plus navigables offrent jusqu’à 8 et 10 mètres de fond. Comme il y a peu de courants et que le lit du fleuve a une pente à peine sensible, le trop-plein des eaux se déverse dans les plaines environnantes8 qu’il transforme en lacs immenses. De décembre à juin, les eaux ne cessent de baisser. Le fleuve est pourtant navigable encore jusqu’à 200 kilomètres de son embouchure. Nos ingénieurs cherchent à améliorer son cours en faisant sauter des rochers qni l’obstruent, ou en brisant la force de certains remous; mais il reste encore bien à faire avant que le Sénégal ressemble à nos fleuves européens, si corrects, si réguliers, même dans leurs fureurs.

Le Sénégal reçoit plusieurs affluents. Voici les principaux : à droite, le Baoulé ou Baoulima, grossi du Kokoro. Le Baoulé pourrait être regardé comme le vrai fleuve; mais les géographes l’ont traité avec la même injustice que la Saône à l’égard du Rhône, ou le Missouri à l’égard du Mississipi. Le Baoulé est la future artère de notre commerce avec l’Afrique intérieure; c’est par cette vallée que passera un jour ou l’autre le canal ou la voie ferrée qui reliera directement le Sénégal au

Niger, Saint-Louis à Tombouctou. Sur la môme rive, nous signalerons le grand lac Cayor , relié au fleuve par la marigot de Sokam . Il se remplit à l’époque des crues, et, pendant la saison sèche, rend au Sénégal, comme jadis le lac Mœris au Nil, le superflu de ses eaux. Sur la rive opposée, le Sénégal est grossi de la Falémé , qui vient du Fouta-Djalon} et arrose une contrée fertile. C’est là que s’établiront tôt ou tard des colonies agricoles, heureuses de rencontrer un sol fécond et le plus admirable des climats : humidité tempérée par le soleil. Sur la même rive, le grand lac Panié-Foul , relié au fleuve par le marigot de la Tawé, semble correspondre au lac Cayor. Aussi bien tout n’est-il pas admirablement combiné et avec des proportions harmoniques? Suivons la courbe gracieuse du fleuve : la Falémé et le Baoulé le rejoignent symétriquement, et les deux lacs Cayor et Panié-Foul forment à l’est de Saint-Louis comme deux mers intérieures, qui prolongent l’Océan. On dirait un chêne de la forêt qui s’épanouit librement à Pair et dresse fièrement au ciel ses bras noueux et ses rameaux entrelacés.

Les autres fleuves qui arrosent notre colonie sont moins importants. Nous citerons parmi eux la Gambie, la Casamance, qui n’est qu’une dérivation de la Gambie, avec laquelle elle communique, croit-on, par le marigot de Songrodon. Elle présente à son embouchure un vaste estuaire et les difficultés d’une barre. En entrant dans le fleuve, on se croirait dans une vaste baie; mais peu à peu les rives se forment, et on distingue le cours du fleuve. La rive est parfois coupée par l’entrée de grands marigots, qui permettent d’aller trafiquer assez loin dans l’intérieur du pays. La Casamance est peu profonde; il faut suivre, sans s’en écarter, les passes et les chenaux indiqués simplement par quelques branches plantées de loin en loin, et ne s’avancer que la sonde à la main; aussi les bateaux envasent-ils souvent. Viennent ensuite le Rio Cacheo , le Rio Geba et le Rio Grande , qui appartiennent au Portugal, le Rio Nunez , véritable golfe ou plutôt fiord, qui reçoit à dix lieues dans les terres la Siquilenta et sert de collecteur aux eaux qui s’écoulent du Fouta-Djalon; le Rio Pongo, qui longtemps a servi de centre au commerce des marchands d’esclaves, car six entrées ou baies leur permettaient de se soustraire aux recherches des vaisseaux ; enfin la Mellacorée , cours d’eau important, sur les

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rives duquel le commerce des arachides est très développé. A la suite de guerres intestines, les naturels viennent de se donner volontairement à la France. C’est la plus récente et la plus lointaine de nos possessions sénégalaises. A l’exception du Sénégal, l’hydrographie de ces fleuves est encore imparfaite. Les pilotes y sont inhabiles et les naufrages fréquents.

