‹ Colonies françaisesChapitre 45 sur 111 · II. — L Armani · texte numérisé non relu

II. — L Armani

Le second Etat de la péninsule soumis au protectorat de la France est l’empire d 'Annam. Yoici comment notre ancien ennemi Tu-duc est devenu notre client.

Un de nos compatriotes, M. Dupuis, négociant actif, très au courant de toutes les questions commerciales qui se traitent dans l’extrême Orient, cherchait depuis longtemps le moyen de détourner au profit de la France l’immense courant des affaires chinoises. Il avait suivi d’un œil attentif l’expédition du Mékong, car il avait cru, comme le supposaient également tous les fonctionnaires de la colonie, que ce fleuve était la future artère du commerce de la péninsule; mais les difficultés de la navigation, les méandres de son cours, les nombreux pays qu’il traverse, en ajoutant aux obstacles matériels des difficultés douanières, tout se réunissait pour démontrer que le commerce de la vallée du Mékong alimenterait peut-être notre colonie cochinchinoise, mais ne serait jamais considérable. Il n’en était pas de même pour un autre fleuve, le Tongking, qui prend naissance en Chine, dans le Yunnam, entre les vallées du Mékong et du Yang-tseu-Kiang, qui est navigable sur presque tout son cours, file à la mer en ligne droite, et présente en outre l’immense avantage de l’unité de domination sur ses rives. Francis Garnier avait déjà pressenti l’importance de cette route, et affirmé que nous n’aurions pour ainsi dire qu’à vouloir pour ouvrir à nos produits une région encore inexploitée

par les Européens, et pour en recevoir directement les précieuses matières premières qu’elle renfermait. M. Dupuis tira parti des indications de Garnier. Avec une résolution qui fait honneur à son esprit d’initiative, il entreprit à ses frais deux voyages, en 1868 et en 1869-1870, qui lui démontrèrent la possibilité de remonter le fleuve. En 1872, malgré l’opposition du gouvernement annamite, il achetait trois vapeurs et une jonque, et arrivait jusqu’au Yunnam, après avoir fait d’excellentes affaires et préparé le terrain pour des entreprises ultérieures. M. Dupuis aurait voulu établir tout de suite un service de bateaux à vapeur de Hong-kong et de Saigon au Yunnam par le Tongking. Les Anglais, toujours à l’affût des opérations profitables, lui proposèrent immédiatement les fonds nécessaires. M. Dupuis, avec un patriotisme qui l’honore, refusa leurs offres et voulut que l’entreprise restât française.

C’est à ce moment, c’est-à-dire en 1873, que F. Garnier, qui avait enfin obtenu l’autorisation officielle d’explorer à son tour la région du Tongking, débarqua à Hanoï avec une centaine d’hommes, et qu’à la période de l’initiative privée, représentée par M. Dupuis, succéda celle de l’intervention officielle.

La province de Hanoï était gouvernée, au nom de l’empereur d’Annam, par notre ancien adversaire de Ki-hoâ, le maréchal N’ guyen assisté par les deux filsdePhan-tan-giang, le gouverneur de Ying-long, dont nous avions causé la mort. Ces trois mandarins nourrissaient contre nous une haine aveugle et ne cherchaient que l’occasion de nous nuire. Non seulement ils avaient, dans la mesure de leurs forces, entravé les opérations de M. Dupuis, mais encore ils avaient à deux reprises essayé de l’empoisonner, et tenté de mettre le feu à son magasin à poudre. Lorsque Garnier eut annoncé que son intention était de profiter des indications de M. Dupuis pour ouvrir avec les peuples du Tongking des relations commerciales, le vieux N guyen refusa de reconnaître ses pouvoirs. Il déclara même qu’il agirait à sa guise. En effet, il lança des proclamations où il dénaturait la mission de Garnier, et donna l’ordre de concentrer les troupes. Garnier aurait voulu ne pas brusquer la situation, mais sa position devint bientôt critique. Tous les moyens semblaient légitimes aux mandarins annamites pour se débarrasser de lui. Plusieurs fois iis essayèrent d’emooisonner l’eau qui ser-

