III. L’Ogooué
Aymès. Résumé du voyage d’exploration de l’Ogooué (Société de géographie, mai 1869).
De Compïègne et Marche. Escales de deux voyageurs français à la côte occidentale d’Afrique (Société de géographie, 1873).
Hedde. Note sur les populations du Gabon et de VOgoway (Société de géographie, 1874).
De Compïègne. Voyage dans l'Afrique équatoriale [ Correspondant , sept. 1874).
De Quilio. Voyage dans l’Ogovoay [Revue maritime et coloniale, 1874).
De Compïègne et Marche. Voyage dans le haut Ogooué (Société de géographie, 1874).
De Compïègne. L’Afrique équatoriale ( Gabonnais , Pahouins, Gallois, 1875). De Compïègne. L’Afrique équatoriale ( Okandas , Bangouens, Osyebas , 1876). Expédition française de MM. Savorgnan de Brazza et Marche sur l’Ogooué. (. Explorateur , 1876, n°s 54, 62, 63, 70, 71, 74, 78. — Société de géographie, juin 1876).
A. Marche. Trois voyages dans l’Afrique occidentale , 1879.
Savorgnan de Brazza. Sur l’Ogooué ( Revue géographique internationale , 1879). Lamette. Examen des voyages d’exploration de Marche et Savorgnan de Brazza dans l’Afrique occidentale ( Revue de géographie de Rouen , 1880). Dutreuil de Rhuis. Note sur les derniers voyages de M. de Brazza dans les bassins de l'Ogooué et du Congo (Société de géographie, 1881).
Gaffarel. Les explorations françaises de 1870 à 1881. M. Degorce-Cadot, l’éditeur de la Bibliothèque de vulgarisation, a bien voulu nous autoriser à reproduire ici quelques pages de ce travail. Nous le prions d agréer nos remerciements.
La Guinée est un immense versant dont le sommet s’appuie, au nord, à la chaîne encore mal connue des monts Kong , et la base, au sud, est formée par l’océan Atlantique. IL est à peu près impossible de déterminer ses autres limites. C’est à la république de Liberia que les cartographes la font, d’ordinaire, commencer, et ils la terminent au sud de l’embouchure du Gabon. La Guinée est divisée en deux régions distinctes : la première part du littoral est formée par des lagunes et des marécages qui constituent, à certains endroits plus déprimés, de véritables lacs. C’est un pays humide et malsain, même pour les indigènes, mais très-fertile et riche en produits de tout genre. La seconde région s’élève par gradins successifs jusqu’aux monts Kong. Elle est saine et fertile, mais à peu près inconnue, car les habitants du littoral s’opposent aux voyages des Européens. Quelques grands fleuves, l 'Assinie, le Volta , le Lagos , le Niger , le Calabar , le Gabon et YOgooue, parcourent cette seconde région, et viennent se jeter dans le golfe de Guinée.
La première région, celle du littoral, la seule que fréquentent les Européens, est sujette à de brusques variations de température, qu’on nomme des tornades , sans doute pour exprimer le retour du vent à son point de départ après avoir parcouru un certain horizon. Les tornades sont tantôt accompagnées, tantôt suivies de pluies torrentielles. Elles éclatent d’ordinaire en mai et en octobre. En décembre souffle le vent du Sénégal, l’ harmattan. Il est chargé de brume et de sable fin, qu’il a sans doute recueilli en passant sur le Sahara. Pour les indigènes c’est l’hiver. Saine pour les blancs, cette saison l’est moins pour les noirs.
Sur presque toute la côte existe une barre variant de force et d’intensité avec la hauteur et la disposition des bancs que la mer rencontre. C’est là un sérieux obstacle au commerce. Les nègres, habitués à se jouer des vagues sur leurs légères pirogues, franchissent cette barre avec aisance ; mais les navires européens sont souvent arrêtés par ses capricieuses volutes. Le littoral porte différents noms, la côte d’ Ivoire ou des Dents , la côte d’Or , la côte de Bénin , la côte de Calabar, le Gabon et YOgoouê. Plusieurs nations européennes y ont fondé des établissements. L’Angleterre possède les plus importants. La France y a quelques comptoirs et deux colonies destinées à un certain avenir. Ces comptoirs sont situés sur la côte des Dents et la côte des Esclaves; les colonies sont celles du Gabon et de l’Ogooué : nous les étudierons successivement.