La côte peut se diviser en deux grandes sections. Du cap Blanc au cap Vert, elle forme, du nord-est au sud-ouest, un arc de cercle rentrant, et du cap Vert à l’embouchure de la Mellacorée elle est au contraire inclinée du nord-ouest au sud-est. Dans la première section, la côte, presque droite, bordée dans toute son étendue par une chaîne de dunes, et au large par un grand banc de sable, le banc à'Arguin, ne présente que deux ports, Portendick et Saint-Louis. L’aspect en est monotone. Quelques arbustes rabougris la couvrent d’une végétation, que la poussière du désert rend grisâtre. A partir du cap Vert, et déjà même depuis Saint-Louis, a cessé la chaîne des dunes. La côte, pourtant, n’est pas encore très rocheuse. Elle est bordée par des palétuviers sur les branches desquels se développe tout un monde de zoophytes. Bientôt les collines apparaissent : elles sont de formation volcanique, et les laves éparses sur toute cette étendue de terrain prouvent que ce coin de terre a été bouleversé par les feux souterrains. Les pentes des collines sont tapissées de baobabs gigantesques, qui ne revêtent que pendant l’été leur magnifique verdure. On arrive à Gorée, rocher aride dominant une rade superbe, où les navires trouvent pendant huit mois de l’année, de novembre à juillet, une mer toujours calme. Non loin de Gorée grandissent Dakar et Rufisque . Plus au sud, et toujours en suivant la côte, de nombreux fleuves forment à leurs estuaires des baies magnifiques, qui seront certainement utilisées un jour ou l’autre*

Le climat du Sénégal passe pour très mauvais et mérite sa réputation, bien qu’elle soit exagérée. On distingue deux saisons dans le pays : la saison sèche et la saison pluvieuse. La première commence en octobre pour se terminer en juin. Les brises de terre et de mer alternent alors sur les côtes; mais en janvier jusqu’à la fin de mars commence à souffler un vent de terre sec et brûlant, qui prend le nom d 'harmattan. Ce vent est si violent que les oiseaux de terre sont fréquemment poussés

au large et cherchent un refuge sur les mâts des navires qui ne sont pas trop éloignés. Une poussière rougeâtre couvre les voiles et le gréement des navires qui longent le rivage. A terre, les écorces des arbres se fendillent, et la sève coule. C’est pourtant la saison la plus favorable aux Européens, qui peuvent, au moins une partie de la journée, affronter sans danger les rayons du soleil, surtout dans le bas fleuve, où se font sentir les brises de mer saines et fortifiantes. Vers juillet commence la saison des pluies et des orages ou tornades. Ces tornades ne durent pas longtemps, trois heures à peine, mais elles se renouvellent tous les jours. GJest la saison funeste aux Européens et même aux indigènes. Tout le pays qui, pendant sept mois, a été brûlé par un soleil torride, est alors inondé. Quoique la température moyenne soit moins élevée que dans la saison sèche (33° au lieu de 40°), l’Européen en souffre, car la chaleur est humide, l’air lourd et le soleil pénétrant. Alors apparaissent les fièvres, les accès pernicieux, les maladies de la bile et du foie , surtout dans la haute région du fleuve. Les colons qui ne quittent pas le littoral en sont, à moins d’imprudences, généralement exempts. Le Sénégal n’est donc pas, comme on l’a trop souvent écrit, la patrie de la fièvre. Il nous faut renoncer au préjugé d’après lequel les Européens qui débarquent sur ses rives se condamnent aux souffrances quotidiennes d’une température torride ou aux dangers d’une insolation. Ce n’est certes pas un Eden, ruais ce n’est pas non plus une terre maudite.