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vait aux usages domestiques des Français. De plus, Garnier n’avait sous ses ordres que 150 hommes environ, et, bien qu’il pût compter sur le concours des Chinois au service de M. Dupuis, il était comme noyé dans les flots de la population ennemie. Après avoir épuisé tous les moyens compatibles avec l’honneur, il résolut de prendre l’offensive et adressa un ultimatum à Nguyen, avec sommation d’y répondre sous trois jours. Appuyé sur la redoutable forteresse de Hanoï, entouré d’une véritable armée, et depuis longtemps installé dans le pays, dont il connaissait les ressources, N guyen ne croyait même pas à la possibilité d’une attaque de notre part; aussi ne daigna-t-il pas répondre aux sommations de Garnier. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque, le 20 novembre 1873, la petite troupe franco-chinoise se présenta devant la citadelle et en commença l’attaque. Elle fut si vigoureusement menée qu’en moins de trente-cinq minutes nous étions maîtres de la place. 1500 soldats tombaient entre nos mains, ainsi que la plupart des mandarins, y compris N guyen, qui mourut quelques jours après des suites d’une blessure reçue dans le combat.

La prise de Hanoï était un beau fait d’armes, qui rappelait les exploits des conquistadores espagnols du xvie siècle, alors qu’un Cortez ou un Pizarre conquéraient des empires avec une poignée d’aventuriers; mais ce n’était que le début des hostilités. Les mandarins des provinces voisines, effrayés par notre voisinage, se mirent aussitôt sur la défensive, et, aux portes même de Hanoï, les lettrés cherchèrent à soulever le peuple contre les Français. En même temps, des bandes de brigands profitèrent du désarroi général pour piller à leur aise. Garnier fit face à toutes les difficultés. Il appelle à lui tous les honnêtes gens intéressés à extirper le brigandage, leur distribue les armes trouvées dans la citadelle, et, grâce à eux, rétablit en quelques jours la tranquillité compromise. Il remplace les mandarins hostiles à la France et chasse de leurs sièges tous ceux qui lui résistent. Le 25 novembre, Hung-yen est enlevé sans coup férir; le 5 décembre, un aspirant de marine, escorté de 6 matelots, M. Hautefeuille, prend Ninh-binh; MM. Balny et de Trentinian, avec 15 soldats, s’emparent de Haïdzuong , et Garnier entre de vive force dans Narn-Dinh> ville importante et très fortifiée. En vingt jours, moins de 150 Français avaient

conquis tout le delta du Tongking, et plusieurs milliers de volontaires, organisés et commandés par eux, suffisaient pour maintenir l’ordre dans ce territoire, peuplé de plusieurs millions d’habitants.

Ces succès prodigieux avaient enfin tiré de sa torpeur la cour de Hué. L’empereur Tu-duc, qui connaissait la mission de Garnier et l’avait même autorisée, ne savait à quel parti s’arrêter. Il détestait les Français et leur souhaitait tout le mal possible; mais, d’un autre côté, il n’était pas fâché d’utiliser leur intelligence et leur activité pour consolider sa domination sur des provinces insoumises et pour créer des rela-* tions commerciales dont il profiterait un jour ou l’autre. Avec la duplicité qui constitue la diplomatie orientale, il encourageait dans leur résistance les mandarins tongkinois et, en même temps, prodiguait à Garnier les protestations de sa reconnaissance. Il se réservait d’agir suivant les circonstances. Au moment même où il envoyait au représentant de la France deux ambassadeurs chargés de régler tous les différends, il excitait sous main le gouverneur de Sontay, Hoang-Keoïen, à reprendre Hanoi. Ce dernier ramassait 7 à 8000 Chinois, anciens rebelles qui venaient de vendre leur soumission au gouvernement annamite, et, à leur tête, marchait contre Hanoi. Le 21 décembre, Garnier était en conférence avec les ambassadeurs de Tu-duc, quand on vint l’avertir que Hoang- Ké-Vien attaquait la citadelle avec ses brigands; aussitôt il saisit un revolver et court au point attaqué. En quelques instants l’ennemi est repoussé et mis en fuite. Par malheur, emporté par sa bravoure, Garnier veut poursuivre ses avantages et fait une sortie avec une quinzaine d’hommes. Arrivé à une distance d’environ deux kilomètres de la citadelle, il allait gravir une digue pour observer la position de l’ennemi, quand il tomba dans un fossé d’écoulement qu’il n’avait pas aperçu. Aussitôt il fut assailli par des Chinois cachés dans un fourré et percé de coups de lance* Deux de ses hommes furent tués à ses côlés, et, quand arriva le reste de l’escorte, le malheur était consommé. Garnier était mort, et les Chinois fuyaient en emportant sa tête.

