C. — Géographie économique
Il n’existe, à vrai dire, aucun animal féroce dans l’Archipel, à l’exception pourtant des requins, beaucoup trop nombreux dans le voisinage des récifs, mais qui n’attaquent l’homme que rarement, sans doute à cause de l’abondance de nourriture animale qu’ils trouvent sur les récifs. Les moustiques sont plus redoutables, à cause de leur grand nombre; mais on les éloigne
par (les moustiquaires, ou, si Ton couche en plein air, en brûlant des herbes. Les sauterelles sont également dangereuses, mais leur apparition est accidentelle. Quand elles s’abattent sur quelque localité, un souffle de mort semble avoir flétri la campagne. L’insecte le plus désagréable est le cancrelat , qui ressemble beaucoup au cafard de France; mais il est plus gros et plus hardi, surtout pendant la saison chaude. Parfois, il prend son vol rapide et bruyant dans l’intérieur des maisons et tombe lourdement sur les meubles ou sur les personnes, laissant des traces peu odorantes de son passage.
Les animaux européens se sont tout de suite acclimatés à la Nouvelle-Calédonie. Les essais des missionnaires et des colons ont réussi. Bêtes à cornes, moutons, chevaux, ânes prospèrent à merveille. Un colon, M. Martin, ayant placé sur l’île Ducos 400 brebis ou béliers, sans autres gardiens qu’un pâtre européen et deux indigènes, retrouva, deux ans plus tard, un troupeau de 1,800 têtes. Nos volatiles de basse-cour se sont également fort bien acclimatés, sauf les pigeons, mais uniquement parce que l’administration les a proscrits. Les indigènes n’ont point paru, jusqu’à présent, comprendre les avantages de l’élève des animaux domestiques. Ils n’estiment que le cochon; mais, comme ils le laissent à peu près complètement libre, il retourne volontiers à l’état sauvage.
Les animaux particuliers à la Nouvelle-Calédonie sont Y holothurie, le notou, le kagou et la roussette . L’holothurie, plus connue sous le nom de trépang , ou de cornichon et concombre de mer, est un mollusque fort recherché des gourmets chinois. Elle ressemble à un gros ver disgracieux dont la longueur varie de quelques centimètres à un mètre. On pêche les holothuries à marée basse sur les récifs qui entourent l’île. Afin de les conserver, on les jette vivantes dans une chaudière d’eau de mer bouillante, où on les remue constamment avec une longue perche en bois. Après cette immersion meurtrière, on les fend, dans le sens de la longueur, pour les vider, et, au moyen de deux baguettes de bois disposées en croix, on empêche les parties séparées de se réunir. Ainsi préparées, on les place sur un feu modéré, de façon à les dessécher sans les flamber. La tonne d’holothuries vaut jusqu’à 2500 francs, et, transportée en Chine, le prix est plus que doublé. En moyenne, chaque holothurie vaut vingt centimes. C’est une pêche lucrative.
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Le notou est une sorte de pigeon, presque aussi gros qu’un dindon, d’une magnifique couleur bronze florentin. Sa voix ressemble au mugissement d’un bœuf. Sa chair est friande. On le chasse en posant sur un arbre élevé des nœuds coulants arrangés avec art, dont une extrémité pend à terre à portée de la main du chasseur. Dès que le notou s’engage dans un de ces nœuds, le chasseur n’a plus qu’à tirer la corde, et le malheureux volatile est étouffé contre l’arbre.
Le kagou est un bel oiseau gris cendré ou roux, de 30 à 40 centimètres de hauteur. Son corps, de' la grosseur de celui d’nne poule, est plus effilé. Ses jambes rouges sont armées de pattes solides et d’ongles très forts. Une huppe blanche orne sa tête. Ses ailes forment en se déployant comme un éventail. Les kagous vivent ordinairement par couples et sont fort attachés l’un à l’autre. On a vu des mâles défendre leur femelle même contre des chiens. Ils trouvent une abondante nourriture sur le sol, où ils recherchent les petits vers. Quand un arbre est tombé, ils s’installent sur son tronc pour en extraire de grosses larves..- Les kagous s’apprivoisent facilement. Dès qu’un homme muni d’une pioche sort dans la campagne, le kagou le suit pas à pas espérant qu’il travaillera pour son profit. Il serait par conséquent aisé d’utiliser son appétit pour les insectes, en l’habituant à chercher dans les maisons ou dans les champs les mille petits ennemis qui les infestent et les ravagent,
La roussette est le seul mammifère que produise File. Son corps a 23 centimètres de longueur; sa tête est grosse, ses oreilles courtes, recouvertes de longs poils au sommet. Son museau pointu est armé de dents formidables. Les yeux sont noirs, vifs et intelligents. Elle a des ailes, sortes de membranes noires, garnies de petits os et terminées par une gïïffe solide qui sert à l'animal à s’accrocher aux branches. La femelle ne produit à la fois qu’un petit, qui se tient collé au ventre de sa mère. La roussette vit dans les montagnes et au milieu de l’obscurité des hautes forêts. Elle ne s’aventure en plaine que pour dévorer la graine du niaouli. Sa chair est brune et rappelle le goût du lapin. De son poil les Néo-Calédoniens font des» cordons, qu’ils réunissent de façon à composer un gland volumineux, que les femmes suspendent à leurs colliers.