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RI Géographie économique

Le Sénégal n’a longtemps été entre nos mains qu’une pépinière d’esclaves. Sans doute nos négociants y récoltaient aussi de la gomme, de la poudre d’or, des épices et des bois précieux; mais ce qu’ils recherchaient avant tout, c’était de la marchandise noire, de la graine noire , comme ils disaient. Il est vraiment étrange que, pendant plusieurs siècles, aucun scrupule ne les ait retenus, ni eux, ni les divers gouvernements qui se sont succédé en France. Est-ce que l’habitude finit par émousser tout sentiment, ou bien la nature humaine est-elle ainsi faite qu’elle n’accepte le progrès qu’à son corps défendant? Toujours est-il que ce honteux marché de chair humaine était exercé au grand jour et sans le moindre scrupule. C’est surtout au siècle dernier, alors que la culture des plantes industrielles en Amérique, coton, canne à sucre, café, etc., prit une si grande extension, que le nombre des esclaves africains augmenta. On calculé que deux cent mille nègres étaient chaque année transportés au nouveau monde. L’Afrique devenait une fabrique d’hommes. Les excès de ce commerce homicide amenèrent une prompte réaction. L’Angleterre eut la gloire d’attacher son nom à cette réforme. Elle avait pourtant pris sa part à ce hideux trafic. Ses négriers s’étaient même signalés entre tous par leur âpreté au gain et leur sanguinaire activité; mais enfin ce furent des hommes d’État anglais qui protestèrent les premiers contre la traite des nègres. Ils réussirent même, au congrès de Vienne en 1815, à arracher aux parties contractantes l’expression énergique de leur répulsion, et, dès lors, ils ne renoncèrent plus à cette croisade antiesclavagiste. Dès 1815, ils établirent une croisière permanente sur la côte d’Afrique. En 1838, ils allèrent plus loin encore, et, résolument, supprimèrent l’esclavage dans leurs colonies. Les unes après les autres, les puissances européennes les ont imités. Il ne reste aujourd’hui en arrière que le Portugal et l’Espagne. La France a supprimé la traite en 1848. Cette suppression a réagi d’une manière heureuse sur les populations indigènes et changé les conditions du commerce au Sénégal. Les négociants en effet ne se sont plus contentés de transporter aux comptoirs sénégalais GAFFAR^L 4

les marchandises dont les esclaves faisaient le solde; ils ont demandé à la région qu’ils visitaient ses productions particulières et lui ont apporté en échange ce qui lui manquait. A nous d’étudier ces diverses productions.

| Pendant longtemps, la gomme fut la principale, on pourrait même dire la seule production du Sénégal. On nomme ainsi la substance mucilagineuse que transsude le tronc des acacias sénégalais, et qui rend de si grands services à l’art médical pour ses propriétés spéciales, à l’industrie pour l’apprêt des étoffes et des vernis. C’est au xvme siècle seulement que les Hollandais révélèrent à l’Europe cette gomme comme un produit similaire de la gomme d’Arabie ou d’Egypte. Ils la nommèrent d’abord gomme de l’Inde, parce qu’elle formait un article pour ceux de leurs navires qui venaient de l’Inde. Elle ne tarda pas à compter parmi les objets d’exportation de la côte. Sa production est pourtant restée à peu près stationnaire 4. Cette production augmenterait si les forêts, où l’on récolte la gomme, étaient exploitées régulièrement; mais ce sont les Maures, ou plutôt les esclaves des Maures, qui sont chargés de la récolte. Or, comme les acacias qui la fournissent sont embarrassés de lianes ou hérissés d’épines, ces esclaves considèrent cette récolte comme une corvée : d’ailleurs cette corvée n’amène ni habitudes régulières de travail ni même effort d’intelligence. Un simple bâton recourbé en croc suffit pour détacher la gomme, et la récolte appartient à qui la ramasse. Les Maures se contentent de nous vendre la quantité, en retour de laquelle ils reçoivent des étoffes, des ustensiles ou des armes. Les acacias qui produisent la gomme croissent tous dans le voisinage du Sahara. Quand souffle l’harmattan, qui s’est échauffé au contact des sables du désert, ses

\ Voici à cet égard quelques chiffres significatifs :

Année 1828

. . 1,491,809 kilogrammes,

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effluves brûlants contractent et fendent l’écorce des arbres, et en font couler, sous forme de larmes, la gomme, qui bientôt se coagule au grand air; en sorte que la récolte est toujours en rapport avec la durée ou la violence du vent. Il y a, comme dirait Leibnitz, harmonie préétablie entre l’harmattan et la gomme. Il est la cause, elle est l’effet; mais une récolte qui repose sur la durée plus ou moins prolongée du vent est singulièrement aléatoire, et, dans de semblables conditions, on ne fondera jamais une colonie agricole qui ait quelque chance de succès. De plus, le commerce de la gomme a longtemps été comme un monopole entre les mains des Maures, qui l’avaient limité à certaines escales et à certaines saisons, et devenaient de plus en plus exigeants. Ils avaient fini par croire qu’on mangeait de la gomme en France, et que cette précieuse denrée était indispensable à notre subsistance. De là des vexations de tout genre et peu d’empressement de la part de nos négociants. L’avenir du Sénégal n’est donc pas dans la production de la gomme.