l. — Comptoirs de Guinée,
Si l’on en croit de respectables traditions, la France est la première des nations européennes qui ait déployé son pavillon dans ces parages, et cela dès le xive siècle. En 1339, d’après le témoignage concordant de trois chroniqueurs dieppois, Asseline, Croisé et Guibert, témoignage confirmé par des auteurs dont on ne soupçonne pas la partialité en faveur des Normands, Abreu de Galindo, Barros, et l’Arabe Ibn Khaldoun, trois navires dieppois auraient visité la Guinée et seraient rentrés en France chargés d’or et de marchandises précieuses. En 1364, les Dieppois équipèrent deux autres navires, du port d’environ cent tonneaux chacun, qui tirent voile vers les Canaries, arrivèrent au cap Vert et mouillèrent à Rio Fresca, dans la baie qui porte encore le nom de baie de France. Les noirs du littoral, auxquels les blancs étaient restés jusqu’alors inconnus, accouraient pour les voir, mais ne voulaient pas entrer dans les vaisseaux. Lorsqu’enfin ils s’aperçurent que nos compatriotes ne demandaient qu’à ouvrir avec eux des relations amicales et leur montraient quantité d’objets inconnus qu’ils semblaient disposés à échanger, peu à peu ils renoncèrent à leur défiance et apportèrent de Fivoire, de l’ambre gris et du poivre, qu’ils troquèrent contre les bagatelles dieppoises dont la vue les avait tentés. Les Dieppois, qui désiraient pousser plus avant,
COTE OCCIDENTALE D’AFRIQUE leur firent comprendre par signes qu’ils reviendraient l’année suivante, et les engagèrent à amasser pour leur retour d’autres productions indigènes. Ils découvrirent ensuite le cap Vert , auquel ils donnèrent ce nom à cause de l’éternelle verdure qui l’ombrage, et arrivèrent à Boulombel ou Sierra-Leone , comme le nommèrent depuis les Portugais. Ils s’arrêtèrent ensuite à l’embouchure d’un fleuve, auprès duquel ils trouvèrent un village d’indigènes, qu’ils nommèrent le Petit- Dieppe, à cause de la ressemblance du port et du village situé entre deux coteaux avec le Dieppe français. Ils achevèrent d’y charger leur navire d’ivoire et de poivre, et, à la fin de mai 1365, après six mois de voyage, ils étaient de retour à Dieppe avec une riche et précieuse cargaison.
Les profits du voyage et l’espoir de les augmenter encore excitèrent l’émulation des Normands. En septembre 1365, quelques marchands de Rouen s’associèrent avec ceux de Dieppe et, au lieu de deux vaisseaux, en firent partir quatre. Les deux premiers avaient mission d’explorer les côtes depuis le cap Vert jusqu’au Petit-Dieppe et d’y charger des marchandises. Les deux autres devaient pousser plus avant et découvrir de nouveaux pays à explorer. De la sorte, ils assuraient le présent et ménageaient l’avenir. En commerçants prudents et avisés, iis n’oubliaient pas les intérêts du moment et songeaient à augmenter leurs bénéfices en étendant leurs relations. Ce second voyage fut également heureux. Au bout de sept mois, les deux premiers navires étaient de retour à Dieppe avec beaucoup de cuirs, de poivre et d’ivoire. Des deux autres navires chargés d’explorer de nouveaux pays, le premier s’arrêta sur la côte qu’on nomme aujourd’hui côte du Poivre et dans un village appelé Grand - Sestre, auquel les matelots donnèrent le nom de Paris. Ce navire ramassa si vite une telle quantité de cette précieuse denrée, qu’il ne voulut pas s’exposer à compromettre une aussi riche cargaison en poursuivant son voyage, et revint à Dieppe. Le quatrième navire longea la côte des Dents et arriva à celle de l'Or. L’or était en poudre. Les indigènes en ramassent encore de nos jours dans les cours d’eau qui descendent des monts Khong.
La nouvelle de ces découvertes, la facilité des échanges, la certitude de s’enrichir à peu de frais excitèrent les Dieppois. En
peu de temps, de véritables comptoirs, des loges , comme nous dirions aujourd’hui, s’élevèrent sur toute la côte de Guinée. Les indigènes, attirés vers nos compatriotes par la facilité de leurs mœurs, par leur entrain sympathique, par leur absence de morgue, apportaient en abondance à ces loges l’ivoire, la poudre d’or, le poivre, les plumes d’autruche, les peaux de bêtes féroces, que les Normands vendaient en France à des prix exorbitants. Peu à peu, des relations régulières s’établissaient. Les indigènes apprenaient même notre langue et accueillaient avec empressement tous ceux de nos compatriotes qui n’hésitaient pas à s’enfoncer dans l’intérieur du pays.
