‹ Colonies françaisesChapitre 50 sur 111 · LES TUAMOTU ET GAMBIER · texte numérisé non relu

LES TUAMOTU ET GAMBIER

des montagnes de cette terre disparue. Aucune d’elles n’est importante comme superficie. On dirait des cratères dont la crête émerge seule au-dessus des eaux, mais qui sont battus des deux côtés par les flots de la mer : en effet, elles présentent d’ordinaire une forme circulaire et entourent un lagon intérieur. Escarpées et inabordables du côté de la mer, elles n’offrent aucun mouillage, tandis qu’elles s’abaissent en pente douce du côté du lagon, ce qui semblerait indiquer un affaissement dans cette direction. De temps à autre se dresse encore une haute cime, comme par exemple le mont Du/fà. Mangarewa ; mais ces derniers vestiges de l’ancien continent s’effondrent peu à peu et disparaîtront un jour ou l’autre. Presque toutes ces îles sont protégées au large par un récif madréporique qui forme comme une digue continue. De temps à autre, ces murailles de corail offrent des passes praticables pour les navires de toute grandeur. D’autres donnent accès seulement à de petits navires. Plusieurs lies n’ont pas de passes même pour les embarcations, qu’on est alors obligé de porter sur le récif afin de les faire pénétrer dans le lagon intérieur, opération toujours difficile à cause de la violence des vagues. Ces récifs extérieurs se reconnaissent de loin à la blanche nappe d’écume qui bouillonne dans les brisants. La nuit, le roulement sinistre de la vague les annonce. D’impétueux courants y précipitent les navires. Dans ces parages difficiles, on ne peut avancer qu’avec la plus grande précaution et la sonde à la main.

Les Tuamotu et les Gambier sont infertiles. Les seuls arbres qui s’y développent en toute liberté sont les cocotiers et les pandanus , qui, par leur végétation active et touffue, constituent d’impénétrables fourrés. Les cocotiers ont un redoutable ennemi, un crabe terrestre, muni de fortes pinces, et très friand de noix. Ces noix servent de base à la nourriture des insulaires. Ils en extraient de l’huile, mais par des procédés très primitifs, en râpant les noix avec des lames de fer dentelées, puis en pressant avec la main les pulpes, qui ont, au préalable, fermenté deux ou trois semaines dans des réservoirs spéciaux. Les tourteaux sont utilisés pour la nourriture du bétail ou de petits chiens comestibles : on les convertit encore en engrais.

Avec l’huile de coco et la pêche, la seule industrie de l’ar-

chipel est celle de la nacre et des perles . Sur les rochers qui et mirent l’archipel vivent et se développent de nombreuses huîtres perlières; on les nomme des pintadines; leurs coquilles produisent une belle nacre fort estimée. Les insulaires vont les chercher en plongeant jusqu’à vingt et trente mètres sous l’eau. Comme elles adhèrent fortement au roc ou sont enfoncées dans le sable, plusieurs plongeons sont nécessaires pour les détacher. On les pêche de janvier à avril. On a soin d’exploiter les bancs les uns après les autres, pour laisser aux coquilles le temps de grossir. Sept années sont nécessaires pour atteindre leur entier développement. Les perles obtenues se divisent en quatre catégories : la première comprend les perles régulières et sans tache, la seconde les perles rouges et blanches, la troisième les perles baroques, avec taches, et la quatrième les chicots de perles.

Les Tuamotu et les Gambier n’ont, à vrai dire, pas d’histoire. Les Tuamotu dépendaient autrefois de Taïti, et ont reconnu notre protectorat, quand nous l’avons imposé à la reine Pomaré. En 1836, des missionnaires de Picpus avaient débarqué dans l’archipel, alors peuplé d’anthropophages. Après bien des difficultés, ils réussirent à convertir les insulaires au catholicisme, malgré les efforts des Mormons, accourus pour les rendre à la barbarie. Ces néophytes ont la foi du centenier. Parfois ils traversent à la nage les détroits qui séparent les îles pour venir entendre la messe. Les Gambier, découvertes en 1797 par Wilson et visitées en 1826 par Beechey, passaient pour nourrir une population féroce et inhospitalière, toujours disposée à attaquer et à piller les navires. Ce fut un capitaine chilien, Mau rue, qui les initia à la civilisation. Il les constitua en royaume indépendant. Il leur donna même un drapeau national, que trouva Dumont d’Urville en 1838, quand il visita l’archipel ; mais cette tentative avorta. En 1834 débarquaient à Mangarewa les futurs maîtres de l’île, les Pères de Picpus, Garret, Murphy et Laval. Bien accueillis par les insulaires, qui poussèrent les devoirs de l’hospitalité jusqu’à leur offrir des compagnes, que ces Révérends eurent de la peine à refuser, ils réussirent à se rendre indispensables, d’abord en soignant et en guérissant quelques malades, puis en prouvant aux insulaires, par leur Enseignement, la supériorité du catholicisme sur les coutumes

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sanguinaires et les superstitions, qui avaient jusqu’alors formé comme le fond de leur culte national. Le roi des îles se convertit le premier. Ses sujets imitèrent l’exemple de cet autre Clovis. Dès lors, les Pères de Picpus exercèrent une autorité qui peu à peu se convertit en tyrannie politique et surtout en exploitation commerciale. Ils eurent la prudence de conseiller aux insulaires de demander le protectorat de la France. L’amiral Dupetit-Thouars envoya en effet en 1843 la frégate la Charte , commandée par le capitaine Penaud, prendre possession de l’archipel. Le 12 décembre 1844, son successeur, l’amiral Buat, déléguait le Père Lianon comme son représentant dans Parchipel, et, dès ce moment, les Pères de Picpus ajoutèrent à l’autorité morale dont ils jouissaient déjà le titre de délégué officiel de la France.