Pour nous rendre compte des productions végétales, il faut?
ne pas oublier qu’il existe dans l’île deux régions géologiques distinctes. La première, qui s’étend sur d’immenses espaces, est due à une formation éruptive. Elle est peu fertile. A l’exception des myrtacées et des conifères, elle ne produit presque rien. Les pâturages et les cultures essentielles à la vie y font absolument défaut, à tel point qu’en juin 1871 un éleveur, qui voulait aller, par l’intérieur, seulement de Yate à Nouméa, vit périr tout son bétail, qu’il ne put nourrir, faute de prairies. Toute cette région est donc improductive, sauf en forêts. La seconde région, composée de terrains sédimentaires, est au contraire excellente. Les forêts poussent sur les montagnes; les plaines et les vallées sont fertiles; les pâturages, parsemés de niaoulis, s’étendent au loin. Le tout est de savoir choisir. Un colon veut-il s’établir à la Nouvelle-Calédonie? qu’il néglige les terrains primitifs et ne s’installe que sur un terrain sédimentaire, ou sinon il s’exposera à de terribles mécomptes.
Aucune des plantes néo-calédoniennes n’est indigène. L’homme, en abordant dans l’île, les apporta toutes avec lui. C’étaient les graminées de la zone tropicale, qui, peu à peu, s’emparèrent du terrain. On en a, jusqu’à présent, observé soixante-quatre, dont trois principales : Y audropogon allionii est la plus commune. Elle rend assez difficile l’élève des moutons, à cause de ses graines, qui, en mai et en juin, pénètrent par leur callus acéré dans la peau des moutons et leur causent des maladies souvent mortelles. L 'audropogon cinctus est recherché avec avidité par le bétail, et Yimperata kœnigii se plaît dans les bas-fonds humides.
L’avenir de la Nouvelle-Calédonie réside surtout dans les cultures, dont l’extension est d’autant plus désirable que les terres arables sont peu abondantes. Quoique l’ile soit située à la limite de la zone torride, la plupart des cultures tropicales peuvent y prospérer. La canne à sucre y pousse vigoureusement. Quelques caféiers ont donné de bons résultats, mais on craint pour eux les cyclones. Le coton n’a pas rendu tout ce qu’on en espérait. Bon nombre d’autres plantes industrielles ont été introduites, qui sans doute enrichiront bientôt nos colons, la musa textilis et Yurtica textilis comme plantes textiles, le tinghala comme plante oléagineuse, et diverses plantes tinctoriales. Citons encore le quinquina^ qu’on a planté dans les
forêts au nord de la Conception et qui se trouve dans un état satisfaisant.
La Nouvelle-Calédonie produit donc tout ce qui lui est nécessaire et commence à donner le superflu, c’est-à-dire que, par son climat, sa salubrité, sa position et ses richesses végétales, elle est appelée à jouer un grand rôle dans le Pacifique. Malheureusement, la rareté de la main-d’œuvre arrêtera quelque temps encore l’essor de la colonisation. Les Néo-Calédoniens ne pourront jamais être assujettis à un travail régulier. Les coolies hindous ont élevé des prétentions inadmissibles. Les autres Océaniens ne se soucient pas d emigrer, et les Européens ne travaillent qu’avec répugnance. C’est là l’obstacle. Pour le moment, la culture végétale demande le moins de bras; la culture forestière est seule en honneur. Voici les principales essences de nos forêts néo-calédoniennes. Nous connaissons déjà le niaouli. Vient ensuite le santal , mais il commence à se faire rare. Les Anglais le recherchent depuis longtemps pour l’exporter en Chine, où il est fort apprécié. Aussi les chefs néo-calédoniens, peu soucieux de l’avenir, ont-ils fait des coupes sombres dans leurs précieuses forêts. Lorsque la France prit possession de l’île, le santal avait presque disparu. Comme il se vend jusqu’à deux francs le kilo, on a essayé de le reproduire. Par bonheur, il croît avec facilité et dans des endroits dont on ne saurait tirer parti même comme lieu de pâturage. De plus, il pousse aussi rapidement que le chêne en France, de sorte qu’un semis de santal vaudrait la peine d’être entrepris. Ce serait une spéculation assurée.
Les noix oléagineuses du bancoulier commencent à être recherchées. Leur abondance sur certains points offre des ressources que ne doit pas dédaigner le colon dans la période pénible des débuts. Nous en dirons autant du cocotier , très abondant dans le nord de l’île ; mais on n’en tire pas tout le profit qu’il est en état de donner. La fabrication de l’huile est des plus défectueuses, et la cueillette des cocos se fait souvent à contre temps, lorsqu’ils sont encore en voie de germination.
Citons encore parmi les essences forestières, dont on utilise les produits, le kaori ou pin à colonne, qui acquiert parfois des proportions gigantesques. On en voit qui s’élancent jusqu’à 40 mètres de hauteur sur un diamètre à peu près constant
de 1 m. 30 : le bois de fer ( Casuarina nodosa ], dont l’abondante chevelure soupire à la plus légère brise qui l’effleure; le palétuvier, qui borde le rivage de la mer et dont les racines divergentes retiennent au milieu d’elles tous les débris et élèvent peu à peu le niveau du sol; son bois sert au chauffage; il contient beaucoup de tan; ses fruits sont comestibles, quoique peu savoureux; le bois de rose (thespesia populnea) et le blackburnia primata> si recherchés dans l’ébénisterie, etc. L’île, sous ce rapport, n’a donc rien à envier aux régions les plus favorisées.
