IV. — Géographie politique
Trois races vivent à côté les unes des autres au Sénégal : les h Noirs, les Maures et les Européens. Les premiers sont établis de toute antiquité dans la région qu’ils occupent; les seconds (j sont installés en Afrique seulement depuis les conquêtes arabes, c’est-à-dire depuis le vme siècle environ de l’ère chrétienne; les derniers, qui ne furent d’abord conduits au Sénégal que par les intérêts de leur commerce et n’y résidèrent pas à poste fixe, commencent depuis peu à cultiver la terre et à y fonder des industries : en un mot, ils s’habituent à le considérer comme une seconde patrie.
Race noire. — Il est peu de problème aussi ardu, aussi compliqué, aussi dangereux que celui de l’origine des espèces. Sans essayer de le discuter ici, il nous suffira de rappeler que la race noire, aussi haut que remontent les souvenirs historiques, paraît installée en Afrique. Elle serait donc autochtone. La majeure partie des tribus sénégalaises appartient à cette race. Leurs formes sont pures et élégantes, et les proportions
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de„leur corps vraiment admirables. Bien que leur taille soit svelte et dégagée, le volume de la tête est généralement trop petit pour la masse du corps : il est vrai que quelques tribus la grossissent en laissant pousser leurs cheveux crépus; elle est attachée à un cou flexible et bien planté dans les épaules; les reins sont cambrés, la cuisse arrondie, et le genou petit. Ce sont en un mot de beaux hommes, et le type serait presque parfait s’il n’était déparé par une jambe sèche et un pied plat. Leur peau est d’un noir de jais avec des reflets brillants qui dénotent la finesse du derme.
Les tribus sont divivées en une multitude de groupes qui peuvent être ramenés à cinq variétés principales : Yolofs , Sérères , Sarakolès , Mandingues et Peuls. Les Peuls méritent une mention spéciale. A une époque qui n’est pas encore déterminée, mais que l’on fixe approximativement au xne siècle de notre ère, s’abattirent dans la vallée du Sénégal des hommes au teint rougeâtre, qui se rapprochaient du type sémitique par leur nez droit, leur front proéminent et surtout par l’énergie de leur intelligence. On les nommait Feîlatahs, Foulas, Pouls et Peuls. Ils échappent, à vrai dire, à toute classification. D’après certains savants, ces Peuls viendraient de l’Abyssinie ; d’après certains autres, de la Malaisie. Si l’on n’étudiait que les traits du visage, ils se rapprocheraient, malgré leu rs cheveux laineux, plutôt des Hindous et des Arabes que des Africains. Au début, ils se présentèrent comme conquérants, mais s’allièrent aux vaincus, et, de ce croisement, est résulté un type mixte, les Toucouleurs) ou hommes de deux couleurs (Twocolours), désignation exotique empruntée à l’anglais. Comme les Toucouleursont certainement du sang noir dans les veines, nous les rangerons provisoirement, tout en faisant nos réserves sur leur origine, parmi les tribus nègres. Ce qui augmente encore la difficulté de ce problème ethnographique , c’est que ces noms de race ne correspondent nullement aux désignations politiques des tribus et des principautés nègres. De même qu’en France on peut rester Provençal tout en habitant Paris, ou Parisien en habitant Marseille, ainsi les Sénégalais, qu’ils soient Yolofs, Sérères, Mandingues, Sarakolès ou Peuls, se retrouvent dans le pays entier.
Ceci nous amène à indiquer les principales divisions poli-
tiques des pays compris sur la rive gauche du Sénégal, abstraction faite des variétés de race. Le long de l’Océan, entre le Sénégal et la Gambie, s’étendent le Oualo , le Cayor et le Baolr principautés soumises à la France et en partie administrées directement par elle. En remontant le Sénégal dans le vaste rectangle compris entre ce fleuve, la Falémé, la Gambie et la mer, nous trouvons le Fouta-Djolof et le Bondon . La fertile plaine à laquelle servent de limites la Falémé et le Sénégal se nomme le Bambouch; quant à la région parcourue par la Gambie et les autres fleuves jusqu’à la Mellacorée, on la désigne sous le nom de Fouta-Djalon.