Il paraîtrait que leur domination n’a pas été exempte d’arbitraire. A diverses reprises, des plaintes se sont élevées, non pas de la part des insulaires, qui obéissent aveuglément, mais de la part des résidents européens, qui s’indignaient de les voir traités en esclaves et exploités à outrance. La question fut même portée à la tribune. S’ils ont rencontré des'détracteurs, les maîtres ecclésiastiques de l’archipel ont également trouvé des partisans. Rien encore n’a été résolu. Un fait seulement se dégage, et il est lamentable, la rapide disparition des insulaires. Faut-il l’attribuer à la phthisie, qui les décime, aux travaux excessifs qu’on leur impose, ou bien encore à l’abus des vœux de célibat imposés par les Pères? Il est bien difficile, à pareille distance, et avec si peu de renseignements, de démêler le vrai du faux : toujours est-il qu’on ne compte plus aujourd’hui dans les îles Gambier que 2,000 à 2,500 âmes. La population des Tuamotu paraît plus consirérable : on l’évalue à 3C0Q.

3° Les lies Marquises.

L'archipel des Marquises est situé à 250 lieues au nord-est de Taïti. Il se compose de onze îles distribuées en deux groupes éloignés l’un de l’autre de vingt-cinq lieues. Le groupe sud-est ou du vent est plus spécialement désigné sous le nom de Marquises de Mendoza , ou simplement de Marquises; ce fut l’Espa-

gnol Menclana qui leur donna ce nom, en l’honneur de la vicereine du Pérou, quand il les découvrit en 1595. Il comprend les cinq îles de Tanata, Hivaoa, Fatuhuku, Fatuhiva et Motane. Le groupe nord-ouest, ou de la Révolution , ou de Washington , comprend les six îles de Nukuhiva , Hapu , Hanka , Hatutu , Eiao , Motuiti. Comme ces îles ont été visitées par tous les navigateurs de différentes nations envoyés en voyages d’exploration depuis un siècle, Cook, Ingraham, Marchand, Porter, Krusenstern, Dumont d’Urville, etc., elles ont souvent changé de nom, chacun de ces explorateurs se croyant le droit et le devoir de leur imposer une dénomination nouvelle. La France en a pris définitivement possession en juin 1842, presque au moment où elle s’établissait à Taïti, et dès lors les appellations géographiques se sont fixées. Les insulaires, qui tenaient à leur indépendance, nous ont d’abord résisté, mais ils reconnurent bientôt leur impuissance et s’habituèrent à notre domination. Quelques hommes de police et cinq ou six résidents français suffisent aujourd’hui à maintenir cette population, dont on avait exagéré la sauvagerie.

Vues du large, les Marquises ressemblent à des cônes abrupts, tombant à pic dans la mer, d’une hauteur moyenne de 3 à 400 mètres. Au-dessus de cette première ligne de falaises, presque droites, s’élèvent, dans un confus entassement, des pics mamelonnés, séparés par de profondes vallées. Le plus élevé de ces pics, celui de Nukuhiva , atteint 1,178 mètres de hauteur. Tout le pays fut jadis bouleversé par des volcans ; on dirait que les îles ont été brusquement fendues et séparées par une force irrésistible. Tout démontre l’action des feux souterrains, les falaises presque droites, l’identité des roches, la forme générale des montagnes et jusqu’à la couleur du terrain. Le sol est si tourmenté et tellement raviné qu’il est à peu près impossible d’établir des communications par terre d’une vallée à l’autre : c’est la mer qui sert de route.

Le climat de l’archipel est sain. La température moyenne est de 28° pendant le jour et de 20° pendant la nuit. Le vent du large, qui souffle tant que brille le soleil, et la brise de terre, qui s’élève dès que commence la nuit, maintiennent cette égalité de température. Les saisons sont peu tranchées. Les pluies tombent pourtant de préférence de juin à septembre.

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Le sol des îles est fertile. L arore à pain, qui constitue le fond de la nourriture des insulaires, s’y développe en liberté. Sur les flancs des montagnes poussent d’épaisses forêts de hau, qui donne un bois jaune et rouge, de mio ou bois de rose, de toa ou bois de feu. Plus près de la mer, on trouve le cocotier, le bancoulier, le santal et le temanu , qui sert pour l’ébénis terie. L’oranger, introduit depuis peu, semble devoir réussir. Parmi les arbrisseaux, nous citerons le goyavier et le mimosa, l’un et l’autre trop envahissants, le rocouyer, le bananier, l’ananas, la patate, le tabac, le basilic et le coton. Les essais de culture du coton, encouragés par le gouvernement, n’ont donné que des résultats peu satisfaisants.

Les animaux les plus répandus sont les porcs et les moutons. Les bœufs, introduits par les missionnaires, vivent presque à l’état sauvage. Les chèvres, que l’Américain Porter essaya d’acclimater en 1813, se sont fort multipliées. Les oiseaux sont rares, comme dans toutes les îles polynésiennes ; mais on en trouve néanmoins, des paille^ en-queue, des frégates, et surtout de la volaille. Les insectes ne sont pas nuisibles, à l’exception du nono ou moustique, fort désagréable pour les nouveaux débarqués. Les poissons sont très variés et nombreux. Les insulaires poursuivent avec acharnement sur leurs rivages les requins et les marsouins, dont ils recherchent les dents pour en faire des colliers ou d’autres ornements.

