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XVI. — Et d'abord, pour les colonies militaires

Conservons avec soin le caractère collectif et hiérarchique de l'armée , son esprit de corps , ses principes (Y honneur, de dévouement , de désintéressement personnel ; mais aussi la noble ambition d'un avancement acquis uniquement par des actes glorieux ou avantageux pour le corps et pour la patrie.

Détruisons , au contraire , l'éloignement habituel et l'ignorance même des soldats ou de leurs chefs pour les travaux productifs, et leur disposition aux actes de pure destruction; combattons Y oisiveté ordinaire des garnisons et les vices qui en sont la suite , surtout 1 \ intempérance , si funeste en Algérie.

Introduisons des habitudes de culture , des procédés (Yliyrjiène, des exercices militaires même , pro-

près particulièrement à l'Algérie , et dont , par conséquent, les germes doivent se trouver chez les indigènes.

Pour atteindre ce triple but, il faut :

1° Que la propriété soit collective , qu'elle soit propriété du corps , qu'elle soit dirigée et administrée hiérarchiquement, conformément aux grades obtenus pour services rendus à l'utilité et à la gloire communes; que la discipline soit aidée par des travaux et ateliers communs , par des corvées et des gardes , en un mot, par un service réparti également sur tous; enfin, par Vuni forme et les armes.

2° Que tout motif de tendance à la propriété individuelle, à l'égoïsme des intérêts particuliers , à l'avancement par la naissance, par la fortune ou même par Y ancienneté, lorsqu'elle est le seul titre, soit combattu et ne trouble pas l'esprit de corps et la discipline , indispensables à la force, à la sécurité des colonies mili^ taires ; que, par conséquent, la gestion de la propriété commune soit l'objet d une éducation, d'un règlement, d'un service, aussi obligatoires que le sont en France Yinstruction, le règlement et le service, pour l'officier et pour le soldat; que tous apprennent à respecter la propriété commune comme une propriété du drapeau, comme le signe de la bravoure et de la force du corps, et qu'ils soient excités ainsi à la cultiver, à l'améliorer, à l'enrichir, et à ne jamais lui causer dommage, en même temps qu'ils y seront encouragés individuelle-

ment par un équitable avancement, récompense de leurs travaux personnels.

3° Enfin, que le casernement, le vêtement, la nourriture, les travaux, le service, soient conçus et réglés en vue du sol et du climat nouveaux où les Européens doivent vivre, où ils doivent être aussi bien cultivateurs que militaires; et , par conséquent , qu'on en prenne l'inspiration dans l'observation attentive des habitudes arabes sous tous ces rapports ; que l'étude de la langue arabe soit encouragée par un avancement promis depuis longtemps , et qui n'a pas encore été accordé , parce qu'il est, en effet, difficile dans l'armée combattante , qui n'y voit pas un titre suffisant à l'assimilation avec les actes de guerre ; mais la légitimité de cet avancement sera bien promptement sentie par des colonies, dont le principal intérêt consistera dans des relations tY échange et de bon voisinage avec les tribus voisines. — Que la sobriété des Arabes serve de leçon et d'exemple.

En d'autres termes, il s'agit de conserver à l'armée colonisatrice les vertus que notre organisation militaire encourage déjà ; de combattre en elle d'autres dispositions , propres à l'homme sans doute , mais qu'on a jugées impropres, de tout temps, aux corps militaires; enfin, d'introduire dans cette portion de l'armée française deux choses nouvelles pour notre armée et pour des Français, le travail agricole et ce travail en Algérie. — Ce sont principalement ces deux points nou-

veaux qui devront être sans cesse présents aux chefs des colonies militaires.

Mais renfermons-nous dans la constitution de la propriété àv ces colonies, et, pour cela, nous n'avons plus qu'à justifier ce que nous venons de dire sur ce qu'il faut conserver ou détruire.

Conserver au territoire de la colonie militaire le caractère collectif, serait-ce seulement affecter à un bataillon cet emplacement, comme on lui affecte une caserne , une place d'exercice , un polygone ? — Telle n'est pas du tout ma pensée. Une caserne et une place d'armes sont des lieux qui ne produisent rien, et l'emploi de ces lieux est ce que les économistes appellent un emploi improductif , quoiqu'il ait pour résultat de produire très -réellement des soldats; cela signifie du moins qu'ils ne produisent pas plus de richesse vendable, échangeable, que n'en produisent les écoles, les églises, les hôpitaux; or, tous ces établissements sont, moralement, humainement, très-productifs. Le territoire de la colonie sera, en outre, matériellement productif.

Le produit du travail du bataillon devrait être distribué, après réserve des semences et de l'entretien des instruments de travail, en trois parts égales :

La première, affectée à l'amortissement des premiers frais d'établissement, et en partie aux travaux d'utilité publique.

La seconde , venant en déduction de la somme annuellement consacrée à l'entretien du bataillon.

La troisième , divisée en deux parts égales , l'une consacrée à la retraite des soldats colons, l'autre pour haute-paie, ou supplément de solde, distribué dans des proportions déterminées, aux soldats, aux sous-officiers et aux officiers , et pour primes décernées aux soldats et sous-officiers, par le corps d'officiers présidé par leur chef, directeur de la colonie.

