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III. — Géographie économique

Les animaux féroces sont nombreux. Il a fallu promettre aux chasseurs indigènes une prime de cent francs par tête de tigre : aussi dès qu’un tigre est signalé, on organise une battue, et il est vite tué. Les crocodiles seraient plus dangereux, car ils sont très nombreux; mais les Annamites; très friands de leur chair, leur font une chasse active. A Cholen, non loin de Saigon, existe un parc, sans doute unique au monde, un parc à crocodiles. Il est formé par une barrière de longs et lourds pieux sur la berge de la rivière. Dans ce bassin, qu’inondent régulièrement les grandes marées, grouillent quelques, centaines de crocodiles. Veut-on sacrifier un de ces monstres, on jette autour de son cou un nœud coulant, et on le tire au dehors après avoir soulevé deux pieux. On amarre ensuite la queue le long du corps, on attache ses pattes sur son dos avec du rotin, et telle est la solidité de ces liens végétaux que, malgré sa force prodigieuse, le redoutable saurien se laisse tuer sans même essayer de se venger. Sa chair, un peu coriace et imprégnée d’une forte odeur de musc, n’est pas désagréable.

Il est d’autres animaux autrement redoutables; en première

ligne, les moustiques , qui font aux nouveaux débarqués une guerre inexpiable et rendraient le pays complètement in ha* bitable, s’ils n’avaient pour ennemis acharnés un autre insecte, fort laid mais très utile, qu’on a décoré du nom peu mélodieux de margouilla. Ces margouillas hantent les maisons, où ils sont fort respectés. Ils ressemblent à de grosses araignées. Ils sont toujours occupés à poursuivre les moustiques, dont ils font d’effroyables consommations. Un autre ennemi de l’homme en Cochinchine est le cancrelat , insecte immonde, qui dévore ou souille ce qu’il rencontre; mais, par bonheur, il a un redoutable adversaire, un grand lézard, nommé le gecko . On dirait une salamandre terrestre. Sur sa peau, d’un gris bleuâtre, s’élèvent une quantité de petits tubercules sortant du milieu d’une tache orangée. Grâce aux lamelles dont le dessous de ses pattes est garni et qui agissent comme des ventouses, il peut marcher, au mépris des lois de la pesanteur, sur les surfaces les plus lisses. Son cri est d’une sonorité étrange. La première fois qu’on l’entend , on est presque effrayé. Il est très casanier de nature et ne s’écarte jamais beaucoup du gîte qu’il s’est choisi. Sans sa laideur et son cri, qui finit par gêner, ce serait un véritable allié de l’homme.

En Cochinchine, il faut encore lutter contre les araignées, les scorpions et les fourmis, et cette fois lutter sans alliés. Le monde des arachnides est d’une richesse exubérante : énormes faucheux courant sur leurs échasses dans les jardins, araignées-loups qui sautent au soleil, épeires dorées qui tissent des toiles assez résistantes pour prendre de gros insectes, et mygales aussi grosses que leurs congénères d’Amérique. Les scorpions sont d’une fécondité redoutable, surtout le scorpion noir, dont la taille atteint quinze centimètres. Quant aux fourmis , elles constituent un véritable fléau. Les unes, comme la grosse fourmi rouge, habitent les arbres, surtout les manguiers. Il faut bien prendre garde de les irriter ou même de les déranger, car elles se vengent par de cuisantes piqûres. Les autres, les fourmis de feu, habitent les maisons. Elles font la police des demeures en dévorant toutes les bribes de victuailles qu’elles peuvent atteindre; mais on est obligé, pour préserver les meubles, de tremper leurs pieds dans des vases remplis d’eau mélangée d’acide phénique. Quand, par mal-

heur, ces hôtes incommodes se sont établis dans un lit, il n’y a plus qu’à fuir ou qu’à passer la nuit blanche. Une troisième espèce, moins commune, mais plus terrible encore, les coukïen bouhot des indigènes, possèdent un dard aussi perçant que celui de la guêpe.