Les Marquisans sont de beaux hommes, grands, bien faits ; leur peau tire sur le brun clair ; elle disparaissait jadis sous les dessins compliqués du tatouage; mais, peu à peu, à notre contact, les vêtements européens remplacent ces ornements barbares. Les Marquisans n’ont pas encore renoncé au langouti qui leur ceint les reins, mais ils se couvrent d’une chemise, sauf quand ils travaillent. On a remarqué qu’ils n’avaient jamais d’embonpoint, que leurs jambes étaient un peu arquées en dedans, et que leurs pieds étaient larges. Cela tient aux marches fréquentes qu’ils sont obligés de faire, pieds nus, sur des crêtes étroites. Leurs femmes sont jolies plutôt que belles. Elles ont le teint clair et les extrémités délicates. Elles portent leurs cheveux ondés. Le tatouage qu’elles dessinent au coin des lèvres leur donne un air mutin et provocant. Ces Polynésieus appartiennent donc à une belle race. Quand ils ont revêtu leur grand

costume, avec leur tatouage et leurs ornements variés, ils ont une physionomie très originale. Ces ornements se composent du pava, sorte d’aigrette blanche, du keihohio , collier en dents de marsouins, du tua , aigrette droite fabriquée avec les plumes du paille-en-queue, du tavaha ou éventail semi-circulaire, de boucles d’oreilles et de bracelets.

Les Marquisans sont doux et indolents. Ils exercent avec générosité les devoirs de l’hospitalité. Chaque étranger peut entrer dans leurs cases, s’asseoir sur leurs nattes, prendre part au repas de la famille , et même faire ses provisions de poisson ou de popoï , pâte fermentée du fruit de l’arbre à pain, et les Marquisans le laisseront libre ; à peine, s’ils lui demanderont son nom. Il est vrai que ces mœurs patriarcales tendent à disparaître, depuis qu’ils ont appris les avantages du commerce. Taciturnes et peu communicatifs, ils se contentent de regarder en souriant les Européens. Ce sourire, pour beaucoup d’entre eux, est devenu habituel. Peut-être s’en servent-ils pour dissimuler leurs sentiments. Intelligents et adroits, pleins de patience, ils savent fabriquer avec les bois de leur île des sculptures et des ornementations compliquées. Jadis, ils se servaient d’instruments en pierre; mais ils ont vite appris l’usage du fer. Ils ont une aptitude spéciale pour les travaux de charpentage. Leurs baleinières, construites à l’imitation des nôtres, sont excellentes. On commence à les rechercher dans toute la Polynésie. Les Marquisans sont de grands enfants qui n’éprouvent pas des besoins, mais plutôt des désirs, et qui veulent à tout prix satisfaire ces désirs. Les négociants européens abusent de cette ingénuité pour leur vendre à des prix exorbitants des malles , des parapluies, du savon, des allumettes, des vêtements hors d’usage et mille autres superfluités.

Les Marquisans reconnaissent l’autorité du chef de la tribu. Ces chefs étaient jadis fort nombreux. La nature du pays, séparé en vallées fort isolées, favorisait la multiplicité de ces dominations locales. Ces chefs étaient héréditaires; les femmes étaient aptes à succéder. Les insulaires finirent néanmoins par reconnaître l’autorité de chefs supérieurs. A l’heure actuelle, il n’en existe plus que trois dans l’archipel, à Hapu, à Tanata et à Nukuhiva. Dans cette île, le pouvoir est exercé par la reine Vaekehu, grande amie de la France. Les chefs ne diffèrent de

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leurs sujets que par quelques ornements. Leurs pouvoirs ne sont librement exercés qu’en cas de guerre, ou lorsqu’ils organisent des fêtes religieuses. Depuis l’occupation française, ils sont devenus nos agents. Quelques-uns d’entre eux ont accepté, sans la moindre répugnance, les fonctions de mutoï ou gendarme indigène. Aussi bien l’ordre le plus parfait règne depuis longtemps dans l’archipel. Le résident français rend-il quelque ordonnance nouvelle, de simples affiches appliquées sur les arbres de la plage ou des avis portés aux chefs par les mutoïs suffisent pour prévenir les intéressés. Il n’y a jamais ni protestations ni résistance. Le vrai maître de l’archipel est le résident français, d’ordinaire un lieutenant de vaisseau, qui réunit les attributions les plus diverses, puisqu’il esta la fois ordonnateur des dépenses, commissaire de l’inscription maritime, consul, juge de paix, ingénieur, commandant de la force armée et officier de l’état civil. Ces dernières fonctions ne sont pas fort aisées à remplir, à cause de la singulière constitution de la famille. L’enfant qui naît n’appartient pas en effet à son père et à sa mère. C’est une tierce personne qui l’adopte ou qui l’achète, et qui devient son père légal. L’enfant vient-il au monde, il tète sa mère cinq ou six mois, puis on le sèvre et on le remet à sa famille légale. La vraie mère verse bien quelques larmes; mais elle se console vite en mangeant le cochon qu’elle a reçu en échange du fruit de ses entrailles. Quant à l’enfant, il fait si bien partie de sa famille d’adoption, qu’il oublie tout à fait sa famille naturelle, indifférence qui du reste devient vite réciproque. De là mille difficultés pour établir normalement les registres de l’état

La propriété n’est pas établie plus régulièrement que la famille. En effet, tout le monde est propriétaire et personne ne l’est.. En droit, telle ou telle vallée appartient à un chef, qui en concède des parcelles, mais jamais à titre définitif. Les possesseurs du sol peuvent légalement en être expulsés. En fait, ils sont assurés de rester sur le sol qu’ils ont fécondé, car les chefs, propriétaires légaux, toutes les fois qu’il leur prend fantaisie de transmettre ou d’aliéner leurs droits, ont grand soin de stipuler que les anciens habitants resteront sur la terre où ils avaient l’habitude de vivre, et cette convention est toujours scrupuleusement observée. Il est vrai de recon-

naître que la législation française commence à être adoptée par les insulaires, et qu’à ce régime mal assis de propriété collective sera substitué quelque jour le seul régime équitable, celui de la propriété individuelle.