Ces détails touchent à l'organisation intérieure des colonies, et ce n'est pas encore le moment de nous en occuper ; j'ai voulu seulement établir, par cet exemple, ce que j'entendais par cette propriété collective du bataillon , et montrer en même temps le côté de la question qui tient à l'intérêt personnel , non pas de la propriété privée , mais de la jouissance individuelle.

Il ne faut pas se le dissimuler, nous ne fonderons pas des colonies, même des colonies militaires , uniquement avec la rétribution habituelle du militaire , avec les honneurs et la gloire ; non-seulement nos efforts seraient vains, mais ils produiraient un effet désastreux qui n'est déjà que trop sensible en Algérie : Y avancement qui donne les honneurs, mais aussi V argent, deviendrait une passion effrénée, insatiable, si l'intérêt personnel, sentiment fort légitime, ne trouvait pas en Algérie une juste compensation des fatigues , des privations , des dangers de tous genres auxquels sont exposés les Européens ; et cette passion , qui est d'ailleurs étrangère à l'immense majorité des soldats, leur

est souvent bien funeste, et funeste à la France , quand elle s'empare de leurs officiers.

Ce n'est donc pas le désir de la richesse personnelle que nous avons à combattre en Algérie, Dieu nous en garde ! pourvu que cette richesse soit le prix du travail; car elle est alors un des plus puissants excitants du travail et même de la moralité , malgré les écarts auxquels conduit le désir excessif 'de la posséder. Nous voudrions surtout que le soldat, qui est généralement propre au travail agricole , pût avoir en Algérie l'ambition et r espoir au moins de s'enrichir par son travail, puisque, par sa bravoure , il n'a généralement d' autre avenir heureux que le retour au village, sain et sauf , mais avec quatre années d'Algérie qui l'ont vieilli de dix ans et lui ont fait oublier son état. — Ce qui est à craindre, c'est la propriété personnelle du sol et des instruments de travail , car la propriété individuelle donne droit à celui qui la possède d'en user et d'en abuser; c'est le mot, et il est vrai.

Je pense que ceci paraîtra évident pour des colonies militaires, et que personne ne songe à donner à chaque soldat colon, en toute propriété, une parcelle du territoire colonial ; mais comme ce sera moins évident et plus contesté pour des colonies civiles, nous y reviendrons tout-à-1'heure , en nous occupant de celles-ci, et de T importance que doit y jouer le principe de propriété collective; toutefois, disons-le dès à présent, la première conséquence qui découlerait d'une semblable

constitution de la propriété, dans les colonies militaires, c'est qu'elle se prêterait peu à la petite culture , et qu'elle conviendrait uniquement à la grande. Or, nous verrons, lorsque nous traiterons des lieux que doivent occuper les colonies militaires, nous verrons que, dans ces lieux et pour les besoins de ces colonies, la grande culture est nécessaire et seule praticable, économiquement et politiquement.

Une autre conséquence aussi immédiate , c'est que les travaux de défense , de conservation , ceux d irrigation et de communication, pourraient bien rencontrer quelquefois une mollesse générale , dépendant presque toujours de la mollesse du chef (comme cela arrive pour la guerre , dans un même régiment qui brille ou s'éclipse, selon la valeur de son colonel, ou bien entre divers régiments inégalement célèbres, quoique la composition des soldats soit dans tous la même) ; mais ces travaux d'intérêt commun ne rencontreraient jamais les mille obstacles que les petits intérêts individuels opposent inévitablement à l'intérêt général, lorqu'ils ont un droit absolu, lorsque chacun d'eux est, selon l'expression de M. Cousin, une liberté, lorsque leur titre de propriété ne prouve d'ailleurs , par lui-même, aucune valeur réelle de capacité, de moralité, de sociabilité.

Enfin, une troisième conséquence, c'est l'économie et l'aisance de la vie collective, comparée à la vie individuelle, et l'avantage d'une nombreuse et prompte réunion d'efforts, dans un pays et pour des travaux

agricoles qui exigent, à l'égard des hommes et à l'égard de la nature , ces deux conditions , nombre et rapidité.

Je le répète , je n'ai en vue pour le moment que la constitution de la propriété dans les colonies militaires; ce sujet soulève naturellement toutes les autres questions d'organisation de ces colonies : j'en ai indiqué ici quelques unes, mais on aurait tort d'y chercher celles qui feront l'objet de la deuxième partie, qui a pour but, directement, l'organisation des colonies.

XVII. — Appliquons maintenant les trois règles générales à la constitution de la propriété dans les colonies civiles.

Ici, je renverserai l'ordre dans lequel j'ai présenté les trois règles pour les colonies militaires , où , selon moi, il y avait beaucoup à conserver , peu à détruire et fort peu à innover, du moins quant à la constitution de la propriété. Dans les colonies civiles, au contraire , je crois qu'il y a considérablement à innover, beaucoup à détruire et fort peu à conserver.

Mais remarquons, ainsi que je l'ai déjà dit, que l'innovation ne doit avoir lieu, pour les Européens, que si le principe qu'on veut introduire parmi eux n'est pas contraire au contact ou à l'association avec les indigènes, ou même s'il est déjà régnant chez les indigènes, ou bien si ce principe existe déjà en France. Je crois, dans ce que je vais dire, satisfaire à toutes ces conditions.