Parmi nos ennemis, nous citerons encore l’innombrable variété des reptiles. Les plus curieux, ou du moins les moins connus, sont les serpents d’eau, Vherpeton tentaculé ou serpent à barbe , qui est à moitié herbivore, et Yhomalopsis , qui se promène avec toute sa famille et dépeuple les étangs. Citons encore le varanus nebulosus , qui atteint jusqu’à deux mètres de long et mugit avec furie, comme le ferait un bœuf; le bungarus annularis , énorme serpent à larges bandes circulaires alternativement noires et jaunes, et le python réticulé , qui présente la singulière particularité de donner asile dans ses tubes digestifs à de véritables légions de parasites.

Parmi les animaux rares ou étrangers qui vivent en Cochinchine, il nous faut encore signaler Y ours malayanus ou des cocotiers, qui n’est pas bien féroce, puisqu’on l’apprivoise, mais qui professe à l’égard de toutes les matières grasses et sucrées un amour désordonné; la cigogne marabout , qu’on apprivoise au point de s’en faire accompagner dans la rue, comme par un chien, et enfin le concatiata , ou poisson de combat. Sa longueur est d’environ cinq centimètres; son corps au repos est d’un gris foncé assez terne ; mais, quand il est excité, ses couleurs étincellent. Son caractère est fort irascible. Les Annamites ont tourné à leur amusement ses instincts belliqueux. A peine deux d’entre eux se sont-ils aperçus qu’ils vont chercher de l’air à la surface de l’eau, gonflent leurs nageoires et exécutent en tordant leur corps des mouvements très rapides; puis ils s’abordent en cherchant à se mordre, ou bien se rangent bord à bord et se frappent de violents coups de queue. Quand l’un des adversaires s’est reconnu inférieur, il détend ses nageoires et ne cherche plus qu’à échapper aux terribles dents du vainqueur.

Si nous passons aux animaux domestiques, nous distinguerons le buffle et le zébu employés au labour et à la traction ; le bœuf, beaucoup plus rare; les éléphants; le cheval, qui est petit, mais vigoureux ; les porcs, et les volailles, qui donnent

lieu à un commerce indigène non sans importance, etc. Les vers à soie sont élevés par tous les indigènes. Les cocons sont petits, de couleur jaune et ont une apparence grossière. Ils donnent chacun environ quatre décigrammes de ûl. La série des opérations qui constituent l’élevage du ver à soie et la production des cocons et de la graine s’accomplit en une période de 45 à 50 jours. Les œufs ne se gardent que dix jours et éclosent au bout de ce temps. Les vers peuvent se reproduire toute l’année; mais la production est moins abondante à la tin de la saison sèche, à cause du manque de feuilles.

Le poisson de rivière peuple en quantités énormes les fleuves cochinchinois, et les indigènes en font une consommation considérable. Le droit de pêche appartient à l’Etat, qui s’en dessaisit chaque année au bénéfice d’entrepreneurs privilégiés. Il en est de même pour le poisson de mer, qui chaque jour est transporté frais dans les marchés de l’intérieur par des barques d’une rapidité toute particulière. Le commerce des poissons (frais, salés, séchés, fumés, fermentés) est très important. Il fait vivre, outre les pêcheurs et les consommateurs, de nombreux industriels (fabricants de barques, filets, écorces tannantes, salines).

Après les animaux, les végétaux. Le plus important de tous est le riz, ce blé des Asiatiques. Il pousse admirablement dans les plaines basses et inondées qui forment le delta du Mékong. L’étendue de terrain cultivé en riz dans les six provinces est environ de 300,000 hectares. Cette quantité de rizières fournit, année moyenne, 500,000 tonneaux de riz, qui représentent une valeur totale d’environ cent millions de francs. D’après M. Taillefer (ouv. cité), on pourrait augmenter la production du riz, en introduisant dans le pays des machines pour élever l’eau. « La Cochinchine peut produire cent fois plus de riz qu’il n’en faut à nos consommations. Si elle arrivait à produire quinze, vingt millions d’hectolitres, elle les vendrait facilement, parce quelle est environnée par 400 millions d’Asiatiques qui en vivent, et parce que son riz est recherché partout. » Le riz se cultive surtout dans les terrains bas et humides que l’on nomme Thaodien : ce sont les rizières proprement dites. Les terrains intermédiaires se nomment Sondien ; mais ce riz est peu répandu et d’un rapport médiocre. Dans les Thaodien, le