Il en est autrement d’une plante dont on connaissait à peine le nom il y a une quarantaine d’années, et dont personne ne soupçonnait les précieuses propriétés, l 'arachide, dont la culture, tout en procurant le bien-être des habitants, les accoutume à un travail régulier, les fixe au sol, les initie à la propriété et à la culture, et assure au commerce et à l’industrie un article important. L’arachide croît spontanément dans tout le Sénégal. C’est une herbe annuelle, rameuse et poilue. Ses fleurs sont petites, jaunes et géminées. Le fruit se recourbe vers la terre, s’y enfonce et accomplit sa maturation à plusieurs pouces au-dessous de la surface. Les graines ont la grosseur d’une noisette et une saveur assez agréable, surtout après avoir été torréfiées L’arachide produit une huile grasse, qu’on prétend d’aussi bonne qualité que l’huile d’olive et qui se conserve longtemps sans rancir. Ce n’est pas le seul usage de ce précieux arbuste. Son amande sert aussi de nourriture aux bestiaux; on prétend même qu’elle remplacerait le cacao pour la fabrication du chocolat. Sa tige enfin sert de fourrage aux bestiaux, quand elle est fraîche, et de combustible ou d’engrais quand elle est desséchée. Les soins les plus simples suffisent â sa culture. En trois ou quatre mois, la plante est semée et

récoltée. Tous les terrains lui conviennent, surtout les plus secs. Ce sont autant d’admirables conditions pour faire passer de l’indolence et du vagabondage à la vie agricole des populations que rebuterait une plus longue durée de soins. En effet, les Sénégalais se sont adonnés avec empressement à une culture aussi avantageuse. L’arachide commence à être fort recherchée en France, surtout dans le Midi. L’huile que la graine contient, dans une proportion de 33 0/0, trouve son emploi dans la savonnerie, le graissage des laines et l’éclairage. Elle sert même comme huile comestible* pure ou mélangée à l’huile d’olive.

Il est au Sénégal une autre plante oléagineuse qui semble également appelée à un bel avenir commercial. On la nomme le béraff. C’est la graine de deux melons d’eau ou pastèques, le cucurmis melo et le cucurbita miroor , que les indigènes consomment crus, mais dont ils gardent la graine, pour la vendre. Cette graine, moins encombrante que l’arachide, donne, assure-t-on, une huile meilleure encore, à la fois utile à l’alimentation et à la saponification. En 1855, la production locale du béraff débutait par 3 tonneaux; on en a compté 200 en 1857, 800 en 1858, aujourd’hui plus de 30,000, et ce chiffre ne peut qu’augmenter. Le Sénégal semble d’ailleurs la terre promise des graines oléagineuses : non -seulement toutes celles qu’on récolte en France y croissent pour ainsi dire l spontanément , mais on y rencontre encore des produits 'spéciaux, le pignon d'Inde , le pourgueire ,, la noix de toulou cana, la noix de palme , et le modeste mais utile ricin.

Le coton et Yindigo méritent une mention spéciale. Le cotonnier pousse dans toute la vallée du Sénégal. Les femmes en ramassent la quantité nécessaire à chaque famille, la cardent et la filent. Un tisserand indigène en fait des tissus qu’il teint ensuite. Les échantillons de tissus sénégalais introduits en France n’ont pas été appréciés avec faveur par les manufacturiers. Il est vrai de dire que la négligence des habitants dans le triage de la graine ou le classement des brins dépassait toute mesure. Depuis quelques années, on a fait à Dakar des plantations modèles qui promettent de meilleurs résultats. Quant à l’indigofère, il croît, ainsi que le cotonnier, spontanément et partout. Il se passe de soins, résiste à tous les fléaux, et

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peut donner jusqu’à trois récoltes par an. Les noirs en obtiennent des teintures du plus bel éclat. Il pourra faire concurrence à l’indigo du Bengale, pour peu qu’on améliore la fabrication de la pâte.