L’Archipel paraît fort riche en produits minéraux. La pierre à bâtir, la chaux hydratée, le spath, les coraux, qui donnent une chaux excellente, et les schistes ardoisiers, se rencontrent partout. Il en est de même pour le fer , sans lequel il n’y a pas d’industrie possible, et pour la houille , sans laquelle les machines demeurent inutiles. On n’a jusqu’à présent tiré aucun profit des gisements de fer; ils seront pourtant très recherchés un jour, car ils contiennent jusqu’à deux pour cent de chrome, qui passe dans la fonte ou dans l’acier. Iis reviendraient à bon compte, car on les trouve en petits blocs séparés, formant de grands amas sur les plages. On les ramasserait aussi facilement que des galets. Il serait facile de les expédier en Australie comme chargement de retour. Quant à la houille, on n’a encore constaté que des affleurements. Dans le district du Karigou, on a commencé à extraire une sorte d’anthracite, très reconnaissable à son aspect d’une dureté métallique, sa pesanteur spécifique, et la difficulté de sa combustion.
L’or a été signalé en 1863 dans la vallée du Diahot, et, depuis, sur plusieurs autres points, mais pas encore en quantité suffisante pour rémunérer le travail de ceux qui le recherchent. Son existence est néanmoins incontestable, et notre colonie, devenant une terre aurifère, est peut-être appelée à se développer quelque jour aussi rapidement que la Californie ou l’Australie. Les gisements aurifères peuvent en effet donner tout à coup des résultats inattendus. Le Moniteur de la colonie (11 octobre 1871) n'annonçait-il pas qu’on avait trouvé deux énormes lingots d’une valeur de 17,000 francs, et ne savonsnous pas que, dans toute la partie septentrionale de l’île, sur une superficie d’environ 230 hectares, et dans un pays magnifique
arrosé par le Diahot, les terrains ressemblent aux meilleurs terrains aurifères d’Australie? Aussi bien, à défaut de l’or, le cuivre paraît très abondant dans la vallée du Diahot. Le point le plus intéressant de la région est occupé par la Compagnie française de Balade. Les travaux faits à la surface ont mis à découvert de riches dépôts de minerais de cuivre composé. Iis semblent appartenir à un filon qui aurait métallisé les schistes à son contact. Bien que les travaux soient encore imparfaits, ils suffisent pour attester l’existence d’une formation cuprifère riche et étendue. Le nickel est également très abondant, surtout dans le massif du Humboldt. Rien que dans le district de Thio, cinquante mines ont déjà été concédées. On parle encore de la découverte récente de mines &' antimoine sur la concession Féraud. Or on sait que, partout où s’installe une population minière, le pays se transforme. Les huttes se groupent et deviennent des villages. Ces villages se convertissent en villes, comme par enchantement. Peu à peu, la famille devient régulière et la propriété se constitue. L’or n’est que l’accessoire, car ks besoins des mineurs sollicitent aussitôt un essor d’activité qui n’était pas entré dans les prévisions premières. Sans être trop confiant dans l’avenir, n’est-il pas permis d’espérer, si la production de l’or et des autres métaux augmente en Nouvelle- Calédonie, que notre colonie grandira comme ont grandi jusqu’à présent toutes les contrées aurifères ?
Telles sont les principales richesses de l’Archipel. Il est difficile de trouver un pays qui, par sa forme, sa position, sa constitution géologique et ses ressources, se prête davantage à une expérience décisive de nos aptitudes coloniales. Voyons donc à l’œuvre nos compatriotes, et, en même temps qu’eux, étudions les indigènes, qui travaillent à leurs côtés.
ü. — Géographie politique.
Dans l’archipel néo-calédonien vivent ensemble deux races : les noirs, représentés par les indigènes, et les blancs, représentés par les colons européens. Nous les étudierons successivement.
Les Néo-Calédoniens proprement dits ne sont pas précisément autochtones, c’est-à-dire nés sur le sol même qu’ils occu-
pent. A une époque qu’il est impossible de préciser, mais qui est relativement récente, les ancêtres de ceux qui vivent aujourd’hui ont été poussés par la tempête ou par quelque autre cause restée inconnue sur les rivages de la grande île. Séduits par son doux climat et sa fertilité, ils y demeurèrent. Peu à peu, leur nombre augmenta et, de siècle en siècle, devint assez considérable pour que l’île tout entière et les îles voisines aient été occupées par leurs descendants. Quelle était l’origine, quel était le degré de civilisation de ces premiers occupants? Ce sont des questions qui resteront longtemps et peut-être toujours insolubles. L’ethnographie est une science encore trop nouvelle pour que ses résultats puissent être affirmés. D’ailleurs les savants qui s’en occupent sont loin d’être d’accord. Ne vaut-il donc pas mieux laisser de côté la question des origines, et, sans se préoccuper davantage de leurs ancêtres, étudier les Néo-Calédoniens actuels?
Les Néo-Calédoniens, ou, pour leur donner le nom sous lequel ils se désignent eux-mêmes, les Canaques , ont la peau d’un noir de fumée, les cheveux noirs, laineux et crépus, la barbe de même couleur et bien fournie, le nez large, épaté, profondément déprimé entre les orbites. Lèvres grosses et renversées, mâchoire proéminente, dents bien alignées et d’une parfaite blancheur, pommettes saillantes et front haut : tels sont les traits distinctifs de leur physionomie. La taille moyenne est à peu près la même que la nôtre. Le tronc et les membres sont bien proportionnés. Les Canaques ne sont donc pas laids. Plusieurs d’entre eux possèdent même une régularité de traits qui serait trouvée belle en tout pays. Ce qui contribue à leur donner une fière prestance, c’est que jamais l’embonpoint ne vulgarise leurs formes, et que leurs muscles, quanu ils atteignent l’âge viril, ressortent en saillies vigoureuses.