riz se sème au préalable dans de petits espaces réservés appelés luama. Au bout de trente ou quarante jours, quand les jeunes pousses ont atteint une certaine hauteur, on les arrache avec précaution et on fait de petites gerbes qu’on repique dans la terre boueuse de la rizière, en laissant entre chaque gerbe un espace suffisant pour lui permettre de se développer ou bien on le fait piétiner par des buffles. Le temps des semailles commence vers la fin d’août et finit en septembre. Dans les pays où il y a deux récoltes, les premières semailles se font en février, et les secondes en juillet. Quand le riz est mûr, on fait écouler l’eau qui reste dans la rizière, puis on le fauche. Il est ensuite battu et vanné. Lorsqu’on veut le décortiquer, on le fait passer par une espèce de moulin à bras et, pour enlever la dernière pellicule, on le bat avec un gros pilon, formant levier, sur lequel pèsent deux personnes. La substitution des moyens mécaniques à ce mode primitif de récolte et de décortication a déjà accru le rendement des terres dans de notables proportions. Le meilleur riz rapporte cent pour un, disent les Annamites. On en distingue deux espèces principales, le riz gras ou gélatineux et le riz ordinaire, et environ deux cents variétés. Cette culture est une source presque inépuisable de prospérité pour notre jeune colonie. L’exportation du riz (Gocong, Yinhlong, Piechow, Nep) adonné en 1874, 3,309, 821 francs; en 1875, 37 520 960; en 1876 43 829 978; en 1877, 41 500 103. Une fois mieux connu, il entrera pour une grande part dans l’approvisionnement de l’Europe, car il est bon marché, et d’excellente qualité.

Le coton réussit également en Cochinchine, où il rencontre un terrain très favorable. Sa qualité est bonne : c’est l'espèce courte soie qu’on emploie de préférence. Les indigènes jusqu’à présent n’en ont cultivé que pour leur consommation, mais cette culture est pleine d’avenir.

Il en est de même pour la canne à sucre, dont on distingue cinq variétés : la rouge , la blanche , la verte , la rouge et blanche etl’ éléphant. Cette dernière atteint une longueur de trois mètres et un diamètre de 20 à 25 centimètres. Son suc est fort doux. Le tabac est d’excellente qualité, au dire de beaucoup d’Européens, mais trop chargé de nicotine. On a renoncé aux graines indigènes et planté des graines de la Havane, de Manille et de Su-

matra. Ces essais ont parfaitement réussi. On cultive trois espèces de mais : le jaune, le blanc , 1 e rouge et blanc . Parmi les légumineuses cultivées, on distingue les fèves , les haricots et Yarachide. Les indigènes l’emploient quand elle est fraîche, soit pour composer des gâteaux, soit surtout pour faire de l’huile. Cette huile est recueillie en telle quantité qu’on ne peut employer la récolte dans l’espace d’un an ; aussi deviendra-t-elle et est-elle déjà un important objet de commerce. Outre l’arachide, la Cochinchine produit encore beaucoup de plantes oléagineuses, surtout du sésame. Elle possède également beaucoup de plantes textiles : sans parler du chanvre , on y fabrique encore des cordes et du gros fil avec des joncs, des bambous , du rotin et Y écorce du cocotier. Les principaux fruits sont ceux du cocotier, la mangue, le mangoustan, le jacq, la banane, l’ananas, le citron, l’orange, la mandarine, la grenade, etc. Parmi les épices, on remarque le bétel , le poivre, la cannelle , le gingembre , la noix d'arec et le thé. Le bétel et l’arec jouent un grand rôle dans l’existence des Annamites. Ils prennent une feuille de poivrier bétel, un morceau de noix d’arec et de la chaux de coquillage, blanche pour les pauvres, rose pour les riches. La chaux est étendue sur la feuille qui enveloppe la noix, et on n’a plus qu’à mâcher. Cette habitude a peut-être quelques côtés utiles comme de diminuer la soif et de purifier l’haleine, mais elle présente le grand inconvénient de pourrir les dents et de les carier, de les déchausser, de colorer la muqueuse de la bouche en rouge vif, et de condamner à un crachotement continuel qui répugne.