VBien que depuis plusieurs siècles en contact avec les Européens, tous ces nègres ont conservé leurs mœurs, leurs coutumes et leurs dialectes. Orgueilleux, fourbes et paresseux, l’idéal de l’existence est pour eux de manger et de dormir. Insouciants de l’avenir, ils vivent au jour le jour. Rien ne les arrache à leur indolence , ni les encouragements , ni les menaces, ni même l’appât d’une forte rémunération. Quoique attachés à leur pays, ils n’en connaissent pas l’histoire. Aussi , bien ils ignorent jusqu’à leur âge. Dans cette société primitive, la femme occupe un rang secondaire. La polygamie existe, et le divorce est permis. L’esclavage est également en honneur : seulement on distingue les captifs de case, qui sont bien traités et font presque partie de la famille, et les captifs ordinaires, pris à la guerre et soumis parfois à des traitements rigoureux. Les nègres vivent dans des cases grossièrement construites, basses, mal aérées, et qui ne tardent pas à exhaler des odeurs méphitiques. En dehors des nattes sur lesquelles ils couchent, d’un misérable coffre où ils ramassent leurs vêtements, et de quelques calebasses qui servent à tous les usages, la case est nue. Les villages n’offrent aucune symétrie, les cases étant construites tout près les unes des autres et séparées seulement par de petites ruelles étroites et malpropres. Les costumes sont primitifs : un pantalon ou toubé, dont la ceinture est à coulisse et qui descend à peu près jusqu’au genou ; un boubou , sorte de grande chemise qui va jusqu’aux chevilles et laisse les bras nus. Chez les femmes, le toubé est remplacé par le pagne , morceau d’étoffe dont elles s’entourent et qui reste fixé à la ceinture. Tous ces indigènes sont en général
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sains et bien contormés. Exempts des maladies qui sévissent parfois si durement sur les Européens, ils en ont d’autres qui leur sont pour ainsi dire spéciales : la cécité partielle ou totale, le ver de Guinée, Péléphantiasis, etc. La médecine leur est d’ailleurs inconnue. En résumé, ces tribus sénégalaises nous subissent plutôt qu’elles ne nous acceptent. Elles ne sont cependant pas réfractaires à la civilisation. On dirait plutôt qu’elles n’ont pas atteint leur développement intellectuel, et sont encore dans la période de l’enfance.
Race maure. — Les Maures sont campés sur la rive droite du Sénégal. Ils sont formés par un mélange des tribus arabes et berbères, qui, poussées en Afrique par les grandes migrations du vne et du xie siècle, franchirent la barrière, réputée à tort infranchissable, du Sahara, et envahirent les vastes solitudes qui se prolongent jusqu’au Sénégal. Ces Maures ont la tête bien développée, le front bombé, les yeux à fleur de tête, le nez aquilin, la bouche large, les lèvres minces, les dents fortes et acérées, le menton prononcé et le cou dégagé. Ils portent fièrement la tête et marchent en général le crâne nu. Les femmes ont une grande délicatesse de formes et les attaches fines et gracieuses. Le modelé des pieds et des mains ne laisse rien à désirer. Par malheur, les grâces naturelles disparaissent sous les couches d’un embonpoint aussi précoce qu’excessif. Leur costume est le même que celui des noirs. Seulement, comme ils ne lavent jamais leurs vêtements et ne connaissent pas l’usage des bains, ils exhalent des senteurs peu aromatiques. En marche ou en guerre, ils relèvent leurs boubous et vont jambes et pieds nus. Plus rusés et plus intelligents que les noirs, ils poussent à l’extrême leurs défauts et regardent pourtant ces derniers comme leur étant de beaucoup inférieurs. Nomades et pasteurs, ils vivent sous la tente et se déplacent avec facilité. Leur nourriture diffère peu de celle des noirs, sauf qu’ils consomment plus de lait et de viande. Ils supportent aisément la faim et la soif. Ils ont quelques petites industries, dont ils vendent les produits aux Européens. Leurs mœurs sont efféminées et dépravées. Les maladies vénériennes sont répandues parmi eux. Comme les noirs, ils ignorent la médecine et n’usent que des remèdes et des invocations de leurs marabouts.