En 1380, quelques armateurs de Dieppe et de Rouen, voyant que la concurrence diminuait leurs profits, résolurent un nouveau voyage d’exploration. Ils voulaient s’avancer au sud de la côte d’Or et entrer en relations avec des indigènes qui passaient pour moins traitables que les précédents. Comme ils avaient déjà pour eux l’expérience de voyages antérieurs, et qu’ils avaient remarqué que les pluies, qui tombent en Afrique du mois de juin à celui d’août, rendaient le séjour de la côte dangereux à cette époque, ils ne firent partir qu’en novembre leur navire. En décembre, ce navire, qui portait le beau nom de la Notre-Dame- de -Bon-Voyage, était déjà sur la côte d’Or : neuf mois après, il était de retour à Dieppe, chargé de poudre d’or. La voie était ouverte. Il ne restait qu’à s’y engager résolument.
Le 28 septembre 1381, trois navires partaient de Dieppe pour le nouveau comptoir de la Mine . On a conservé leurs noms : la Vierge , le Saint-Nicolas et l'Espérance. La Vierge s’arrêta à la Mine; le Saint-Nicolas s’avança plus au sud jusqu’au cap Corse, et V Espérance ouvrit des loges à Fantin, Sabou, Cormentin et Akara. En juillet 1382, les trois navires étaient de retour en France, et les capitaines vantèrent tellement à leurs armateurs les richesses du pays et la douceur de ses habitants, que ceuxci résolurent d’y fonder une véritable colonie et d’en faire le centre de leurs opérations commerciales.
En 1383, trois vaisseaux partirent donc pour la Mine. Ils portaient des matériaux de construction, des instruments de travail et des semences. Ces trois vaisseaux s’acquittèrent heureusement de leur mission, et quand ils revinrent en France, dix mois après, plus richement chargés qu’ils ne l’avaient encore été, ils
laissaient derrière eux une partie de leurs équipages. Ce fut le premier établissement de nos compatriotes sur ce continent, où, depuis, l’influence française n’a cessé et ne cessera pas, espéronsle, de grandir. La colonie de la Mine prit tout de suite de grandes proportions. De nombreux vaisseaux s’y rendirent; il fallut bâtir pour les nouveaux arrivants une église et un fort.
Cette prospérité ne fut pas de longue durée. Les terribles guerres des Armagnacs et des Bourguignons désolèrent notre pays, et les Anglais profitèrent de nos discordes pour envahir nos provinces. Bientôt la France n’eut pas assez de ses propres ressources pour repousser l’envahisseur. Elle dut subir pendant plusieurs années la honte de l’occupation étrangère; aussi toutes les entreprises extérieures furent-elles abandonnées. L’heure était mal choisie pour fonder une France africaine, alors que notre patrie était foulée par l’étranger, que la Normandie devenait un des principaux théâtres de la guerre, et que les Anglais, maîtres de Rouen, de Dieppe, de Honfleur et des autres ports, arrêtaient tout commerce. Nos armateurs normands essayèrent bien quelque temps de soutenir ces lointains comptoirs; mais ce fut peine perdue. Dès 1413,1a Mine était abandonnée. Toutes nos autres loges l’étaient déjà depuis quelques années. Peu à peu, on renonça aux voyages sur les côtes d’Afrique. Le souvenir même de ces aventureuses expéditions se perdit, surtout lorsqu’une autre nation, le Portugal, substitua son influence à la nôtre sur les tribus indigènes, et, plus jalouse de ses droits que nous ne l’avons jamais été des nôtres, non seulement chassa nos négociants des marchés dont ils avaient longtemps été les maîtres, mais encore nous enleva, par devant l’histoire et la postérité, la gloire légitime de l’avoir précédée dans ces régions. En effet, ce n’est pas un des côtés les moins extraordinaires de notre caractère national que cette incroyable indifférence pour l’histoire de nos établissements d’outre-mer. Que, pour une raison ou pour une autre, nous renoncions à telle ou telle colonie, on le comprendrait à la rigueur; mais que le souvenir de cette colonie disparaisse entièrement, que le nom même des premiers explorateurs soit tout à fait inconnu, voilà ce qui devient inexplicable.