Cette funeste sortie coûtait à la France un de ses enfants les plus distingués. Garnier avait tout pour lui : intelligence,

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dévouement, patriotisme, désintéressement. Il était de ceux qui savent commander et obéir, concevoir et écouter. Il a vécu en héros. Il est mort en héros.

La mort de Garnier produisit une émotion profonde parmi les Français ; mais ils se remirent bientôt de leur douloureuse stupeur. Un enseigne de vaisseau, M. Esmez, prit le commandement intérimaire. Des patrouilles commandées par d’énergiques officiers parcoururent les provinces insurgées et maintinrent l’ordre. Les brigands furent refoulés; aussi les ambassadeurs de Tu-duc, comprenant que les Français avaient décidément le dessus, reprirent les négociations interrompues par l’attaque déloyale du 21 décembre. Le commandant intérimaire profita habilement du désarroi général pour leur imposer un traité par lequel le Tongking était ouvert à notre commerce, et les garnisons françaises maintenues dans les citadelles conquises jusqu’à la ratification de la paix définitive.

Quelques jours plus tard débarquait à Hué un ambassadeur de la France, M. Philastre, chargé de négocier cette paix. Son attitude fut trop humble. On eût dit un humble solliciteur plutôt qu’un envoyé politique. D’ailleurs il arrivait avec des idées préconçues et était à l’avance déterminé à toutes les concessions. Ne déclarait-il pas publiquement que Garnier était un aventurier qui avait outrepassé ses pouvoirs? N’ordonnait-il pas à M. Esmez de procéder sans retard à l’évacuation des citadelles autres que celle de Hanoï. Ce dernier lui fit remarquer que la retraite précipitée de nos soldats détruirait le prestige des armes françaises et serait peut-être l’occasion de graves désordres, car les nouveaux mandarins avaient encore besoin de l’appui moral de nos soldats. Les réclamations furent inutiles : il fallut obéir. La conséquence immédiate de cette évacuation maladroite fut un massacre général des chrétiens indigènes, qu’on accusait d’être les partisans de la France. Pendant plus de huit jours des bandes de brigands parcoururent le pays, pillant, incendiant et massacrant. Aucun de ceux qui avaient pris parti pour la France ne fut épargné. Les administrateurs nommés par Garnier furent égorgés avec leurs familles. Pendant ce temps, M. Philastre laissait faire. Il répondait aux missionnaires que ce n’étaient là que d’inévitables représailles et ordonnait à nos soldats frémissants une

immobilité dont ils avaient honte. La fatalité s’acharne vraiment après nos colonies! Le début est toujours admirable. Des chefs énergiques et entreprenants font respecter et aimer notre pays; mais des fautes politiques étranges, des maladresses inavouables sont bientôt commises, et tout est perdu !

M. Philastre mit le comble à sa déplorable politique en signant, le 6 février 1874, une convention nouvelle, d'après laquelle les troupes françaises se retiraient du Tongking, et M. Dupuis, un certain Dupuis, comme il s’exprimait sur le compte de cet honorable négociant, était abandonné à ses propres ressources, — le tout sur une vague promesse d’autorisation de négocier dans le Tongking !

Quelle fut la conséquence immédiate de ces prodigieuses concessions? Les Orientaux croient au fait accompli et ne se soucient que médiocrement de la force morale. Ils avaient cru à la France, tant que la France avait vigoureusement agi, avec des hommes tels que Garnier ou Esmez; mais, du jour où ils virent nos troupes se retirer sans garantie, du jour où ils assistèrent au massacre des populations chrétiennes, et que ces massacres demeurèrent impunis, au respect succéda presque le mépris. Quant au gouvernement annamite, qui aurait accepté, sans même les discuter, toutes nos conditions, alors que nous possédions comme gage les forteresses du Tongking, il ne consentit qu’àprès de longues hésitations à signer un traité définitif : c’est le traité du 15 mars 1874, signé à Saigon par l’amiral Dupré et les ambassadeurs de Tu-duc, et ratifié le 4 août 1874 par F Assemblé nationale. En voici les principaux articles :

Art. 2. La France prend l’Annam sous sa protection. « Elle s’engage à lui donner gratuitement et sur sa demande l’appui nécessaire pour maintenir dans ses Etats l’ordre et la tranquillité, pour le défendre de toute attaque, et pour détruire la piraterie qui désole les côtes du royaume. » L’empereur d’Annam devenait par conséquent notre client, au même titre que le roi de Cambodge, c’est-à-dire que, légalement, nous pouvions intervenir dans l’empire, et y préparer notre domination future, en adoptant à l’égard de son chef la politique qui a fondé la grandeur anglaise dans THindoustan : protection convertie peu à peu en sujétion.