Les Maures se divisent en trois grandes tribus, réparties en
une multitude de fractions commandées par des cheiks. Ces cheiks obéissent à un cheik suprême que les Européens qualilient un peu légèrement de roi. La plus importante de ces tribus mauresques est celle des Trarzas , qui occupe le bas du fleuve, au voisinage immédiat de Saint-Louis. Les Trarzas s’appellent encore A bencerarzas, et quelques étymologistes prétendent reconnaître en eux les descendants des Abencérages de poétique mémoire. La seconde tribu est celle des Braknas , dans la région moyenne du fleuve, et la troisième celle des Douaïchesy dans la région supérieure. Chez ces derniers se rencontrent les débris de la tribu Zénaga , qui a donné son nom au fleuve. Entre les Maures et les nègres, bien que déjà séparés par le fleuve, la haine est profonde et l’hostilité pour ainsi dire perpétuelle. Les nègres, qui avaient pour eux le droit de premier occupant et la supériorité du nombre, ont longtemps relégué les Maures dans le désert. Ils ne les toléraient qu’en leur imposant de lourds tributs; mais la race sémitique est entreprenante et surtout persévérante. Elle attend tout du temps et de l’occasion. Fidèles à cet esprit d’expansion qui jadis conduisit leurs ancêtres depuis la Mecque jusqu’à Tours et jusqu’en Chine, les Maures ont fini par s’avancer de proche en proche et par franchir le fleuve. Dès lors, enhardis par le succès, ils commencèrent contre les nègres une véritable guerre d’extermination, que nous avons eu trop longtemps l’imprudence de permettre et presque d’encourager. N’avons-nous pas, en Algérie, commis une faute semblable en protégeant les Arabes, envahisseurs et conquérants, aux dépens des Kabyles, qui constituent le fond de la population indigène? Cette impolitique faiblesse nous a aliéné les nègres, qui nous détestaient, sans nous attacher les Maures, qui nous méprisaient. Nous avons fini par mieux comprendre nos intérêts. Le Sénégal est redevenu la limite des deux races, et les Maures refoulés et contenus par nos soldats, respectent aujourd’hui les nègres, qui, de leur côté, nous savent gré de notre intervention.
Race blanche. — Quelle est donc au Sénégal la situation des Européens vis-à-vis des autres tribus? Quels sont au juste les territoires occupés par nous? Les premiers Européens qui abordèrent au Sénégal ne cherchèrent d’abord qu’à exploiter des comptoirs, qu’ils croyaient fertiles. Si, par hasard, l’un
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d’entre eux s’enfonçait dans l’intérieur du pays et y résidait quelques années, ce colon improvisé ne songeait qu’à revenir au plus vite au pays natal. En 1817, sous la Restauration, on essaya de créer une colonie agricole dans le Oualo, mais cette tentative avorta misérablement. Ce n’est que depuis peu, une vingtaine d’années au plus, que des colons sérieux se sont décidés à tenter de nouveau la fortune du Sénégal. Ils ont réussi au delà de toute prévision. Aussi un véritable courant d’émigration est-il maintenant établi dans la direction du Sénégal. Ce courant est surtout alimenté par Bordeaux. Désormais, nous n’aurons plus dans cette fertile région seulement des fonctionnaires et des soldats, mais bien de véritables cultivateurs et des propriétaires, des industriels même, en un mot toutes les forces vives de la civilisation, qui jusqu’alors avaient fait défaut. Bientôt naîtront, ou plutôt déjà sont nés des Franco- Sénégalais, qui s’attacheront à leur pays natal par ces mêmes liens qui nous unissent à la patrie. Dès lors, par droit de conquête et d’assimilation, se développera une nouvelle race plus intelligente et mieux douée que les précédentes, qui, fatalement, les absorbera ou les dominera. Il est donc nécessaire d’indiquer dès à présent les points principaux occupés par nos compatriotes et qui sont appelés à devenir d’importantes 4 cités dans un avenir plus ou moins éloigné.