Ce qu'il faut introduire dans nos villages coloniaux, c'est une chose qui n'est pas , il est vrai , dominante dans nos villages de France, quoiqu'elle y existe ; on la rencontre d'ailleurs souvent dans l'industrie française : et cette chose ne blesse les Arabes en aucune

façon, car elle est générale chez eux : c'est la propriété collective de la terre.

Ce qu'il faut détruire , au moins dans son absolutisme , et réduire à des limites infranchissables, c'est la propriété individuelle de la terre.

Ce qu'il faut conserver, c'est l'élément d'activité et d'attachement au pays, que donne la libre disposition de la maison bâtie et du jardin * planté par le colon, sauf cependant quelques limites, imposées par l'intérêt général , à cette disposition individuelle qui n'est pas absolue, même en France.

La propriété collective existe déjà en France, viensje de dire, peu pour l'agriculture* mais beaucoup ailleurs ; en effet, j'ai déjà rappelé que pour les défrichements, les semis de landes, les exploitations de forêts et de mines, les canaux d'irrigation et de communication, les routes et les ponts2, la terre est possédée col-

1 « Tn xn tabulis legum nostrarum nusquam nominatur villa, semper in significatione eâ hortus : in horto vere hœredium. » Pline, Jardins.

2 Je rappelle fréquemment ces diverses entreprises, parce que

— - 1G0 — lectivement par des associations, et que, dans l'industrie manufacturière et commerciale, le nombre de ces associations possédant une propriété foncière commune, était très-considérable; et enfin j'ai parlé des biens communaux.

La chose ne serait donc pas, à beaucoup près, neuve pour nous, le germe a déjà de vigoureuses racines dans la terre de France, et il lève haut la tête ; elle le serait encore moins pour les indigènes. Toutefois , je conçois qu'au premier aspect on soit surpris de la proposition de ce mode de propriété, pour la fondation des villages coloniaux de l'Algérie , et ce qui me le fait croire et redouter, c'est que les personnes qui ont parlé ou écrit sur la colonisation , ont toutes proposé simplement de petites concessions de quelques hectares, à des individus ramassés au hasard, concessions à perpétuité, incommutables , libres , comme le sont nos propriétés en France ; ce qui me le fait craindre par-dessus tout, c'est que de pareilles concessions sont déjà faites, et que des villages , fort heureusement peu nombreux et près de la capitale, sont fondés sur ce principe de liberté, de divisibilité, de mobilité, que je crois tout-à-fait incompatible avec Y ordre, Y union, la constance que nous devons avoir en Algérie, et qui sont nécessaires partout pour fonder.

ce sont précisément celles que réclame l'état de l'Algérie, et, en général , toute fondation coloniale.

XVIII. — M. Dureau de la Malle , dans un ouvrage où je regrette vivement de n'avoir pas trouvé un chapitre spécial sur l'organisation des colonies romaines , mais qui est rempli de recherches précieuses sur l'économie politique des Romains, dit, en parlant du cadastre1 :

« Niebuhr pense qu'avec un cadastre et des règlements semblables , la faculté de vendre des morceaux dune mesure arbitraire était interdite. Ce mode de vente auquel nous sommes habitués , eut , dit-il , fait échouer tout l'art et toute l'habileté que les agrimensores apportaient dans l'arpentage et dans la détermination de l'étendue et des limites primitives. D'après le savant allemand, les partages et les ventes , lorsque le fonds n'était pas aliéné en entier, avaient toujours lieu sur le pied duodécimal , et c'est ce qui explique pourquoi, dans le Digeste , il est si souvent parlé de plusieurs propriétaires du même fundus. Nous n'oserions affirmer que, dans les fractions du fundus, on ait toujours observé la proportion duodécimale .... Mais

• Écon. pol. des Rom., t. i, p. 181. Il est intéressant de lire, dans cet ouvrage, les détails des soins prodigieux que les Romains apportaient dans l'opération complète du cadastre; c'était sur cette base que reposait toute l'administration romaine. Le cadastre était la base, et le cens était l'édifice hors de terre , reposant sur cette base. En Algérie , le cadastre est imperceptible et le cens n'existe pas.

je n'hésite pas à admettre avec Niebuhr qu'un fundus, assigné par l'État ou possédé par un particulier , était considéré comme une ferme close, comme un tout dans des limites invariables. »

M. le Maréchal duc de Raguse, traitant un sujet qui a un rapport plus direct avec celui qui nous occupe, s'exprime ainsi sur la propriété dans les colonies militaires d'Autriche l .