Il nous faudra signaler des progrès identiques pour la religion. Les Marquisans étaient païens. Iis commencent à se convertir au catholicisme. Ils croyaient à des puissances néfastes, à Tupa, le père des dieux, qui ne sait que punir ou détruire, à Tiki, l’inventeur du tatouage, aux revenons et aux sorciers. Ils croyaient surtout aux tabous , c’est-à-dire à certaines interdictions, qu’ils ne pouvaient violer sans sacrilège. De ces tabous, les uns étaient économiques, quand il s’agissait d’empêcher la destruction trop rapide par exemple de l’arbre à pain ou des chèvres, ou des poissons de telle ou telle plage; les autres étaient fondés sur la superstition : ainsi les femmes, à l’époque de la menstruation, étaient considérées comme impures; il était défendu de couper les cheveux d’un enfant ou de toucher le dessus de sa tête; enfin d’autres tabous étaient portés par respect sur les cases des médecins, des embaumeurs, des artistes en ornements, sur les sépultures provisoires, et sur les endroits consacrés aux festins autliropophagiques. Les Marquisans en effet étaient et sont encore anthropophages. Ils ne mangeaient, il est vrai, que les prisonniers de guerre, et encore les combattants et les prêtres seuls prenaient-ils part à ces abominables repas. De plus, aucun Européen n’a jamais été victime de cette coutume barbare. Toujours est-il qu’elle subsistait, mais elle a diminué sensiblement depuis la prise de possession de la France et devient plus rare d’année en année. L’administration la combat par tous les moyens moraux et matériels en son pouvoir.

Le plus efficace de ces moyens a été l’introduction et la propagation du catholicisme. C’est en 1838 que les premiers missionnaires s’établirent dans la baie de Vaitahu , dans l’ile Tanata. Forcés d’évacuer cette position à deux reprises, en 1849 et en 1855, ils ne renoncèrent pas à la partie, et recueillirent enfin les fruits de leur constance. A Vaitahu , à Taiohae et Hatiheu dans Nukuhiva,à Hakakau dans Hapu,à Puaman , dans Hivaoa, ils ont fondé des établissements prospères. 3,000 Marquisans sont aujourd’hui convertis au catholicisme, c’est-à-dire que la

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moitié de la population a renoncé à ses impures doctrines pour adopter notre culte et par conséquent se rapprocher de nos institutions et de notre civilisation. Aussi bien il n’est que temps de faire de ces Polynésiens des Français, car leur nombre décroît d’une façon inquiétante. Du temps de Mendana, de véritables armées se portaient au-devant des Espagnols. Au xvme siècle, la population de l’archipel était évaluée à 80,000 âmes. Porter, en 1813, conduisait au combat 5,000 guerriers alliés. En 1855, le recensement officiel ne donnait plus que le chiffre de 11,900 âmes, celui de 1876 le chiffre de 6097. On a voulu attribuer cette décroissance à des causes multiples : aux guerres intestines, mais elles ont cessé; à la famine, mais il n’y en a pas eu dans l’archipel depuis 1820; aux maladies vénériennes, mais elles se guérisssent facilement dans l’archipel. Ne vaudrait-il pas mieux expliquer ce lamentable anéantissement d’une race par l’abus des boissons fermentées, qui engendrent si facilement la phtisie, et surtout par cette loi inéluctable de la concurrence vitale qu’on est bien obligé d’admettre, à moins de se heurter de parti pris contre la réalité? Jusqu’à présent, ce n’est pas l’élément étranger qui a comblé les vides. A peine compte-t-on quelques Européens dans l’archipel ; mais ce sont des déclassés, sans nationalité, paresseux et ivrognes, parasites des chefs, dont la présence est dangereuse plutôt qu’utile. En 1850, Nukuhiva avait été désignée comme lieu de déportation politique. Jusqu’en 1854, elle fut affectée aux insurgés de Lyon. La population française atteignit alors le chiffre de 500 âmes ; mais, après l’amnistie, l’établissement ne fut plus conservé que pour maintenir l’honneur du pavillon. Dans ces dernières années, quelques Chinois s’établirent dans l’archipel. Ils s’y plurent et y furent les bienvenus ; mais ce sont des hôtes dangereux, et peut-être n’est-il que temps de faire appel à des colons sérieux et honnêtes, disposés à adopter les Marquises comme leur véritable patrie. L’aire commerciale des Marquises est aujourd’hui bornée à un trafic local et à un cahotage d’île en île sur pirogue ; mais, lorsque sera percé l’isthme de Panama, l’archipel deviendra un point de relâche important, car les navires trouveront de sûrs abris dans de nombreux mouillages qui deviendront aisément des ports. Si donc les Marquises constituent, pour le moment,

la plus modeste de nos possessions, nul ne peut encore prévoir l’avenir qui leur est réservé.

4e* L. archipel néo-calédonien.

A. — Géographie historique .

La Nouvelle-Calédonie n’appartient à la France que depuis 1853. De douloureux et sinistres évènements ont tout à coup appelé l’attention sur cette lointaine province de notre domaine colonial. Ainsi qu’il arrive d’ordinaire dans notre pays, toutes les fois qu’une question politique est en jeu, la Nouvelle-Calédonie a rencontré des détracteurs passionnés et des admirateurs forcenés. A entendre les uns, c’était un pays maudit et désolé. D’après les autres, c’était un véritable Eden. La polémique a été d’autant plus vive que, sauf d’honorables exceptions, on ne connaissait pas le pays dont on discutait avec tant de chaleur les mérites ou les inconvénients. Essayons de substituer quelques notions précises à des allégations erronées «

On appelle Nouvelle-Calédonie un archipel océanien situé à peu près aux antipodes de la France, à l’est de l’Australie, au nord de la Nouvelle-Zélande, à l’ouest et au sud des Nouvelles- Hébrides et des Salomon.