Les Néo-Calédoniennes au contraire sont franchement laides, et telle est la disproportion qui existe sous ce rapport entre les deux sexes qu’on se demande presque si les indigènes n’ont pas en. quelque sorte raison de considérer leurs compagnes comme très au-dessous d’eux. Avec leur tête rasée et le lobule de l’oreille horriblement percé et perforé, elles sont, même jeunes, peu séduisantes. La nature ne leur accorde qu’un moment de fraîcheur, lorsqu’elles deviennent nubiles ; mais elles
se fié! rissent rapidement. Vouées à de rudes labeurs et à de mauvais traitements, elles ont une vieillesse précoce. Leur peau se ride. Lh$ cicatrices dont elles se couvrent à chaque deuil de famille les rendent repoussantes, et la maternité les achève.
Le costume des Canaques est rudimentaire. Un morceau de calicot dont ils s'entourent les reins le constitue, et encore ne le revèient-ils que dans les grandes occasions, pour leurs visites à des Européens ou leurs solennités. Le reste du temps, ils portent le costume qu’improvisèrent nos premiers parents, quand ils furent expulsés du paradis : une ceinture de feuillages.
Il est vrai qu’à notre contact ces mœurs primitives se modifient. La partie de notre habillement qui les séduit le plus est cet affreux couvre-chef, inventé, dit-on, par Bolivar. Rien de plus grotesque que de voir un Canaque, paradant à Nouméa, vêtu de son langouti de calicot, et majestueusement coiffé d’un chapeau noir. L’unique vêtement des femmes consiste en un tapa , sorte de ceinture en fils de pandanus qui retombent, comme une frange, autour de leurs reins. Le seul ornement que la coquetterie leur suggère est une couronne de feuillage, ou bien une fleur voyante dans les cheveux. Quelques-unes portent des colliers de jade vert ou des bracelets de coquillages. En temps de pluie, hommes et femmes ont inventé pour se couvrir un manteau économique, très singulier, mais que nous ferions peut-être bien d’importer en France, au moins dans nos campagnes. C’est une natte de paille, parfaitement tressée à l’intérieur, mais formant à l’extérieur, par l’entrelacement des bouts de paille qui dépassent, comme une toiture de chaume.
Tels sont les Canaques à l’extérieur. Etudions-les maintenant dans leur intérieur, et passons en revue leur religion, leur gouvernement et leurs usages.
La religion des Canaques est difficile à définir. C’est un ensemble de superstitions ridicules. Bien qu’ils n’aient pas l’idée d’un Dieu unique et créateur, ils admettent une divinité, Nenengut , l’âme du monde, qui gouverne tout et produit tous les phénomènes qu’on ne saurait expliquer. De plus, ils croient! à la vie future. Us supposent que chacun, après la mort, conservera la position qu’il avait sur la terre, mais singulièrement améliorée, attendu qu’ils seront dans un lieu où la nourriture
est des plus abondantes, la pêche toujours heureuse, les femmes toujours belles et souriantes. Pendant la nuit, pensentils, les morts reviennent parfois sur terre, afin de tourmenter et de battre leurs ennemis. Aussi les Canaques ne veulent-ils jamais sortir quand la nuit est tombée. En dehors de cette double croyance à une divinité supérieure et à l’existence d’une vie future, les Canaques adorent encore une foule d’êtres surnaturels, auxquels ils prêtent divers attributs. Les uns accordent une pêche abondante, les autres les vents et la pluie ; mais en général ce sont de mauvais génies, qui exigent des sacrifices en échange de leurs services. De là une foule de superstitions parfois singulières. Celle du tabou leur est commune avec beaucoup de peuples des îles océaniennes. Le tabou consiste à rendre un objet sacré, inviolable même, en le marquant d’une signe cabalistique. Il leur arrivera encore de rejeter à la mer un certain nombre de poissons, parce que ces poissons sont des génies, qui se vengeraient si on les faisait cuire. Jamais ils n’entreprendront rien d’important avant de s’être concilié les bonnes dispositions de ces divinités secondaires. Entre eux et ces divinités, les intermédiaires sont les prêtres ou prieurs, d’ordinaire des vieillards. Leurs fonctions sont héréditaires. On les comble de présents pour que leurs conjurations soient favorablement accueillies. Si elles ne l’étaient pas, ces prétendus sorciers en seraient quittes pour répondre que la tribu ennemie a offert aux génies de plus beaux présents, et cette naïve réponse calme toutes les défiances. La religion néo-calédonienne n’est donc qu’un ramassis de superstitions et de coutumes. Aussi le catholicisme a-t-il fait de grands progrès dans l’île. Nos missionnaires furent assez malheureux au début; mais aujourd’hui plus de la moitié des insulaires sont convertis. Les habitants des îles Loyalty se sont même fait remarquer par la ferveur de leur zèle. Ces néophytes ne savent comment exprimer leur reconnaissance aux missionnaires qui, tout en les arrachant à leurs erreurs, les ont initiés à la civilisation.