Saint-Louis est la capitale officielle du Sénégal et la plus ancienne ville fondée par les Français dans ces parages. Elle est bâtie sur une île formée parles alluvions du fleuve. Rien d’étonnant si nos compatriotes s’installèrent dans une île de préférence au continent. C’est une vieille habitude commerciale. Les Phéniciens, par exemple, ne s’aventuraient jamais dans une contrée nouvelle sans s’installer au préalable dans une île voisine de la côte, car une île est de facile défense. Les Européens se conformèrent à cet usage, assurément sans se douter qu’ils continuaient une tradition antique. Depuis 1667, époque de sa fondation, Saint-Louis est resté comme la clef de voûte de nos établissements à la côte occidentale d’Afrique. L’ancien fort, qui est situé dans l’île du même nom et qui est aujourd’hui converti en casernes et en magasins, servit de noyau à la ville. Bien que l’édilité ait fait depuis quelques années de grands progrès à Saint-Louis, que i'île ait été bordée de quais en brique,
et que le niveau des rues ait été relevé afin de les mettre audessus de la crue du fleuve, il reste encore beaucoup à faire pour que la ville ressemble à une capitale. A l’exception de la cathédrale, qui n’a pas mauvaise apparence, et du couvent des dames de Saint-Joseph, aucun édifice n’est vraiment digne de ce nom, à commencer par le palais du gouverneur, qui réclame d’urgentes réparations. On a récemment construit le long des quais de vastes docks remplis de marchandises. Les navires de commerce mouillés en face de ces magasins ont ainsi toute facilité pour exécuter leur chargement et déchargement. Deux ponts font communiquer Saint-Louis avec les territoires voisins : celui de Guetdnar, qui est fixe, et le grand pont, qui est mobile, ce qui permet aux bâtiments de pénétrer dans le fleuve. Saint- Louis a beaucoup grandi dans ces dernières années et compte aujourd’hui de 18 à 20,000 âmes.
En remontant le fleuve, les principaux points occupés par nos troupes et dans lesquels a commencé la colonisation française sont Richard Toll , ou le jardin de Richard, établissement fondé par le jardinier Richard pour servir de jardin d’acclimatation, mais dont on détruisit, en 1840, les plantations, sous prétexte qu'elles pouvaient servir de retraite à l’ennemi. Quelques Français y ont essayé des plantations cotonnières, et tout fait espérer qu’elles réussiront. Dagana vient ensuite. Ge poste, qui commande le Oualo et le Fouta, est le grand marché des Maures Trarzas. Les Maures Braknas fréquentent Podor. Une petite ville s’est fondée non loin de ce point stratégique qui commande File à Morfil. Les promenades et les maisons à terrasse de Podor démontrent que la civilisation pénètre peu à peu dans le fleuve. Un pont a même été jeté pour faciliter l’entrée de la ville aux caravanes maures.
Voici que nous entrons en pleine barbarie. Nos colons deviennent rares. Loin de nos soldats, Maures et nègres s’entretuent à loisir. Ge ne sont pas les deux garnisons de Matam et de Bakel qui suffisent à entretenir l’ordre; mais l’exemple de la civilisation est contagieux, et bientôt sans doute luiront des jours meilleurs pour ces pauvres Sénégalais, exposés depuis tant de siècles aux horreurs d’un brigandage interminable. Mentionnons encore dans le haut pays Médine, illustré par son héroïque défense, et Kenieba , dans le Bambouk, en pleine région auri-
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fère. Lorsque des communications régulières seront établies entre le Sénégal et le Niger, lorsqu’une exploitation intelligente aura su tirer parti des richesses souterraines du Bambouk, Médine et Kenieba deviendront l’une et l’autre de grandes cités, Médine parce que c’est le point intermédiaire entre Saint-Louis d’un côté et de l’autre Ségou et Tombouctou, les deux capitales du Soudan; Kenieba parce qu’elle est au centre d’une région fertile, populeuse, que l’industrie métallurgique et les travaux agricoles enrichiront bien vite. Kila, Bafoulabé et Bamakou sont encore occupées depuis trop peu de temps pour qu’on en puisse parler avec quelque précision ; mais il est évident que ces futures stations du grand chemin de fer sénégalais sont appelées à devenir d’importantes cités.