Tel fut pourtant le sort de nos premiers établissements africains. Lorsque, dans ces dernières années, quelques Français
bien inspirés, MM. Eslancelin, Yitet, d’Avezac, revendiquèrent pour les navigateurs normands l’honneur de ces voyages, en France on resta presque indifférent à leur généreuse tentative, mais elle provoqua en Portugal comme une explosion de haine. Un savant portugais, M. Santarem, lança même contre eux un gros volume intitulé : Recherches sur la priorité de la décou verte des pays situés sur la côte occidentale d'Afrique au delà du cap Bojador. Comme ce livre eut un certain retentissement, il nous faut examiner ici les principales objections qu’il soulève.
Remarquons tout d’abord que le titre de l’ouvrage est mal choisi. MM, Estancelin et Yitet n’ont jamais prétendu que les Français avaient précédé les Portugais sur toutes les côtes d’Afrique et réclamaient, par conséquent, la priorité des découvertes; ils ont^seulement avancé que quelques Français, dans les dernières années du xive et au commencement du xve siècle, avaient reconnu les côtes occidentales d’Afrique, y avaient noué des relations avec les indigènes et fondé une colonie à la Mine. C’en était déjà trop pour M. de Santarem, qui dénonça ces allégations comme fausses et mensongères. Il essaya de démontrer que les voyages des Normands aux côtes d’Afrique étaient invraisemblables. « Charles Y, dit-il, avait si peu les moyens d’envoyer à la découverte des navires dieppois, qu’il était obligé d’emprunter des vaisseaux au roi de Castille pour soutenir la guerre contre les Anglais. Il n’est donc pas probable que ses sujets aient pu disposer tranquillement de leurs navires et envoyer des expéditions régulières à travers l’Atlantique pour découvrir la Guinée et y fonder des comptoirs. » Il est vrai que nous n’avions pas alors de flotte de guerre et que Charles Y fut obligé de recourir aux vaisseaux de son allié le roi de Castille; mais les navires marchands ne manquaient pas, ils n’ont jamais manqué dans notre pays. Les Normands se signalaient entre tous par leur ardeur commerciale et n’avaient pas besoin de l’autorisation du roi pour entreprendre leurs courses lointaines. 11 n’existait alors ni ministre de la marine, ni ministre du commerce. La royauté se débattait péniblement contre l’ennemi intérieur, la féodalité, et contre l’ennemi extérieur, l’Anglais. Aussi laissait-elle toute liberté aux négociants qui se risquaient sur les mers, et ces négociants profitaient d’une tolérance commandée par la nécessité.
M. de Santarem parle encore de la difficulté d’aller de Dieppe en Guinée. Les atterrages d’Afrique sont, en effet, redoutables, et le vent d’ouest jette impitoyablement à la côte tout navire qui n’a pas pris ses précautions. Il est certain que les naufrages devaient être fréquents avec des vaisseaux aussi mal agencés que ceux du xive siècle; mais les Dieppois passaient pour les meilleurs marins de l’époque; leur hardiesse était proverbiale. D’ailleurs les Vénitiens, les Génois, les Portugais eux-mêmes accomplissaient des voyages tout aussi dangereux, et jamais personne ne s’est avisé de les contester. Pourquoi donc refuser aux seuls Normands ce qu’on accorde aux autres peuples navigateurs? Ne voyons-nous pas aujourd’hui des Malais parcourir avec leurs pirogues les îles de leur archipel? Les Tahitiens s’aventurent parfois jusqu’aux Sandwich, et certes le Pacifique est autrement dangereux que l’Atlantique. Les Dieppois du xve siècle pouvaient donc naviguer aux côtes de Guinée, sans qu’il soit besoin de crier au miracle.