Les institutions politiques des Canaques sont aussi primitives que leur religion. La Nouvelle-Calédonie est divisée en un certain nombre de tribus, réparties irrégulièrement sur le sol et administrées chacune par un chef indépendant. On dirait
notre féodalité du moyen âge. Chaque tribu ou plutôt chaque état obéit à des lois particulières. Le pouvoir du chef est absolu, bien que tempéré dans les circonstances graves par le conseil des Anciens. Il a droit de vie et de mort. Sa personne est inviolable et sacrée. Le plus grand respect lui est dû. Il ne possède presque rien en propre, mais il a droit sur tout. Sa case est bâtie et ses plantations cultivées par des corvées qu’il ordonne. Le pouvoir est héréditaire, à l’exclusion des femmes. Si le chef n’a pas d’héritier, il choisit dans la tribu un fils d’adoption, et, s’il n’a pas fait encore ce choix quand il meurt, son frère cadet ou quelque autre parent lui succède. Les chefs s’allient entre eux et forment des ligues offensives et défensives, qui souvent font dégénérer une simple querelle en guerre générale. Rien de plus simple que leur habitation : c’est une cabane de forme conique, qui ressemble à une ruche gigantesque, où l’on pénétrerait par une ouverture basse et étroite. Dans son intérieur, garni de nattes, quelques pierres circonscrivent un espace où brûlent des tisons fumeux. De longues banderoles d’écorce suspendues à des poutres composent l’ameublement. La vie publique n’est pas restreinte à cet étroit espace. Une allée de cocotiers ou d’araucarias, qui aboutit le plus souvent à la demeure du chef, est le lieu où se traitent généralement les affaires importantes. C’est le forum de la cité. Des banderoles, attachées à de longues perches, le signalent de loin. Ces mœurs pittoresques disparaissent, car la plupart des chefs ont accepté le protectorat français. Sans doute ils conservent encore une sorte de suprématie sur leurs compatriotes et continuent à administrer les affaires locales; mais ce ne sont plus, en quelque sorte, que des maires héréditaires, et bientôt viendra le jour où ils n’auront même plus le privilège de l’hérédité.
Les mœurs des Canaques, depuis la découverte de l’île par Cook en 1774, ne paraissent pas s’être beaucoup modifiées. Presque tout ce que l’illustre navigateur en rapportait est encore exact. Les villages sont tels qu’il les a dépeints, composés de quelques cabanes groupées sans -ordre au milieu d’un massif de cocotiers. Ces cabanes affectent la forme conique. Elles sont surmontées de coquillages, surtout de conques marines, et quelquefois du crâne des ennemis pris et tués à la guerre. Elles ont une seule ouverture, basse ou étroite. Le soir,
on les remplit de fumée, pour chasser les moustiques, puis on bouche l’unique ouverture, et on. s’endort sur des nattes, pendant que la fumée plus légère flotte au-dessus des têtes. Elles sont ordinairement doublées à l’intérieur avec l’écorce lisse et imperméable du niaouli, et, à l’extérieur, recouvertes de chaume.
Chaque famille a sa case. Il est vrai que la famille est fort bien constituée chez les Canaques. Le pouvoir suprême est concentré entre les mains du père, qui a droit de vie et de mort sur tous les siens, principalement sur les femmes. Cook parlait déjà avec admiration de la retenue de ces insulaires. Tels il les a connus, tels sont-ils restés. L’adultère est rare et sévèrement puni; la jalousie du mari est d’ailleurs le meilleur garant de la fidélité de l’épouse. Les unions consanguines sont interdites. Le divorce est autorisé, et, dans ce cas, la femme, même enceinte, peut épouser un autre individu. La polygamie est permise, mais seulement aux chefs et aux riches qui peuvent se passer cette fantaisie. Aussi bien le côté faible de cette société est la place infime occupée par la femme. Tous les travaux les plus rebutants lui sont dévolus. A elle les mauvais traitements. Pour elle les privations et les coups! Aussi a-t-on constaté chez ces malheureuses une infériorité notoire. Leur fécondité n’est jamais remarquable. Celles qui, dans le cours de leur existence, ont quatre ou cinq enfants, sont très rares L’allaitement dure longtemps, trois ans en moyenne, et parfois cinq ou six ans : ce qui est nécessité en partie par la pénurie des ressources alimentaires. Aussi les mères sont-elles rapidement épuisées. Les hommes vieillissent moins vite; mais peu d’entre eux parcourent une longue carrière. La durée moyenne de la vie est moindre chez eux que chez les peuples civilisés.
Ainsi que tous les sauvages, les Canaques ont le sens de la vue et celui de l’ouïe d’une exquise finesse. Ils sont agiles et semblent taillés pour la course. A un moment donné, ils déploieront une force considérable, mais cet effort est de peu de durée. Peut-être expliquerait-on l’infériorité dynamique des indigènes par leur alimentation. Ils absorbent en effet surtout des matières sucrées et féculentes et fort peu de matières azotées. Leur nourriture est donc peu convenable à l’entretien des forces. Les voyageurs du dernier siècle racontaient que les Ca-
naques étaient friands de terre et en mangeaient beaucoup. Le fait est vrai, mais a été fort exagéré. Cette terre est un silicate magnésien verdâtre, qu’on trouve près de Balade. Elle a un arrière-goût de cuivre. Les femmes seules, ou les entants par esprit d’imitation, mangent un peu de cette terre dans certains cas de maladie; mais ils n’en absorbent jamais plus gros qu’une noisette. A défaut de terre, les Canaques engloutissent des quantités prodigieuses de légumes. Quand par hasard ils travaillent chez nos colons, ils ne peuvent s’habituer à leur régime. Des Canaques, mis à la ration de nos matelots, non seulement dévoraient cette ration, mais encore, dans l’intervalle des repas, mangeaient des racines ou des vers. La dilatation de leur estomac tient à ce que leur nourriture, étant exclusivement végétale, doit être d’autant plus considérable qu’elle est moins nutritive, et surtout à leur voracité toute primitive. Aussi bien on a remarqué que, guidés par l’instinct, les Calédoniens étaient friands de chair. Ils semblent comprendre qu’ils puisent dans cet aliment les forces que ne peut leur fournir leur nourriture quotidienne. Ils ne se contentent malheureusement pas de la chair des animaux, et la plupart d’entre eux ont encore conservé de hideuses habitudes de cannibalisme.