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Art. 3 et 4 Nous fournissons à l’empereur 5 vaisseaux à vapeur, 100 canons, des fusils et des munitions. De plus, nous mettons à sa disposition des instructeurs militaires et marins, des ingénieurs, des chefs d’atelier, des comptables et des professeurs. Ces nombreux auxiliaires seront nos alliés les plus dévoués et ne pourront que contribuer à augmenter notre influence. Il est certes difficile de prévoir l’avenir; mais n’estce pas comme une loi historique que tout Etat placé dans les conditions où se trouve aujourd’hui l’Annam vis-à-vis de la France est fatalement condamné à être absorbé ou conquis? L’annexion de l’Annam semble ne plus être qu’une question de temps, d’opportunité et de convenance.

Art. 5. L’empereur consent à abandonner définitivement à la France les six provinces cochinchinoises; mais (art. 6) il lui sera fait (remise de tout ce qui reste dû de. l’ancienne indemnité (de guerre.

Art. 9. L’exercice de la religion chrétienne est autorisé, et l'empereur prend sous sa protection spéciale les évêques et missionnaires. En restant ainsi fidèle à sa politique traditionnelle, la France agit dans son intérêt et dans celui de la civilisation, car il est certain que tous les chrétiens d’Orient s’habituent à nous considérer comme leurs protecteurs et deviennent tous nos clients, et d’un autre côté la supériorité du christianisme sur les cultes abâtardis et corrompus de l’Orient est si grande qu’à chaque progrès du christianisme correspond un .progrès dans la civilisation.

Art. 11 et 12. Les ports de Tinhaï, Minhaï et Hanoï sont ouverts au commerce. « Les sujets, français ou annamites, de la Fi ance, et les étrangers en général, pourront, en respectant les lois du pays, s’établir, posséder et se livrer librement à toutes opérations commerciales et industrielles dans les villes ci-dessus désignées. Ils pourront de même naviguer et commercer entre la mer et la province de Yunnam par la voie du Tongking, moyennant des droits fixés. »

ni

L'intervention française au Tongking.

Le traité de 1874 ne fut malheureusement jamais qu'une lettre morte. Les Annamites n'exécutèrent que celles de ses stipulations qui leur étaient avantageuses. Ainsi ils demandèrent notre assistance contre leurs ennemis. Voici à quelle occasion : Le Tongking a longtemps été indépendant sous la dynastie nationale des Lé, et les Tongkinois ont gardé le souvenir de cette indépendance. A chaque secousse éprouvée par l’Annam répond une révolution dans le Tongking. Or notre intervention avait profondément ébranlé le pays. Les partisans de la dynastie des Lé crurent que nous songions à la restaurer et aussitôt se rallièrent à nous. Même après l’évacuation de 1873, ils ne renoncèrent à aucune de leurs espérances. Ils s’adressèrent même à l’ancien commandant de Ninh-Binh, M. Hautefeuille, qu’ils admiraient à cause de sa bravoure, et le prièrent de les conduire au combat. M. Hautefeuille n’accepta pas leurs offres, mais son refus ne les découragea pas. Leurs bandes s’organisèrent et bientôt devinrent redoutables. Ils s’emparèrent de plusieurs provinces. Leurs jonques légères occupaient les innombrables cours d’eau qui parcourent le pays, et leur armée de terre s’accroissait sans cesse de nouvelles recrues.