En revenant sur la côte et en descendant le rivage du nord au sud, non loin du cap Vert, se trouve dans une grande rade, qu’elle protège contre les vents du nord et de l’ouest, une île f célèbre dans l’histoire militaire de la France, Gorée, qu’on a parfois appelée, mais bien à tort, le Gibraltar africain ; car ce Gibraltar ne commande qu’à un beau golfe et nullement à une mer intérieure. Une jolie ville a été bâtie dans cette île sous la protection des canons de la citadelle, mais elle ne progresse que lentement, d’abord par manque d’espace, et surtout à cause de la fondation de deux autres cités en face d’elle, sur le continent, dont les progrès au contraire n’ont jamais été interrompus. Ce sont les deux villes de Rufisque et de Dakar. Dakar n’a été fondée qu’en 1859. Deux jetées artificielles, défendues par de fortes batteries qui croisent leurs feux avec la citadelle de Gorée, défendent l’entrée de la rade. De nombreux phares et des balises permettent d’y entrer à toute heure, avantage inappréciable sur une côte encore mal connue. Aussi les Messageries nationales ont-elles choisi Dakar comme escale. La marine de l’Etat y a construit un petit arsenal pour l’entretien et la réparation de ses vaisseaux. Dakar a pris une grande importance. C’est une véritable ville européenne. Rufisque est restée plus africaine ; c’est là que se tiennent chaque semaine de grands marchés d’approvisionnements très-fréquentés par les indigènes.
En suivant la côte dans la même direction, nous signalerons Portudal et Joal , fréquentés autrefois par les négriers, qui y
faisaient trop facilement d’excellents marchés. Kaolack dans le Saloum, Carabane et Sedhiou à l’embouchure et dans la vallée de la Casamance, Pongo et Mellacorée ne sont encore que des embryons de ville. Il avait été question de les donner à l’Angleterre, qui nous aurait rétrocédé ses comptoirs de Guinée, enclavés au milieu de nos établissements; mais l’échange projeté ne s’est pas effectué.
La seule ville à mentionner sur la côte, au nord de Saint- Louis, est Portendick. Ce petit port prendra de l’importance si le banc d’Arguin devient un second banc de Terre-Neuve.
En résumé, des trois races qui habitent le Sénégal, la première et la plus nombreuse, la race noire, occupe la région comprise entre la rive gauche du Sénégal, la Mellacorée et l’Atlantique; la seconde, la race des Maures, occupe la région comprise entre la rive droite du Sénégal, le Sahara et l'Océan; la troisième, la race blanche, est campée le long du Sénégal et sur le rivage de la mer, spécialement à l’embouchure des fleuves et aux environs du cap Vert.
Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de fixer le chiffre de la population, car, en pays musulman, les femmes vivent à l’écart et ne peuvent être comptées qu’approximativement. Quant au reste du pays, il est encore trop peu civilisé, les voies de communication et les moyens d’information sont encore trop imparfaits, pour qu’on se risque à donner un chiffre précis. D’après les évaluations officielles de 1874, la population immédiatement soumise à la France serait de 216,533 âmes; mais nous doutons très fort de l’authenticité de ce chiffre. Quant aux indigènes qui commercent avec nous ou reconnaissent notre influence et sont tout disposés à convertir cette vassalité en sujétion, ils doivent atteindre le chiffre de deux millions.
Au point de vue administratif, et sans tenir compte de la différence des races, le gouvernement a divisé le Sénégal en trois arrondissements : 1° celui de Saint-Louis, avec les quatre cercles de Saint-Louis, Podor, Dagana et Mérinaghen ; 2° celui de Gorée, avec les quatre cercles de Gorée, Mébidgem, Kaolack et Sedhiou; 3° celui de Bakel, avec les quatre cercles de Bakel, Médine, Matam et Saldé. Ce sont là les germes futurs de troi& beaux départements.
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Nous connaissons ]es trois races qui vivent côte à côte au Sénégal. Essayons, sans nous targuer du don de prophétie, de deviner les destinées et l’avenir qui leur sont réservés.
Nous avons à lutter dans notre colonie contre trois ennemis dangereux, et, tant que nous n’aurons pas triomphé d’eux, nous n’aurons pas le droit de crier victoire ; mais la lutte est engagée, et tout nous porte à croire qu’elle se terminera à notre avantage. Ces trois ennemis sont : 1° l’ignorance, des populations africaines; 2° le fanatisme musulman; 3° les fautes administratives. Quelques mots d’explication sont ici nécessaires.