« Les familles sont nombreuses et possèdent collectivement ; les individus ne possèdent pas, tout est commun entre eux. Une famille se- compose de plusieurs ménages , et s'élève quelquefois au-delà de soixante individus2. »

M. Michel Chevalier, dans ses lettres sur l'Allemagne, écrit :

« En Bohême, la pensée dominante de l'autorité est d'améliorer la condition des paysans, qui, il y a un demi-siècle, était misérable.... Dans le but de fonder cette classe de propriétaires fonciers possédant une suffisante indépendance vis-à-vis des seigneurs, on a interdit à ceux-ci la faculté Racheter les terres des paysans ; mais l'on ne s'est pas borné là. Il était probable que les paysans voudraient diviser indéfiniment

1 Voyage, tom. i, p. 84.

2 C'est à peu près la force habituelle d'un douar de tribu arabe; nous verrons, plus tard , que c'est aussi celle qui convient à nos fundi ou fermes , dans nos colonies civiles.

leurs terres entre leurs enfants. Ainsi , le sol eût été morcelé , réduit en poudre ; la population des campagnes, condamnée à végéter comme les Irlandais sur un sol en lambeaux, fût restée à la merci des nobles. Il fallait donc arrêter le morcellement du territoire audelà d'un certain point , et c'est le parti que Ton a pris. Toute propriété dont la contenance n'est que de quarante metzen (sept hectares et demi) est indivisible même par héritage ; cela ne veut pas dire que le père soit forcé de la léguer à un seul de ses enfants au détriment des autres ; cette restriction, relative à X exploitation , n'a aucun rapport avec le partage de la fortune paternelle. »

Je cite ces trois exemples, non pour prouver que des obstacles à la liberté individuelle ont été ou sont encore jugés utiles, dans des temps ou des lieux différents de ceux où nous sommes; ceci n'a pas besoin de preuves, personne n'en doute en France , puisque notre révolution a été faite, en grande partie, pour détruire ceux de ces obstacles qui existaient dans l'ancienne constitution française, et puisque, jamais et nulle part, chez aucun peuple passé ou présent, la propriété individuelle de la terre n'a été aussi libre qu'elle l'est en France , où elle trouve pourtant encore d'assez grands obstacles, sinon à sa divisibilité, au moins à sa mobilité et même à la libre disposition par testament. Mais j'ai cité ces trois faits, parce qu'ils complètent, avec ce que j'ai déjà dit sur notre propriété mixte , tout ce que je dois

appliquer à la constitution de la propriété foncière dans les colonies civiles de l'Algérie.

Un arrondissement colonial doit être une association, ayant pour but l'exploitation du territoire ; c'est une tribu européenne, analogue, sous ce rapport, à la société anonyme d'Arcachon, près de La Teste.

Cette association se composerait (selon la disposition des lieux et la nature des cultures, et en raison des conditions de sécurité et de salubrité) de villages et de fermes, ou de villages seulement, ou de fermes seulement.

Les villages seraient, dans la grande association de l'arrondissement, une association spéciale de fermes, réunies dans une même enceinte, fermes dont le territoire propre serait parfaitement délimité.

La ferme, élément de la commune, qui elle-même est l'élément de Y arrondissement, serait encore une association de familles, un fundus, un douar, et son territoire , cadastré et limité , serait commun quant à la culture , sauf celui consacré à chaque famille pour son jardin, dont elle aurait seule le soin , la jouissance , et même, à certaines conditions d'ordre public, la propriété.

En d'autres termes , pas de familles et de maisons isolées ;

Pas de propriété individuelle du sol propre à la culture commune.

Culture commune , obligatoire pour tous , des terres de la ferme , par les familles qui la composent.

Jouissance individuelle des jardins et des habitations des familles.

Liberté de vendre et transmettre les maisons et les jardins , sauf adoption par l'autorité publique de l'acquéreur ou successeur, comme membre de la ferme.

Faculté laissée à l'association d'aliéner de nouveaux jardins et emplacements d'habitation, situés dans un territoire destiné à cet usage , dans le cas d'accroissement de population, soit directement dans le sein des familles , soit par l'adjonction de nouvelles familles , jugées nécessaires ou utiles, ou même agréables à la commune.

Ainsi, le territoire agricole de l'arrondissement, du village, de la ferme, remplirait la condition du fundns romain ; il serait un tout dans des limites invariables, posées par l'État, et ne pouvant être modifiées que par lui.

Comme dans les colonies militaires d'Autriche, l'élément social serait une association de familles, semblable au douar, et cet élément ne serait pas Y individu, comme en France.

Et, de même qu'en Bohême, la part de liberté serait faite à la faculté de vendre et transmettre, tout en limitant l'étendue de la propriété individuelle et empêchant la divisibilité de la terre.

Enfin, comme dans les sociétés anonymes de France, la propriété aurait le caractère foncier quant au fond , et mobilier quant au titre; elle serait aérée et admi-

nistrée par des intéressés dans l'association , sous la surveillance des délégués de l'autorité publique, et conformément à des statuts autorisés par le Gouvernement , acceptés par les intéressés et publiés officiellement.

Lors donc que des colons se présentent ou que le Gouvernement les appelle, la première chose n'est pas de leur distribuer individuellement des terres, comme on le fait aujourd'hui ; c'est de les former en société , de fixer les bases de leur association , de déterminer le nombre convenable de familles pour telle localité, l'étendue du territoire qu'elles occuperont , la forme de leurs villages et de leurs fermes, leur mode d'organisation et leur règlement de travail ; en un mot , de les constituer en corps et de composer leur personnel administratif. Et j'entends ce mot comme il est compris dans les sociétés anonymes, et non pas comme s'il n'était question, ainsi que cela se passe dans Y administration civile , que des registres de l'état civil et de ceux du percepteur d'impôt.