Le premier navigateur qui ait fait connaître cette île est l’illustre Cook. Il la rencontra en 1774, dans son second voyage autour du monde, et, comme il trouva entre les montagnes qui la parcourent et celles de l’Ecosse une certaine ressemblance, il lui donna le nom ancien de l’Ecosse, Caledonia, la baptisant ainsi d’un nom peu en harmonie avec le climat et la végétation des tropiques. Depuis 1774, les principaux faits historiques se rattachant à l’île sont les suivants : en 1788, la visite que dut y faire notre infortuné Lapérouse après avoir quitté Botany-Bay. On n’a pas, il est vrai, trouvé de traces de son passage dans l’île, mais on sait qu’il se perdit non loin de là, à Vanikoroo. En 1792, exploration tentée par d’Entrecasteaux et Huon de Kermadec à la recherche de Lapérouse. La Nouvelle-Calédonie fut alors visitée et en partie reconnue. Beautemps-Beaupré, géographe de l’expédition, en dressa la première carte. Le naturaliste Labillardière en décrivit les productions. L’un et

l’autre dépeignaient la Nouvelle-Calédonie comme un pays enchanteur. Les mœurs douces et polies des habitants étaient, à les en croire, une preuve nouvelle des théories de Rousseau sur la supériorité de l’état de nature. Les Canaques ont singulièrement démenti cette description fantaisiste. De 1792 à 1827, l’île ne fut plus visitée que par des négociants anglais, qui venaient prendre à la côte de précieux chargements de bois de santal. En 1827, Dumont d’Urville fit à la Nouvelle-Calédonie d’importants travaux hydrographiques et reconnut notamment les îles Loyalty. Quatre des plus grands navigateurs modernes ont donc été comme les parrains de notre colonie. Par une singulière coïncidence, tous les quatre sont morts misérablement ; Cook assassiné par des sauvages, Lapérouse noyé ou assassiné, Entrecasteaux enlevé au milieu même de son voyage par une affreuse maladie, et Dumont d’Urville dans un accident de chemin de fer. Si nous vivions à l’époque où l’on croyait encore au Fatum, nous dirions volontiers que le génie de l’archipel se défendait ainsi contre les envahisseurs européens!

En 1843, le Bucéphale , commandé par Jurien de La Gravière, déposa à Balade, un des ports de l’île, cinq missionnaires français, qui se nommaient les Pères Viard, Rougeyron et Douaire ; les deux autres étaient des frères laïques. Ils commencèrent tout de suite leur prédication. Les indigènes se montrèrent plus que rebelles à leur enseignement. On avait recommandé aux missionnaires de ne baptiser les adultes que lorsqu’ils étaient en danger de mort : aussitôt les indigènes attribuèrent au baptême la mort de leurs compatriotes. Il fallut à plusieurs reprises intervenir en faveur de nos compatriotes. En 1845, arrivée du Rhin , commandant Bérard; en 1846, de la Seine , commandant Le Conte; en 4847, de la Brillante , commandant du Bouzet. Mais, si les efforts de nos missionnaires demeurèrent à peu près stériles en matière spirituelle, ils nous rendirent le service de préparer les voies en faisant connaître et respecter le nom de la France et en jetant les germes de la civilisation parmi les misérables peuplades qui forment la population de l’archipel. En 1851, les Néo-Calédoniens s’étant jetés sur une des chaloupes de Y Alcmène, dont ils massacrèrent l’équipage, le gouvernement français résolut de venger les victimes de cette odieuse agression et de profiter du prétexte

pour s'emparer dune station navale de premier ordre. Le 25 septembre 1853, le contre-amiral Febvrier-Despointes, commandant l’escadre du Pacifique, arriva à Balade , et, sans opposition de la part des indigènes, prit immédiatement possession, au nom de la France, de la Nouvelle-Calédonie et de ses dépendances. Le 29 du même mois, l’amiral se rendit à Yîle des Pins , dont les naturels, éclairés par nos missionnaires, s’empressèrent de faire leur soumission : ce qu’ils avaient refusé quelques semaines auparavant.

Les Français s’établirent d’abord à Balade, au nord-est de l’île; mais la position était mauvaise; le port ne présentait aucune sécurité et le pays aucune ressource. En 1855, le successeur de Febvrier-Despointes, Tardy de Montravel, transporta le siège de la colonie sur la côte occidentale, à Nouméa. C’était un point facile à défendre et un port sûr. Qu’on imagine une presqu’île montueuse, dont l’extrémité, profondément échangée, contourne une baie dont l’ouverture est presque fermée par une île. Les navires sont à l’abri dans le port, et quelques batteries sur la presqu’île suffisent à défendre la place. Un riche Anglais, Paddon, qui s’était fait, avant notre arrivée, comme le souverain de la Nouvelle-Calédonie, avait si bien compris les avantages de cette situation, qu’il y avait transporté le siège principal de son commerce et le centre de ses opérations. Aussi ne fut-il que médiocrement enchanté lorsque Tardy de Montravel arriva avec la petite garnison française et les fonctionnaires qui devaient administrer avec lui notre possession. On se soucia peu de sa mauvaise volonté, et la nouvelle capitale grandit rapidement. C’est aujourd’hui une véritable ville, qui compte déjà plusieurs milliers d’habitants. Nouméa n’est pourtant pas la capitale définitive de l’île. Il lui manque une des conditions essentielles à l’existence d’une capitale, l’eau potable. La seule eau que l’on boive à Nouméa est l’eau de pluie récoltée sur les toits des maisons et dans les citernes. Aussi, lorsqu’il n’a pas plu depuis quelques semaines, boit-on de l’eau en décomposition, et, sous ce climat brûlant, où de larges ablutions sont de nécessité hygiénique, on est forcé de n’user l’eau qu’avec parcimonie. Du jour où la population aura dépassé certaines limites, il faudra, de toute nécessité, transférer la ca-

pitale sur le bord d’un de ces fleuves qui ont créé et fécondent encore les grandes plaines de 1 île L