Ce fut alors que la cour d’Annam nous pria d’exécuter la clause du traité de 1874, par laquelle nous lui promettions aide et protection contre ses ennemis. Certes il eût été habile de notre part de ne pas se hâter de prendre parti. C'était une occasion inespérée que nous présentait la fortune de réparer nos fautes; mais nous étions liés par un traité authentique avec l’empereur d’Annam. Il était difficile de ne pas exécuter ce traité, bien qu’il nous fut manifestement désavantageux. Le commandant des troupes françaises dans le Tongking, Dujardin, reçut l’ordre de s’entendre avec les mandarins annamites pour disperser les insurgés. En effet, quelques jours suffirent pour réduire à l’impuissance les partisans de la dynastie nationale; mais ils ne nous ont point pardonné cette maladroite

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intervention, et les Annamites nous ont témoigné leur reconnaissance en violant ce fameux traité, dont ils ne réclament l’exécution que quand elle leur est favorable.

En voici une preuve nouvelle : Un des articles du traité de 1874 stipulait formellement la liberté de conscience, c’est-àdire le droit pour les chrétiens de pratiquer leur religion. Or les mandarins annamites, moitié par fanatisme, moitié par politique, ont toujours détesté les chrétiens. Le soir même de l’évacuation française, plusieurs villages chrétiens étaient incendiés, et pendant plusieurs semaines ce fut un déchaînement inouï de violences. Un mandarin, Hoang-Tan Dang, eut même l’impudence de mettre à prix les têtes de chrétiens. Sans doute il y eut des protestations ; quelques-uns des égorgeurs les plus notoirement compromis furent exécutés, et on accorda quelques indemnités; mais la plupart des massacres et des incendies de 1874 sont demeurés impunis. Même à l’heure actuelle, les chrétiens sont soumis à des vexations quotidiennes, et l’Annam, avec une désinvolture qu’augmente l’impunité, continua à violer effrontément toutes les clauses du traité qu’il supposait utiles au développement de notre influence.

Même cynisme et même parti pris à propos de la liberté de commerce, également stipulée par le traité de 1874. Au lieu de poursuivre les pirates, le gouvernement annamite semblait de connivence avec eux. Une partie de la côte fut bloquée, les pêcheurs n’osèrent plus s’aventurer en mer, et les pirates, non contents d’intercepter les communications, opérèrent des descentes sur le continent, et réduisirent en esclavage la population de certains villages. Pour assurer la sécurité des mers, il faudra nous décider à faire nous-mêmes la police de ces parages, et pourtant cette besogne écœurante ne nous regarde pas.

Si du moins l’intérieur du pays était ouvert à nos négociants ! Mais jusqu’à présent le commerce français est à peu près nul dans le Tongking. Notre pavillon ne paraît que de loin en loin dans le Delta, et pour y couvrir des marchandises de peu de valeur. Il y a plus. La clause en vertu de laquelle le fleuve Rouge est ouvert au commerce jusqu’à la frontière du Yunnam n’a jamais été exécutée. Les Pavillons Noirs, ceux qui jadis assassinèrent Garnier, interceptent le cours du fleuve. Leur chef, bien qu’il soit à la solde de l’Annam, a juré qu’il ne laisserait

jamais passer les Européens. Notre consul à Hanoï, M. de Kergaradec, ayant voulu, vers la fin de 1875, remonter le fleuve, a dû renoncer momentanément à son entreprise. L’année suivante, il revint avec une escorte de soldats français et arriva jusqu’à Lao-ckaï, mais ne put débarquer. Il revint à la charge en 1877, bien déterminé à s’ouvrir un passage de force. Cette fois la voie était libre, mais les riverains s’enfuyaient à son approche. Il ne voulut pas se risquer jusqu’à la capitale du Yunnam, et rebroussa chemin.

En présence de cette hostilité à peine déguisée, le traité de 1874 n’ayant jamais été exécuté par les Annamites, nous avions vingt raisons pour une de le dénoncer et d’agir comme bon nous semblait, mais ce qui est venu compliquer la situation et augmenter nos embarras, c’est l’intervention très inattendue de la Chine.