Nous ne parlerons que pour mémoire du froment, du mil et du riz, qui servent à l’alimentation générale ; mais nous devons une mention spéciale au mais ; au tabac, dont on cultive deux espèces, l’une à priser, l’autre à fumer; à quatre ou cinq espèces desoies végétales; à une multitude de légumes et de fruits, dont plusieurs rappellent aux Européens les jardins de la patrie. Une plante nouvelle, un moment populaire en France^ le sorgho à sucre , a fait récemment son apparition au Sénégal et y a très bien réussi. Il ne faudrait pourtant pas exagérer cette tendance à l’introduction de produits nouveaux, car les particuliers gaspillent souvent en tentatives stériles leur temps et leur argent. Mieux vaut s’en tenir aux productions indigènes, qui certes ne manquent ni de variété ni d’abondance.

Pour achever cette énumération des produits végétaux du Sénégal, il nous reste à dire quelques mots des forêts. Elles sont nombreuses, et abondent en essences variées, dont quelques-unes précieuses. Voici le nom des principales : le gonatier (acacia Adansonii) et le cailcedra (klaya Senegalensis), qui servent aux constructions navales et à l’ébenisterie ; le detarr , le vene, le rtdimb, et le solum , dont on emploie l’écorce pour la teinture, etc.

Des végétaux passons aux minéraux. Les richesses minérales du Sénégal sont encore mal connues et à peine exploitées. Gorée reçoit delà Gasamance environ 800 barriques de coquilles destinées à la fabrication de la chaux et qui sont directement consommées par la colonie. Sur la lagune de Gandiole, au sud de Saint-Louis, on exploite le sel, denrée précieuse, qui dans l’intérieur vaut presque son pesant d’or. Des Maures Douaiches ont apporté à Saint-Louis des échantillons de ce qu’ils appelaient des pierres noires et qui étaient du charbon ; mais on n’a fait aucune fouille, et par conséquent on ne connaît pas la richesse du gisement. Les noirs de la Falémé ont encore apporté des échantillons de terre contenant du mercure à l’état natif. Le fer est abondant. On le rencontre presque partout à fleur de terre. M. Mage raconte que l’armée d’Ahmadou, à la

suite de laquelle il était entraîné, ayant manqué de balles, quelques soldats ramassèrent des échantillons de fer qu’ils trouvèrent au ras du sol et fabriquèrent en une nuit plusieurs milliers de projectiles. Les procédés d’exploitation sont encore bien rudimentaires, et , comme le fer ne manque pas en Europe, les indigènes seuls le récoltent pour leurs besoins locaux.

Restent les métaux précieux, et l’or en première ligne. On connaît depuis longtemps l’or sénégalais. Dès le xive siècle, nos Normands trouvaient dans leurs comptoirs de la côte de la poudre d’or. Les Portugais qui les remplacèrent ne négligèrent pas ces trésors, que grossissaient leurs convoitises. Ils pénétrèrent même dans le pays producteur, le Bambouk, dans le bassin supérieur du Sénégal; mais ils disparurent après une occupation de peu de durée, car ils ne surent résister ni au climat, ni aux indigènes, ni à leurs propres dissensions. Les Français leur succédèrent de nouveau. André Brue allait à la recherche de l’or, quand il s’enfonça dans le pays en 1698 et y fonda le fort de Saint- Joseph ou de Galam, le premier de nos établissements dans le haut Sénégal. Seize ans plus tard, en 1714, il fondait sur la Falémé le fort Saint-Pierre et envoyait à Paris de nombreux échantillons d’or. Ce fut le dernier de nos gouverneurs qui s’occupa sérieusement des mines du Bambouk. Ses successeurs laissèrent dépérir nos établissements. Peu à peu, on les oublia. On finit même par croire que cette Californie africaine n’avait jamais existé que dans l’imagination de certains voyageurs. En 1843, deux Français, MM. Huart et Raffenel, résolurent d’éclaircir à tout prix ce mystère irritant. Ils arrivèrent non sans peine à Sansandig , sur la Falémé, et se trouvèrent au seuil de la région aurifère, là où la récolte de l’or se fait par le simple lavage des sables. Quelques jours de marche les conduisirent à Kenieba , où ils furent reçus avec empressement et initiés à tous les détails d’une exploitation primitive. Ces mines sont situées dans un terrain d’alluvion, où les indigènes creusent des puits d’une profondeur de 7 à 40 mètres , aboutissant à une galerie horizontale qui se prolonge rarement au delà de 50 mètres. Le minerai, extrait par gros fragments, est jeté dans des calebasses pleines d’eau, où des femmes l’écrasent en le pétrissant et le lavent à plusieurs