Jusqu’à l’arrivée des déportés en 1871 et 1872, les principaux événements dont l’île fut le théâtre sont d’une grande monotonie. Ce sont des révoltes des indigènes, et des promenades militaires, agrémentées de temps à autre par des exécutions sommaires. Il se passe en effet, dans l’archipel néo-calédonien, ce que l’historien est obligé de constater toutes les fois qu’une race inférieure se trouve en présence d’une race supérieure : si la première n’est pas absorbée, elle sera détruite par la seconde. C’est une loi naturelle. La philosophie contemporaine lui a donné le nom de loi de la concurrence vitale. Nous n’avons pas à apprécier ici la moralité du fait, mais à l’enregistrer. Il est certain que les Néo-Calédoniens ont souvent eu le droit pour eux, mais ils n’avaient pas la force. Quoique nous soyons, dans notre façon d’agir à leur égard, bien autrement humains que les Anglais par exemple, qui détruisent systématiquement les Australiens, il n’en est pas moins vrai que le simple voisinage de 1 Européen, pas même son hostilité, a trop souvent suffi pour détruire plusieurs générations indigènes. Aussi comprend-on, sans les excuser, les haines féroces et les désespoirs extravagants qui parfois s’emparent de ces malheureux. Nous l’avons maintes fois appris à nos dépens, surtout lors de l’insurrection de 1878. Assassinats, exécutions et vengeances, telle est Fhistoire de notre colonie de 1853 à 1879. Nous ne pouvons entrer ici dans le détail de ces luttes presque journalières. Les Néo-Calédoniens n’ont pas encore rencontré leur Abd-el- Khader. Aucun d’entre eux n’a combattu pour sa nationalité expirante, de façon à intéresser à ses exploits même ses ennemis 1 2. Aussi bien les indigènes ont vite compris, car ils sont intelligents, l’inutilité de la résistance, et la plupart d’entre eux se sont franchement ralliés à la France.

Le dernier épisode qui ait marqué Fhistoire de notre colonie

1, Le 2 janvier 1877, inauguration d’une conduite d’eau à Nouméa, qui permet aux navires de ne plus aller faire leurs provisions d’eau à la baie du Prony.

2. De 1855 à 1859, l’état de guerre est permanent. De 1859 à 1869, la colonisation devient possible sur les côtes sud et est. De 1862 à 1865, notre autorité est acceptée sur la côte ouest et aux Loyalty. De 1868 à 1870, elle s’établit fortement dans les cantons du nord. En 1876, soumission des montagnards du centre. En 1878, révolte générale et répression.

est celui de la transportation des prisonniers de guerre faits à Paris en mai 1871 par l'armée de Versailles.

B. — Géographie physique.

Après l’histoire, la géographie physique.

L’archipel néo-calédonien se compose de deux chaînes exactement parallèles, séparées par un canal très profond, d’une vingtaine de lieues de large. Ces deux chaînes furent créées par la même convulsion géologique, mais elles présentent entre elles de notables différences. La première chaîne, qui porte le nom générique d 'îles Loyally, est constituée, du nord-ouest au sud-est, par cinq anneaux. Le premier est formé par les récifs de V Astrolabe , découverts par d’Entrecasteaux, mais fort peu visités, à cause de la difficulté des approches; le second est l’île d’f/üea, plateau de corail circulaire, irrégulier, dont les bords ont jusqu’à dix-huit mètres d’élévation; le troisième anneau est l’île Lifu , à l’intérieur de laquelle on compte jusqu’à trois étages successifs de coraux, atteignant une élévation de 90 mètres; le quatrième est l’île de Mare ou Marea , qui offre un phénomène extraordinaire : elle se compose de cinq étages de coraux, dont le plus élevé se termine par une excroissance de forme arrondie, qui attire l’attention par sa position culminante. Cette roche est peut-être un aérolithe gigantesque qui a pris racine, pour ainsi dire, dans le corail, et s’est soudé avec lui. Le cinquième anneau est le récif Pétrie. La seconde chaîne, ou Nouvelle-Calédonie proprement dite, se compose d’un récif gigantesque, entourant une île étroite et longue, prolongée au sud et au nord. A l’extrémité nord, les deux branches du récif s’écartent et se continuent dans la même direction en formant un immense lac maritine, ou, pour employer l’expression technique, un lagon terminé par l’île Huon. €et espace est assez grand pour contenir une île aussi considérable que la Nouvelle-Calédonie; mais il est inconnu. Entrecasteaux a longé les récifs extérieurs; Dumont d’Urville a signalé l’île Huon ; mais personne n’a osé s’aventurer à l’intérieur. Les indigènes affirment que, de temps à autre, ils entrevoient comme des lueurs d’incendie; mais tous ceux d’entre eux qui se sont risqués à la découverte ne sont jamais revenus.

ce qui indiquerait une mer dangereuse ou des insulaires féroces. Un delios meilleurs officiers de marine, le commandant Chambeyron, croit avoir aperçu dans cette direction la silhouette d’une haute tour; mais il peut avoir été abusé par un phénomène de réfraction. Il y a donc là un mystère irritant pour la curiosité scientifique. Peut-être sera-t-il bientôt expliqué par un de nos vaillants marins. A l’extrémité méridionale de la Nouvelle-Calédonie, et séparée d’elle par le canal de la Havannah, se dresse Yîle des Pins . Abstraction faite des récifs et des îlots, dont le nom importe peu, nous aurons de la sorte la nomenclature complète des îles qui constituent PArchipel : cinq' dans la première chaîne ou chaîne des Loyalty, Astrolabe, Uvéa, Lifu, Maréa et Pétrie; trois dans la seconde, Huon, Nouvelle-Calédonie, île des Pins.