Le cannibalisme est-il l’effet d’un penchant vicieux, ou bien une sorte d’instinct dépravé pousse-t-il à se nourrir de la chair de leurs semblables des sauvages, isolés dans une île privée d’animaux, et sans arme suffisante pour s’en procurer? Certes, nous ne voudrions pas excuser cette horrible coutume ; mais peut-être nous sera-t-il permis, sinon de plaider les circonstances atténuantes, au moins de faire remarquer que l’anthropophagie a dû être et est encore une des maladies de l’enfance de la première humanité. Quoi qu’il en soit, le cannibalisme existe et, malgré tous nos efforts, ne semble pas à la veille d’être extirpé. M. Garnier, l’auteur d’une intéressante description de la Nouvelle-Calédonie, avait à son service un matelot canaque qui connaissait le goût de la chair humaine. « Pourquoi mangezvous vos ennemis? lui demanda M. Garnier. — Parce que c’est beau et bon, aussi bon que le bœuf ou le porc. » Et il finit par dire à son maître, qui essayait de lui faire comprendre que cette odieuse nourriture répugnait à l’homme civilisé : « Vous avez beaucoup de viande, et, quand vous faites la guerre, vous
/,r>0 LES COLONIES FRANÇAISES
ne dévorez pas les cadavres de vos ennemis : nous, nous les mangeons, parce que nous avons faim. » Ce naïf matelot ajoutait qu’on mangeait encore les condamnés, et aussi les enfants mal conformés, ou ceux qui surchargeaient une famille trop nombreuse. En ce cas, le père et la mère lavaient l’enfant avec soin, l’étouffaient et le faisaient cuire en terre, à la mode ordinaire, avec des ignames et des patates. « Cela faisait beaucoup de bien à la mère, » ajoutait le matelot. S’il en est ainsi, le berger qui apprendra aux Canaques l’élève des troupeaux travaillera plus à leur perfectionnement que tous les moralistes du monde, et tout colon qui leur facilitera les moyens de manger du bœuf et du mouton aura bien mérité de l’humanité.
Jadis le cannibalisme s’étalait au grand jour. Les prisonniers étaient immolés dans une cérémonie solennelle, nommée le pilou-pilou. Plusieurs centaines de guerriers se réunissaient pendant la nuit et formaient un cercle. Peu à peu commençait une sourde mélodie. Les Canaques s’agitaient en cadence, brandissant leurs armes. Les femmes, autour du cercle, battaient des tambours et heurtaient l’une contre l’autre des plaques de bois, pendant que les enfants couraient en agitant des torches. Le bruit augmentait ; les cris gutturaux devenaient des hurlements. La danse se convertissait en sauts et en bonds. Une sorte de vertige s’emparait des assistants, et c’est alors, au centre du cercle, qu’étaient déchirées et dévorées les malheureuses victimes. Les artistes familiers avec les visions terribles de Dante pourraient seuls reproduire une pareille réalité.
Les pilou-pilous n'ont pas disparu de nos jours; mais ce ne sont plus que des danses sauvages, car on les surveille avec attention. La France a sévèrement interdit ces scènes abominables ; mais, de temps à autre, dans quelque forêt écartée, ces hideuses saturnales s’accomplissent encore. Les Canaques ne renonceront pas facilement à une coutume aussi invétérée. M. Garnier en fut un jour le témoin involontaire. Une tribu alliée venait de battre ses ennemis et de faire quelques prisonniers. Un pilou-pilou fut organisé. Au milieu de la fête, les principaux chefs disparaissent. M. Garnier, qui se doute de leurs intentions, part à leur recherche, mais il arrive trop tard. « Une douzaine d’hommes étaient assis près d’un grand feu; le
L’ARCHIPEL NEO-CALEDONIEN
trou dans lequel on avait fait cuire les membres des prisonniers, détachés à coups de hache, était là; une joie farouche se peignait sur le visage de tous ces démons : ils mangeaient à deux mains* En face de moi se trouvait un vieux chef, qui ne paraissait pas jouir de l’appétit de ses compagnons. Au lieu d’un fémur, il se contentait de grignoter une tête. Il en avait enlevé toutes les parties charnues, le nez et les joues ; restaient les yeux, qui, à demi ouverts, semblaient être encore en vie. Le vieux chef prit un bout de bois pointu et l’enfonça successivement dans les deux prunelles; puis il passa à la cervelle, et, comme il ne pouvait l’extraire entièrement, il mit l’arrière de cette tête dans le feu, à l’endroit où il était le plus violent, de façon que par cette chaleur intense la cervelle pût se séparer de son enveloppe intérieure. Le procédé réussit parfaitement, et, en quelques minutes, le cannibale fit sortir par ies diverses petites ouvertures du crâne le reste de son contenu. »
A notre contact, le cannibalisme, sans disparaître encore, est tout au moins fort atténué. Peut-être ne doit-il disparaître complètement qu’avec les Canaques eux-mêmes. Aussi bien cette race diminue avec une déplorable rapidité. Durant la saison des ploies, ils sont soudainement atteints d’une forte bronchite. Ils se serrent alors les reins avec une liane vigoureusement serrée et se retirent -dans leurs misérables cases, au milieu des moustiques et de la fumée. L’appétit disparaît, ils maigrissent, leur peau devient blafarde. Leurs médecins ne savent opérer que des saignées et des frictions. Parfois ils ordonnent des infusions; mais l’estomac ne fonctionne plus, et les malades meurent. « Ce sont les blancs qui ont introduit ces maladies de poitrine, » aiment-ils à répéter, et ils ont raison. Ce sont nos habitudes, ce sont nos besoins factices qui tuent les Canaques, L’eau-de-vie, qui a déjà fait tant de victimes dans l’Amérique du Nord, dépeuple en ce moment l’Océanie. Le tabac surtout leur est mortel, et ils l’aiment avec passion. L’enfant court à peine qu’il fume un tabac grossier dans une pipe énorme. Il n’est pas un Canaque qui ignore la fâcheuse influence du tabac dans le développement des maladies indigènes, et tous continuent à fumer. Le tabac est pour eux ce que l’opium est aux Chinois ; et il serait vraiment à souhaiter que le gouvernement ne permît la vente du tabac aux Gana-
ques qu’après examen, et surtout qu’il leur interdît de fumer avant d’avoir atteint l’âge de puberté.