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reprises. Le résida est transporté dans une valve de coquille, où il subit de nouveaux lavages. Il est ensuite réduit en poudre avec de petits cailloux. La poudre sèche au soleil; on souffle dessus, et il ne reste que l’or, obtenu en paillettes ou en molécules. Le précieux métal est alors gardé dans des cornes de gazelle, jusqu’à ce qu’on en ait ramassé une quantité suffisante pour le fondre dans un creuset. Ces procédés primitifs laissent perdre une énorme quantité de métal. D’ailleurs les terres lavées constituent la minime partie de celles qu’on pourrait exploiter. Enfin les puits et galeries sont rudimentaires et souvent détruits par des infiltrations. Parfois, surtout aux flancs des montagnes, de superstitieuses terreurs écartent toute recherche. Notons encore , comme dernier trait de mœurs, que ce sont les femmes qui exploitent les mines; les hommes ne sont admis qu’à extraire le minerai ou à faire sentinelle à main armée.

La présence des gisements aurifères est donc constatée, mais l’exploitation n’a pas été améliorée. En 1852 le commandant Rey, en 1856 M. Flizes reconnurent de nouveau le pays. En 1858, le gouverneur en personne alla construire un fort à Kenieba et fit commencer les travaux; mais, soit mauvaise direction, soit recherches infructueuses, l’entreprise n’a pas réussi. Les mines du Bambouk sont pourtant fort riches et ne forment, sans doute, qu’une veine détachée des Alpes africaines. Ce vaste massif récèle probablement dans ses flancs un vaste champ d’or, à en juger par la quantité que les indigènes fournissent depuis quatre siècles aux Européens, sans autre manipulation que de grossiers lavages. Le dernier mot n’est donc peut-être pas encore dit sur les placers sénégalais.

Sel, fer, charbon et or, ce sont jusqu’à présent les seuls produits minéraux qu’on ait découverts au Sénégal. Terminons cette revue des ressouces sénégalaises par l’étude de la faune.

Les moutons du Sénégal ne sont utiles que comme viande de boucherie ; leur laine ne peut servir, attendu que , par un effet bien connu des pays chauds, ils n’ont qu’un poil soyeux et court. Les bœufs au contraire sont fort recherchés. On les nomme bœufs à bosse , à cause de la tumeur graisseuse qu’ils ont sur le garrot, et bœufs porteurs , à cause de leur aptitude à porter de lourdes charges avec un pas égal à celui du cheval.

Ils sont fort appréciés dans nos Antilles, surtout à la Guadeloupe, à cause de leur douceur, de leur sobriété, de leur résistance a la fatigue et de leur puissance de travail. Les fins et abondants pâturages qui couvrent surtout la rive gauche du Sénégal permettent de les multiplier à l’infini. Le bas prix de la viande, qui varie de 60 à 80 centimes le kilogramme, témoigne d’une grande facilité d’éducation et promet des bénéfices à tout spéculateur qui découvrira des débouchés. D’ailleurs, pour un peuple qui naît à la civilisation, rien ne convient autant que l’élève du bétail. Les chevaux du Sénégal sont de bonne race, mais peu nombreux encore. Ils résistent avec peine aux ardeurs énervantes du climat.

Les animaux féroces sont assez rares, et ils n’attaquent l’homme que sous l’influence de la faim. Le plus redoutable est le lion. Il n’a pas de crinière. Il aime à suivre les troupes d’antilopes, dont il fait sa principale pâture, mais ne dédaigne pas le menu gibier, surtout les pintades. Il sait très-bien observer les passes tracées dans les herbes par ces oiseaux, qui volent rarement, et d’un coup de patte en abat des files. Le lion est souvent en compagnie de deux autres animaux, avec lesquels il a pour ainsi dire contracté alliance. On raconte en effet que le marabout , cette grue africaine, dont la queue orne parfois la tête de nos élégantes, forme société avec le lion sénégalais. Il l’avertit du danger par ses cris aigus, et le lion, pour le remercier, lui abandonne les débris de ses repas. Le chacal suit également le lion, auquel il sert de pourvoyeur. Parmi les autres carnassiers, on cite encore la panthère , le chat-tigre, le lynx , l’hyène et la genette. LTiyène n’est pas à craindre pour l’homme, mais elle est tellement vorace qu’il faut recouvrir de pierre et d’épines les tombeaux, afin de protéger les restes qui y sont renfermés. Quant aux genettes, elles sont grosses comme de petits chiens et sont fort recherchées à cause de leurs poches remplies de venin. Les plus connus des herbivores sont les éléphants. Ils sont activement pourchassés, à cause de leurs défenses, et sont devenus farouches et redoutables. L’hippopotame se rencontre en bandes assez nombreuses. Ses dents sont recherchées pour la fabrication des dentiers artificiels. Il faut encore mentionner la girafe , Y antilope, le cobalt , le sanglier , Y agouti et le lièvre. Trois espèces de sin-