Gomment se sont formées toutes ces îles? Le phénomène est curieux. Prenons une de ces îles, Lifu, pour exemple. Un basfond existait jadis dans la mer; sur ce bas-fond, des milliards d’animalcules, les madrépores ou coraux, avaient construit leurs demeures. Peu à peu, un récif se forma, qui affectait la forme circulaire. Des coquillages, des algues, du sable, de petits morceaux de bois et mille autres matières s’amoncelèrent au sommet du récif. Par suite d’une de ces convulsions intérieures dont on trouve tant d’exemples dans l’histoire de la terre, le récif se souleva un beau jour d’une quinzaine de mètres environ, et forma aussitôt une vaste île, plus ou moins circulaire, ayant à son centre un lac communiquant encore par des passes avec la mer environnante. Un second soulèvement se manifeste; les mêmes phénomènes se reproduisent; mais le lac intérieur diminue, parce qu’il ne contient plus que les eaux qui sont encore au niveau de la mer. Au troisième, au quatrième soulèvement, on aura une île présentant à sa circonférence, à l’exception des points correspondant aux anciennes passes, un bourrelet plus ou moins élevé, sur les côtes duquel de larges sillons parallèles indiqueront les hauteurs successives de chaque soulèvement. Telle est Lifu; telles sont les autres îles de l’Archipel; c’est-à-dire que deux forces différentes se trouvent en présence : l’action continue des animalcules, qui ne cessent pas d’entasser des matériaux, et l’action souterraine des forces inconnues, qui, de temps à autre, soulèvent au-

dessus de la mer ces continents improvisés par les madrépores. L’île des Pins est aujourd’hui entourée d’une chaîne de récifs qui n’est pas encore très élevée. Entre ces récifs et l’île s’étend une sorte de lac. Supposons un soulèvement : L’île s’exhaussera; la chaîne des récifs augmentera de hauteur et de largeur, et le lac diminuera d’autant. Au second et au troisième soulèvement, le récif aura rejoint l’île, et le lac aura disparu.

Que si nous appliquons cette théorie à l’archipel tout entier, il est plus que probable que ces îles, aujourd’hui séparées les unes des autres, se rapprocheront quelque jour et ne formeront plus qu’une seule et unique terre. Tous ces récifs, qui parsèment aujourd’hui l’Océan, seront convertis en collines et rattachés à la nouvelle terre. Un véritable continent, presque aussi étendu que l’Australie, couvrira toute cette partie de l’océan Pacifique, en vertu du travail incessant d’un zoophyte, à peine perceptible à Pœil nu, et aussi de l’action souterraine des forces naturelles.

De toutes ces îles, la plus grande est celle qui nous intéresse le plus directement. La Nouvelle-Calédonie affecte une forme allongée du nord-est au sud-est. Elle est très montagneuse. On l’a souvent comparée à la Corse; mais, comme jusqu’ici on ne s’est presque pas aventuré dans l’intérieur, on ne connaît que très imparfaitement la distribution des vallées et des montagnes. Le plus important de ces massifs a été nommé massif de Humboldt. Une chaîne escarpée s’étend de Yenghen à Balade , dont les sommets, vus du large, présentent une succession magnifique de profils admirables. De ces montagnes découlent un assez grand nombre de fleuves et de ruisseaux; mais au sud de l’île, sans doute à cause de la nature du terrain, ces cours d’eau s’infiltrent dans le sol et y disparaissent en partie. Ainsi, dans le massif de Humboldt, on entend l’eau courir sous le sol et s’y précipiter en cascades, mais sans rencontrer d’issues. Un des fleuves qui sortent du Humboldt, la Toutouta , a deux lits : un souterrain, qui est toujours rempli, et un lit à sec, qui lui sert de déversoir seulement à l’époque des grandes eaux. De plus, elle s’écoule par une magnifique cascade, à la hauteur de 1,200 mètres. D’où peut provenir, à cette hauteur, un tel volume d’eau? Dans le nord de l’île, au contraire, les ruisseaux sont extrêmement nombreux. On en rencontre jusqu’à trois ou

quatre sur une seule grève, et Ils présentent ce fait particulier que, parfois, deux d’entre eux tombent à la mer à cinquante pas l’un de l’autre, en donnant l’un de l’eau presque tiède, l’autre de l’eau glaciale. Au centre de la petite île de Jenhingen, îlot sablonneux assis sur un récif et couvert de cocotiers, est un puits creusé dans le sable et donnant une excellente eau douce. Les insulaires affirment que chaque année, à la chute des feuilles, ils trouvent au fond de ce puits les feuilles d’un arbre qui ne croît qu’à une très grande hauteur sur les sommets de la grande île. Elles seraient donc apportées dans ce puits par des canaux souterrains. Ils prétendent encore que, sur le grand récif, jaillit une source d’eau douce, mais ils n’ont pas encore voulu y conduire de Français. Le plus connu de ces cours d’eau est le Diahot , qui, dans son cours d’environ 60 kilomètres, traverse une vallée très fertile.