Viennent ensuite des affections spéciales, des virus morbides, dont nous possédons des antidotes éprouvés, que ne supporte pas la constitution de ces pauvres sauvages. On place encore au nombre des causes homicides les travaux auxquels les Canaques sont plus ou moins soumis au contact des Français. On ad't également que les vêtements que nous leur donnons les habituent à être couverts, et qu’ils contractent des phthisies, dont ils meurent, parce qu’ils ne peuvent pas les renouveler. On pourrait aussi parler de la tristesse produite sur eux par l’invasion des blancs, dont ils sont forcés de reconnaître en toute chose la supériorité. Enfin et surtout nous devons nous incliner devant cette loi mystérieuse de la nature, en vertu de laquelle les races supérieures remplacent fatalement et partout les races inférieures. Les Canaques, au temps de Cook, étaient plus de 200,009. Ils sont à peine 50,000 aujourd’hui! Combien en restera-t-il dans un siècle, si cette triste progression dans la mortalité continue? Il n’est que temps d’arrêter cette effrayante dépopulation. Nous y parviendrons peut-être en moralisant et en instruisant ces indigènes. Il n’y a pas de plus beau rôle à jouer, et la France, en agissant ainsi, se conformerait à ses nobles et séculaires traditions d’humanité et de protection accordée à la faiblesse.
Si les Canaques diminuent, les colons, volontaires ou forcés, augmentent au contraire de nombre. Les colons volontaires sont encore peu nombreux, car nous n’aimons pas à nous éloigner de la France, où la vie est si douce, le climat si tempéré, les mœurs si bienveillantes. Tous ceux de nos compatriotes qui ont eu le courage de s’arracher à ces molles séductions n’ont eu qu’à se féliciter de leur détermination. Non seulement ils se sont facilement habitués à leur nouvelle résidence, mais encore la plupart d’entre eux y ont fait fortune. Nous avons eu le plaisir d’entendre l’un d’eux, M. Lèques, décrire à grands traits le charme de la vie dans ces solitudes qui se peuplent, dans ces terrains incultes qui se défrichent, au milieu de ces indigènes, dont les mœurs forment encore avec les nôtres un si étrange contraste. Peu à peu, autour des fermes rustiques se groupent les cases des
Canaques, et les hameaux deviennent des villages. Quelques étrangers, surtout des Anglais et des Américains, ont profité de la protection de notre pavillon pour s’établir dans l’Archipel et gagner rapidement une immense fortune. L’un d’entre eux, l’Anglais Paddon, s’était, avant notre arrivée, si bien installé dans l’île, qu’il en avait fait comme un petit royaume à lui appartenant. Il nous vit arriver avec un amer dépit. Il essaya même de substituer son influence à la nôtre, et peut-être ne fut pas étranger à quelques-unes des révoltes qui signalèrent les premiers jours de l’occupation. Au lieu de le suivre dans cette voie dangereuse, l’Angleterre resta tranquille. Elle venait de nous enlever la Nouvelle-Zélande, dont un capitaine français avait pourtant pris possession quelques années auparavant, et craignait, en essayant de nous enlever la Nouvelle-Calédonie, de lasser notre patience. Nous n’avons eu depuis à redouter aucune concurrence étrangère; il nous a été plus difficile de lutter contre notre apathie systématique.