L’ignorance des Sénégalais est fabuleuse. Nègres ou Maures sont de véritables enfants disposés à croire aux absurdités les plus révoltantes, pourvu qu’elles leur soient débitées avec autorité. Or c’est sur l’éducation de la jeunesse, au Sénégal comme partout ailleurs, que repose l’avenir d’un pays. On a dit depuis longtemps, non sans raison, que le meilleur des instruments de la civilisation était l’instituteur. L’instruction publique, par malheur, est à peine organisée dans notre colonie. Quatre écoles primaires de garçons, dirigées par des congréganistes, à Saint-Louis , Gorée, Dakar et Joal , une seule école laïque à Saint-Louis, deux écoles de filles dirigées par les Dames de Saint-Joseph à Saint-Louis et à Gorée; rien pour finstruction secondaire; moins que rien pour l’instruction supérieure : telle est la déplorable situation de l’enseignement au Sénégal. L’instruction ne figure que pour une centaine de mille francs au budget local, et n’est inscrite pour aucune somme au budget de l’Etat. Aussi nos ennemis ne manquent-ils pas d’exploiter contre nous cette indifférence. Instruisons donc, créons des écoles, répandons à flots la lumière. Le jour où tous les nègres de nos établissements sauront le français, ils deviendront les propagateurs inconscients de nos idées et de notre civilisation. Puisque l’ignorance s’oppose partout à nos efforts et à nos progrès, détruisons l’ignorance. De telles victoires ne coûtent de larmes à personne, et, plus sûrement que la conquête brutale, elles affermiront la sécurité de notre colonie.
Notre second ennemi, plus redoutable encore, est le fanatisme religieux. Deux religions se partagent les peuples du Sénégal : le fétichisme, pratiqué par la majorité des nègres, et le
LGS COLONIES FRANÇAISES mahométisme, pratiqué par tous les Maures et la minorité des Nègres. Le fétichisme est une adoration des forces de la nature, un mélange abject de pratiques obscènes et de superstitions dégradantes. Les Nègres croient, il est vrai, à un principe créateur, mais qui ne se manifeste aux hommes que par des démons, bons ou méchants, méchants surtout, dont il faut détourner la colère. Ces divinités intermédiaires se nomment le." fétiches. On les adore sous des formes humaines ou animales, et leurs prêtres exploitent à leur gré la crédulité niaise des Sénégalais. Ils cumulent les fonctions de médecin avec celles de prêtre, et leur ministère est requis dans toutes les grandes actions de la vie. Parfois même, ils interviennent dans les querelles de ménage, et alors se passent des scènes étranges où la ventriloquie et autres subterfuges du même ordre paraissent jouer un rôle important. A côté des féticheurs, il ne faudrait pas oublier les féticheuses, qui rappellent nos sorcières du moyen âge, car on les maltraite fort et on les redoute davantage. Les Sénégalais, bien que fort attachés à leurs fétiches, les vendent parfois aux Européens, car ils sont persuadés que leurs divinités n’éprouvent à notre égard que du mépris ou de l’indifférence.
Le mahométisme, avec ses principes politiques et son énergie active, est bien autrement dangereux que le fétichisme, que du reste il absorbe rapidement. Il suffît aux missionnaires musulmans de se présenter pour obtenir des conversions étonnantes. D’ailleurs ils savent s’imposer par le fer et le feu tout aussi bien que par la persuasion morale ou la prédication. Or, étant donnés d’un côté le fanatisme musulman et de l’autre Ja ferveur qui de tout temps a caractérisé les néophytes, il n’est pas étonnant que les musulmans sénégalais soient nos ennemis les plus déclarés. Disciples du Christ ou sectateurs de Mahomet se sont toujours fait la guerre. Ces deux religions constituent deux antinomies historiques. Ce sont deux civilisations qui s’excluent, deux morales qui se repoussent. Tl est vrai que certains économistes, et parmi eux l’éminent Jules Duval, ont prétendu que les Musulmans du Sénégal étaient nos meilleurs amis, et que nous devions encourager leurs progrès : cette opinion paraît aussi erronée que dangereuse. Pour rester les maîtres du Sénégal, nos auxiliaires les plus utiles, en même temps
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que les instituteurs, seront les missionnaires. On a remarqué que les Nègres adonnés au fétichisme se convertissaient facilement au christianisme et devenaient par le fait nos partisans, tandis que jamais un Nègre converti au mahométisme ou un musulman d’ancienne date ne se convertissaient, et restaient par conséquent nos ennemis. Dès lors il n’y a pas d’hésitation possible. A la prédication musulmane opposons la prédication chrétienne, aux marabouts les missionnaires. C’est la condition de notre succès final.