Des montagnes et des fleuves, passons aux rivages* La Nouvelle-Calédonie compte parmi ses principaux caps les caps Colnett , Tuo , Begat , Dumoulin , Puareti , sur la côte orientale; Goulvain , Deverd et Tonnerre , sur la côte occidentale. Nous citerons, parmi les ports : Balade , qui n’offre qu’un abri peu sûr, à cause de l’éloignement des récifs madréporiques, Poebo , Jenhingen , la Bayonnaise , Kanala , Yale , sur la côte orientale; la baie du Prony 4, celle de Bulavi et la magnifique rade de Port de-France ou plutôt de Nouméa , sur la côte occidentale.

La Nouvelle-Calédonie est placée dans la zone torride. La température de l’île devrait donc être brûlante; mais la mer qui l’entoure lui apporte chaque jour des brises rafraîchissantes. De plus, l’île entière est couverte de hautes montagnes qui arrêtent les nuages et les résolvent en pluie. Il en résulte que la quantité d’eau qui tombe chaque année dans l’île est fort considérable, puisqu’elle dépasse un mètre, et que cette masse d’eau pluviale entretient une fraîcheur salutaire. Aussi le climat est-il très salubre. Peu ou point de chaleurs excessives. En janvier et en février, époque des plus grandes chaleurs, le thermomètre ne dépasse guère 32°. La moyenne actuelle est de 20 à 24°. Aussi, à toute heure du jour, l’Européen

1. Description intéressante de la baie du Prony dans ie Journal des Débats du 4 février 1879.

aussi bien que l’indigène peuvent se livrer sans danger à leurs travaux.

L'égalité de la température ne suffirait pas pour expliquer cette salubrité de la Nouvelle-Calédonie. D’après certains auteurs, elle serait due à la présence d'un arbre, le niaouli. Ce niaouli abonde dans les plaines, et se montre souvent sur les collines et même sur le flanc des plus hautes montagnes. Comme on le rencontre rarement en bouquets serrés, il n’est jamais un obstable au défrichement. Au contraire il sert au colon, qui a besoin de bois pour construire sa maison et ses barrières. Ainsi qu’il arrive pour les essences dominantes, il tue sans pitié les autres arbres qui essayent de croître dans son voisinage. Il est d’un aspect triste. Son tronc tordu paraît de loin d’un blanc sale et comme déguenillé. Ses branches sont rares et sans symétrie. Ses feuilles, presque microscopiques, sont d’un vert sombre. Ses fleurs ont une odeur repoussante. Le seul animal qui parfois repose sur ses branches est le hideux vampire; mais son bois est excellent pour les pilotis et autres constructions immergées, car il se conserve fort longtemps dans l’eau sans se pourrir. De plus, le tronc de cet arbre est recouvert d'une écorce blanchâtre, formée d’une grande quantité de feuilles superposées, minces et transparentes. Cette écorce, imprégnée d’une substance blanchâtre qui la rend imperméable à l'eau, se détache par grandes plaques. On peut en tapisser les parois intérieures des maisons. On l’utilise encore pour la fabrication du papier. Quand on la distille, on obtient une huile volatile, analogue à l’huile de cachepu, fort recherchée en médecine. Le principal avantage du niaouli est qu’il absorbe par ses feuilles et ses branches les miasmes paludéens et le mauvais air, et qu’il assainit toutes les contrées sur lesquelles il s’étend. Si l’on réussissait à l’acclimater en France, il rendrait, sans nul doute, des services aussi réels qu’en Océanie, car nous ne possédons, même à l’heure actuelle, que trop de terrains improductifs et malsains, que l’on pourrait exploiter et habiter s’ils étaient plantés en niaoulis. Mais telle est notre ignorance en matière coloniale, que nous ne calomnierons pas un grand nombre de nos administrateurs en avançant ici qu’ils ne connaissent même pas le nom du niaouli calédonien.

Le climat de l’île est donc excellent. Aussi bien on le sait tel-

lement en Océanie, que souvent d’Australie ou de Malaisie on y envoie, pour essayer de s’y guérir, les phthisiques. Le seul fléau à déplorer, ce sont les coups de vent périodiques, ou, pour leur donner leur vrai nom, les cyclones. Un ciel nuageux, quelques grains et la chute du baromètre sont les indices assurés de leur approche. Les navires vont alors mouiller dans les plus petits replis de la côte, ou jettent de nouvelles ancres; mais la force de la tempête est telle que, même dans la rade si abritée de Nouméa, on a vu de gros vaisseaux chasser sur leurs ancres. A terre, les maisons sont renversées et les toitures emportées. Longtemps après la tourmente, on trouve parfois, au milieu des herbes et à des distances considérables, des plaques de zinc arrachées par le vent. Aujourd’hui, dès qu’un cyclone est annoncé, on prend la singulière précaution de consolider les maisons au moyen de longues cordes qui passent par-dessus la toiture et sont fixées solidement, par leurs deux extrémités, à des pieux enfoncés en terre. Les cordes se tendent fortement sous l’action de Peau de pluie et exercent une énorme pression. De plus, on cloue intérieurement les portes et les fenêtres, car le vent les ferait sauter en s’engouffrant au-dessous du toit. Pendant ces orages redoutables, qui durent parfois trois jours, la végétation a beaucoup à souffrir. Les feuilles jonchent la terre, et celles qui ont résisté sont jaunies ou noircies. On attribue cette altération à l’eau de mer transportée par ces furieuses rafales et recouvrant les végétaux de dépôts salins. Comme les racines elles-mêmes sont attaquées, peut-être faut-il chercher une autre cause, par exemple la grande évaporation de la sève sous l’influence du vent.

Pour achever la description physique de notre colonie océanienne, il ne nous reste qu’à parler de ses productions.

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