Arrivons à la grande objection de M. de Santarem. Le premier écrivain qui se soit hasardé à parler dès voyageurs normands en Afrique au xive siècle vivait au xvne siècle; il se nommait Villaut de Bellefond. Il avait voyagé aux côtes de Guinée ; à son retour, ayant observé de nombreuses traces et des souvenirs de l’occupation française, il s’avisa de compulser les journaux de bord et autres documents alors réunis au greffe de l’Amirauté, à Dieppe, et composa, en 1669, un ouvrage intitulé : Relation des côtes d'Afrique appelées Guinée. Dans cet ouvrage, dédié à Colbert, il protestait contre l’injuste oubli dans lequel étaient tombées les navigations antérieures, et concluait en suppliant le ministre de restaurer l’antique domination de la France dans ces parages. Les écrivains postérieurs n’ont guère fait que copier Bellefond. Comme Bellefond ne copiait personne et qu’il vivait au xvne siècle, M. de Santarem concluait qu’il ne méritait aucune créance. Il est vrai que, de 1413 à 1669, jamais écrivain français n’a parlé des voyageurs dieppois, ou du moins, si quelque Français a composé sur ce sujet un livre ou une relation, cet ouvrage est jusqu’à présent resté inconnu. Mais ce silence n’infirme pas les relations de nos compatriotes. Au xe siècle, Les Northmans de Scandinavie passèrent en Islande, en Groenland et en Amérique. Ils y
fondèrent, dans deux pays qu’ils nommèrent Vinland et Markland , de véritables colonies, à tel point qu’on y prêcha la croisade et que les papes y envoyèrent des légats. On avait pourtant oublié ces voyages lorsqu’en 1830 le savant danois Karl Rafn retrouva dans les Sagas islandaises le souvenir de ces lointaines expéditions. Il composa aussitôt son fameux ouvrage, Antiquitales Americanœ , et personne aujour-* d’hui ne met seulement en doute que les Scandinaves aient découvert l’Amérique et s’y soient établis au xe siècle de notre ère. Chez nous, on avait oublié nos colonies africaines du xive siècle. Mais un curieux s’avise de compulser des documents laissés dédaigneusement de côté. Il les analyse, y découvre des faits intéressants, et les publie. En résulte-t-il que ces documents soient controuvés? Nullement. On les avait seulement perdus de vue; néanmoins Villaut de Bellefond ne les a pas inventés pour les besoins de sa cause.
M. de Santarem peut, il est vrai, faire preuve d’érudition, en énumérant les écrivains qui, du xve au xvne siècle, auraient pu parler des voyages dieppois aux côtes d’Afrique et pourtant ont gardé le silence. Mais cette liste interminable, il aurait pu l’allonger encore sans rien prouver contre l’authenticité des expéditions dieppoises, d’autant plus que certains de ses arguments sont étranges. « Au sujet du silence des écrivains français du xive siècle, écrit-il, nous citerons le plus fameux des historiens de cette nation, c’est-à-dire Froissart, lequel, outre sa qualité de contemporain, s’est encore occupé de l’histoire de presque tous les peuples de l’Europe de 1326 à 1400. Son récit embrasse donc l’époque de ces prétendues découvertes des marins dieppois et des établissements, que Villaut affirme y avoir été fondés. Est-il croyable que ce chroniqueur passât sous silence les découvertes faites par ses compatriotes, si réellement elles eussent existé? » Mais Froissart s’est toujours médiocrement soucié de ce que faisaient les petites gens. C’est l’historien des batailles, des beaux coups d’épée, des tournois et des fêtes. Il enregistrera avec le soin le plus minutieux et dans tous ses détails les faits et gestes de tel ou tel principicule qui l’aura hébergé, mais il ne dira rien des grands évènements qui intéressent le peuple. Que lui importaient les voyages des Dieppois, les heureuses explorations de la Notre-Dams-de-Bon-Voyage?
Sans doute il n’en a rien dit ; mais a-t-il tout raconté dans sa chronique? Il en est de même de tous les antres écrivains français ou portugais qui auraient pu parler de 'ces voyages et ne les ont pas racontés. Le silence des Français a son excuse en ,ceci que, même les intéressés, c’est-à-dire les Normands, en avaient perdu le souvenir. Quant au silence des Portugais, il était trop dans leur intérêt pour qu'il n’ait pas sa raison d’être.