Nous agissons à peu près d'une manière inverse ; nous n'établissons jusqu'à présent, en Algérie, que des individus pris au hasard, n'ayant aucun lien entre eux; et lorsque nous leur avons donné des terres, un maire, des gendarmes et même un percepteur, et quelquefois un curé , nous croyons avoir fondé un village colonial! Il faut avouer que ce serait jouer de bonheur, si le percepteur était satisfait de Y impôt, le gendarme de la

police, le maire de Y ordre, et le curé de la moralité, dans de pareils villages.

Et surtout, quel miracle ! si de semblables agglomérations d'individus avaient la moindre force collective pour résister aux Arabes, ou pour combattre avec succès les puissantes exigences du sol et du climat ! La plus faible tribu arabe dépouillerait facilement le plus gros, je ne peux pas dire le plus fort de ces villages ; quelques maraudeurs suffiraient pour mettre sur pied, nuit et jour, tous ces petits bourgeois campagnards , gardant chacun son lopin de terre et sa gerbe de blé. .

En Algérie, les grands travaux de la terre, labours , semailles , moissons , doivent se faire à peu près deux fois plus vite qu'en France; le climat l'exige. C'est pourquoi, à ces époques, les luttes entre les tribus cessaient, les caravanes n'avaient pas lieu, les villes se dépeuplaient, et enfin tous les bras se mettaient à l'œuvre agricole. Dans ces moments , les soins des troupeaux étaient même un peu négligés , et souvent la grande culture exigeait un déplacement de toute la tribu qui n'était pas favorable à la pâture. Réciproquement, chez les tribus où l'éducation des bestiaux était dominante , la culture de la terre était souvent sacrifiée aux exigences du pâturage. Comment concevoir un moyen de remplir ces conditions obligées de culture, avec la propriété individuelle , avec ce mode soi-disant d'association, où les associés disent : Chacun pour soi?

Nous qui habitons un climat fort doux et très-patient,

une bonne terre qui n'a pas une vigueur excessive , mais qui se prête à des milliers de cultures diverses, et qui d'ailleurs est préparée, éduquée, disciplinée par un travail possible toute l'année , et pratiqué , sinon avec art, du moins avec persévérance , depuis des siècles , une terre bien arrosée, saine, décorée par la main de l'homme beaucoup plus que par celle de la nature; nous qui n'avons pas, aux portes de nos villages, des tribus ennemies, et dans nos buissons des maraudeurs incendiaires et coupeurs de tête, nous pouvons, sans incon- . vénient trop grave , laisser à Y individu le soin de se battre avec la pacifique nature, et au garde-champêtre le soin de protéger les moissons ; nous pouvons, le jour, affronter le soleil et les hommes , et la nuit reposer notre tête sur le chevet sans songer au yatagan. — Il n'en est pas de même en Algérie.

Ici surtout, puisque nous nous occupons de colonies civiles , par conséquent de réunions d'hommes ou plutôt de familles qui recherchent avant tout le plus de sécurité et la culture la plus productive, qui sont nécessairement pacifiques et intéressés, cherchons, encore plus que pour les colonies militaires , composées au contraire d'hommes habitués au combat, élevés au dévouement, et qui se livrent au travail agricole plutôt par devoir que par goût et intérêt, cherchons, dis-je, le moyen d'organiser ces familles pacifiques et intéressées, aussi sûrement et aussi productivement que le permettent la nature des lieux et le caractère des indigènes.

Et d'ailleurs, faisons remarquer un fait , auquel on n'attache pas en général assez d'importance. Si la nature du sol , du climat et de la population de l'Algérie s'oppose à la propriété individuelle, j'ajoute que la population européenne qui s'y est déjà portée et qui s'y portera , pour y cultiver le sol , n'a pas besoin de ce mode d'appropriation et n'y songe même pas.

Ceci paraîtra faux sans doute , et l'on opposera facilement à mon affirmation le désir très-connu de MM. les colons d'Alger et de Bône, qui tiennent beaucoup à la propriété individuelle de leur terre. Aussi n'ai-je pas parlé de ces messieurs, j'ai parlé de la population qui vient pour cultiver. Or, ces messieurs ne cultivent pas ; tous ont fait venir ou voulaient faire venir des familles européennes qui auraient cultivé leurs propriétés , mais qui n'auraient pas du tout été propriétaires de ce qu'elles auraient cultivé. Les colons d'Alger pensaient donc eux-mêmes, et ils pensent encore, qu'il est possible de trouver de ces familles de vrais cultivateurs, non propriétaires, qui peupleraient les campagnes de l'Algérie. Je ne dis pas autre chose ; j'ajoute seulement que, si c'est possible, c'est aussi nécessaire , c'est le seul moyen de coloniser. Les colons d'Alger croient que la propriété individuelle de la terre est une excellente chose, pour ceux qui ne cultivent pas la terre et qui en touchent le fermage; mais que le vrai cultivateur peut s'en passer. La première partie de cette croyance est naïve, la seconde est vraie,

de toute vérité ; oui, même à Alger, aujourd'hui , le vrai cultivateur (il y en a peu) n'est pas propriétaire.

Quel est donc le changement que je propose d'apporter au mode d'appropriation pratiqué jusqu'ici ? C'est uniquement la transformation de la propriété civile individuelle en propriété commerciale collective; c'est la distinction entre le droit par le titre et le droit sur le fond. Je ne crois ni utile, ni juste de déposséder, de ruiner qui que ce soit; mais je crois juste et utile de soumettre à une forme collective, sociale, des intérêts individuels qui ont déjà ressenti eux-mêmes, et ont fait ressentir à la France, d'une terrible façon, les dangers de leur isolement.