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ges habitent la région : le singe gris à ventre blanc dans le bas fleuve, le golago ou singe de nuit près de Podor etdeSaldéet le cynocéphale à poil roux, dont le museau et le cri ressemblent à ceux du chien. Les cynocéphales sont intelligents et s’apprivoisent assez vite. On les prend en leur présentant un appât dans une calebasse. Ils y passent la main et ne peuvent plus la retirer.

Au nombre des échassiers se place au premier rang l 'autruche, dont le riche plumage est un objet de convoitise pour les nègres. Chassée à outrance, l’autruche devient rare. Le gouvernement devra sans doute intervenir, comme l’ont fait les Anglais au Cap , afin d’empêcher la disparition de l’espèce. Viennent ensuite, parmi les gallinacés, l’outarde, la poule de Pharaon, la pintade, la perdrix, la caille, la gelinotte, etc. ; parmi les palmipèdes, l’innombrable tribu des canards; parmi les passereaux, des espèces aussi jolies que variées, qui depuis peu sont expédiées en Europe en assez grande quantité.

Les reptiles sont peu nombreux : un seul est dangereux, le trigonocéphale. Nous devons une mention spéciale au crocodile ou plutôt au caïman , qui infecte les eaux sénégalaises. Il est insensible à la balle ronde, mais la balle conique pénètre assez aisément sa carapace. Les nègres sont très-friands de sa chair, qui répugne au contraire aux Européens, à cause de son odeur musquée. L’instinct de cet animal est très développé. À peine a-t-il noyé sa proie, qu’il la cache dans des creux sous l’eau et invite ses congénères à la partager. Les noirs sont parfois enlevés par eux. La tradition est qu’il faut enfoncer les doigts dans les yeux du caïman pour lui faire lâcher prise.

Le poisson, qui pendant l’hivernage abandonne les côtes du Sénégal, y pullule quand arrive la saison sèche. La morne s’y rencontre fréquemment, surtout au banc d’Arguin. Il est même singulier que personne encore n’ait songé à tirer parti de ces richesses. Des Portugais avaient autrefois, paraît-il, fondé des pêcheries, dont il reste des vestiges. Rien ne serait plus facile que de les imiter sur ces côtes sénégalaises, où les coups de vent sont rares et où la chaleur, dans cette saison, est tempérée par les brises du nord. Même en admettant, et rien n’est moins prouvé, l’insuffisance de la morue pour alimenter ces pêcheries, beaucoup d’autres variétés de poissons

pourraient être salées et marinées, et un nombre encore plus considérable convertis en engrais. L’industrie de la colle de poisson tirée des vessies natatoires des silures commence à prendre une certaine importance, ainsi que celle des écailles de tortue.

Telles sont les principales productions du Sénégal. Variées, abondantes et riches, elles ne peuvent qu’augmenter lorsque des mains intelligentes les auront mises en valeur. L’agriculture surtout semble appelée à une grande prospérité, et cela sans trop d’efforts ni de sacrifices. Attirer les indigènes, les inviter à cultiver des plantes dont la vente est assurée, secouer leur indolence et provoquer leur émulation par quelques encouragements honorifiques ou pécuniaires, c’est la méthode la plus sûre. Quant aux colons européens, il n’est besoin que de les protéger. Ils se tourneront, et d’ailleurs se sont déjà tournés vers les travaux agricoles, du jour où ils y ont trouvé honneur et profit. Ceci nous conduit, après avoir étudié le sol et les productions du sol, à étudier les populations qui l’habitent, et l’avenir réservé à notre colonie.

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