Il existe encore dans l’Annam , beaucoup de plantes médicinales, qui sont généralement exportées en Chine, puis revendues aux Annamites sous le nom de médecines du Nord: noix vomique, assa-fœtida, benjoin, chiendent, mélisse, souchet, armoise, croton,rue, acanthe, etc. Parlons enfin des forêts, et nous connaîtrons toutes les richesses végétales du pays. Il en existait autrefois de magnifiques dans toute la région. Le détestable usage d’incendier les herbes à la fin de la saison sèche a contribué à détruire les forêts et à les empêcher de se reproduire. Il faut avancer aujourd’hui assez loin dans l’intérieur pour rencontrer des bois dignes de ce nom. Leur exploitation, facilitée par les nombreux cours d’eau qui les sillonnent, produit un grand

nombre d’industries, bûcherons, scieurs de long, menuisiers, etc. Plus de quarante espèces différentes peuvent être employées à la teinture: d’autres sont réservées aux constructions navales, d’autres enfin à l’ébénisterie ou au charpentage. Par malheur, le séjour de ces forêts est meurtrier. Les fièvres pernicieuses y régnent toute l’année. Le voyageur qui se laisserait tenter par la fraîcheur des eaux ressentirait les frissons du terrible mal qu’on désigne sous le nom de fièvre des bois. Ce sont les sauvages Mois qui seuls exploitent ou plutôt détruisent les forêts cochinchinoises. Cette destruction systématique est même fort dangereuse. On ne trouvera bientôt plus de forêts que sur les montagnes ou dans des ravins inabordables. 11 ne serait que temps de prendre des mesures sévères, si l’on veut éviter une dévastation radicale.

Le règne minéral est maigrement représenté, sauf pour la tourbe , qui se rencontre à peu près partout. Nous signalerons encore un minerai de fer assez abondant, la limonite ou fer des marais, c’est un mélange d’argile et de fer, qui, taillé en moellons, durcit à l’air et est employé pour les constructions. Quant aux marais salants, ils sont disposés comme en Europe et se composent d’un canal ou réservoir communiquant avec la mer au moyen d’une écluse, du marais proprement dit, divisé en une multitude de compartiments que séparent de petites chaussées, destinés à multiplier les surfaces pour augmenter l’évaporation et recevoir des eaux de plus en plus concentrées. Sous l’influence du soleil, le sel ne tarde pas à se cristalliser. Il est alors mis en tas et porté au magasin, pour être ensuite embarqué sur les jonques.

Telles sont les principales richesses naturelles de la Cochinchine. Elles sont abondantes, variées et susceptibles d’une augmentation indéfinie. L’annexion de la Cochinchine a donc été pour nous une heureuse affaire, et, si nous savons en profiter, peut-être trouverons-nous bientôt dans ce pays la compensation de nos pertes. Au lendemain de nos désastres, en 1871, un officier de marine écrivait dans la Revue des Deux- Mondes : c< Si le résultat répond aux espérances que tout porte à concevoir, la culture nouvelle gagnera rapidement du terrain. Les plantations de café et de poivre, les productions, telles que l’indigo et les matières textiles, qui n’exigent pas, comme

la culture et la manipulation de la canne, une première mise de fonds considérable, offrent un large champ à l'initiative des cultivateurs et aux établissements plus restreints... N’est-il pas permis d’espérer qu’un jour, comme les Indes hollandaises, la Gochinchine doit arriver à subvenir dans une large mesure aux besoins de la métropole? »

Du sol, passons aux indigènes, et traçons le portrait physique et moral de nos nouveaux compatriotes.

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