La Chine n’avait jamais eu avec nous au Tongking que des rapports de bon voisinage. Lors de l’annexion des provinces cochincliinoises, elle n’avait soulevé aucune protestation. En 1874, elle avait accepté le traité conclu avec l’Annam. Tout à coup, vers 1879, elle mit en avant de singulières prétentions. Ne s’a visa-t- elle pas de se souvenir que l’Annam avait jadis été un pays tributaire, et que, par conséquent, son souverain n’avait pas le droit, sans la consulter, de prendre des arrangements territoriaux. Que s’était-il au juste passé? On l’ignorera sans doute quelque temps encore. Que l’empereur Tu-duc, notre implacable adversaire, se soit adressé en désespoir de cause à son ancien suzerain, et lui ait demandé une protection, que ses ancêtres auraient au contraire repoussée, rien n’est plus probable; mais n’est-il pas à supposer qu’une ou plusieurs puissances européennes ont donné à la cour de Pékin des conseils qu’elle a docilement suivis, et ne serait-ce pas un moyen de détourner ou du moins de retarder la solution de la question d’Alsace-Lorraine que de provoquer un conflit dans l’extrême Orient entre la France et la Chine? Toujours est-il que, subitement, les mandarins annamites devinrent très arrogants. Quant à Tu-duc, il ne se contentait pas d’envoyer en grande pompe de magnifiques cadeaux à Pékin, mais encore priait le fils du Ciel d’intervenir directement dans le Tongking, sous prétexte de poursuivre un nouveau prétendant, appartenant à la

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famille des Lé. En effet, de nombreux soldats chinois passèrent la frontière. Ils se mêlèrent aux brigands de toute dénomination qui pullulaient dans la contrée, et bientôt il devint manifeste que les deux empereurs étaient d’accord, et qu’une levée de boucliers se préparait contre la France.

Il était naturel que la France songeât à protéger ses consuls et ses soldats et revendiquât le droit qui lui appartenait d’assurer la liberté du commerce. Par malheur, l’opinion publique en France n’était pas favorable à une expédition lointaine. Les Chambres, en général peu éclairées sur la question, redoutaient toute complication extérieure, Même au sein du gouvernement, et malgré les avis réitérés des fonctionnaires au courant de la situation, et particulièrement du gouverneur de la Cochinchine, M . Le Myre de Villers, on semblait craindre de diriger sur le Tongking des renforts pourtant nécessaires. Ce fut discrètement, et presque par un subterfuge, que l’on se décida, en mars 1882, les dangers augmentant d’heure en heure, à envoyer 3 à 400 hommes au Tongking, sous le commandement d’un officier distingué, le capitaine de vaisseau Rivière.

Le 2 avril, le Drac et le Parsemai entraient eiyade d’Haïphong. Le lendemain, nos soldats prenaient leurs cantonnements à Hanoï sur la concession française, où déjà se trouvaient deux compagnies d’infanterie de marine sous les ordres du commandant Berthe de Villers. A peine installé, Rivière reconnut la nécessité de riposter par la prise de la citadelle à des provocations quotidiennes. Le 25 avril, il s’emparait sans coup férir de la citadelle et dispersait les mandarins annamites; mais, au lieu de l’encourager, on le laissa sans instructions, sans renforts, et comme noyé dans les flots toujours montants de Finvasion chinoise.

Ce fut comme une infiltration lente mais continue. Le Tongking du nortfut d’abord envahi; les Chinois passèrent ensuite sur la rive droite. Ils s’emparèrent de Sontay et de Bac-Ninh et poussèrent leurs avant-postes jusqu’à Hanoï. Rivière comprenait que le cercle d’investissement se resserrait de jour en jour, et il ne cherchait que l’occasion de le rompre; mais les Chinois ne se montraient pas. On les sentait partout; on ne les voyait nulle part. C’était en quelque sorte une invasion pacifique.

En mars 1883, la Corrèze amena 750 hommes de renfort. Le

commandant Rivière crut le moment opportun pour sortir de sa longue inaction, et résolut de détruire les travaux élevés par les mandarins à Nam-Dinh. L’expédition réussit, mais les Annamites et leurs auxiliaires secrets, les Chinois, avaient profité du départ de nos soldats pour venir assiéger Hanoï. Ils se tortillaient à Sontay et à Bac-Ninh et poussaient chaque jour des pointes hardies dans la direction de Hanoï. Il n’était que temps de les arrêter. Rivière forma le projet de disperser d’abord le rassemblement de Sontay. Le 19 mai, notre petite armée était engagée sur l’étroite chaussée où, le 21 décembre 1873, l’infortuné Balny avait déjà trouvé la mort, lorsque, tout à coup, elle tomba dans une embuscade. Les victimes furent nombreuses. Il fallut se replier. On voulut sauver les canons. Nos officiers durent payer de leur personne. Rivière tomba mortellement frappé, et à ses côtés la plupart des officiers. C’était un vérilable désastre. On crut à Hanoï la partie perdue. Même à Haïphong, et malgré la présence de quatre à cinq navires de guerre, les Européens ne se croyaient plus en sûreté. Des rumeurs annonçaient la prochaine irruption d’armées chinoises, débouchant de tous les côtés, pour nous jeter à la mer.

