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LE CAMBODGE

lui, de La Grée commença la première étude approfondie, appuyée de plans exacts et de renseignements de toute nature, qui ait été tentée sur cette matière; enfin, en 1873, M. Delaporte, le courageux et intelligent auxiliaire du commandant de La Grée, visita dans la région non pas seulement Angcor, mais près de cinquante monuments, dont une quinzaine complètement inconnus, à Steng, Baion, Pracang, Siem-reap, etc. Avec les spécimens de statuaire, les bas-reliefs et les fragments d’architecture qu’il réunit, il forma une collection sans pareille, qui constitue aujourd’hui le Musée khmer de Compïègne.

Une longue chaussée conduit au temple d’Angcor. Elle est ornée de dragons fantastiques et bordée à droite et à gauche par un lac. Le temple servait jadis de résidence aux rois khmers, si puissants autrefois que, d’après la tradition, ils comptaient cent vingt rois tributaires et avaient une armée de cinq millions de soldats. Les ruines qui subsistent sont le fruit d’un travail tellement prodigieux qu’à leur aspect on est saisi de la plus profonde admiration. Par malheur, l’action du temps, les invasions des barbares, peut-être aussi les tremblements de terre ont bouleversé la plupart de ces somptueux monuments, et l’œuvre de destruction continue : aussi faut-il quelque temps pour se reconnaître dans ce dédale inextricable d’escaliers et de galeries sans fin, d’aspect uniforme et d’énormes dimensions.

L’enceinte affecte la forme rectangulaire et mesure 3550 mètres sur ses quatre faces réunies. L’entrée principale est à l’ouest. Elle se compose d’une galerie formée extérieurement par une double rangée de colonnes et intérieurement par un mur plein. Au centre de cette galerie s’élève une arche triomphale à triple ouverture. Le monument lui-même se compose de trois rectangles concentriques, formés par des galeries et étagés les uns au-dessus des autres. Le premier, le rectangle extérieur, a 750 mètres de développement, et tout autour de sa paroi intérieure règne un bas-relief ininterrompu représent tant des combats mythologiques et des scènes religieuses. Le second rectangle est flanqué de tours aux quatre angles, et le mur qui l’entoure est une double colonnade extérieure. Le troisième rectangle est également flanqué de quatre tours. Au centre, à l’intersection des galeries médianes, s’élève une tour

qui, bien que découronnée par le temps, atteint encore, au niveau de la chaussée, la hauteur de 56 mètres. Tel est ce majestueux ensemble : trois étages de colonnes s’emboîtant pour ainsi dire les unes dans les autres, et huit tours étagées surmontées par une neuvième tour centrale. Il est difficile de rêver une combinaison à la fois plus simple et plus majestueuse.

Ceci est pour l’ensemble de la construction; mais il faut encore remarquer deux sanctuaires le long de la chaussée, deux édicules construits dans la cour qui sépare le premier rectangle du second, et qui forment à eux seuls un ensemble complet, enfin et surtout les innombrables inscriptions et basreliefs qui décorent toutes les parties de l’édifice. Les caractères de ces inscriptions se rapprochent en général de l’écriture cambodgienne actuelle, et les bonzes en déchiffrent le plus grand nombre; mais les plus anciens, ceux qui, par conséquent, offriraient le plus grand intérêt, restent pour eux comme une lettre morte. Quant aux sculptures, ces longues pages de pierre retracent les combats du roi des singes contre le roi des anges, ou bien les délices du paradis et les supplices de l’enfer bouddhique, retracés avec une naïveté crue qui ne laisse pas d’être choquante. C’est surtout l’étage supérieur qui mérite une étude approfondie. Les deux premiers ne semblent construits que pour le faire mieux valoir. La décoration est plus riche, la pierre fouillée avec plus de soin, et les bas-reliefs mieux finis. Le plus singulier, c’est que telle partie du monument est restée inachevée. La pierre attend encore le ciseau. L’artiste est-il mort au milieu de son travail, et personne n’at-il été capable de lui succéder? ou bien le prince qui avait ordonné la construction a-t-il été forcé de l’interrompre? Il semble que ce soit là le sort de tous les grands monuments ? Angcor est tombé en ruines avant d’avoir jamais été achevé.

Ce majestueux édifice n’a jamais servi d’habitation. Il n’a pas en effet de parties logeables. Peut-être existait-il jadis des logements en bois dans les cours intérieures ou sur les terrasses qui entourent l’édifice. Peut-être aussi fermait-on avec des nattes les intervalles des colonnes dans les galeries, et celles-ci servaient-elles à loger les prêtres et les pèlerins : mais ces traces d’habitation humaine ont disparu. Tout ce qui

L’ANNAM

dans le temple était bois, plafond ou lambris a été détruit, brûlé ou volé.

C’est un devoir pour la France, puisque le Cambodge est soumis à notre protectorat, sinon de revendiquer la possession de ces ruines, au moins d’en assurer la conservation. Rien ne serait moins difficile dans un pays où la corvée et la réquisition sont dans les habitudes de la population et où il s’agit de préserver un sanctuaire religieux, car le temple d’Angcor est, comme on l’a dit, le Saint-Pierre du bouddhisme.

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