Mais, dira-t-on peut-être, la propriété de la Rassauta était une société en commandite , dont le prince de Mir était gérant ; elle n'a pourtant pas prospéré. — D'abord , aucune propriété n'a prospéré en Algérie , il n'est donc pas surprenant que celle de la Rassauta n'ait pas prospéré non plus ; ensuite, la concession avait été faite non à une société, mais à un seul concessionnaire personnellement nommé; et d'ailleurs, cette propriété avait , comme toutes les propriétés de la Mitidja , le malheur d'être isolée, de n'être reliée par aucun système colonial à d'autres propriétés , d'être dirigée par un homme qui serait, je le crois, beaucoup plus propre au gouvernement politique de colonies européennes ou même de tribus indigènes, qu'à la direction économique d'un grand travail agricole. En outre, cette vaste

exploitation était entreprise avec un capital insuffisant, sans règlement d'administration, sans surveillance directe du Gouvernement. Tout cela n'aurait pas eu lieu si, la société étant anonyme, comme je le propose , le Gouvernement avait examiné et approuvé ses statuts, et veillé à leur exécution. Enfin, et ceci est le point capital , les employés de cette association , c'està-dire les fermiers, n'étaient pas intéressés au succès et à la durée de l'entreprise ; tandis qu'ils le seraient si , comme je le propose encore , le cultivateur était propriétaire du titre représentatif de la valeur éventuelle du fonds de terre cultivé par lui, et s'il était propriétaire incommutable de la maison bâtie et du jardin planté par lui.

Cette dernière condition, relative au cultivateur, exige un développement.

La base de l'organisation financière de la société serait celle-ci :

Création d'actions représentatives de la valeur foncière ;

Création d'actions représentatives de la valeur mobilière.

Les premières, égales en nombre à celui des fermes, et divisibles par coupons pour chaque famille composant la ferme (deux coupons affectés au chef de ferme), et donnant pour jouissance une part correspondante dans les produits du travail de la ferme, déduction (ai te des frais généraux.

Les secondes , représentant le capital versé sur la terre par la société, pour les premiers frais d'établissement, d'assainissement , de défrichement et de mobilier agricole ; celles-ci, portant intérêt prélevé sur les bénéfices généraux de l'association, seraient remboursées successivement et par tirage, et au prix de fondation, d'une part, au moyen du prix des ventes faites par la société, du sol des jardins et des maisons ; de l'autre , par un amortissement pris sur les bénéfices généraux , dès que ceux-ci permettraient d'allouer aux actions mobilières un intérêt de cinq pour cent, le surplus étant partagé également avec cet amortissement.

Les frais généraux de chaque ferme comprendraient donc, outre les dépenses de culture de la ferme, une part due à la caisse générale de l'association, pour faire face, 1° aux dépenses d'utilité générale ; 2° à Y intérêt , et , dans certains cas , à \ amortissement des actions mobilières ; 3° enfin à X impôt prélevé par l'État , impôt qui serait proportionnel aux progrès de la colonie.

Les recettes générales comprendraient, outre les fruits du travail , le produit des lots de terre , vendus , pour jardins ou maisons, à des cultivateurs ou des artisans qui viendraient se fixer sur le territoire de la société.

Rien de tout ceci ne paraîtrait impraticable en France, où il existe même des sociétés fondées à peu près sur ces bases ; mais est-ce possible en Algérie ? Trouverat-on des capitalistes qui consentent à courir de pareilles

chances , dans un tel pays ? — C'est ce que nous examinerons dans les chapitres suivants, lorsque nous traiterons directement de l'organisation des colonies.

XIX. — - J'ai promis de revenir sur les modifications à introduire dans la constitution de la propriété des tribus indigènes, quand j'aurais parlé de celle des colonies civiles et militaires ; reprenons donc ce sujet.

Nous verrons plus tard que l'Algérie peut être divisée en deux zones distinctes, et nous justifierons cette division par les différences de race, de sol, de coutumes, de mœurs , et par les considérations politiques que fournit l'histoire. En ce moment, supposons admise cette division en une zone intérieure, généralement composée d'Arabes belliqueux, nomades, pasteurs surtout, et peu agriculteurs, et vivant sous la tente; et en une zone littorale, généralement composée de Kàbiles, pasteurs et agriculteurs, industrieux même et commerçants , vivant dans des chaumières et formant des villages et quelques villes.

On conçoit qu'il nous serait difficile de détruire ce que nous jugerions mauvais dans les coutumes des tribus de la zone intérieure, et que c'est une nécessité pour nous de conserver provisoirement leur constitution actuelle. Mais si nous voulons y introduire quelque chose de nouveau, n'oublions pas qu'il faut, pour cela, que cette création ne blesse point leurs idées, qu'elle y soit même conforme, et surtout qu'elle soit favorable à leur intérêt.

Ce serait donc folie que de chercher à porter atteinte au caractère collectif de la propriété dans ces tribus ; et, si nous voulions introduire la possession (je ne dis pas la propriété ) individuelle, prenons garde de nuire à Y unité de la tribu , et cherchons si certaine possession de ce genre ne serait pas de nature à intéresser les Cheiks, les principaux chefs de famille, la tribu entière à la stabilité.