Nous n’avons pas mission de discuter ici les mérites respectifs des deux religions rivales ; mais le christianisme est tellement supérieur et comme doctrine, et comme enseignement, et comme morale, au Mahométisme, qu’il nous faut encourager par tous les moyens — nous parlons des moyens que ne réprouve pas la conscience — la propagation de notre culte, ne serait-ce qu’au point de vue purement humain de la civilisation. En effet, partout où les disciples du Prophète ont répandu ses doctrines, l’humanité semble avoir reculé ; que sont aujourd’hui devenues les riches plaines de la Syrie, de l’Asie Mineure, les fertiles vallées du Nil ou de l’Euphrate, la Macédoine ou la Tunisie? Le mahométisme, c’est l’immobilité, et, en politique, qui n’avance pas recule. Il est vrai que les temps sont passés de l’intolérance et de la persécution; aussi nos missionnaires devront-ils recourir uniquement à la persuasion. Ils le font déjà; et, si nous en croyons quelques renseignements qui paraissent authentiques, les progrès du christianisme sont sérieux et continus. Du jour où les populations sénégalaises comprendront notre langue et pratiqueront notre religion, le Sénégal sera réellement une nouvelle France.
Nous avons à lutter encore contre un troisième ennemi, plus dangereux que l’ignorance ou que le fanatisme, et cet ennemi, c’est nous-mêmes, ce sont nos fautes administratives, et surtout le changement perpétuel des gouverneurs. La plupart d’entre eux ne passent qu’une année ou deux dans la colonie. Ils arrivent sans en avoir préalablement étudié les affaires; ils repartent au moment où ils commencent à les connaître. Gomme l’écrivait, en 1844, l’amiral Bouët, qui était lui-même gouverneur , « les gouverneurs se succèdent habituellement de deux ans en deux ans. C’est précisément à
l’époque où ils commencent à s’identifier avec les affaires et les chefs du pays qu’ils abandonnent la colonie, laissant leurs successeurs à la merci de tous ceux qui savent tirer parti de leur ignorance des localités. » Il n’y a guère eu qu’une exception à cette continuité d’un mal déjà ancien : le général Faidherbe a administré le Sénégal pendant dix années, et il a, pour ainsi dire, ressuscité noue colonie. Sans doute, il iaut tenir compte des rigueurs du climat et ne pas oublier que, presque tous les gouverneurs appartenant à la marine de l’Etat, ce poste constituait dans leur carrière une étape, qui devait être courte pour ne pas dégénérer en disgrâce. Nous connaissons le mal : ne serait -il pas facile d’appliquer le remède? Ou bien nommer des gouverneurs civils qui prendraient racine dans le pays, ou bien donner aux gouverneurs militaires la faculté d’avancer sur place et de recevoir, sans quitter leur poste, la récompense de leurs services.
Parmi les plus graves fautes que nous ayons commises au Sénégal, nous signalerons également la conduite maladroite de nos négociants. Uniquement préoccupés de leurs intérêts actuels, ils ont trop souvent gêné l’action du pouvoir central par des alliances intempestives avec les Maures et leur profond dédain des Nègres. De plus, ils se sont opposés avec une énergie regrettable à l’abolition de l’esclavage, ce qui leur aliéna les populations indigènes. Heureusement pour l’avenir de la colonie, on a pris deux mesures d’une grande portée : la liberté du commerce a été proclamée, et l’esclavage aboli. Du jour où les négociants ont compris qu’ils ne pouvaient plus compter que sur eux-mêmes, et qu’ils ont eu à lutter contre la concurrence étrangère, ils se sont déterminés à de sérieux efforts pour maintenir leur vieille supériorité.
Telles étaient, telles sont encore en partie les causes qui arrêtent le développement du Sénégal. Mais signaler le mal, n’est-ce pas en triompher à demi? et n’avons-nous pas le droit d’espérer que les progrès multiples que nous avons déjà signalés s’accentueront davantage? Que si, en effet, nous résumons cette étude, nous arriverons à la conclusion formelle qu'au triple point de vue politique, agricole et commercial, la France sénégalaise est en bonne voie.