M. de Santarem ne se contente pas des écrivains. 11 passe en revue les cartographes et démontre, sans beaucoup de peine, que, sur toutes les cartes contemporaines et sur toutes les cartes postérieures, rien n’indique la présence des Dieppois sur la côte d’Afrique à la fin du xive siècle. Ne constatons-nous pas chaque jour, en plein xixe siècle, sur des atlas tout à fait contemporains, des omissions regrettables ou des erreurs monstrueuses? Pourtant les communications sont faciles, la publicité étendue et les découvertes vulgarisées. Si donc, même de nos jours, des écrivains laborieux et des cartographes éminents commettent de pareilles fautes, à plus forte raison doit-on les excuser chez les écrivains etles dessinateurs desxiveet xve siècles, privés de tout secours, sans renseignements précis, et réduits à enregistrer pêle-mêle traditions erronées et documents authentiques. Leur silence n’a rien d’étonnarit, surtout quand on se rappelle la prudence proverbiale des Dieppois, qui, semblables aux Phéniciens de l’antiquité, gardaient avec un soin jaloux le secret de leurs explorations, afin de prévenir toute concurrence commerciale.
M. de Santarem insiste sur une de ces cartes. C’est une mappemonde fort curieuse insérée dans un précieux manuscrit des Chroniques de Saint-Denis, conservé à la bibliothèque Sainte- Geneviève. Cette mappemonde fut dessinée de 1364 à 1380, car elle porte le seing du roi de France qui régnait à cette époque (Charles Y). Elle présente l’état des connaissances géographiques en France sous ce règne. « Si donc, ajoute M. de Santarem, les prétendues expéditions des Dieppois avaient eu lieu entre 1364 et 1380, cet immense progrès aurait été consigné dans un document contemporain. Or les seuls noms pour l’Afrique, de l’orient à l’occident, sont ceux d’Égypte, Théhaïde, Éthiopie, etc. Nul indice de la côte occidentale d’Afrique. » Rien n’est plus vrai; mais n’oublions pas que les connais-
sances se répandaient alors fort lentement , que les Dieppois gardaient un silence systématique, enfin que d’autres pays étaient découverts, tels que les Açores, le Groënland et l’Islande, qui ne figurent pas non plus sur la mappemonde manuscrite des Chroniques de Saint-Denis.
Mais à quoi bon nous attacher à ces objections? Cherchons sur le sol de l’Afrique, cherchons à Dieppe même des preuves encore existantes des voyages et du séjour de nos compatriotes. Ces preuves abondent, en dépit de l’érudition portugaise. Nous lisons dans une Description des côtes de Guinée , par le médecin nollandais Dapper (Amsterdam, 1686) : «Il y a quelques années que les Hollandais, relevant une batterie qu’on appelle la batterie des Français , parce que, selon l’opinion des gens du pays, les Français en ont été les maîtres avant les Portugais, on trouva gravés sur une pierre les deux premiers chiffres du nombre 1300, mais il fut impossible de distinguer les deux autres. » Le même écrivain rapporte que, visitant la forteresse d’El-Mina, il vit les Hollandais célébrer l’office divin dans une église sur laquelle on apercevait les armes de France à peine effacées. Donc au xvne siècle subsistaient encore sur le sol africain des preuves irrécusables du séjour de nos compatriotes.
Une preuve meilleure encore, c’est que les indigènes avaient retenu une foule de mots français, qu’ils répétaient à tous les Européens, car ils s’obstinaient d’abord à ne voir en eux que des compatriotes de nos Dieppois. Villaut de Bellefond a cité plusieurs de ces noms. Le plus curieux est celui de malaguette , vieux mot du moyen âge qui signifie poivre. « Le peu de langage qu’on peut enten dre est français, écrivait -il. Ils n’appellent pas ce poivre sestos à la portugaise, ni grain à la hollandaise, mais malaguette , et lorsqu’un navire aborde, s’ils en ont, après le salut, ils crient : Malaguette tout plein! qui est le peu de langage qu’ils ont retenu de nous. »
Une troisième preuve est la facilité avec laquelle les indigènes acceptèrent notre domination quand de nouveau, au xvie et au xvne siècle, le pavillon français reparut sur leurs côtes. Opprimés et maltraités par les Portugais et les Hollandais, ils s’étaient pieusement transmis la tradition de nos ancêtres du xive et du xve siècle; or, comme ils avaient établi entre eux et leurs successeurs une comparaison qui n’était pas à
l’avantage de ces derniers, dès que parut de nouveau le drapeau fleurdelisé, ils se jetèrent dans nos bras et renouèrent la chaîne longtemps interrompue des traditions et des souvenirs.