Cette catastrophe eut en France un grand retentissement. Elle détermina vers le Tongking une sorte d’élan national, qui ne s’arrêtera plus. A la première nouvelle de la défaite, la Chambre des députés vota à l’unanimité (28 mai) l’envoi de renforts immédiats. Le gouverneur de la Cochinchine avait déjà, en toute hâte, dirigé vers Hanoï tous les renforts disponibles. Les nouveaux arrivants dégagèrent la ville, et on attendit pour reprendre l’offensive l’arrivée du général Bouët, désigné pour diriger le icorps expéditionnaire, de l’amiral Courbet, nommé chef de la division navale du Tongking, et du docteur Harmand, institué commissaire général de la République Française.

Dès le mois de juin, le général Bouët entrait en campagne. Il dégageait Haïphong (5 juillet) et Nam-Dinh (19 juillet) par deux brillants combats, et le 15 juillet marchait sur Sontay. Les Chinois et les Annamites opposèrent une résistance désespérée. Le général Bouët n’avait pas encore reçu tout son monde : Une effrayante inondation gênait nos manœuvres et arrêtait nos mouvements. Il crut prudent de se replier sur Hanoï, mais en faisant face à l’ennemi, et en emportant ses morts et ses blessés.

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Ce n’était pas une défaite, comme s’empressèrent de Le publier les Chinois, mais un combat infructueux. Au reste le général prit bientôt sa revanche. Le 1er et le 2 septembre il enlevait les lignes de Palau et occupait toute la péninsule formée en avant de Sontay par le fleuve Rouge et le Day.

Un événement plus considérable allait encore améliorer la situation. Le docteur Harmand, comprenant qu’il fallait frapper l’ennemi au cœur de sa puissance, avait décidé l’amiral Courbet à tenter une attaque contre Hué, la capitale de l’Annam. Cette ville est située sur une rivière, dont les bords sont défendus par douze forts croisant leurs feux. Nos vaisseaux commencèrent à les canonner le 18 août au soir. Le feu de l’escadre continua le 19. Le 20 et le 21, nos soldats enlevaient d’assaut toutes les fortifications annamites et se rapprochaient de Hué. Ils ne devaient plus y trouver le vieil ennemi de la France, Tu-duc, qui était mort le 19 juillet, mais un jeune prince qui n’aurait demandé, ainsi que son entourage, qu’à prolonger la résistance, mais que la chute rapide de ses forteresses avait frappé d’épouvante. Une suspension d’armesfut convenue. M. Harmand se rendit à Hué, et le 25 août, obtenait la signature d’un glorieux traité. En voici les principales conditions : Protectorat de l’Annam, cession à la Cochinchine de la province de Binh- Thuan, occupation des forts de Hué, rappel des troupes annamites du Tongking, liberté du commerce, surveillance et contrôle de l’administration française. A vrai dire, l’Annam renonçait à son indépendance, et devenait non pas un pays sujet, mais un pays protégé par la France. C’était un grand et -légitime succès, qui constatait nos droits, et nous faisait regagner tout le terrain perdu depuis Francis Garnier.

Restait à exécuter le traité. Aucune difficulté du côté de la France, mais le parti de la guerre, de la résistance à outrance contre l’étranger, n’a pas encore renoncé à sa haine. Trois des successeurs de Tu-duc ont déjà expié par une mort prématurée le crime dJavoir signé le traité. On a craint un instant que l’œuvre deM. Harmand ne fût compromise, mais notre représen. tant a, par sa ferme attitude, sauvé la situation et, jusqu’à nouvel ordre et officiellement, toutes les clauses du traité seront exécutées, sauf pourtant la rétrocession à l’Annam, de la province de Bin.