Au point de vue politique, nous commençons à acquérir les
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sympathies des indigènes, et surtout des Nègres. Déjà, plusieurs provinces se sont volontairement annexées, l’Oualo, le Dimar, le Rio Nunez et la Mellacorée. Ce sont de beaux pays, l’Oualo surtout, qui devient un centre d’activité commerciale et sera quelque jour le principal marché d’approvisionnement de Saint- Louis. Le Gayor, qui nous fut si longtemps hostile, semble avoir renoncé à ses haines. La culture et le commerce de l’arachide ont contribué à cet apaisement. Derrière l’Oualo et le Gayor, le Fouta-Djolof et le Fouta-Djalon promettent beaucoup. En remontant le Sénégal vers le Bambouck, des perspectives indéfinies s’ouvrent à l’activité européenne. Le bassin entier du fleuve est soumis à notre action immédiate. Dans celui du Niger pénètre notre influence. Peu à peu, nous nous acheminons vers l’Afrique centrale. Déjà même nous avons au Sénégal mieux que des alliés r nous avons des amis. Les Maures euxmêmes, si réfractaires à notre civilisation, se rapprochent peu à peu. Bien que nous ne puissions attendre de ces populations fanatiques de bien solides alliances, toujours est-il que des villes s’élèvent sous la protection de nos canons , que nos comptoirs sont approvisionnés par leurs caravanes, et que nos intérêts immédiats sont sauvegardés.
Au point de vue agricole , mêmes espérances de progrès. L’introduction de la culture des plantes oléagineuses a été pour le Sénégal un coup de fortune. Les indigènes ont tout de suite apprécié les avantages d’un travail qui les enrichissait sûrement et sans fatigue. La culture maraîchère a également progressé, surtout autour de nos établissements. Une Société d'agriculture a été fondée en 1874, à Saint-Louis, et son créateur et président, M. Albert Merle, terminait son discours d’installation en affirmant qu’on obtiendrait par l’agriculture la régénération du pays. Il avait certes raison, et ses espérances semblent fondées. A notre exemple et d’après nos conseils, les roitelets indigènes, au lieu de s’exterminer réciproquement, s’occupent de faire cultiver leurs immenses propriétés. La population s’accroît, la sécurité grandit, et peu à peu le Sénégal se transforme.
Que dire du commerce? C’est surtout par le commerce que notre colonie est pleine d’avenir. Grâce à nos forts et à nos canonnières à vapeur qui remontent et surveillent les cours
d'eau, les négociants n’ont désormais plus rien à craindre. Aussi les chiffres d’importation et d’exportation grandissent-ils chaque année d’après une progression continue. Dans la période décennale 1826-1836, le commerce du Sénégal n’était que de 7 millions de francs. De 1836 à 1846, il était parvenu à 14 millions, de 1846 à 1856 à 20 millions; de 1856 à 1859, après la proclamation de la liberté du commerce, il s’éleva brusquement de 20 à 33 millions. La progression a été plus lente depuis; mais il dépasse aujourd’hui 40 millions. Ce n’est pas tout : nos négociants songent à s’enfoncer dans l’Afrique centrale. Ils voudraient faire du Soudan comme unHindoustan africain. Il ne faudrait certes pas exagérer l’analogie, ni surtout oublier que l’Hindoustan, avec ses richesses et sa population de deux cents millions d’âmes pliées à la servitude depuis des siècles, est bien supérieur au Soudan, à peine peuplé, et par des populations qui n’ont ni l’habitude du commerce ni la mollesse indienne. Lorsque pourtant nous arriverons à Ségou, à Tombouctou, et que de là nous nous répandrons dans ces contrées vierges, qui nous ménagent sans doute plus d’une surprise, ne sera-ce pas comme le couronnement de notre mission colonisatrice au Sénégal? Ainsi se trouveront réunies dans cette colonie, trop longtemps méconnue, toutes les causes de prospérité : sol fertile, facilité des échanges, territoire considérable et susceptible d’une grande extension , populations nombreuses et qui s’attacheront à nous par la reconnaissance aussi bien que par l’intérêt. Peut-être n’est-il pas dans le domaine colonial de la France, à l’exception de l’Algérie et de la Cochinchine, une province dont l’avenir autorise de plus brillantes prophéties.