En France, plus encore qu’en Afrique, nous retrouverons la trace des navigateurs du xive siècle. On aura déjà remarqué que les Normands rapportaient beaucoup d’ivoire des côtes d’Afrique. Or, à partir de cette époque, la ville de Dieppe, où tout justement abordaient ces navires chargés d’ivoire, eut comme le monopole de la fabrication des objets en ivoire. Encore aujourd’hui, de toutes les villes de France, elle en fabrique le plus. Sans doute on connaissait l’ivoire en Europe, et même on travaillait cette précieuse denrée avant le xvie siècle, Homère, Platon, Strabon, Pline et d’autres écrivains parlent de l’ivoire, et ce n’était certainement pas sur les côtes de Guinée que les négociants allaient le chercher. On le tirait alors de la côte orientale d’Afrique, de Zanzibar ou de l’Ajan. Au moyen âge, les Arabes qui faisaient ce commerce par la voie de l’Egypte le répandaient ensuite dans tout le bassin de la Méditerranée. Mais, à la fin du xive siècle, cette exploitation prit subitement une grande extension, et, du jour au lendemain, Dieppe devint le centre de la fabrication des objets en ivoire. La raison en est simple : cet ivoire, les marins dieppois allaient le chercher sur les côtes occidentales du continent africain, le rapportaient à Dieppe, et les artistes de cette ville augmentaient sa valeur en le convertissant en cornes ciselées, en trompes, en bracelets, en crucifix ou chapelets. La tradition s’est perpétuée; encore aujourd’hui, les ivoiriers dieppois exécutent les travaux les plus délicats.
Il est fâcheux que les relations authentiques de ces voyages aient disparu. Tous les documents, tous les journaux de bord, qui, d’après un vieil usage, étaient déposés dans les archives de l’Amirauté, à Dieppe, ont été brûlés lors du bombardement de cette ville par les Anglais en 1694. Mais, chaque jour, grâce à l’activité ingénieuse de nos savants, surtout de nos savants provinciaux, l’histoire se modifie et les erreurs se dissipent. Peut-être un manuscrit jusqu’alors oublié surgira-t-il de quelque greffe de campagne, de quelque armoire municipale ou de quelque sacristie, où il dort depuis des siècles.
De tout ceci il résulte, malgré les démentis de M. de Santa* rem, que nos compatriotes les Dieppois ont réellement découvert et en partie colonisé les côtes de Guinée au xive siècle, mais que les guerres malheureuses où fut engagée la France interrompirent ce fructueux commerce et forcèrent les navigateurs à renoncer pour longtemps à de lointains voyages. Nous avions donc le droit, et nous dirons volontiers que le devoir nous était imposé de rendre justice à ces explorateurs méconnus et à ces héros oubliés.
C’était seulement au xvne et au xvme siècle que recommencèrent les expéditions à la côte de Guinée, mais les marins normands n’en eurent plus le monopole, et aucun établissement permanent ne fut fondé. Le principal commerce était celui de la traite des noirs. Il procura d’énormes bénéfices à plusieurs de nos négociants, mais ne fit pas aimer le nom de la France dans ces parages. Au xixe siècle, lorsqu’enfm fut défendu ce honteux trafic, le gouvernement français fut un des premiers à s’opposer à sa continuation, et, pour mieux surveiller les foyers de l’esclavage, il prit la résolution d’occuper quelques points sur la côte de Guinée. 11 espérait que ces comptoirs fortifiés deviendraient peu à peu des stations commerciales, et qu’au marchandage de l’homme se substitueraient des relations plus régulières et plus morales. Ces prévisions ne furent qu’à demi réalisées. La traite a disparu ; mais le commerce n’a pas grandi. Nous devons néanmoins mentionner cette honorable tentative pour restaurer en Guinée les vieilles traditions de la marine dieppoise.