C’est au Tongking que se sont réfugiés les derniers partisans

de la résistance. Soutenus ouvertement par les Chinois, excités par leurs précédents succès, ils espèrent encore que la France sera pour la troisième fois chassée de Hanoï. Deux des citadelles sur lesquelles ils comptaient, Sontay et Bac-Ninh, ont pourtant été enlevées après de brillants combats. Les Chinois ont un instant renoncé à leur intervention, et signé à Tientsin (mai 1884), un traité fort avantageux pour la France ; mais ce n’était de leur part qu’une ruse diplomatique. Nos soldats ont été surpris à Bac-Lé, dans un guet-apens par les réguliers chinois. L’amiral Courbet, chargé de venger cette injure nationale, a détruit l’arsenal de Fou-Tcheou (août 1884), et occupé le port et les mines de Kelung dans l’île de Formose (octobre 1884). De graves événements se préparent dans l’extrême Orient

Le Tongking une fois conquis par la France, et il le sera un jour ou l’autre, que ferons-nous de notre acquisition? Il n’y a, semble-t-il, que deux façons de procéder : la soumettre à notre protectorat, la prendre pour nous.

Bien de plus aisé que de soumettre le Tongking à notre protectorat, soit en restaurant la dynastie nationale des Lé, soit en rendant à l’empereur d’Annam son ancienne puissance. Il est à présumer que, dans le premier cas, par reconnaissance et par intérêt, dans le second cas, par nécessité, le souverain protégé par la France nous restera aussi dévoué que le sont par exemple le bey de Tunis ou le roi de Cambodge.

Annexerons-nous au contraire purement et simplement le Tongking? Ce serait peut-être la solution la plus pratique, mais à condition de considérer le Tongking non pas comme une colonie, mais comme une possession, c’est-à-dire en laissant aux indigènes tous les droits compatibles avec l’exercice de notre souveraineté, et en ne cherchant qu’une occasion de relever notre marine marchande et d’ouvrir à notre industrie de nouveaux débouchés.

On a présenté diverses objections. La première et la plus spécieuse est que nous n’avons pas besoin de nouvelles possessions, puisque nous ne savons pas occuper celles que nous avons. Il est vrai que nous avons commis bien des fautes dans notre histoire coloniale, mais les leçons de l’expérience nous ont profité. Toutes nos colonies, sans exception, sont aujourd’hui prospères. L’Algérie et la Cochinchine sont même en voie de progrès très remarquables. Pourquoi ne réussirions-nous pas

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également au Tongking, c’est-à-dire dans un pays civilisé, salubre, peuplé, présentant toutes les garanties du succès?

Autre objection : On verra de mauvais œil cette annexion. Qui donc? Est-ce la Chine? Mais la Chine est en guerre contre nous. Si la Chine est battue, comme tout nous permet de l’espérer, ne se résignera-t-elle pas aux conséquences de sa défaite, comme elle l’a déjà fait en 1860? D’ailleurs la Chine ne sera-t-elle pas enchantée de pouvoir écouler par le fleuve Rouge les riches produits qui encombrent ses provinces de l’est et du sud?

Est-ce l’Angleterre? Sans doute l’Angleterre est jalouse de tout progrès de la France, mais elle tient avant tout à sauvegarder ses intérêts commerciaux, et quand nous aurons débarrassé la mer de Chine des pirates qui l’infestent, quand nous aurons ouvert à son commerce le Tongking, comme nous lui avons déjà ouvert la Cochinchine, il est probable qu’elle acceptera le fait accompli, puisqu’elle y trouvera son avantage.

Est-ce l’Allemagne qui s’opposerait à cette annexion? Mais de quel droit 1

Donc nous avons le champ libre, et nous aurions grand tort de ne pas en profiter. Il est vrai que nous aurons à soutenir une guerre peut-être longue et dangereuse, mais les conquêtes trop faciles n’ont jamais de durée. Le meilleur des ciments, c’est le sang répandu. D’ailleurs ne sommes-nous pas les fils des conquérants de l’Algérie, et hésiterions-nous à recommencer en Asie ce qui nous a si bien réussi en Afrique?

Une dernière objection est l’injustice de la conquête, la violation du droit des nationalités. Mais notre honneur n’est-il pas engagé? N’avons-nous pas pour agir au Tongking autant de droits que nous en avions il y a cinquante-trois ans en débarquant à Sidi-Feruch? Enfin et surtout, si la conquête du Tongking n’était pas une nécessité, ne s’imposerait-elle pas encore à nous comme un devoir?

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