En 1853, l’Archipel a été officiellement occupé. Dix ans plus tard, malgré les offres et les encouragements du gouvernement, la population européenne était encore bien faible. En dehors des soldats et des fonctionnaires, elle n’atteignait pas un millier d’hommes, résolus et énergiques assurément, et très capables de devenir la souche d’une race forte et vigoureuse; mais n’est-ce pas bien peu, surtout quand on songe à l’étendue du pays à coloniser et aux richesses que recèlent les flancs de l’île? Ce fut alors, en 1863, que le gouvernement songea à renouveler à la Nouvelle-Calédonie la tentative qui n’avait que médiocrement réussi à la Guyane, c’est-à-dire à y envoyer en qualité de colons les condamnés aux travaux forcés. Le régime du bagne serait adouci pour certains détails ; mais la peine n’en demeurerait pas moins fort rigoureuse Chaque condamné pourrait recevoir une concession de terrain qui deviendrait définitive après sa libération. Le gouvernement espérait ainsi donner aux transportés des habitudes de travail, et constituer peu à peu une population civile. Afin de rendre l’acclimatation plus prompte, il n’envoya pas à la Nouvelle-Calédonie des hommes maladifs ou âgés de plus de quarante-cinq ans. En 1870, près de deux mille transportés peuplaient la nouvelle colonie pénitentiaire. Internés à leur arrivée
dans Hle du Bouzet,en face de Nouméa, on les dispersait, après un certain temps d’épreuve, sur divers points de la colonie. Tous ceux qui se montraient indociles, indisciplinés et incorrigibles, étaient internés à part et soumis à un régime d’une extrême sévérité. C’est à Kanala, loin de tout contact avec leurs camarades, qu’ils furent relégués. Quant aux autres, et ils constituent la majorité des transportés, ce sont des hommes faibles, accessibles à toutes les impressions, de véritables enfants qui ont besoin de tuteurs. Souvent ils n’ont failli que dans une heure d’entraînement et sont sincères dans leur désir de réhabilitation. Il est bon de les relever à leurs propres yeux par tous les moyens. Aussi a-t-on substitué au costume du bagne un uniforme, qui n’est autre que celui des agriculteurs dans la région tropicale. On leur accorde, à titre de récompense, l'exercice de certains droits civils. Ceux qui se sont rendus dignes d’indulgence par leur bonne conduite sont admis dans les ateliers de l’État. Quelques-uns sont même placés en liberté provisoire chez l’habitant. 11 en est même qui deviennent propriétaires. C’est une sage mesure de précaution prise par l’administration, non pas seulement parce que la propriété attachera le transporté à sa nouvelle patrie quand il sera libéré, mais surtout parce qu’il lui serait à peu près impossible de se créer ailleurs des ressources. Le libéré voudrait-il en effet rentrer en France? En vertu du préjugé qui continue son châtiment, il sera repoussé des ateliers. Yeut-il rester dans la colonie et travailler pour le compte d’autrui? Les planteurs sont encore peu nombreux ; ils vivent isolés et hésitent à admettre dans leur familiarité d’anciens condamnés. Tout libéré repentant n’a donc qu’une chose à faire : obtenir une concession de terrain, et travailler pour son propre compte. L’administration lui vient en aide. Tout célibataire recevra deux hectares de terrain, quatre s’il est marié, six s’il a plus de deux enfants. On lui prêtera des instruments, on lui fournira les éléments de sa basse-cour et de son troupeau, on lui continuera même pendant quelque temps sa ration de vivres. Plusieurs libérés ont compris les avantages de cette vie nouvelle. Ils se s^ut réunis en groupes plus ou moins nombreux, et, comme il leur est permis de faire venir leurs femmes ou de se marier, quelques villages se sont formés. Le
principal agent de réhabilitation a encore été la vie de famille. L’État l’a si bien compris qa’il s’est constitué en agence matrimoniale. Un grand nombre de mariages entre libérés a déjà été conclu sous ses auspices; et, bien que le passé des conjoints laissât beaucoup à désirer, presque tous ont été heureux. Plus d’une femme condamnée pour infanticide est devenue bonne mère de famille. On cite même un couple fort amoureux, dont le mari avait été l’assassin de sa première femme, et la femme de son premier mari !
Au point de vue social, l’œuvre tentée par la France est de tous points excellente. Travail, propriété, famille, ce sont là en effet les éléments constitutifs de toute régénération. Au point de vue des intérêts coloniaux de notre pays, cette œuvre nst-elle également utile? Nous n’oserions l’aflirmer. L’émigra-* tion libre peut seule faire prospérer une colonie.
Telle était la situation de l’Archipel, lorsque de funestes événements, qui sont encore présents à toutes les mémoires, augmentèrent dans des proportions considérables la population des transportés. Après les déplorables scènes qui signalèrent le sinistre mois de mai 1871, plusieurs milliers d’insurgés, pris les armes à la main, furent condamnés à la transportation temporaire ou perpétuelle. On a beaucoup parlé des rigueurs et même des sévices dont furent et seraient encore victimes ces transportés calédoniens. Il se peut que quelques surveillants aient exagéré la sévérité de leur mandat; mais, en général, les transportés ont été convenablement traités. La surveillance à leur égard a même été souvent bien lâche, bien peu étroite, puisque bon nombre d’entre eux ont réussi à s’échapper. Ceux que l’on avait condamnés à la déportation dans une enceinte fortifiée furent renfermés dans la presqu’île Ducos à quatre kilomètres de Nouméa. Les autres furent cantonnés dans File des Pins et à Maréa. Tous ceux d’entre eux qui, par leur bonne conduite et leur sincère repentir, méritèrent l’indulgence de l’administration, furent répartis dans File. S’ils manifestaient l’intention de devenir des colons sérieux et d’oublier, dans une vie de travail, leurs folles chimères, on leur accordait des concessions de terrain. Les déportés politiques ont été depuis amnistiés et la plupart d’entre eux sont rentrés en France.
En résumé, 45 à 50,000 indigènes, qui se laissent gagner à la civilisation, et, sauf de rares exceptions, acceptent notre suprématie, quelques centaines de colons libres, un millier de soldats et de fonctionnaires, près de 7,000 condamnés, tels sont les éléments disparates dont se compose aujourd’hui la population de l’archipel néo-calédonien. Comme la colonisation ne date que d’hier, il est difficile de prévoir ce qu’elle deviendra. Nos vrais auxiliaires seront les travailleurs libres, ceux qui voudront retrouver au loin et sous la protection de notre drapeau leur foyer souillé par la conquête étrangère, ou bien encore ceux qui, librement et honnêtement, porteront dans cette France nouvelle notre génie national. Si ce grand mouvement d’expansion coloniale renaissait, certes le dernier mot ne serait pas dit sur la grandeur de la race française en ce monde!