Voilà pourquoi la seule chose neuve qu'il y ait à faire dans ces tribus, me paraît être ce que j'ai dit : bâtir le manoir du Cheik , la mosquée , le tribunal du cadi et la fontaine; faire planter des jardins.

Toutefois , notre prétention à gouverner les Arabes nous oblige et nous permet de conserver et de détruire beaucoup de choses qu'ils auraient désiré que le gouvernement turc conservât ou détruisît ; ce que celui-ci n'a jamais voulu ou su faire.

Il faut conserver, garantir leur richesse et leur vie ; il faut détruire et combattre les motifs de lutte entre les tribus; or, l'administration des Turcs les dépouillait, et la politique des Turcs était fondée sur le principe : diviser pour régner, dont il est facile de faire ressortir l'absurdité, en donnant au mot régner sa véritable acception française, puisqu'alors ce principe se traduirait ainsi : diviser pour associer. Néanmoins, ne faisons pas les Turcs plus ignorants en politique qu'ils ne le sont ; ce n'est pas de ce côté qu'ils pèchent. Exciter la division est un principe propre à tenir dans la soumission et à

exploiter facilement des esclaves; les Turcs, qui voulaient que leurs sujets fussent des esclaves ou tout au moins des serfs, faisaient donc preuve d'intelligence en le mettant en pratique. Pour nous, qui ne voulons plus d'esclaves, de serfs, et pour ainsi dire plus de sujets, la position est différente ; or, si ce n'est pas, à beaucoup près , la mission principale d'un gouvernement français de semer et d'exciter la division, mais au contraire de la prévenir et de la réprimer, il sera bon cependant que nous sachions profiter de celle qui existe entre les races et les tribus de l'Algérie, pour entretenir une émulation, une rivalité, un contrôle réciproque, qui, contenus dans de justes limites, seront même utiles au progrès de l'harmonie sociale. Nous aurons plusieurs occasions de signaler ce principe comme très-légitimement applicable aux rivalités naturelles et anciennes des diverses classes de la population indigène.

Donnons protection et sécurité aux tribus amies, et opposons-nous aux luttes qu'elles se font entre elles, et qui les ruinent et les déciment. Ce doit être le principal but des colonies militaires, dont le but secondaire serait de soumettre par la force les tribus qui nous sont hostiles. Jusqu'à présent, nous n'avons songé à atteindre que ce second but, et nous avons complètement négligé l'autre; c'était le moyen de n'en atteindre aucun.

Lorsque nous nous occuperons de l'organisation des colonies militaires et de leurs rapports avec les tribus

de l'intérieur, nous aurons lieu d'indiquer comment cette protection doit être organisée ; mais dès à présent nous devons dire que l'un des principaux motifs de lutte entre les tribus étant l'imparfaite délimitation de leur territoire , on préviendrait ces petites guerres civiles, en régularisant ces limites d'une manière officielle et bien claire, en les faisant respecter avec grande sévérité, en profitant avec art des limites naturelles , enfin, en plaçant nos propres colonies entre les tribus, ou du moins de manière à dominer ces larges territoires neutres qui forment leurs limites aujourd'hui, et qui sont par conséquent incultes et leur servent de champ de bataille ' . Telle est la plus grande modification à introduire dans le régime de la propriété des tribus de ^intérieur.

Les tribus du littoral permettent et exigent des modifications plus profondes au droit de la propriété musulmane. J'ai déjà dit qu'en fait l'organisation de la propriété chez les Kabiles , qui sont sédentaires , villageois même , industrieux , se rapprochait de la coutume des villes , et que Y usage consacrait souvent la

i Dans la plaine de Sétif , dans la Medjana et dans l'Est de la province de Constantine, il y a des espaces de trois lieues de large entre des tribus qui n'oseraient, ni l'une ni l'autre, y faire paître un mouton , et dans lesquels un troupeau qui s'y aventurerait serait inévitablement volé par la tribu voisine; et, de là, la guerre.

location , la transmission par héritage , et quelquefois la vente de la propriété foncière ; mais dans cette zone, et généralement dans les plaines et vallées qui aboutissent à la mer, par conséquent dans les lieux que nous occupons principalement, se trouvent, en général, des tribus arabes, assez faibles relativement aux tribus de la zone intérieure, peu belliqueuses, habituées de longue main à la soumission, parce que leur territoire ouvert les laissait à la merci des Turcs; ces tribus nous sont soumises par la même raison ; ce sont celles que déjà nous gouvernons, ou du moins celles qui nous payent un léger impôt, nous fournissent nos troupes indigènes et alimentent nos marchés. Ce sont donc ces tribus que nous devons organiser, que nous pouvons le plus facilement modifier , qui en ont même un besoin pressant, dans leur propre intérêt, et pour leur défense contre les tribus arabes de l'intérieur et contre les Kabiles du littoral , qui , de tout temps , les ont pillées.