En 1842, la France acheta aux indigènes de la côte des Dents divers territoires où elle fonda des postes : Assinie , sur le bord de la mer, à l’embouchure du fleuve du même nom, occupant l’emplacement d’un fort que la Compagnie des Indes orientales avait bâti en 1700 ; Grand-Bassam , encore sur la côte, à l’ouest d’ Assinie, et Dabou , dans l’intérieur. Le pays était riche et fertile. Les nègres vivaient en bonne intelligence avec nos matelots et nos négociants. Il eût peut-être été facile de remonter le fleuve Assinie, de traverser les monts Kong et de pénétrer dans la vallée du Niger. On pouvait encore essayer de reconnaître la région à peu près inconnue qui s’étend entre l’Assinie et le haut Sénégal. Grand -Rassam commençait à
devenir le grand marché d’Imile de palme de la région, et Assinie celui de la poudre d’or. Il eût été aisé de fixer ce commerce important dans nos deux comptoirs. Il paraît que les nécessités budgétaires nous ont forcé à renoncer à tous ces beaux projets. En 1872, Assinie, Grand-Bassani et Dabou ont été abandonnés, sous réserve expresse de nos droits. Dabou n’existe plus. Grand-Bassam a été livré, en janvier 1874, à la maison Verdier, de La Rochelle, et Assinie, avec son fort et ses vieux canons, à la maison Swanzy de Londres. C’est là pour la France une situation humiliante, dont il faut sortir au plus vite, si nous voulons maintenir notre prestige parmi ces mobiles et impressionnables populations de Guinée.
A la côte des Esclaves nous avons été plus hei reux. L’initiative personnelle a triomphé, quand le gouvernement échouait. Quelques négociants français, et surtout les maisons Régis aîné, Gyprien Fabre et Daumas-Lartigue, de Marseille, ont en effet fondé sur le littoral de véritables principautés. Par des traités en forme avec les chefs indigènes, ces habiles négociants se sont assuré la propriété indéfinie de leurs immeubles et le droit de faire le commerce dans le pays en payant des coutumes fixées à quatre ou cinq pour cent de la valeur des marchandises. Bien que ces factoreries n’aient pas encore d’existence officielle, ce sont de vrais colonies françaises. En 1864, le royaume de Porto Novo a reconnu notre protectorat, et, en 1876, il a recouru à nos bons offices. Ce royaume se compose de la presqu’île de Lagos et de quelques plaines qui s’étendent du lac Denham à la rivière Addo. Il se divise en trois provinces, Porto-Novo, Procrah et Weynieh. Les principaux centres de population sont Porto-Novo, Agerah et Procrah. Les principaux articles d’importation sont le rhum, le genièvre, le tabac, la poudre et les armes; le principal commerce d’exportation est celui de l’huile et des amandes de palme. Les* indigènes, les Djeddis, sont doux et pacifiques. Ils paraissent attachés à la France. Le roi de Dahomey nous a cédé Iiotonou en 1868. Wydah , le principal des ports de la côte, est défendu par un fort et par une garnison aux ordres de la maison Régis. A Porto-Seguro, Pelit-Poppo, Agoué, Abanenqueyn, Grand - Poppo , petites républiques indépendantes du pays des Minas; à Abomey , capitale du Dahomey, et à Godomey nos factoreries
non-seulement se soutiennent, mais encore sont florissantes Les Anglais convoitent ce pays. Ils auraient voulu s’en emparer dès 1870; mais les indigènes ont résisté, car ils leur préfèrent les Français. Eu 1875 ils ont renouvelé leurs tentatives. Grâce à la patriotique énergie et à l’habileté du représentant de la maison Régis, M. le capitaine Cardonnet, ils échouèrent piteusement, mais le danger persiste, et la persévérance anglaise triomphera peut-être de notre indifférence. Le pays, malgré son triste nom, côte des Esclaves, est riche et fertile. On y rencontre le baobab, le fromager, le citronnier, l’oranger, le cocotier, le coton, l’arachide, etc. La campagne est riante, sillonnée par de nombreux ruisseaux. A travers les bosquets de bananiers et d’arbustes, on aperçoit des cases nombreuses. Si L’on s’avance dans l’intérieur du pays , on trouve sur les flancs des montagnes des forêts admirables, dont il serait facile d’exploiter les produits. Les métaux ne manquent pas. Les indigènes sont relativement doux et polis, mais fourbes. Ils comprennent les avantages de la civilisation. Ils achètent avec avidité nos produits. Peut-être avons-nous en ce moment entre les mains l’occasion de fonder un grand établissement. Ce ne sera jamais une colonie européenne , mais un foyer d’influence, à l’exemple du Sénégal, d’où peut rayonner au loin et pénétrer notre domination, même jusque dans l’Afrique centrale. Bien souvent, dans le cours de notre histoire nationale, se sont présentées de semblables occasions; nous les avons presque toujours laissées s’échapper. L’expérience du passé nous apprendra-t-elle à ménager l’avenir? Nous le souhaitons, sans trop oser l’espérer.