Or, ces tribus vivent, comme les Arabes de la zone intérieure, sous la tente; chez elles la propriété est collective; plusieurs de leurs douars, autrefois, cultivaient comme quinteniers1 les biens meiks, des citadins et les terres du beylik ; mais, dans le sein de la tribu, la propriété individuelle était ignorée. Ces tribus

Fermier au cinquième, comme le métayer l'est à la moitié.

avaient très-peu de jardins et de plantations, ne cultivaient que des céréales, et ne possédaient pas de grands troupeaux qui auraient tenté la cupidité de leurs voisins Kabiles ou Arabes , bien plus riches qu'elles sous ce rapport.

Evidemment, dans ces lieux, une pareille manière de vivre était bien plutôt la conséquence de l'état politique du pays que de la nature du sol et même du caractère des habitants. Remarquons, en effet, que ces tribus occupent des contrées, qui, dans tous les temps, sous les Carthaginois, sous les Romains, sous les Turcs, ont été les grandes routes de l'Algérie. Sans prétendre que leurs ancêtres aient été jadis les riches bourgeois de ces villes romaines, dont on rencontre partout les traces, on doit penser, en voyant ces nombreuses ruines , que le sol et le climat n'exigent pas impérieusement la tente et le douar de vingt à trente tentes, et que ces plaines , dépouillées et desséchées aujourd'hui , ont dû et peuvent encore être plantées et arrosées. Et si l'on songe aussi que les Turcs, les Arabes et les Kabiles prennent tout ce qu'ils peuvent prendre, et détruisent tout ce qu'ils touchent , on s'expliquera facilement comment ces grandes routes sont aujourd'hui dans un tel état de nudité et de misère; mais on ne désespérera pas de l'avenir.

Ces tribus arabes , pacifiques , soumises, formeront villages quand nous voudrons, et je dirais presque où nous voudrons ; mais évidemment il faudra les y aider.

L'un de ces Arabes , devant qui je m'étonnais de ce qu'il n'habitait pas , avec son douar, des maisons que, sous le règne très-exceptionnel de Salah , Bey de Constantine, un de ses pères avait fait construire , me répondit : Il en a trop coûté à mon père de les habiter ; il a voulu les défendre, il y a été tué ; s'il était parti à cheval, avec ses troupeaux chargés de ses tentes et de ses richesses , mieux eût valu pour lui. — Ces tribus , plus sages que nous dans la Mitidja , ne bâtiront pas , ne planteront pas, tant qu'elles ne seront pas sûres d'être protégées ; c'est sous ce rapport, je le répète, que nous devons les aider à former des villages.

Chez elles , ne craignons pas d'introduire le besoin de la possession individuelle , par la disposition libre des jardins et habitations , et par la jouissance assurée des terres cultivées, plantées , jouissance qui est aujourd'hui à la merci du Cheik ; combattons et limitons avec soin , dans ces tribus , l'autocratie administrative et judiciaire du Cheik , elle est trop spoliatrice ; mais conservons son autorité politique et de police, qui est généralement protectrice et patriarchale. Conservons aussi , du caractère collectif de la propriété , ce qui ne s'oppose pas à un partage égal entre la grande et la petite culture, et à l'indépendance de famille. Le douar donne bien cette indépendance , mais elle serait perdue dans un village où plusieurs douars seraient réunis , si l'autorité du Cheik devenait immédiate sans être tempérée , s'il

était distributeur absolu de la terre, seul percepteur de l'impôt et juge unique ; qu'il soit très-puissant comme directeur du travail , comme régulateur de Y ordre , c'est assez ; enfin, donnons à la possession de la terre et à la jouissance de ses fruits , des garanties individuelles, et au travail une grande puissance collective.

Ces tribus indigènes sont celles qui se rapprocheront le plus facilement de notre civilisation, et ce sont elles qui avoisineront de plus près nos colonies civiles ; ces dernières doivent donc être les modèles que nous chercherons à leur faire imiter ; de même (ceci est difficile à dire , mais cela est vrai) , de même que la tribu arabe de l'intérieur est , sous bien des rapports , le modèle que nos colonies militaires devront s'efforcer de surpasser. Vienne le jour où une colonie militaire française surpassera en nombreux troupeaux la tribu des Harakta ou celle des Abd-el-Nour, en riches moissons les Hachem , en tempérance une tribu quelconque, en promptitude à la guerre tous ces Numides, en résignation pleine d'espérance devant le malheur, devant les souffrances et la mort même, ces fidèles croyants !

Enfin, pour les tribus Kabiles , quoique nous ayons encore fort peu d'influence sur celles qui , protégées contre les Turcs par leurs montagnes, sont établies dans des villages bâtis, sur des terres plantées,, et forment même des villes, l'exemple de celles-ci nous prouve que les Kabiles qui nous avoisinent sont également propres à former ces réunions fixes de bourgs agricoles et in-

dustrieux, qui ont besoin, en Algérie comme en France, comme partout, de plus de liberté dans les choses, par compensation de l'indépendance dont elles privent en partie les personnes. C'est donc la constitution de la propriété dans les villes de l'Algérie qu'il faudra avoir en vue de réaliser progressivement dans ces tribus , en facilitant surtout la mobilité de leur richesse industrielle et commerciale , et en donnant sécurité à leur richesse foncière.

Je puis aborder maintenant, d'une manière plus générale , la Colonisation européenne , et T Organisation des indigènes des villes et des campagnes , en m'appuyant sur les principes qui m'ont servi pour asseoir la Constitution de la propriété dans l'Algérie française.

IIe PARTIE.

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